‹ L'état mental des hystériquesChapitre 239 sur 290 · V. — - Les osr,iLL.\Tio>s du niveau mental · texte numérisé non relu

V. — - Les osr,iLL.\Tio>s du niveau mental

Les études sur la mémoire viennent de nous montrer que dans la dernière partie de sa vie, de vingt-trois à trente-cinq ans, Marceline ne nous pi'ésenta pas précisément des changements brus-

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({ues, des passages alternatifs d'un état à un autre, mais qu'elle présenta plutôt des oscillations entre un lonctionnenicnt plusactii <'t plus complet et un lonctionnenient ralenti et imparfait des centres nerveux les plus élevés. I^es deux états que l'on appelait au début état de veille et état de sommeil n'étaient tpie deux extrêmes : Marceline était i anMiirnt tctut à lait dans l un ou tout ;i lait dans l'autre, elle était le j)lus souvent dans des états intermédiaires de <lépression ou d'ascension, et ce sont ces oscillations très variées (jui déterminaient les divers aspects de la maladie. Je ne cioispas non plus qu'il tel ou tel degré de dépression correspondit exactement tel ou tel symptôme. Bien des influences faisaient que suivant les cas la faiblesse portait plus ou moins sur telle ou telle fonction, (^uancl la diminution d'activité portait uniquement sur le mouvement des membres, sur les fonctions de la vessie, sur les fonctions alimentaires qui perdaient leur forme supérieui-e consciente et volontaire, le sujet semblait rester lui-même et devenir seulement plus malade. 11 conservait plus ou moins la notion de la continuité de sa vie. Dans d'autres cas, sous des iniluences (|u'il n'est pas toujours facile de déterminer, la dégradation était plus brusque, elle portait probablement sur d'autres fonctions et s'accompagnait d'une amnésie rétrograde plus ou moins grave: le sujet devenait incapable de rattacher à sa perception personnelle présente les images des événements récents. Son trouble mental prenait l'aspect d'une division de la personnalité et d'une double existence. Pour comprendre ces divers aspects de la maladie, il faut rechercher les quelques indications que nous pouvons recueillir sur les causes de ces oscillations et de leurs divers aspects.

Si 1 on cherche l'explication de ces changements d'état et de la forme (|u ils présentent, on rencontre vite une interprétation simpliste qui semble aujourd'hui momentanément à la mode dans le milieu médical, c'est l'explication proprement intellectualiste. Tous ces phénomènes quels qu ils soient sont des suggestions, des sortes d'idées fixes que le sujet se met en tête ou que son médecin lui a mises en tête et tout se passe ainsi parce que le sujet a dans l'idée que cela doit se passer ainsi. C'est l'explication complète de la maladie hvstérique par la suggestion. Pouvonsnous nous contenter ici de cette interprétation? Pouvons-nous conclure rapidement cette étude en disant que la maladie de Marceline est bien simple, malgré sa longueur et sa complication

liai ÉTUDES SLR DIVEBS SYMPTOMES mSTERKjLES

apparente et qu'elle est iiiil(jueintMil le rcsultiit de (jii('l(|iies sii<^îrestioiis accidentelles ou mahulroitcs !

Je suis assez disposé à croire qu'à certains moments, dans certains détails de tel ou tel accident, la suggestion a pu jouer un rùle. Cela a dû arriver plusieurs fois, comme cela arrive toujours dans toute maladie hystérique. A de certains moments, par suile même de l'évolution de la maladie qui rétrécissait la conscience et isolait les idées, une observation, une réflexion ou une parole entendue et plus ou moins bien comprise a pu devenir le point de départ d'une idée qui restait isolée dans un esprit trop étroit et cette idée a pu pendant un certain temps se développer dune manière exagérée, se transformer en actes, en perceptions, en sentiments en dehors de la volonté et même de la conscience personnelle du sujet. Je crois volontiers que les hallucinations de Marceline, d'ailleurs assez rares, étaient des phénomènes de suggestion. Elle avait été frôlée par un cheval en traversant la rue, elle continuait ii penser à cet accident et pendant huit jours elle crovait voir des chevaux qui couraient après elle et des fiacres renversés dans la rue. Elle disait elle-même, comme on l'a vu, qu'il de certains moments voir des gens courir lui donnait envie de courir et lui causait de violents essoufflements. Il y a des moments où elle ne pouvait pas upprendre qu'une personne de connaissance était morte sans voir sa figure devant elle pendantplusieurs jours, etc.. Je crois aussi que dans certains cas la localisation de l'accident dépendait d'une Idée. Ainsi dans une période où elle était fatiguée et disposée aux accidents des fonctions motrices, elle boitait de la jambe gauche parce qu'elle avait fait un faux-pas et croyait s'être donné une entorse. Elle se remettait à vomir parce que devant elle on avait donné un vomitif à sa mère et l'apparition du vomissement à ce moment-là était en rapport avec l'Idée de vomir. Je pense aussi que les limites exactes de l'amnésie rétrograde au début de l'observation de Jules Janet dépendaient quelquefois de 1 Idée de soninambulisme déterminée par les somnambulismes réels qu'elle avait présentés et par les mots de sommeil et de lévell souvent employés dans le traitement. Il est probable qu'il en était ainsi puisque ces limites de l'amnésie rétrograde n'ont plus été les mêmes quand les amnésies se sont reproduites quelques années plus tard dans d'autres conditions. Dans le traitement et surtout dans la manière dont le sujet réagissait au traitement il y avait des détails qui dépendaient des idées

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tl.i sujet ;ui moins fii |);irtio. Marceliiio aiinail :i ce (|ii on lui liiit les mains (riinc cntaiiu' maiiH-rc; fllr Irniiail 1rs vt-iix au di'hut de loul traitement cl ne consentait à les ouvrir .(|u'après un certain temps, elle avait des gi'imaees et des secousses particulières quand elle se tiansformait, etc. . . On pouvait constater chez elleun grand nombre de faits de ce genre, je n'en doute aucunement. Je suis donc convaincu que les phénomènes de suggestion ont joué un certain rôle dans la maladie de Marceline, de même qu'ils interviennent plus ou moins dans la pliipait des cas d hystérie.

Cependant il m est impossible d expliquer par la suggestion et par le pouvoir des idées du sujet toute une maladie semblable. Ce serait, à mon avis, donner une extension démesurée et dangereuse à une conception {)sychologique qui n'a pas une semblable portée. Il me semble que dans la médecine comtemporaine il y a à propos de la suggestion une illusion analogue h celle qui joue un grand rôle dans la philosiqihie ;i piopos du subconscient. L'examen de certains troubles mentaux nous a permis de montrer autrefois que certains phénomènes psvchogiques étaient j)arfaitenient réels, mais que les sujets, |)ar suite dune illusion, d un d'un délire ou d'un trouble dans la formation de leur peiception personnelle, ne rattachaient pas ces faits à leur personnalité, n'en pr.enaient pas conscience, j'ai appelé ces faits des phénomènes, subconscients. Beaucoup de philosophes en ont tiré cette conclusion bizarre, c'est qu'il v avait au-dessous de la conscience normale un monde mystérieux et tout-puissant de pensées |)rolondes et ils font jouer à ces pensées latentes un i-ôle merveilleux. On a démontré de même l'existence de certains faits de suggestion susceptibles dans certains cas, moins souvent qu'on ne le croît, d'une démonstration expérimentale et des médecins veulent se servir de ce phénomène, à mon avis assez limité, pour expliquer toutes les maladies mentales.

Je ne pense pas que les suggestions, que les idées du sujet à propos de ses symptômes puissent expliquer le moins du monde une grande maladie comme celle que je viens de décrire tout simplement parce que je ne reconnais pas à la suggestion, à l'idée, un pouvoir semblable. Les suggestions que l'on a démontrées expérimentalement n'ont jamais eu que des efTets très simples et très limités. On a fait accomplir de cette manière quelques mouvements, quelques actions déplacées et ridicules, on a déterminé quelques illusions, ou même quelcpies rêves sans giavité ; on a

déterminé quoUjues accidents maladifs d'une durée de tjiieliiues heures. Ce n'est que ilans des cas très exceptionnels (|ue l'on peut aller un peu plus loin et Iranslormer plus ou moins complètement l'espiit d'un individu par le développement d'une idée qu'on lui met dans l'esprit. Je ne crois pas que l'on puisse obtenir des crimes par suofffestion, le fait n'a cruère été démontré. En tous cas, je ne crois pas que 1 on puisse faire agir des suggestions sur l'esprit d une personne pendant des années, (^uand on a longtemps pratiqué la suggestion thérapeutique on ne sent que trop combien linlluence des idées suggérées est faible et de peu de durée. Trans- Ibrmer toute une vie par la puissance d'une idée, cela n'appartient qu'aux grands génies qui ajoutent à celte idée toute la force de leurs passions et de leur personnalité, cela n'est guère possible à ces pauvres idées, obscures et isolées, qui agissent dans l'esprit de nos malades d'une façon anormale en raison de leur isolement. La maladie de Marceline, qui a commencé à l'âge de treize ans, qui a duré sans interruption jusqu'à la mort à trente-cinq ans, qui a troublé et perdu toute la vie pendant plus de vingt ans, a pu être très superficiellement modifiée par quelques idées, mais elle dépend dans son ensemble de causes bien plus profondes sur lesquelles les idées de cette pauvre fdle n'avaient aucune influence.

Une autre considération me paraît importante : la suggestion demande pour agir et même pour durer certaines conditions psychologiques. Il faut que le sujet soit dans cet état d'esprit spécial qui fait la suggestivité. Marceline dans le cours même de sa maladie n'était pas toujours suggestible, elle ne le devenait que par moments dans toutes les rechutes, il est vrai nombreuses, de sa dépression mentale. Le problème le plus important consisle à se demander comment et pourquoi elle devenait ainsi suggestible ; c'est là le fait essentiel beaucoup plus grave que tel ou tel phénomène particulier en rapport avec une suggestion qui se développait. Il n'est guère raisonnable de dire que le sujet se suggère à lui-môme de devenir suggestible (|uand il ne l'est pas, et c'est pourquoi la suggestion phénomène secondaire ne peut pas expli- ([uer la maladie sur laquelle elle se grefTe.

Enfin, pour expliquer par la suggestion et par les idées du sujet tous les accidents qu'il a présentés, il faudrait au moins constater dans son esprit la présence de ces idées néfastes. C'est une supposition tout à fait gratuite que d'imaginer dans l'esprit

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(!<• M;iic<'liiM* f«'S i(lr«-s, cfs ('<iii\ udmis [H'ssitnistrs i|iit ;iiir:ii('nl toujours (Irtcnuiiié <1<'S rccluitt-s. Le siijrl <i(»iil y- t•(»ml;lls>^:lls

titilles 1rs prlISl'-rS, |)i*ll(lll II t hl Vcill)- <-t prllilailt l*'S SOIIUUllll 1)11 -

lisine», Il avait de ces idées noues (juedaiis l«,'S périodt'S de dépression. Dès (jn'il était (|iiel(|ue peu rriiioiité il était ph'in de eonliaiHf et inrini' d illusions. I) ailleurs il é-tail rntrrtenii dans ces illusions |Mr touli-s l)-s |ii-rsoiin*-s (|ui lui parlaient sans cesse de gu<'rison. I*uis(jui' Ton parle i\f siig^i-slions, il faut pourtant bien constater (juc Marcrline a sulii eonstaniiii<-iit pnidanl viiij^t ans (les si'aners de sujrtrrstioii tout inin-llfs. Nous n axions iiu un tlésir, c était celui di- ikuis dcltarra^st'r d'une inalad*,* eiiconihrante et pai' tous 1rs niii\riis possibles nttus suj^*^érions la santé plivsi(|ue rt moralr. Si la suj^gestion avait eu la centième partie de la puissance (|u on lui pirlr clir/ les hystériques, Marcrline n aurait jamais dû retonibri inaladr. Dans (piel(|ues annérs on sourira de cetir épidéinir d intrllrctiialisme contraire ii toutes 1rs tiadilion> Ac l;i |)>\ cliKiliir liancaisr (jiii vriit rx|)li(|urr 1rs troubirs proloiids di' la pensée par celle altération supeilicir-lle des plleiiomr lies les plus «'levés.

.V côte de la suij;j.;est ion (|ui, dans certains cas seulement, a pu déterminer la loi me de tel ou t<d accident particulier, il est nécessaire (b» laire inteivenir bien d'autres causes dont nous ne pouvons cpie soupçonner ([indcjnes-unes. Dabord il est incontestable que l'hérédité, la pré-disposition par un certain dc<;ré de déj^énérescence est évidente : les névropathes étaient très nombreux dans la lamille et le sujet «|iioiqiie iiitrlli^nit était sur birn (b'S |)oin1s une débile, .le me ilemaïuir nirme si une certaine prédisposition aux troubles nerveux de 1 alimentation ne peut pas être héréditaire. (!ommerit se l;iit-il que sur Imis générations nous com|»tions cimj imbvidus sur quatorze personnes qui présentent pendant des années des vomissements incoercibles ! On admet bien aujourd'hui que certains systèmes de la moelle épinière ou du ceiyrjrl peuvent présenter une faiblesse congénitale' capable de prédisposer aux scléroses systématiques et aux troubles de la marche. Pounpioi donc n Cn serait il pas de même pour le système célébra! tpii i^tuiverne la partie supérieure de telb- ou ttdie jonction? Il est bien connu que dans certaines lamilles se transmettent des dispositions à la parole, au calcul ou à la musique, c est-;i-dire certains systèmes cérébraux congénitalement

plus toits. Poiiiiiiioi n'v aurait-il pas tiausmission do systèmes cérébraux et psychologiques plus faibles ? Marceline était une dégénérée avec laiblesse particulière portant sur la j)aiti«' supérieure lies fonctions de laliinentation. «

Cette faiblesse spéciale s'est manifestée dès ItMifance : nous avons vu que toute petite Marceline n'avait pas de plaisir du cToùt. pas de gourmandise, et qu'elle était dilTicile ii alimenter. Mais bientôt les choses se sont aggravées par l'intervention d'une autre cause : comme toutes les dégénérées Marceline n'a pas pu supporter la puberté. Ce snrcroît de dépenses a abaissé l'activité déjii laible des auties fonctions et dès l'âge de douze ans nous vovons commencer des accidents névropathiques de diverses espèces. Toute sa vie il en a été de même. Celte jeune lemme est restée encore plus incapable, si l'on peut ainsi dire, d'exercer les fonctions génitales que d'exercer les fonctions alimentaires. Elle a toujours eu une sagesse et une pudeur excessives qui sont souvent des preuves de faiblesse plutôt que de vertu. Mais surtout elle n'a jamais pu tolérer le phénomène des règles. Elle était toujours très malade avant les règles, qui n'ont jamais été régulières et qui disparaissaient pendant de longues périodes. Elle était assez souvent un peu améliorée comme beaucoup de névropathes pendant un jour on deux par l'apparition même des rèoles : je crois qu'il s'agit là du bon edet d'une légère excitation génitale. Mais aussitôt après commençaient toutes sortes de désordres qui la déprimaient énormément. C'est le retour des rècj^les qui à vingt et un ans, quinze jours après son départ de la Pitié, détermina ce qu'on a appelé le réveil, et qui n'était (ju'unc grave rechute de dépression mentale. C'est encore le retour des rèo-les qui cent fois pendant mon observation amena des amnésies plus ou moins étendues, des vomissements, des hémorragies, des troubles dysphagiques et tous les accidents possibles.

Bien entendu toutes les maladies organiques, toutes les intoxications, ont joué le même rôle. Pendant des semaines et des mois Marceline retoinbaildar.. des dépressions profondes, parce qu'elle avait eu le coriza ou la g'ippe. Mais une autre cause est intervenue bien plus régulièrement encore, c'est la fatigue. Cette femme pouvait à peine sulllre à une petite besogne jouitialière et toute irrégularité, tout surcroit de travail la mettait à bas. J'ai parlé d'une grande rechute quand elle a dû faire un service de nuit au magasin, j'aurais pu insister sur la crise de dépression

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foiiséciilive :i 11110 oxposilioii de iiKircluiiuliscs dans les salles (iii b'en sur la iccluite clc4(Mrniiirc |t;ii mio partie; de campagiio (inon avait voulu lui lairc laire jjour la distiain'. Kniiii il faut tenir compte de la simple latinue de vivre, d'agir journellement, de |)rendre sans cesse les (pielques rés(dutions nécessilées par les petits événements quotidiens. Ccsi ce qui faisait (|u«' Marceline s'épuisait, baissait peu :i peu simplement par l'écoulement du temps et qu'elle ne pouvait guèic rester un long intervalle sans retomber malade et sans demander du secours.

Enfin une cause d'épuisement et de rechute paraissait tout à lait prédominante, c'est l'émotion sous toutes les l'ormcs. J'en ui déjà donné tant d'exemples qu'il est inutile d'en ajouter d'autres. Sans doute le sujet était plus éniotil", (piand il t'-tail (i('j;i all'aibli par une des causes précédentes et une légère cause d'émotion le |)récipitait très bas à ce moment; mais m»>me dans les bonnes périodes un événement gravement émotionnant sullisait poui' rappeler la maladie tout entière. L'émotion en réalité rentre dans les causes précédentes. L'émotion est un trouble général déterminé surtout par dérivation quand le sujet n'est pas capable de léafir correctement à (juebjue situation nouvelle pour hupiedle il n'est pas déjà adapté. 11 y '^ alors ed'ort, dépense de forces irrégulière et excessive et cet eflort est indéfiniment répété parce que la circonstance diUlcile reste toujours devant le sujet qui ne peut la Iranclîir. (les elforts répétés et impuissants amènent un cjjulsemcnt tout à fait identique aux précédents.

On constate très bien dans notre observation ce mécanisme de l'épuisement émotionnel : Un de ses chefs fait un jour à Marceline des reproches sur sa lenteur, sa fatigue perpéluellc et son aspect maladif, et lui parle d'un changement de service probable. La voici bouleversée : elle veut faire plus, agir autrement, transformer son apparetice, elle se représente un autre service, un autre travail, un autre chef, elle essaye de se placer par imagii ation dans ces nouvelles conditions, et de prendre les résolutiors nécessaires pour cette nouvelle situation. KUe n'y parvient pas : toute la journée et toute la nuit elle travaille de cette manière. (Conclusion : elle s'épuise complètement, retombe dix fois plus mal cjuClle n'était et revient chez moi anesthésique, contracturée et amnésique. Vn autre jour, sa mère lui fait observer rju'elle doit écrire it une certaine personne une lettre de remeiciements et <[u'elle a eu tort de ne pas l'avoir fait encore. Au Ibnd, dans son

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ftat ilaboiilie et daprosexle olle est actuellenieiit iiicapahle (.léerlre cette lettre et c'est j)i»iir cela (|u elle ne la pas écrite. La voici maintenant qui cherche à écrire cette lettre, qui la prépare dans son imagination, qui commence à prendre du papier, qui écrit même- l'adresse sur une enveloppe ; mais elle ne peut pas aller plus loin e.t les efforts dérivent en spasmes, en contractures, en vomissements, en agitations mentales ; elle est complètement épuisée et retombe aneslhésique et amnésique. C'est ainsi que la moindre des choses, une petite dillleullé dans son service, le chanjïement des chefs, l'essai il un raniiement nouveau des marchandises, la nouvelle d'un vovage que je dois laire pendant quelques semaines, deviennent 1 occasion de ce qu'on appelle des émotions, c'est-à-dire delVorts d adaptation impuissants et de graves rechutes.

Cette nt)tion de lépuisemcnt, de la dépression neivcuse <'t psvchologique me semble devoir prendre dans 1 interprétation des névroses et des psvchoses beaucoup plus d importance que la notion de suggestion. La dépression doit être comprise, non comme une diminution de la force des Jonctions, mais comme un abaissement de leur tension. Ces diverses fonctions subissent un abaissement, une dégradation dans leurs parties supérieures en conservant leurs parties inférieures. J'ai trop souvent insisté sur ce que j'appelle les parties supérieures et les parties inférieures d'une fonction ou d une tendance pour revenii- ici sur celte étude. Il est facile de comprendre que les parties de la fonction les plus récemment acquises au cours de l'évolution, les parties les plus complexes où interviennent les sentiments sociaux, la conscience de la personnalité, l'adaptation volontaire aux circonstances présentes sont celles qui disparaissent les premières dans tous les abaissements. La localisation de cet épuisement sur telle ou telle fonction particulière dépend de plusieurs faits très complexes. Elle dépend de la faiblesse antéiieurc de cette fonction, déterminée auparavant par une cause (|uelron(jue, de I activité plus ou moins grande de cette (onction au moment du choc éinolionnant, de la nature même des circonstances cjui ont iWit appel à telles ou telles fonctions et enfui, dans certains cas seulement, des idées que le sujet peut avoir à propos de son épuisement, c'est à-diie de la suggestion. Celle-ci joue donc un certain rôle dans la maladie, mais un rôle bien plus restreint que celui de l'épuisement des fonctions nerveuses et psychologiques. Pour appli(juer ces

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notions oénérales à notre malade, nous devons donc diie que Marceline est avant tout une malade atteinte de dépression mentale déterminée par rhérédité névropathiijue, pai' les fatigues d'un travail au-dessus de ses forces et par diverses émotions.

Si on s'en tenait à ces remarques sur la dépression mentale, on n'aurait expliqué qu'une partie de la maladie de Maiceline et on aurait laissé de côté la partie la plus originale de cette névrose. Le fait essentiel qui donnait ii Marceline son aspect spécial, c'est que son activité nerveuse, en apparence si faible, pouvait facilement se relever sous des iniluences très miiiinies et que par conséquent elle sortait de son état de dépression, d'une manière momentanée il est vrai, aussi facilement qu elle v était tombée.

Cette ascension du niveau nerveux et mental dépendait d'abord de certaines circonstances qui survenaient naturellement : il y avait en somme des guérisons spontanées dont il faut tenir compte pour comprendre l'évolution de ces maladies. Les maladies accidentelles comme la grippe déterminaient, on vient de le voir, de graves rechutes. Mais presque toujours ces rechutes ne commençaient que dans la période de convalescence et de faiblesse ; au contraire, pendant la période aiguë, quand il v avait un peu de fièvre, on notait souvent la disparition des anesthésies, des amnésies et des troubles du mouvement. Sous une influence fébrile de ce genre, la malade mangeait et buvait plus, les urines montaient à 600, 676 grammes et contenaient 18 grammes d'urée, ce qui était beau pour ce sujet.

Le repos ne réussissait pas toujours à Marceline, parce que le plus souvent elle était alors isolée et avait des inquiétudes graves sur son travail. Mais, f|uand on pouvait l'obtenir dans des circonstances favorables, elle était fortement améliorée par quelques semaines de repos. Elle était une de ces personnes qui aurait paru normale si elle avait été assez riche pour ne rien faire et pour être entourée de soins continuels. Beaucoup de névropathes sont ainsi des plantes de serre incapables de vivre à l'air extérieur. Les circonstances heureuses, c'est-à-dire au fond les circonstances qui facilitaient la vie et diminuaient l'elfort d"adaptation, lui faisaient toujours du bien. Quand elle avançait dans sa carrière, quand elle quittait le service de veilleuse de nuit pour prendre un travail moins pénible et plus rémunérateur, elle remontait évidemment au moins pendant quelque temps.

Il est plus difficile de comprendre l'action des émotions dites J.vxET. — rlvstérie. Sg

610 ÉTUDES SUR DIVERS SYMPTOMES HYSTI^RIOUES

excitantes ou sthéniijues (|ui semhleiit avt)ir un elVct opposé à celui des émotions ordinairement dépressives dont nous avons parlé. Certains incidents, que dans notre langage psychologique si confus et si insutlisant nous appelons encore des émotions, avaient évidemment sur Marceline un elVet excellent tout à fait dilTérent de celui que nous avons noté jusqu ii présent. A (juatre ou cinq reprises je retrouve dans mes notes la description de scènes violentes que dillérentes personnes ou moi-même avons eu l'occasion de laire à cette pauvre fille. Elle devenait vraiment insupportable et on a été obligé de le lui dire assez sévèrement. Je lai menacée sérieusement de lui faire retirer sa place d'employée de commerce et de la faire entrer comme malade admise à la Salpétrière. Dans une autre circonstance, une maladie grave de sa mère, une perte d'argent dans sa famille, l'ont mise brutalement en présence de dilllcultés sérieuses auxcjuelles il iallait absolument faire lace. 11 v a en apparence dans ces circonstances quelque chose de tout à fait identique à ce que nous avons noté dans les émotions précédentes qui lui faisaient toujours tant de mal. Comment se fait-il qu'à la suite de ces circonstances elle se relevait au lieu de tomber? Elle retrouvait sa sensibilité, sa mémoire, elle cessait de vomir, elle mangeait correctement, elle faisait parfaitement son service et elle paraissait guérie au moins pendant une quinzaine de jours.

J'espère pouvoir reprendre un jour plus complètement cette question des émotions et de leurs elï'ets dans mon livre sur « les oscillations du niveau mental ». Pour le moment il suflTit de faire remarquer que ces phénomènes ne sont contradictoires qu'en apparence, si on veut bien se placer toujours au même point de vue, étudier toujours comment se fait la réaction aux circonstances, comment le sujet arrive à agir: une psychologie pratique, une psvchologie médicale est toujours une psychologie de l'action. L'émotion est dépressive quand le sujet, malgré sa dépense de forces, n a pas pu réagir aux circonstances, quand il reste toujours devant la même difficulté. L'émotion a un efTet d'excitation quand le sujet, malgré les dilhcultés et les dérivations de forces, a fini par réagir correctement aux circonstances et par s'adapter. L -s choses se passent comme si une action réussie malgré les dillicultés foitifiait non seulement une fonction mais l'esprit tout entier.

Ces diverses circonstances se produisaient fort rarement et

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avaient en pratique une influence restreinte: en somme, ce qui CiM-actérisait Marceline, c'est que tout sa vie, depuis le moment ou Jules .lanel l'a trouvée moulante d'inanition à la Pitié, ello a eu besoin pour se relever que l'on usât de procédés artificiels. L'un de ces pr(»cédés a élé l'hypnotisme et la su^rj^estion cjui ont joué un grand rùle surtout au début: on profitait do sa dépression et du rétrécissement du champ de sa conscience pour la laire passer d'un svstème psvchologique dans un autre et pour lui mettre dans l'esprit une idée momentanément prédominante et utile. Mais le procédé essentiel qui dès le début a été le plus a|)pliqué par .Iules Janet a été, comme je l'ai dit, V ustlirsio^énie. Comme il arrive souvent chez des malades de ce genre, Marceline s'est habituée à ce procédé et elle se transloiinait sous son iniluence beaucouj» plus facilement que par aucun autre. Quand on voulait la guérir rapidement d'un accident quelconque il fallait recoiumencer le traitement à peu près de la même manière (pii avait réussi au début.

Le traitement consistait ii constater quelles étaient les sensations en rapport avec la fonction altérée qui étaient diminuées ou complèteuient supprimées. Puis il fallait chercher -a les faire réapparaître, c est-il-dire forcer le sujet à en reprendre conscience. Par exemple si une jambe était paraivsée ou contracturée, il fallait examiner les sensations cutanées, musculaires ou articulaires du membre inférieur, constater la forme et le degré de l'engourdissement, déterminer sur ce membre toutes espèces d'impressions en le pinçant, en le piquant, en l'électrisant, surtout en le mobilisant, en le massant. .Vprès chaque excitation il fallait demander à Marceline ce qu'elle avait senti, la forcer à faire giande attention, l'encourager par tous les moyens, lui faire distinguer telle sensation d'une autre, la gronder quand elle se trompait et la faire recommencer vingt lois. Il (allait surtout lui ordonner de mouvoir son membre, la faire recommencer le mouvement de mille manières, lui faire faire avec application toutes sortes d'exercices de gymnastique analogues à la gymnastique suédoise et surtout la forcer à bien sentir les mouvements qu'elle faisait. Quand elle ne pouvait plus manger, il fallait faire le même travail pour la bouche, pour les lèvres, pour le pharvnx et passer beaucoup de temps à lui apprendre à distinguer le goût du sucre du goût du sel, quand on plaçait sur sa langue l'un ou l'autre à son insu. Il fallait la forcer à sentir l'attouchement du pharynx et lui apprendre ii prêter assez

d'attention à cette impression désagréable j)our récupérer le réflexe pharyngien. De la même fatjon il fallait lui rapprendre à respirer, à remuer le ventre, à sentir les mouvements de son ventre, l'exercera rire, ou à bâiller, etc., à avaler en sentant bien chaque temps delà déglutition et en se rendant bien compte si la bouchée d'aliments était bien tombée dans l'estomac.

Quand ces diverses sensibilités réapparaissaient, on constatait chez ce sujet un certain ordre du retour des sensations et certaines réactions assez régulières. Marceline se plaignait que le travail demandé était pénible et douloureux: « Quand mon estomac se défait, disait-elle, ce sont des douleurs atroces. » Ces douleurs me paraissent surtout en rapport avec la détente des contractures, je les ai souvent décrites. A ce moment, elle grimaçait, criait, tordait ses membres et les secouait de toutes les manières. Après ces douleurs du début elle commençait à apprécier les diverses impressions dune façon vague et plutôt pénible qui ressemblait à des chatouillements, à des fourmillements très agaçants. Après un certain exercice elle distinguait correctement les impressions fortes, puis les faibles, puis les sensations spéciales comme l'odeur ou le goût. A la fin seulement les impressions douloureuses étaient perçues correctement, c'est-à-dire qu'une sensation de douleur correspondait réellement à une excitation exagérée et pénible pour un individu normal.

Jules Janet aurait été disposé à accorder quelque importance à la régularité de ces réactions et à cet ordre dans la réapparition des sensations. Il insistait sur cette régularité, quand il montrait le sujet à quelques auditeurs à l'hôpital de la Pitié: cet enseignemet a eu je crois quelque influence sur certaines théories relatives à l'hystérie et publiées postérieurement. Je crois pour ma part que ces réactions du sujet sous l'influence de l'aesthésiogénie sont fort variables et dépendent beaucoup de la manière dont les choses se sont présentées au moment des premières expériences. Quand je faisais des recherches de ce genre h l'hôpital du Havre, quelques-uns de mes malades s'endormaient au moment des changements importants de la sensibilité. J'en ai vu depuis beaucoup d'autres qui ne réagissaient en aucune manière et dont la sensibilité se transformait sans qu'ils se fussent plaints de rien.

Il faut reconnaître cependant que j'ai vu un assez grand nombre d'hvstériques qui se comportaient à peu près de la même manière

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que Marceline. Jl y a la une grande variété de phénomènes qui dépendent de diverses influences.

Quoi qu'il en soit, il fallait beaucoup de patience et de travail pour mener à bien celte transformation. On pouvait quelquefois l'obtenir complète en une séance, le plus souvent on était obligé de suspendre le travail et de le faire en plusieurs fois à cause de la fatigue du sujet. La fatigue causée par ces ellorts d'attention pour récupérer les sensations et les mouvements |)ouvait ôtre très grande et, si elle était exagérée, elle déterminait rapidement une rechute avec amnésie rétrograde et même confusion mentale. 11 fallait prendre des précautions pour éviter cet écueil. Une certaine souflVance persistait dans la région que l'on avait traitée à cause de la décontracture des muscles et il fallait pendant vingt quatre heures éviter les faux mouvements et même les mouvements brusques qui auraient (ait recommencer la contracture. J'ai décrit autrefois cette période de fatigue et de trouble qui suit communément des séances de ce genre, elle était très accentuée chez Marceline'. Ce n'était qu'après une journée de fatigue quelle entrait tout à tait dans la période d'influence avec restauration complète de toutes les fonctions. Alors elle se trouvait dans l'enthousiasme: « Je suis si contente sans bien savoir pourquoi; je sors dans la rue pour voir des gens contents, car il me semble que tout le monde est heureux comme moi. »

Chez beaucoup d'autres malades ce bien-être finit par être permanent : les rechutes s éloignent et finissent par disparaître. C'est ce que j'ai observé chez beaucoup de mes malades qui ont été soumis à des traitement analogues. Il n'en a pas été ainsi chez Marceline qui, peut-être à cause d'un travail excessif, peut-être plutôt à cause dune constitution héréditairement insuffisante, est toujours retombée pour une raison ou pour une autre. Ces rechutes ramenaient régulièrement tous les svmptômes de dépression que je viens de décrire. Le sujet retombait dans tous ses accidents hvstériques et en même temps il changeait complètement de caractère. Marceline était de nouveau triste, découragée, mécontente d'elle-même et sans aucune volonté. En outre cette rechute ramenait tous les troubles de la mémoire et particulièrement les amnésies rétrogrades. Le traitement que le sujet devait de nouveau réclamer restaurait l'état mental et rétablissait les souvenirs perdus. Ces os

I. Revue philosophique , février 1897 ; Xévroses et idées fixes. 1898, I, p. 432.

cillations sinoulières qui se reproduisaient ré<rulièrement pendant des années amenaient une véritable t ranslornialion périodique de tout le caractère et de toute 1 appaience du sujet, elles déterminaient un véritable dédoublement de la personnalité.

Les études que nous venons de faire sur l'évolution de cette lonofue maladie et sur la maitière dont s'est réalisé ce dédoublement de la personnalité nous permettent, je crois, de jeter quelque lumière sur ce phénomène singulier de la double existence chez les hystériques qui a paru autrefois si remarquable et qui recommence aujourd'hui à attirer l'attention. La plupart des observations ont pour tvpe le cas de FelidaX. de Azam : chez tous ces malades on retrouve deux états psychologiques inégaux, l'un dans lequel le sujet est joyeux, alerte, dans lequel il a à sa disposition toutes ses fonctions et en particulier toute sa sensibilité et toute sa mémoire, l'autre dans lequel le sujet est triste, aboulique, incomplet, le plus souvent anesthésique et dans lequel il a de très grandes amnésies rétrogrades portant sur une partie plus ou moins importante de sa vie passée, et surtout sur les périodes remplies par létat alerte précédent. Les états de Marceline ressemblent tellement à cette description que nous avons pu l'appeler « une Felida artificielle ».

La comparaison est instructive et nous permet tout d'abord de mieux nous entendre sur la désignation de ces deux états. D'après les conventions proposées par Azam et adoptées h peu près par tous les écrivains postérieurs on désigne par le nombre i l'état que le médecin a observé le premier chez le sujet, l'état de dépression dans lequel Felida vivait depuis longtemps avant ses métamorphoses, et on appelle état 2 l'état alerte passager qui est venu couper de temps en temps la monotonie de la dépression et qui ne laissait aucun souvenir quand le sujet retombait dans l'état I. Ces dénominations deviennent tout h fait incorrectes quand on les applique à Marceline. 11 est absurde d'appeler état i ou état naturel un état de dépression incompatible avec la vie ; il est invraisemblable que cette jeune femme ait toujours été dès le commencement de sa vie dans un état pareil. En réalité cela est faux, elle a commencé dans son enfance avant la puberté par avoir à sa disposition toutes ses sensibilités et toutes ses fonctions : c'est là le véritable état i. L'état dans lequel on l'a trouvé à l'hôpital de la Pitié est un état anormal amené par l'hystérie qui avait évolué depuis la puberté, c'est l'état 2. Mais que faisons-nous

UNE FEl.IOA ARTIFICIELLE t,l.*J

alors de l'état obtenu en apparence par les pratiques de 1 hypnotisme ? Est-ce un état 3? En aucune façon, dans cet état elle. retrouve les fonctions normales, la sensibilité et la mémoire qu'elle avait autrefois, je ne vois aucune raison poui- distinguer cet état de l'état natuiel de son enfance que nous avons appelé état i. C'est tout simplement une guérison momentanée déterminée par une excitation artiliciclle qui alterne avec des rechutes de la maladie. '

Je crois qu'il en est absolument de même pour tous les autres cas que 1 on a embrouillés par des dénominations fausses. Felida aussi a eu dans l'ejifance un état i qui après la puberté a cessé d^'ètre permanent. Il ne réapparaissait plus que dans les périodes détat alerte improprement appelées périodes d'état second. On a remarqué avec étonnenient qu à la fin de sa vie cet état existait presque seul, c'est tout simplement parce que l'hvstérie était guérie et que la malade revenait à l'état normal de son enfance. Il n'y avait d'anormal que l'état d'anesthésie et d'amnésie survenu graduellement après la puberté et qu'on avait pris à tort pour un état prime parce qu'il durait depuis longtemps quand on a observé le sujet pour la première fois.

La seule dilliculté que soulève cette comparaison de notre sujet avec les cas célèbres analogues à Felida, c est la question des limites de l'amnésie rétrograde. Chez Felida, d'après ce que nous dit Azam, les limites de l'amnésie rétrogiade qui apparaissait dans l'état de dépression étaient toujours extrêmement Jiettes, Felida avait oublié tout l'état alerte et rien que les périodes d'état alerte. Il n'en fut pas toujours de même chez Marceline qui, nous l'avons vu, avait des amnésies rétrogrades fort irrégulières suivant les moments. Je répondrai d'abord cpiil v aurait lieu, le cas échéant, de reprendre cette observation de Azam avec un peu plus de précision. Des amnésies de ce genre sont très précises quand il s'agit d'un petit nombre de somnambulismes ne durant chacun que quelques heures ; il v a toujours à mon avis de la confusion plus ou moins grande dans la réapparition ou la

I. J'ai di'jà eu loccasion de revenir à plusieurs reprises dès le début de mes études sur cette conception du somnambulisme complet des hystériques considéré comme une reproduction artificielle de létat normal. Automatisinr psycliologiqur, pp. Ii4, i36, 1^7 ; Accidents mentaux des hystériques, p. aaô, 2* édit., p. 382 ; Névroses et idées fixes, I, pp. 5o, 289, ^35; The major symptoms of hysteria, p. 8i( ; Les névroses, p. 268.

disparition des souvenirs quand il s agit de longues périodes répétées pendant des années. Azam lui-môn»e lait remarquer qu'à l'âge adulte il v avait chez Felitla des évocations u d'un passé plein d'ombre « qui revenaient mal à propos. J'aurais voulu savoir ' si dans les périodes de grave dépression il n'y avait pas de temps en temps des amnésies trop étendues portant sur les souvenirs d'événements qui s'étaient produits pendant les autres états de dépression : cela me paraît bien probable. D'autre part si on considère Marceline, on voit qu'au début de l'observation, quand les apparitions et les disparitions de l'état maladif étaient rendues très nettes par des traitements plus assidus, les souvenirs se comportaient exactement comme chez Felida. Même plus tard les souvenirs les plus facilement et les plus rapidement oubliés pendant les périodes de dépression étaient ceux qui correspondaient aux périodes les plus alertes. J'ai fait remarquer que lorsqu'elle arrivait en dépression après une longue absence les souvenirs qui étaient toujours oubliés étaient ceux de la première partie du temps écoulé depuis sa dernière visite, ceux qui se rapportaient aux journées suivant immédiatement la séance précédente, c'està-dire aux journées les meilleures pendant lesquelles l'état était le plus alerte. Plus on serrera les faits de près plus on verra que ces observations sont analogues.

L'amnésie qui semble jouer un rôle considérable dans ces dédoublements de la personnalité est une simple conséquence de la dépression, de l'aprosexie, de la diminution de la synthèse mentale. Les troubles de la mémoire existent chez tous les déprimés sous forme d'amnésie continue plus ou moins grave. A celle-ci se rattache très souvent un certain degré d'amnésie rétrograde : le souvenir des événements récents étant le plus difficile à utiliser, à synthétiser avec les perceptions nouvelles. Enfin, dans certains cas, il y a en outre des amnésies localisées et les souvenirs de certaines périodes du passé sont particulièrement difficiles à évoquer pendant l'état de dépression. Ces souvenirs, en apparence efl'acés, correspondent le plus souvent à des périodes pendant lesquelles l'état mental était fort différent de ce qu'il est actuellement. Ils correspondetit à une période d'activité cérébrale plus grande et de tension psychologique plus élevée, ils en gardent quelque chose et sont accompagnés de sentiments qui ne correspondent plus à l'état actuel. Certains malades, dont le champ de conscience fort létrcci est tout entier rempli par des

UNE FELIDA AKTIFICIELLE 017

j/erceptions et des représentations d'un certain <^enro, ne sont pas capables d'v faire entrer ces souveniis trop difFércnts. On sait (jue l'hystérique remplit sa conscience étroite j>ar un seul groupe tle perceptions, par une seule idée : c'est le principe de la suggestion, du somnambulisme, de l'anesthésie, des paralysies; c'est aussi le principe des amnésies localisées. Quand il v a chez des hystériques de grandes oscillations du niveau mental, les deux états mentaux se séparent exactement comme dans des cas plus simples les idées et les sentiments se séparaient l'un de lautrc Ils cessent de se rattacher comme chez les individus normaux par des gradations et des souvenirs. Ils s isolent l'un de l'autre par des phénomènes d'amnésie et forment en apparence deux existences, deux personnalités séparées. L'hvstérie donne la forme de la double personnalité aux oscillations périodiques de la dépression et de l'excitation. En un mot la double personnalité est la forme hystérique de la dépression périodique.

Pour entrer plus avant dans cette étude, pour présenter une interprétation plus complète des divers cas de double personnalité-i^jui ont été décrits, c'est la périodicité même des accidents dépressifs qu'il faudrait étudier. 11 faudrait expliquer pourquoi dans chaque cas particulier le sujet retombe après un certain temps dans un état inférieur à sa vie normale. C'est un peu le problème de la dépression périodique, des maladies circulaires dont l'étude est si à la mode aujourd'hui, qu'il faudi'ait aborder : je ne puis le faire ici incidemment. L'observation de. Marceline ne me permet qu'une seule remarque sur ce point. La plupartdes auteurs qui parlent de ces maladies mentales périodiques me semblent trop disposés à croire que la régularité des périodes, que le rythme des oscillations du niveau mental fait partie intégrante de la maladie. Sans doute, chez quelques malades et surtout après de nombreuses rechutes, une certaine périodicité peut s'établir par une sorte d'habitude et d'éducation. Mais le plus souvent, surtout au début, les rechutes dans un état de dépression ne me paraissent pas réglées d'avance par l'évolution même de la maladie. Il faudrait à mon avis tenii- compte davantage des circonstances extérieures et des nécessités de la vie qui ramènent ii des intervalles en apparence réglés des causes de fatigue ou démotion suffisantes pour abaisser la tension psychologique chez des débiles. Cela est évident dans l'histoire de Marceline, car ces rechutes ont toujours eu des conditions extérieures faciles à découvrir

et les excitations, les ascensions du niveau mental ont eu des causes bien apparentes puisqu'elles ont presque toujours été déterminées artificiellement. Si l'on étudiait de la même manière la vie entière de ces malades qu'on appelle circulaires, je crois (|ue 1 on serait surpris de constater que les choses se passent souvent de la même manière. L'analvse minutieuse et prolongée des maladies mentales coûte sans doute énormément de temps et Yes résultats sont loin d ôtre en rapport avec les etï'orts qu'ils ont coûtés. Mais dans l'état actuel de la science psychiatrique c'est encore le genre d'études qui donne le plus d'enseignements.

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