‹ L'état mental des hystériquesChapitre 238 sur 290 · ET UE LA MÉMOIRE DANS LES DEUX ÉTATS · texte numérisé non relu

ET UE LA MÉMOIRE DANS LES DEUX ÉTATS

A côté de ces troubles psychologiques généraux (|ue l'on observe dans toutes les psychoses dépressives, on constate chez Marceline des troubles psvchologiques plus spéciaux qui se rattachent à la série des svmptùmcs hystériques et qui vont donner à ces alternances d états dillérents une allure [)artieulière.

Un des symptômes les plus frappants, (juaiul on observait Marceline dans une de ses périodes île dépression profonde, était une anesthésie vraiment très remarquable portant sur tonte la surlace du corps, sur les muqueuses et sur les sens spéciaux. Dès le début de sa maladie, ii onze ans, au moment de sa première attaque de chorée, Marceline avait eu de l'anesthésie sur le côté gauche du corps. Puis a treize ans, l'anesthésie s'étendit sur les

o8i KiUnES SLU 1>1V|:[\S SVMIMOMKS IIYS l I.IUQUES

doux côtés du corps. l'Hic oscilla lt>s ;\iiiiccs suivanlcs, icapparaissant et ilisparaissaiit suivant les degrés de la maladie. A vingt ans, pendant la période d'anorexie et de vomisscinents, l'aneslhésie était tout à (ait coinplcte sur toute la su i lace du corps. C'est justement en étudiant cette auesthésie, eu chei iliant à la modilier pendant le sommeil h\pnoti(|ue que .Iules .laiiet détermina létat alerte qui était caractérisé par le retour comj)let de toutes les sensibilités, (hiand le sujet était réveillé il redevimait anesthésique comme au déhut. Plus tard les choses oui continué de la môme manière, malgré mes pré>cautions pour ne pas parler de sommeil ou de réveil. (|uand Marceline arrivait demander du secours, parce qu'elle était retombée dans une dépression grave, elle était en général complètement anesthésique. Dans qxielques cas, quand la dépression n'était pas bien grave, l'anesthésic n'existait pas complète sur tout le corps, elle était plus accentuée à gauche, elle ne portait (|ue sur le tronc, l'abdomen et le thorax en avant et en arrière, mais elle laissait un ceitain degré de sensibilité sur les membres et sur la tète, excepté la bouche qui était toujours anesthésique comme le thorax. Le plus souvent d'ailleurs, ces réserves n'existaient pas et l'on ne pouvait déterminer de sensations sur aucun point du corps.

Cette insensibilité était des plus profondes : le plus souvent elle s'étendait à toutes les formes de la sensibilité cutanée. Aucun aveu de douleur ne pouvait être obtenu même par les excitations les plus vives. Ce qui est moins lié(|uciit, le tact semblait aussi avoir complètement disparu et Marceline ne reconnaissait aucun contact, ne soupçonnait pas la présence d'un objet sur sa main. D'ordinaire, dans des anesthésies de ce gcni'e, on peut assez facilement, grâce à des distractions du sujet et à des suggestions, mettre en évidence la conservation de la sensation qui se manifeste par des sensations subconscientes. Quand l'anesthésic était profonde chez Marceline on ne parvenait pas à réussir cette expérience, les sensations semblaient totalement disparues et par aucun moven on ne parvenait à prouver leur existence. Quand le sujet était un peu moins malade, les sensations subconscientes réapparaissaient. Enfin dans un autre état obtenu après quelques excitations de la sensibilité, le sujet reprenait conscience des sensations cutanées.

A ce moment se manifestait un phénomène fort curieux qui a toujours existé chez Marceline dès le début de son observation,

UNE FELIDA AUTIFICIELLE .",î<3

c'est qu'elle avait conscience des sensations tactiles, les distinguait bien les unes des autres, reconnaissait le froid, le chaud, le pincement, le contact, mais qu'elle restait complètement incapable de localiser ces sensations à la surface du corps, elle n'avait aucune idée de la place de ces diverses sensations sur son corps. Un autre phénomène cui'ieux accompaf>nait celui-là, c'est qu'il était complètement impossible de mesurer sa sensibilité avec l'œsthésiomètre de Weber, parce qu'elle n'avait jamais deux sensations simultanées. Elle n'accusait jamais qu'une seule pointe, quel que fût lécartemenl donné aux pointes du compas, môme si on plaçait l'une des piqûres à la jambe et l'autre au bras.

A cette absence complète de localisation succédait, quand le sujet était plus sensible, un autre trouble, celui (|ui est connu sous le nom ddlloc/u/ie simple que j'ai employé quand j'ai fait la description de ces phénomènes dans un article publié ici même en i8()o'. Le sujet avait maintenant une certaine notion de la localisation, il distinguait une piqûre faite à la jambe d'une piqûre faite au bras, même il avait une localisation assez précise pour distinguer le dos de la main du poignet, le poignet de l'avant-bras. Mais il était absolument incapable de distinguer l'un de l'autre les deux côtés du corps : « Vous me piquez au poignet. — A (juel poignet, le droit ou le gauche"? — .le n'en sais rien, je ne sens pas bien ce que cela veut dire, je sais bien que j'ai un bras droit et un bras gauche, je le sais parce qu'on me l'a appris, mais je ne le sens pas. » Si on insistait trop, elle répondait absolument au hasard et tombait bien ou mal. A cette période en succédait une autre pendant la(|uelle on observait ce que j'ai appelé la sjnc/iirie : le sujet sentait maintenant qu'il avait deux cotés du corps, mais à chaque piqûre ou contact sur un côté ou sur l'autre, il avait toujours l'impression qu'il était touché des deux côtés à la fois au même endroit. Plus tard encore, dans un état où la sensibilité me paraissait cependant être plutôt meilleure et plus fine, on observait toujours le phénomène de Vallocltiric complète, c'est-à-dire que Marceline distinguait bien les deux côtés de son corps, mais qu'elle répondait toujours faussement à toute interrogation. La piquait-on au pol-

I. Revue philosr.p}ii<iuf, juin 1890.!, p. •')3r) ; à propos de cette même observation: Les sti<iinaLes mcnlaux des hystériques. i8i)i5, I, p. Oy, 3^ édit., p. 58 et \rvroses et idées fixes, 1898, I, p. 2'Mt.

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gnet droit, file ropoiulait sans hésiter : u Je sens une picjùie au jn)ignet gauelie ». La piquait-on au poignet gauche elle sentait une piqùje au poignet droit et le désignait. C'est là la l'orme ordinaire de l'alloehirie proprement dite telle qu'elle a été décrite autrefois pas Obersteiner.

J'ai pu montrer dans ce travail déjà ancien {|ue ce phénomène ne dépend j)as, comme on le pensait auti-elois, d Une lésion organique ijui renveiserait Tordre de conduction des excitations dans la moelle, que c'était un phénomène psychologiijue on rapport avec une altération de la perception des signes locaux de \\ undt, que c était en somme une forme d'anesthésie très systématique se rattachant le plus souvent à l'hystérie. J'ai été heureux devoir un travail récent de M. Jones, présenté au Congrès d'Amsterdam en 1907, confirmer entièrement mes conclusions'. Enfin, dans l'état alerte le plus complet, Marceline reprenait une sensibilité parfaite et il n'y avait plus aucun trouble de localisation.

Les troubles de la sensibilité viscérale ont joué dans la maladie de Marceline un rôle très considérable depuis le début de la maladie. Déjà, à treize ans. Marceline qui n'avait aucun appétit se plaignait qu'on lui fit manger « de la terre pilée et que tous les aliments n'eussent aucun goût ». II en fut toujours de même: la sensibilité qu'elle perdait la première, celle qu'elle récupérait le plus difllîcilement était celle du goût. C'était beau quand, dans l'état alerte, elle gardait pendant huit jours l'appétit et le sens du goût. En général elle perdait en même temps la sensation de la soif et elle ne songeait jamais à boire. Cependant la sensation de la soif revenait plus vite que celle de la laini, Jules Janet l'avait déjà fait remarquei- tout au début de son étude. Quelquefois même, en particulier à l'époque des règles, la sensation de la soif réapparaissait pendant quelques jours naturellement. Ces anesthésies de la faim, de la soifet du goût rendaient impossible la représentation ou même l'hallucination des plaisirs de l'alimentation et elles avaient joué un grand rôle dans la formation de ces idées fixes bizarres relatives à lalinientation qui lui taisaient répéter depuis sa jeunesse : « C'est idiot de manger du {)ain, comment les hommes ont-ils pris des habitudes aussi sales. » Klh; comjjrenait souvent l'absurdité de ces idées, puisqu'elle essayait de lutter contre elles.

I. Cf. E. .loiios, J tie précise diagnostic value of allociiiria, Brain, ii)<»7. 1 lie |)utholofry of dyschiria. Rrciciv of A'rurolmiY and l'syrhirilry, i'.)Oi(.

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meis elle ii arrivait pas a sentir (juc c'était laiix cl elle retombait à chaque instant dans ses reins obstinés de tout aliment.

Si l'on examinait les autres sensibilités viscérales on constatait que celte femme ne sentait jamais le besoin d'aUer ii la selle, ce qui s'accompagnait d une constipation intense. Mlle n'épiouvail jamais le besoin d'uriner et m<"'mc dans les périodes où elle pouvait uriner spontanément sans recourir à la sonde, elle n'elFectuait celte opératien que par raison, « parce qu'il était l'heure », sans rien sentir qui l'avertit de son utilité. On pouvait noter, i» propos de celte insensibilité viscérale, un petit incident assez caractéristique. A la suite de sondages malpropies (juclle avait laits tout au ilébnt. elle provoqua une cvslile inrectieuse qui devint assez grave parce (ju'elle ne la soupçonna pas. Quoique cette maladie soit en général fort douloureuse, elle ne la ressentit en aucune manière. Au moment des sondages et des lavages de vessie qui furent faits à cette occasion, on constata qu'elle ne se rendait pas compte du passage des sondes ni du degré de plénitude de la vessie remplie de liquide par l'injection. Le plus souvent cette malade n'avait pas non plus de sensibilité génitale et ne la retrouvait en partie (|ue dans l'étal le plus complet. En général, elle ne sentait pas son Porps cl disait d'elle-même: « Il me semble que je suis vidée comme un lapin. »

Si nous passons à l'examen des sens spéciaux nous voyons que l'ouïe n'a jamais été complètement supprimée, bien qu'elle fût très amoindrie dans les périodes de dépression. Marceline se plaignait alors d'entendre sa propre voix résonner dans sa tète, surtout du côté gauche et de ne pas entendre les autres personnes. Au contraire la vue a toujours été très altérée. Très souvent cette malade présentait de l'amaurose unilatérale, l'œil gauche devenant complètement aveugle. L'ccil droit d'ailleurs à ce moment ne valait guère mieux et n'avait qu'une acuité égale à un dixième. A ce moment les conjonctives étaient insensibles et ne présentaient un peu de sensibilité qu'au centre de la cornée de l'œil droit.

Le rétrécissement du champ visuel si discuté aujourd'hui était chez elle extrêmement prononcé. Du côté gauche le champ visuel n'existait plus du tout dans les périodes d'amaurose à peu près complète ou bien il était réduit à un point; du côté droit on constatait un petit champ visuel de 20 degrés, ou de 10 degrés à peine, suivant les moments. Les couleurs qui n'étaient pas vues

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du tout par l'œil gauche étaient très mal distinguées et souvent confonilui's par Tœil droit.

Le retour de toutes ces sensilibités était ce qui, surtout au début (le l'observation, caractérisait le mieux l'état de santé ou l'état alerte. Elle avait alors en efTet une sensibilité normale à peu près sur tout le corps. Elle avait à ce moment le sentiment de la faim et de la soif, le goût et l'odorat, elle sentait le besoin d'uriner, elle entendait bien et voyait clair des deux yeux. Cependant il n'était pas rare que, même dans un état h peu près bon, elle conservât diverses anesthésies, surtout celle du op<)ùt et du rétrécissement du champ visuel. Mais ces anesthésies légères n'étaient pas à comparer avec celles qui caractérisaient la période de dépression.

Ces troubles de la sensibilité ont été très souvent accompagnés par des troubles du mouvement. Ceux-ci, commeil arrive toujours chez des malades de ce genre, portaient sur les mouvements supérieurs, sur les mouvements volontaires et non sur les mouvements élémentaires qui n'ont jamais été altérés. Je n'ai jamais observé chez Marceline aucun trouble des réflexes et je citais ce cas quand, dans ma thèse sur V Etal mental des hystériques, 'cn 1898, je soutenais déjà qu'il n'y a jamais de troubles de réflexes dans les accidents uniquement hystériques. On ne notait chez cette malade que la perte de certains réflexes en rapport avec le contact superficiel comme celle du réflexe pharyngien qui disparut, paraît-il, à la suite des longues pratiques de l'alimentation par la sonde pendant des années et celles du réflexe conjonctival qui n'existait guère que pour les constacts pratiqués au centre de la cornée de l'œil droit et qui disparaissait quelquefois complètement. D'autre part les réflexes de l'érection, pour le mamelon par exemple, subsistaient parfaitement malgré l'aaesthésie complète de l'organe. Le réflexe abdominal de Rosembach, comme les réflexes plantaires étaient également conservés malgré l'anesthésie.

Certains troubles du mouvement volontaire accompagnaient, au contraire, régulièrement ces perturbations de la sensibilité et d'autres s'y ajoutaient de temps en temps. Pendant la période de dépression, quand Marceline présentait des anesthésies cutanées et surtout des anesthésies kinesthésiques, tous les mouvements étaient très faibles et ils étaient évidemment plus forts quand la sensibilité était restaurée. Voici un exemple des moyennes d'un

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<.'r;uul nombre de mesuifs dyiiamonH'-t rifjiics jjrisos clans les doux états: Moyenne de loo pressions prises à diflei'cnts moments j)ai' série de lo pendant l'anesthésie complète, mais le sujet ayant les veux ouverts, avec le dynamomi'lre de Verdin, main droite 16,'); main «^auclie 'j ; laiidis (|iif pondant létal ou la scnsihdilé est complète ces moveuues s'élèvent ;i u3 et 'J.'x et dans une aulnsérir de mesures du môme oenre à 3() et 2").

Il suKisail de lermer les yeux du sujet ou de remj)rclier de voii' ses n\embres pour constater au plus haut degré un ensemble de troubles du mouvement que j'ai décrits autrefois sous le nom de syndrome de Lasèoue ; le mouvement volontaire disparaissait complètement des deux côtés du corps et la pression dynamométrique était réduite à o; il sudîsait de lever en 1 air ces membres inertes pour les voir rester indéfiniment dans la position où on les mettait et ne ledescendre que très lentement en dix ou mémo vingt minutes; le sujet prétendait ne pas se douter de celte position donnée à ses membres qu'il ne pouvait pas voir et ne pouvoir la modifier en aucune iaçon. Chez Marceline cette catalepsie est toujours restée élémentaire, c'est à-dire (ju'on n'obtenait que l'immobilité in situ, on ne pouvait obtenir ni la continuation du mouvement, ni des attitudes catalepti(|ues complexes en rapport avec la position donnée aux membres. Cette catalepsie était aussi exactement en rapport avec l'anesthésie complète, elle disparaissait au premier retour de la sensibilité consciente. On pouvait s'en servir comme d'un indice dé l'état du sujet : si les bras restaient en l'air quand on les soulevait en dehors de la vision, c'est que Marceline était très ancsthésique et probablement dans une état profond de dépression. Si le phénomène disparaissait et si le bras soulevé retombait, c'est que Marceline était déjà mieux, dans un état plus élevé. Enfin je dois ajouter que ce phénomène constaté déjà chez elle à l'âge de treize ans a persisté jusqu'à la fin, jusqu'à trente-cinq ans; je l'ai encore constaté quelques jours avant la mort et il a disparu au cours de n a visite.

Si nous considérons le sujet dans un état d'anesthésie moins profonde nous voyons que le mouvement ne redevenait pas tout de suite normal, les mouvements n'étaient exécutés correctement qu'avec le secours perpétuel de la vue, sinon ils étaient extrêmement gauches et maladroits. Ce qui était surtout fort curieux, c'était la longueur du temps de la réaction. Si on priait Marceline

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tle réagir par un petit nioiivoiuent (juelconque aiissitùl (ju'c^llf sentirait lattoïKlienient ou la picjùie, on ol)soi\ait îles retards (lui variaient suivant les circonstances et suivant le déféré d'excitation du sujet de Ç)li /| secondes au niiniinuni. l'nliii il ne laul pas oublier que cette réaction présentait des caractères paiallMes à ceux de i'allochirie que nous venons de décrire: si on demandait au sujet de réagir avec un doigt de la même main qui était touché, il v avait tantôt allocinésie simple, quand le mouvement était lait au hasard à droite ou à gauche indifféremment, synvinésie (juand le sujet s'obstinait il lever ensemble les deux mains, allocinésie complète quand le sujet levait toujours la main opposée. enfin mouvement coriect suivant les divers degrés de restauration de la sensibilité.

A ces troubles permanents s'ajoutaient de temps en temps des tioubles plus graves. .\u début de la maladie et encore une fois il l'âge de vingt et un ans Marceline a présenté une hémiplégie complète du côté gauche durant pendant plusieurs semaines. Mais pendant la durée de mon observation de vingt-trois ii trentecinq ans ce phénomène ne s'est plus représenté et je n'ai pas eu l'occasion de constater chez elle des jnualysies flasques, .le désire seulement signaler un singulier petit phénomène de paralysie que j'ai observé chez elle très régulièrement pendant toute sa vie. Quand elle était très malade et très anesthésique, son œil gauche pleurait constamment, c'est-à-dire que des larmes coulaient lentement et continuellement de son œil gauche le long de sa joue. Marceline, complètement anesthésique de l'œùl gauche et de la joue, ne s'en apercevait pas, mais elle connaissait ce fait dont on lui avait souvent parlé. Elle prétendait qu'il en était ainsi dr-puis très longtemps et qu'elle ne savait pas quand cela avait débuté. Il n'y avait rien de semblable du côté droit, l'œil droit, comme nous l'avons vu, était toujours un peu moins anesthésique (juc le gauche. Quand la sensibilité se rétablissait sur tout le corps, quand le sujet était nettement dans l'état alerte, ce phénomène disparaissait complètement et l'œil gauche cessait de pleurer. On peut se demander si cet écoulement de larmes de l'œil gauche n'était pas déterminé par réversion d'ailleurs très visible du point lacrymal en dehors et si cette position anormale de la paupière inférieure ne dépendait [)as d'une paralysie du muscle de Horner. Cette paralysie du muscle de Ilorner a déjà été signalée, si je ne me trompe, dans l'hystérie. Quand le sujet passait

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à l'état alerte, iiiic loiiicitc'- plus grande de ce muscle modifiait ui) |)cu la j)()siti(»ii de la j)au[)icre et replaçait en dedans le point lacrymal, ce (|iii rendait aux larmes leur direction naturelle.

Les li'oubles du mouvement étaient le plus souvent déterminés non par des paralysies [)roprement dites, mais par des contractures. Ainsi (|uand Marceline, ii la simple nouvelle (|u on allait peut-être la changer de situation, deyeiiait incapable de se faire entendre car elle était tout ii lait aphone, on observait toutes sortes de contractures dans les muscles de la joue, dans les muscles de la langue, dans les ptérigoïdiens, dans les hyoïdiens, dans dilTérents muscles du cou. Ces contractures de la bouche, du pharynx, du cou étaient les plus fréquentes, elles réajiparaissaient très souvent à propos de l'alimentation, soit au moment des querelles avec les personnes (|ui voulaient (a forcer à manger, soit au moment où elle avalait de travers les pi-emières bouchées. A chaque instant on la voyait ariivci' la tête penchée en avant, ou raidie en arriére, ou légèrement penchée à gauche, incapable d'ouvrir la bouche et surtout de porter la mâchoire inférieure en avant, parlant du bout des lèvres, sans pouvoii' donner de son et il fallait lentement masser un à un les dilTéienls muscles atteints dans le cou ou dans la bouche et l'exercer à les mouvoir pour (ju'elle put sortir avec une attitude à peu près correcte. Les choses se passaient encore de la même manière h l'âge de trentecinq ans comme ;i l'âge de quinze ans. La seule difTérence c'est qu'au début on laissait ces contractures s'éterniser et s'aggraver pendant des mois, tandis qu'il la fin on savait quel était le traitement indispensable et qu'on faisait plus vite disparaître ces accidents.

Les autres régions du corps étaient plus rarement atteintes : Cependant on observait encore très souvent des contractures du ventre, de lanus et de l'urètre. A la suite d'ennuis dans son travail-, ou simplement à 1 époque des règles, ;i la suite de quelques minuscules attentats à sa pudeur qu'elle considérait comme épouvantables, elle était courbée en avant par la contracture des deux muscles droits de l'abdomen. Comme elle était fort maigre on observait chez elle d'une façon fort curieus»; des contractures des muscles abdominaux qui formaient de véritables cordes tendues du pubis aux premières côtes, on voyait nettement la limite des muscles oblicjues contractures. Je crois (|uc souvent, comme

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je l'ai signalé autrefois dans des cas semblables, il v avait en même temps oontiaclure du diapbragmc et (|ue cela déterminait des troubles de la respiration sur lescpiels j'aurai à revenir, (le qui était le |)lus grave clans ces accidents, c'était la contraclure tle 1 urètre qui accompagnait toujours ces spasmes abilominaux et rendait impossible lémission de 1 urine.

D'autres contracluies, [dus lares chez elle, siégeaient aux membres inférieurs, surtout aux lléchisseurs de la cuisse sur le bassin et aux pieds qui souvent, à la suite d'un faux pas, reprenaient la j)osition en varus équin qui avait existé dans la jeunesse au moment des chorées. Enfin les épaules, les muscles des omoplates et le trapèze se sont contiacturés de temps en temps dans diverses circonstances. Ces contractures comme les autres troubles du mouvement n'existaient que pendant les périodes de dépression et d anesthésie ; elles ne se reproduisaient jamais, même sous les influences qui semblaient devoir le mieux les provoquer, quand le sujet était dans son état alerte.

On peut placer ici l'étude d'un phénomène très important qui pouvait exercer une influence considérable sur tous les symptômes précédents, je veux parler du phénomène de la .snifi^es/io/t. .l'entends par ce mot, comme il convient, un phénomène pathologique bien déterminé qui consiste en ce que dans l'esprit de certaines personnes quelques idées se développent d'une manière complète jusqu'à se transformer en actes, en perceptions, en sentiments, et que ces idées semblent se développer par elles-mêmes, isolément, sans participation ni de la volonté, ni de la conscience personnelle du sujet'. Considérée i» ce point de vue Marceline présentait évidemment au plus haut point la siii:;i^estii>ilé, c'est-à-dire la disposition à cette réaction anormale de l'esprit à toute idée qui pénétrait en lui. En ex[)rimant devant elle avec netteté et assurance l'idée qu'elle était paralysée ou contracturée de telle ou telle manière, qu'elle faisait tel ou tel mouvement des bras ou .des jambes, on ne tardait pas à voir réalisé ce que l'on avait dit. Le phénomène se développait assez rapidement ou bien il pouvait être reculé à l'échéance qu'on indiquait. .Je lui ai dit que dans une heure elle croisera les bras devant sa poitrine et ne pourra plus les enlever : elle semble ne pas faire attention ii ce que j'ai dit et

i. I^es névroses, iQOÇj, p. .S02.

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même l'avoir oiihlir-, mais une licure après tout ru parlant d'autre chose et en ayant l'air de ne pas s'en douter, elle croise les bras sur sa poitrine et ne les détache plus de cette position. On peut également lui faire voir un oiseau (jui vole dans la chambre ou bien rendre uii<> pt)rtion de sa peau sensible ou insensible à volonté, ou bien lui faire entendre dans la cour la musifiue militaire, etc. J'ai fait d'ailleurs sur elle très peu d'expériences de ce geni'e : elles n avaient pour moi aucun iiilérèt et j'étais très vite convaincu de sa parfaite suggestivité. D'ailleurs elle racontait elle-môme que certaines idées lui faisaient du mal : il lui sullisait de penser à un vomitif pour vomir ou à un purgatif pour avoir de la diarrhée. « (^ueiquelbis quand je vois quelqu'un courir, ou même si on me parle de courir, j'ai une envie inésislible de le faire et il m'est arrivé dans des cas de ce genre de courir jus(ju'à l'essoufflement complet, c'est trop bête. Il v a des moments où l'on ferait de moi tout ce que l'on voudrait; c'est désolant, car je savais autrelois résister énergiquement. »

S'il n'y a pas lieu d insister sur le phénomène lui-même qui est bien connu, il est très important de bien noter certaines circonstances de sa production. D'abord la suggestion proprement dite n'avait pas au fond une influence aussi considérable qu'on aurait pu le croiie. Les accidents déterminés par suggestion n'étaient réellement graves que s'ils reproduisaient un des svmptômes déjà habituels dans la maladie du sujet. Par exemple si l'on suggérait à Marceline une contracture de la bouche, on obtenait un succès remar(juable. T. a bouche, la langue, le pharvnx, le cou, tout cela se contracturait au plus haut point et la contracture était extrêmement tenace. ,Ie n'ai pas voulu pousser l'expérience au delà de deux jours, car je savais la peine que j'aurais ensuite à guérir la malade. C'était en effet la maladie ordinaire de Marceline qui était déclanchée de cette manière, comme elle aurait pu l'être de bien d'autres, et qui pouvait, je ne le savais que trop, tlurer indéfiniment. Mais si l'on suggérait un symptôme qui n'était pas habituel, par exemple une contracture de la main, on obtenait bien la contracture demandée, mais elle ne se développait pas, n'envahissait pas le bras et surtout ne se prolongeait pas indéfiniment, .l'ai pu constater que peu de temps après, deux ou trois heures après au maximum, Marceline, qui avait à se servii- de sa main, semblait oublier sa contracture et remuait sa main; puis la contracture reprenait pour un moment mais

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moins complète et elle Unissait par disparaître. Tai présenté il V a qnclques années à la Société de psychologie une étude qui m'avait demandé beaueouj) de temps et qui avait, si je ne me trompe, quelque intérêt sur hi durée des su g<iest ions expérimentales. On alllrme presque toujours, d'après quelques déclarations un peu vagues des premiers auteurs qui ont fait connaître la suo-crestion et (lui 1 Ont décrite avec un peu' d'enthousiasme, qu'une idée suggérée peut persister dans l'esprit du sujet d'une manière indéfinie. On ajoutait (juelques cas plus ou moins légendaires dans lesquels ou avait cru constater des suggestions durant depuis deux ou trois ans. Mais en réalité on n'avait jamais repris l'étude de cette question d'une manière expérimentale et précise. J'ai lait cette expérience avec soin sur trente sujets dont je connaissais la suggestivilé incontestable et par plusieurs procédés, car il n'est pas aussi facile qu'on le croit de mesurer la persistance des suggestions. Dans celte expérience je n'ai pas obtenu de suggestion prolongée plus de 63 jours et ce noml)ie a été tout à fait exceptionnel. Dans l'immense majorité des cas une sugo"estion expérimentale ne dure que cpielques heures et un très petit nombre dure quelques jours. 11 faut des circonstances tout à fait spéciales qui n'appartiennent plus à la suggestion proprement dite pour que ce phénomène se prolonge davantage. Sur ce point Maiceline restait conforme h la règle que j'avais j)oséc \\ ce propos, elle n'avait j)as. sauf le cas de complications, des suggestions de très longue durée.

Une autre remarque liés impctrtanle, c'est que celte suggestivilé était loin d'être perpétuelle et qu'elle était, au contraire, très variable. Dès que l'état mental s'améliorait un peu, Marceline cessait de pouvoir être suggestionnée par tout le monde, elle n'était plus impressionnée que par certaines personnes qui déterminaient une violente émotion et qui, par là môme, la faisaient rétrograder. .le pouvais presque toujours faire prendre une suggestion, mais ii la condition de troubler d'abord le sujet par quelque émotion, c'est-à-dire de le rendre malade. En réalité, dès que Marceline était entrée dans l'état alerte elle n'était plus directement suggestible. J'insiste sur ce fait : la suggestion ne se présentait pas chez elle comme un phéii,omène fondamen lai, antéri(Mir à tous les autres, c'était nettement un symptôme pathologique associé avec les antres symplAmes de la dépression mentale et disparaissant avec eux.

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Quant à l7njj/iofis//n' |)iojjremoiil dit, il est évitleiit qu'il existait eliez ce sujet iiu plus haut point, .le crois que pour «nettie un j»eu d'oidic dans la description de tous ces phénomènes, il faut entendre par hypnotisme un chan<^ement d'état mental, arliliciel, sulhsant pour iléterminer une modilication de la mémoire. Or, on |iouvait hicilement, surtout pendant la période dépressive, déterminer de tels changements par toutes sortes de procédés. Elle avait dans ces états ainsi provoqués diverses attitudes, tantôt elle avait les yeux fermés, tantôt les yeux ouverts, tantôt elle parlait clairement, tantôt elle ne s'exprimait (jue par signes, etc. Tous ces états étaient di's sonituinihiilismes rciiprotjues : ils étaient oubliés dès que le sujet sortait de l'un pour entrer dans l'autre et le souvenir n'en réapparaissait que si le sujet revenait exactement dans le môme état '. Mais ces divers états de conscience étaient presque toujours compliqués et transformés par le grand phénomène de l'oscillation du niveau mental (|ui domine toute cette névrose. Son interprétation ne pourra être faite clairement qu'à la fin de cette étude.

Il vaut mieux insister maintenant sur un autre grand phénomène psychologique qui s ajoutait à tous les précédents et qui donnait à ce sujet son allure particulière, je veux terminer cette description des modifications morales présentées par Marceline dans ses divers états en étudiant les troubles de la mémoire. On devine, d'après ce qui a été dit sur les troubles de l'attention, cju'un sujet de ce genre pendant les périodes de dépression fixait très mal les souvenirs et devait présentei- un haut degré <\'(imncsic continue. En fait, dans les mauvaises péiiodes, Marceline oubliait à peu près tout : « Je rentre chez nous, disait-elle, je ne sais comment... Je suis très étonnée d'être arrivée, car je ne me souviens pas d'être partie. Ce sont là des oublis qui m'arrivent bien souvent... J'essaye de ne pas m'en alarmer, car il faut que je m'habitue à ces drôles de choses. A chaque instant je perds ce que je tenais à la main, car je ne peux pas savoir où je l'ai déposé. » Comme une malade célèbre que j'ai décrite, M""" D., elle était obligée d'écrire sur un carnet tous les événements de la journée et de le consulter à chaque instant.

Il sulllsait de la moindre des choses, si quehju'un la regardait

I. Accideiils incnhnix des hystériijiH's. i8t).'^, II, ]>. 197. 2"^ édit., p. 358. •Iam r. — HvstiTio. .38

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tlans la rue par oxemplo, pour qu'une ainiu'-sic ilc ce oeiire iVil hès auormentée et ciu'elle ne oartlàl plus aui'un sou\eiiir peiulaiil iiuel(|ues heures. Quand il était arrivé un Incident grave il (allait (lu'une autre personne l'aecompagnàt chez moi cai' elle n'aurait pu aucunement explicjuer ce qui s'était passé. Nous retrouvons l:i, avec quelque exagération sans doute. \e trouble ordinaiie des malailes aprosexiques (jui n'aiipreiinent plus rien el ne veticnuent plus rien de ce qui airive pendant (ju'ils sont malades.

Mais le ti-ouble de la mémoire le |)lus important et le plus caractéiisti{]ue n'était pas celui-là, c'était une amnésie rétrograde tout à fait remarquable qui semblait diviser en fragments la vie de Marceline et qui donnait naissance au phénomène de la double personnalité. Ce phénomène était très net pendant la première période de l'observation. Quand Jules Janet avait endormi Marceline pendant une heure ou deux pour la faire manger et uriner et qu i' la réveillait après la séance, elle n'avait aucun souvenir de ce qui s'était passé pendant celte période. C'était uni» amnésie rétr(>grade qui était très nettement localisée : l'oubli était limité à la •période comprise entre l'hypnotisatiou et le réveil, que cette période fût de deux heures ou de trois jours. Au réveil Marcelii;e se retrouvait exactement transportée au moment qui précédait le changement d'état. Quand les périodes d'hypnotisme, ou en réalité d'état alerte déterminé artificiellement, furent plus prolonfj-ées, les choses gardèrent cependant la même apparence, l'oubli fut beaucoup plus étendu, mais il resta toujours exactement limité, il portait sur toute la période remplie |)ar ces états alertes et le sujet se trouvait transporté plusieurs mois en arrière au début même de ces états. Jules Janet, au Congrès de psychologie de 1889, put réaliser cette ex[)éricnce curieuse de réveiller Marceline et de lui donner pai' là même une amnésie rétrograde de plus de dix-huit mois. Les réveils naturels déterminés par des troubles phvsiques ou par des émotions avaient le même résullat et reportaient le sujet à la même date. On pouvait dire alors fju'il y avait deux états bien nettement séparés et deux mémoires.

Craifj-nant, comme je l'ai dit, qu'il n'y eût dans ces sommeils et ces réveils trop d'iniluence de la suggestion et de l'éducation, j'avais complètement supprimé ces pratiques ou du moins je cessais d'en parler et d'employer ces mots de sommeil et de réveil. On a vu que le sujet continua ce[)endant pendant des années à présenter des périodes de dépression et des périodes alertes, il

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est intéressant de recherchci' inaiiiteiiant si 1rs amnésies ont continué à l'éapparaitre de la môme manière.

Pendant la longue période de mon observation, il y cul très souvent des accidents amnésiques considérables qui elfaçaient de la niénioire des années fiitières. Fn voici un exemple bien tvpifjue : la nomination de Marceline comme inspectrice an mois de janvier iNt)N lut l'occasion d'une (ouïe d accidents nerveux. Déjà les semaines précédentes elle avait été préoccupée à propos de cette nomination, el avait dû faire quelques démarches qui étaient pénibles pour elle. Déjà à ce moment elle avait eu quel- (|ues troubles sinouliers de la mémoire; tout d'un coup elle s'étonnait d'être emplovée de commerce et ne pouvait se rappeler comment et pour(|uoi elle avait pris cette carrière : mais ce n'était qu'un oubli passager et un étonnement qui durait peu. Pendant les huit jours qui suivirent immédiatement la nomination, Marceline sembla satisfaite et dans un état assez heureux. Mais dix jours après, le 27 janvier i8j)8, elle commença à se préoccuper à tort et à travers d'une foule de choses. Elle se demandait avec anxiété si elle avait remercié sullisamment ceux ([ui l'avaient recommandée ettremblaît à la pensée que l'on pourrait l'accuser d'ingratitude. Elle s'interrogeait indéfiniment pour savoir si elle avait allranchi ses lettres de remerciements. Elle avait cru remar(|uer que je n'étais pas très satishut de cette nomination à propos de laquelle j'avais manifesté quelque étonnement. Elle s'interrogeait indéfiniment pour savoir si oui ou non je la crovais incapable de diriger ce service. J'ai souvent insisté sur le phénomène de l'agitation mentale qui joue, à mon avis, un rAle considérable dans les troubles émotionnels. Cette agitation survenant apiès la période d'incubation et précédant d'un jour les granils troubles est ici tout à fait caractéristique. A cùté de cette agitation mentale Marceline éprouva divers troubles physiques, elle sentit des resserrements à la poitrine, de la gêne respiratoire, elle eut des vomissements. Elle se coucha très latlguée et passa la nuit sans sommeil tout occupée de ces questions fatigantes. Le matin, comme elle ne se levait pas, sa mère la secoua, la pressa de s'habiller et de se rendre à son travail. Elle sortit sans rien dire ; mais, au lieu daller à la maison principale sur les boulevards, elle se rendit au magasin de la rue Réaumur où elle voulait repiendre son travail. On se souvient qu'elle avait été quelque temps emplovée dans ce magasin en i8()i, c'est-à-

dire sept ans auparavant. Les personnes qni travaillaient à cet endroit l'accueillirent avec étonnenient et ne comprirent pas ce qu'elle venait faire. Après plusieurs malentendus de ce genre qui pouvaient compromettre gravement sa situation, elle finit par comprendre qu'elle avait l'esprit troublé et qu'elle devait aller demander conseil au médecin (|ui la soi<^nait.

La voici qui se rend alors rue Tronchet, chez M. Jules .lanet qu'elle vovait à cette adresse en 1888, sans avoir la moindre idée que je la soignais depuis 1889. (^n la ramena chez moi, où elle arriva tort ahurie et sans rien compiciulre à ce (jui se passait. Il me fut facile de constater que la malade se croyait en 1888 et qu'elle n'avait consciemment aucune idée des événements postérieurs : c'était une grande amnésie qui efTacait neuf ans de sa vie.

Quelques mois plus tard, à la fin de cette même année 1898, elle eut encoie un accident du môme genre avec amnésie rétrograde considérable. Elle était encore peu habituée à ses fonctions d'inspectrice. Il y eutune petite irrégularité dans les comptes des caisses à propos de laquelle on lui demanda quelques renseignements et cela détermina encore chez elle une violente émotion. Elle resta inquiète et attristée pendant plusieurs jours, puis commença de nouveau de l'agitation mentale sous forme d'interrogations : « Etait-elle responsable de cette irrégularité ? Etaitelle capable de diriger un service de ce genre ? Est-ce que M. Janet ne s'était pas montré étonné et mécontent de sa nomination ? Avait-elle été assez polie avec ceux qui s'étaient intéressés à elle ? Devait-elle continuer à déranfrer tout le monde en dcmandant de l'assistance? etc.. » Après une nuit pénible remplie par ces ruminations elle se rendit cependant d'une manière correcte à la maison de commerce. Mais en chemin elle se trouvait déjà embarrassée et étonnée : « Hier, se disait-elle, les feuilles poussaient aux arbres ; maintenant elles tombent jaunes, que s'est-il donc passé? » En entrant dans la. maison elle fut saluée par une employée qu'elle ne connaissait pas : « C'est drôle, pensa-t-elle, il me semble qu'il y a dans la maison des personnes que je ne connais pas. Nous ne sommes pourtant pas à l'époque des vacances pour qu'il y ait des remplaçantes... Tout le monde est changé et ces gens-là me regardent comme s'ils me connaissaient... » En arrivant dans le vestiaire, autre histoire : elle voulut s'habiller pour faire son service, mais dans son armoire elle ne trouva

LNC Fii;Lii)\ ARiHiciLi.i.n: .'ig?

pas sou tublit'r cl en tiouva a la place un autre « qui ii était pas a elle ». Les employées ont eu clï'ot clans cotte maison un tablier blanc, les inspectrices ont un petit tablier noir plus orné. Elle avait oublié sa nomination du mois de janvier dernier et ne voulait pas mettre un tablier d'un grade supérieur au sien. Elle demanda partout : " (|iii lui avait jiris son tablier? » On lui réj)on(lit (ju'elle le tenait à la main et on la força ii mettre ce tablier noir. Toute la journée elle resta très inquiète et très malheureuse, s'efTorçant de (aire de son mieux tout ce qu on lui disait de (aire, mais ne leconnaissant (ju'un très petit nombre de personnes, ne reconnaissant aucune employée de la salle et toujours tourmentée de ce costume « qui allait la faire punir sévèrement )). Il est à remarquer que le trouble n'était pas absolument complet, de temps en temps dans la journée il y avait des éclaircics, des moments où le souvenir revenait : « Que je suis bote, c'est mon tablier d'inspectrice et voici une emplovée qui est entrée avant-hier. » Mais cela ne durait qu'un instant et roid)li complet des choses récentes réapparaissait avec les mêmes étonnements. Elle était décidément trop inquiète, elle craignait de faire des sottises, elle se déclara malade et elle rentra chez sa mère pour avoir des explications. Les deux femmes se querellèrent, l'une prétendait que l'on était en mai iNq'j, l'autre soutenait en montrant des almanaehs que l'on était en octobre 1898. Marceline m'écrivit une lettre pour me dire son embarrras, mais elle la data de mai 189^ et l'adressa rue Bellechasse où j'habitais à ce moinent et où je n'étais plus depuis plusieurs années. La journée du lendemain se passa de la même façon : de temps en temps, surtout à la maison de commerce, elle retrouvait ses souvenirs pour un moment et reconnaissait les gens ainsi que son bonnet, mais cela disparaissait tout de suite et dès qu'elle voulait réfléchir elle ne retrouvait que les souvenirs de 1891 et aucun souvenir postérieur. Elle fut obligée de signer des bons pour les besoins du service et l'administration les lui renvova en disant qu'ils étaient tous mal datés. La pauvre fille s'excusa, ne trouva pas la date qu'il fallait mettre à la place de la date fausse, s'affola et se décida encore à s'avouer malade et ii se retirer. Dans la nuit les choses s'a<iorravèrent encore et le matin au lieu de se rendre au magasin sur les boulevards, elle alla tout droit rue Louis-le-Grand chercher une maison de couture où elle travaillait avant d'entrer dans la maison de commerce, en 1888. Désespérée

parce qu'on la renvoya de celte maison où peisonne ne la connaissait plus, elle alla encore cîiez M. Jules Janel (jui la lit conduire chez moi.

De telles amnésies rétrogrades s'étendant sur huit on dix ans en arrière ont été rares pendant mon ohseivation, mais des amnésies rétroi;rades plus courtes étaient extrêmement fréquentes. La cause la plus fréquente de ces amnésies rétrogrades était toujours rémotion. Sa mère avant un jour exprimé l'idée qu'elle pourrait bien un jour la laisser à Paris et aller vivre elle-même à la campagne comme elle le préférait, Marceline fut bouleversée et eut une amnésie rétrograde de six semaines qui donna lieu à bien des incidents. Chaque fois qu'elle rencontrait M. Ch. Richfit dans les rues de Paris le souvenir du h\boratoire la troublait tellement qu'elle se sauvait au hasard et qu'elle avait une amnésie rétrograde de huit jours : ce fait se reproduisit plusieurs fois avec une grande régularité. En traversant une rue, elle fut friMée par une voiture et eut une amnésie qui la transporta quinze jours en arrière. Bien entendu, les démarches auprès de l'administration de sa maison, les querelles avec les employées, les réclamations du public, tout avait le même résultat et désorganisait la mémoire.

Même quand il n'y avait pas d'émotion, il sulTisait que Marceline restât quelque temps sans me voir et sans se faire remonter pour qu'elle eût une amnésie plus ou moins étendue. Presque toujours, quand elle arrivait chez moi, elle avait oublié les huit ou les quinze derniers jours. En outre, à cette amnésie rétrograde s'ajoutaient d'autres amnésies portant sur diverses journées au milieu de la période dont elle gardait le souvenir, presque toujours sur les journées où quelque incident l'avait émotionnée. On pouvait noter aussi une amnésie qui existait assez régulièrement et qui portait non plus sur la fin, mais sur le commencement de la période pendant laquelle elle avait été absente. Je suppose par exemple que sa dernière visite ait eu lieu le i*"" mars et qu'elle re- A-ient me voir deux mois après, le i*"" mai. J'observe à ce moment trois catégories d'oublis: i" elle a oublié ce qui vient de se passer pendant les quinze derniers jours depuis le i.") avril (amnésie rétroiïrade) ; 2" il v a des lacunes dans sa mémoire au milieu de souvenirs assez complets, elle a oublié par exemple la journée du I*' avril, 3" elle a oubliée les premiers jours du mois de mars, ceux qui ont suivi immédiatement sa dernière visite, journées pendant

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lesquelles elle s'est cepeiulunt tiès bien poitée. Toutes ces amnésies, ((i,ioi(jue analof^df's, dans leur princijx' ne sont pas ii mon a\is tout ;i hiit semhhiblcs et ne réchmient ])as la nirinc fxplieation.

Quelles <jue lussent ces ainm-sies on pouvait toujours constater certains caractères communs bien connus dans ces troubles de la mémoires chez les hystéiiques. Ces pertes de souvenirs quelquefois énormes ne produisent pas chez ces sujets les troubles que nous pourrions attendre. Azam a déjà noté chez sa F»dida X. les procédés et les précautions (jui lui jiermettaient de dissimuler les amnésies les [)lus graves et d'en éviter les conséquences trop fâcheuses: Marceline procédait de môme. Elle avait ii chaque instant des étonncments, cpiand elle ne retrouvait [)lus les objets ou quand elle ne reconnaissait pas les «lens qui venaient lui parler et qui avaient l'air de la connaître. Comme elle se rendait compte de sa maladie, comme elle se rappelait avoir déjà été troublée de la même manière, elle savait se contenir, elle dissimulait son étonnement et ses ignorances, elle parlait le moins possible, suivait les gens, faisait ce (lu'on lui disait de faire, même sans bien comprendre, (^uand les choses ('taiQiit décidément trop graves, elle craignait de faire des sottises et savait se retirer à temps. D'ailleurs je suis convaincu que bien des actes étaient dirigés par une sorte de mémoire latente qui aidait le sujet à son insu. J'ai bien souvent montré que ces amnésies n'existent que pour la conscience la plus élevée, quand le sujet fait attention parce qu'on l'interroge ou qu'il s'interroge lui-même et qu'elle n'existe pas quand le sujet agit par distraction, sans réfléchir et sans avoir la pleine conscience personnelle de ce qu'il fait. D'ailleurs quand on examinait le sujet, il n'était pas dilïïcile de manifester l'existence de ces souvenirs subconscients par 1 une ou lautre des méthodes que j'ai indiquées et en particulier par l'écriture que l'on arrivait quelquefois à obtenir d'une façon très remarquable.

EnfiD, un grand caractère de ces amnésies, c'est qu'elles pouvaient toujours être elTacées et que le souvenir pouvait être rappelé d'une manière complète. Quand Marceline était calmée, reposée, quand sous linlluence de divers procédés elle reprenait sa sensibilité consciente, elle semblait entrer dans un autre état que nous avons appelé l'état alerte et à ce moment tous les souvenirs en apparence supprimés réapparaissent successivement. L'ordre de réapparition est bien connu. En général les souvenirs les

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plus anciens rénpparaissalent les premiers stiivaiit la irnlf (jue l'on iloit appeler la loi île Kil)ot et le sujrt n arrivait que peu à peu aux plus récents. (]oninie je 1 ai lait ieniar((uei' à piopos d'un autre cas du même genre, certains souvenirs particulièrement émotionnants ne réapparaissaient pas à leui- place, ils étaient sautés pour ainsi dire et la restauration de la mémoire se poursuivait selon l'ordre du temps. Puis quand le sujet était plus fort, il revenait en arrrière et reprenait conscience de ces souvenirs qu'il n'avait pu récupérer à leur date. L'impression générale que laissait cette restauration des souvenirs t'tait ([ue le sujet sortait d'un premier état où la faiblesse mentale était si grande qu il était incapable de prendre conscience d'un souvenir dès que la perception de ce souvenir présentait quelque difficulté et qu'il reprenait peu à peu une certaine force de manière à pouvoir prendre conscience des souvenirs successivement en raison inverse de leur dillîculté.

11 faut aussi remarquer que même les plus longues amnésies survenues pendant mon observation ne correspondaient pas tout il fait à celles qu avait observées Jules Janel et n'étaient pas sonmises à la même règle. Elles étaient d'abord trop étendues puisqu'elles elïaçaient les souvenirs de dix ans comme si pendant ces dix ans il n'y avait pas eu d'autres périodes dont le souvenir aurait dû être conservé. Elles étaient d'autre part trop peu étendues puisque le sujet remontait jusqu'en 189^1 ou jusqu'en 1889, mais ne retournait pas jusqu'en iiS8~ au moment de son séjour comme malade à l'hùpital de la Pitié. Si le sujet avait été dans un état second analogue à un somnambulisme déterminé parles manœuvres de Jules Janet, p'est à ce moment que les souvenir auraient dû remonter. Or Marceline avait conservé le souvenir de son entrée dans la maison de commerce comme employée puisqu'elle voulait y aller travailler.il ne s'agit donc pas d'un réveil proprement dit ni d'un véritable somnambulisme. Les choses sont moins simples et en môme temps moins ai'tificielles.

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