Sainte 'l'Iiérèse, aulobiofrraphic, p. i
LES AMOLLIES H.i
leur demandant de lire avec attention (juel(|ues lignes et d e\j»liquer ensuite ce qu elles ont compris (ju on mcttia le mieux en évidence, dans les cas simjiles. Imr iqiiosexie.
« C'est un spectacle curieux j)()ur un |)svch(dt)«^ue que la laçon dont Marcelle lit un journal. Je lui désigne un alinéa (|ue je la prie de lire. Klle obéit et semble lire tout bas : « C'est fait, ditelle. — Bien, (ju'avez-vous lu? De quoi s'agit-il .' — Tiens, je n'en sais rien, laissez-moi relire. » Elle relit tout bas : « Eh bien? » Elle reste étonnée : « Mais, dit-elle, je ne sais pas de (|Uoi il s agit, ci'la n entre |ias dans ma tète. — Lise/ tout haut. » Elle lit tout haut et très c(>ri'eclement, (juoique d'une voix monotone ; mais quand elle a fini, le résultat est le même, elle n'a rien compris. Elle lit du français comme elle lirait une langue étrangère ; elle prononce les mots, elle comprend à la rigueui' chacun d'eux isolément, mais n'entend abs(dument rien au sens du paragraphe'. »
Les sensations ne hii niaM(juent pourtant pas. piiiscju Clle lit correctement à haute voix. Est-ce un trouble de la mémoire? La plupart des auteurs qui décrivent des faits analogues semblent le sup|)Oser et disent (|ue le malade oublie le commencement de la phrase quand il lit la lin. C'est admettre lii, chez la plupart des abouliques, une forme d'amnésie continue extraordinaire. Chez M""' D..., peut-être, le phénomène pourrait être de ce genre; mais on sait (|ue Marcelle n'oublie les é\énements récents qu'au bout de (juelques heures. D'ailleurs l'expérience prouve (ju'il n'en est ])as ainsi. « 11 m'est arrivé une lois, immédiatement après la lecture iî haute voix, de lui demandei' les mots qui étaient contenus dans ces deux lignes. Elle a pu les réciter presque tous, mais sans comprendre la phrase. Cette récitation des mots ne se lait pas dans l'ordre de la lecture, mais semble se faire suivant 1 ortlre des associations banales. Elle récite ensemble les mots de même c(»nsouance t>u de même nature. Un jour, elle lisait un petit alinéa sur un incendie qui contenait plusieurs chifï'res, la date, le nombre de maisons brûlées, le nombre des victimes. Elle me récita à la suite et sans erreur tous les chill'res contenus dans l'alinéa, mais sans comprendre ce qu'ils signifiaient. On voit que cette altération intellectuelle n'est due ni à la sensation, ni à la mémoire, ni ii lassociatioii des idées
I l'.liidc sur un cas d'aljoulic et d'idées fixes. Itccin' ph'iiusophiifue. i<'^t)i, I, 38((. .l.vxEï. — Hvstt'Tic. 8
lli LES STIGMATES MENTAUX.
entendue dans le sens vulgaire. 11 y a là un trouble tout particulier de l'attention dont nous étudierons le mécanisme en môme temps que celui de l'aboulie. Le môme caractère de l'inintelligence dans la lecture s'observe chez d'autres malades, assez régulièrement chez Maria pendant toute une année, plus irrégulièrement chez Berthe, Justine et bien d'autres malades.
Si l'aprosexie augmente encore, ce défaut d'intelligence va se manifester non seulement dans le phénomème compliqué de la lecture, mais dans la simple perception des objets extérieurs. Un jour, les parents de Marcelle étant venus la voir, ou crut lui faire plaisir en lui donnant la permission de sortir du service et d'aller se promener dans le parc de la Salpêtrière. Il fallut, au bout de peu de temps, la ramènera cause d'un accident singulier. Une fois en dehors des bâtiments qu'elle connaissait, elle se mit à regarder de tous côtés d'un air effaré, demandant: « Où suis-je? Qu'est-ce que cela? » Elle ne voulait plus avancer et cherchait par terre si le sol était solide ou non, elle ne reconnaissait plus aucun objet, pas même un arbre ou un banc, et finit par dire (juellene vovait plus clair. Une fois de retour dans la salle accoutumée, elle se remit peu à peu etrecqnnut de nouveau les objets.
Dans une autre circonstance, Marcelle étant fort malade et en proie à des idées délirantes, nous a montré un trouble analogue, non plus dans la perception des images visuelles, mais dans la perception des sensations auditives. Elle paraissait écouler ce qu'on lui disait, mais elle se mettait à rire et répétait : « Qu'estce que vous dites? Mais je ne comprends pas. » Elle ne pouvait plus comprendre une seule parole. J'ai observé des faits de ce genre, plus ou moins passagers, il est vrai, chez beaucoup d'hystériques. Il y a des semaines entières pendant lesquelles Berthe ne comprend plus ce qu'on lui dit ; elle se met à l'écart et ne se mêle plus aux autres malades : « J'ai beau écouter,. dit-elle, je ne comprends pas ce qu'elles disent, j'ai l'air d'une bête. » Il faut lui répéter des choses simples cinq ou six fois et attirer vivement son attention : « Cela n'entre pas dans ma tète, elle est trop dure; je ne vous comprends pas, cela m'agace. » Il y a des malades avec lesquelles on ne peut commencer à causer facilement que lorsque la guérison avance, ainsi que l'a remarqué M, Séglas en traitant une hystérique de ce genre'. Si celte aprosexie res-
I. Séf-'las, faits de llitrapoutique suggestive. Archives de nriirologie, l8M5. Extrait, p. 1 1 .
LES ABOULIES U5
lait pcrinaiiento à co clcf;ré. on |)oiil dii'o f[iH' la malade soi'tirait de l'hystérie et entrerait dans nne autre classe, celle des mélancoliques, par exemple; cette évolution, ainsi cjue je le montrerai plus loin, n'est pas aussi rare (ju'on le pense, il nous suffit de voir ici combien elle est naturelle.
()uand l'aprosexie est complète, comme dans les cas précédents, elle présente un caractère particulier : le malade est en général calme, indilTérent à son alTcction, il ne j»arait pas soufTrir quand on lui dit de fixer l'attention; c'est (|uVn réalité il ne la fixe pas du tout. Los choses ne se passeront plus ainsi dans l'aprosexie atténuée, (^uand la puissance d'attention est simplement diminuée au lieu d'être supprimée, on peut observer une quantité de troubles bien complexes.
i" L attention est très lente et très difficile h fixer; à chaque instant, le sujet vous échap|>e et se remet à rêver ou :i babiller au hasard ; il faut de nouveau et pendant longtemps l'exciter et l'encourager pour ([u'il essaye de faire attention. Cela est bien plus long encore lorscju'il est seul. Quand Marguerite veut écrire une lettre, ce sont des préparatifs interminables de plusieurs jours : « Il faut bien, dit-elle,» que je m'y remette, que je me rattrape. »
2" Quand l'attention est à peu près fixée et que le sujet travaille réellement à comprendre ce qu'on lui fait lire, ou à efi'ectuer un petit calcul, toutes sortes de soii/f'rances commencent; des inquiétudes de tous côtés, des maux de tête souvent atroces, qui seront quelquefois persistants, obligent à interrompre. Le malade qui redoute ces douleurs évite spontanément d'exercer son attention, ou il ne le fait que dans les cas indispensables. Un jeune homme de ce genre qui se rendait fréquemment coupable de distractions énormes me disait : « Quand je suis avec des intimes, je ne crois pas que ce soit la peine de faire attention, je me laisse aller. »
3" Ces phénomènes subjectifs qui se produisent pendant l'exercice de l'attention, s'accompagnent de symptômes objectivement appréciables, d'anes/Ziesies nouvelles et de troubles du mouvement qui montrent bien la difiiculté de l'effort. Pour faire attention à quelque chose, l'hystérique est obligée d'emplover toute sa petite force mentale et de sacrifier momentanément tt>nt le reste. Elle cesse de percevoir les sensations qu'elle avait cependant conservées. Marguerite, qui d'ordinaire est seulement anesthé-
sicjue à tli«»ito. \v dvx'icnt clos deux cotés; M.iii;i. .lustiiic. rtc. perdent aussi toute sensibilité; on peut même leur melire du sulfure de eiubone sous le ne/ sans (|irelles le sentent, tandis qu'à l'ordinaire elles le repoussent, l.e champ visuel se rétrécit et ne peut plus recevoir aucune ini;ige en dehors de celle que le sujet reo"arde'. Non seulement les sensations, mais les mouvements eux-mêmes soiit négligés par le sujet. Pendant (|ue l'altention est fixée, il semble que les images motrices aient concjuis toute leur indépendance. Alors se produisent une (juantité de grimaces, de tics, de soubresauts des bras et des jambes dont le sujet ne s'aperçoit pas. On peut prendre la direction de ces mouvements et faire faire toutes sortes d'actions dont le malade n'a aucune conscience. Tel était ce jeune homme, interne des hôpitaux, qui avait de l'écholalie pendant qu'il jouait aux cartes et à qui ses camarades faisaieiit répéter toutes sortes de «mots sans qu'il s'en doutât. C'est le principe d'une variété d'actes subconscients qui seront étudiés plus loin.
V Cette attention si pénible ne dure pas longtemps; elle (tscille, cesse, reprend un moment, et finit, au bout d'un temps variable, mais toujours assez court, par disparaître complètemeiit; elle amène souvent à sa suite un certain nombre d'accidents. Quelques sujets se contentent de détourner les yeux de leur travail, ils disent qu'ils ne jjeuvent plus continuer, et se plaignent d'un fort mal de tête. Mais chez d'autres, les choses sont beaucoup plus graves. Chez quelques-uns, il y a un épuisement tel (|u'ils ne peuvent plus rien faire, ni rien sentir pendant (|uelque temps. Justine fixe un livre (ju'elle essaye de lire; elle lit bien deux minutes, puis se plaint, frotte ses yeux (jui la piquent et qui j)leurent: elle essaye encore, mais elle ne voit plus rien, elle est comme dans l'obscurité. Cette cécité dure une ou deux minutes, et la malade recommence à lire; au bout de deux minutes, même manège. C'est une forme de ce phénomène (ju'oii a appelé Vaslliénopie, mais je crois qu'ici il est uniquement central, et dépend de la fatigue de l'attention. Justine, comme beaucoup de ces malades, lit souvent sans aucune attention, en rêvant il autre chose, en ne comprenant absolument rien. Quand elle lit ainsi, les yeux ne se fatiguent j)as et ne deviennent pas aveugles.
I. Ce point a été étudié à propos «lu sens visuel, page <')5.
LES AIJOULllîS n?
\jO iiit'-mt' »'j)uis('im'iil |)<'iit s»' m;milt'slt'r, non [xtiir les sens, MKiis |»(nir I intellififoiu'c cllc-tnt'-inc. M;irccllt' vcniiif de se réveiller (lu soniiiainhulisme, et iouissail plrinfineiit d Un de ses instants clairs. l/«''lat moral était renianjuablenient hou et devait, d'après les observations précédentes, conserver ces qualités au moins une denii-jiuirnée. Malheureusement Marcelle, avec cetlr curiosité hizarre fjui ne survenait (|u a (■<• moment, se mit ii regarder les |)a|)iers (|ui étaient sur la tahle. I.lle vit des leiiilles sur lesquelles j avais dessint'- des champs \isnels. et elle exprima le désir de savoir ce (pie sij^nilieiit tous ces |)etits ronds. Je nie laissai entraîner, pour voir comment une personne de ce genre écouterait une explication scn-ntilicpie. à lui dire le plus simplement possihie ce <pie c'était (pi un champ vism-l. A ma grande surprise, elle comprit fort hien, et se mit ii hiire des remarcpies assez justes sur les dessins quelle voyait. T(»ut cela était trop heau pour elle ; elle s'arrêta au milieu d'une phrase, fixa les veux au st)l et entra dans un état mélancoli(|ue avec aprosexie complète, (jui dura jusqu'au lendemain. Un |)eu de fatigue mentale avait détruit en un instant tout le |»rogrès si pénihiemeiit ohteiiu. (les transformations de 1 attention sont en ellet très Irécpicnles : on prie Maria de faire attention ii (piehpie chose, à un article de journal par exemple; elle s'y décide avec peine, commence lentement, puis elle s'arrête dans une immohilité complète, les yeux rivés sur sa lecture. On croit qu elle fait une attention extrême, point du tout, elle a une des crises dont elle est coutumière, une de ses fixités comme elle dit. Il faut se hâter di' la secouer pour la tirer de cet état, sinon dans (piehpies minutes on ne pourra plus l'en faire sortir. On verra plus loin la description psychologique de ces états : ce sont des rêveries automatiques tpii surviennent après épuisement total de l'attention volontaire. Maria en sort par quelques souhresauts, en poussant un grand soupir, et naturellement avec l'ouhli complet de tout ce qu'elle vient de lire.
Ce cas nous amène tout naturellement à faire une autre remarque hien connue, c est (pie l)eaucoii|) d hystéri(pies entrent en somnamhulisme (juand on veut leur faire faire attention à quelque chose. Je ne j)uis étudier ici ce fait sans avoii- encore parlé du somnamhulisme ; je fais seulement remar(pieV (pie 1 attention prolongée a détruit la personnalité normale et a permis le développement automatique d'une aiUre forme d'existence psychologi([ue.
118 LES STIGMATES MENTAIA
Enfin, il ne laiil |>;is oiihliei' les liyslérii|ues au V(|iit'll('s rcIViiit d'attention ilonne lout siinpltMnont une atta(|uc, comme Célestine ou Renée. Pour rappeler ii Renée ce (|u'elle savait autrefois comme institutrice, je lui ai |)io|)osé un |)('lil proiiième de calcul. Elle la acce|)té non sans plaisir, en se souvenant (ju'elle s y intéressait jadis, et d ailleurs elle n a pas mal commencé. Mais elle a mal fini ; après cincj minutes, elle sautait en lair brusquement, puis se jetait par terre, criait nuacni, (Uia, oua, etc., et lançait à tue-tète toutes les injures de son répertoire lort riche : c'était le résultat psychologicjue dun problème d'algèbre. Je comprends maintemuit une observation que j'avais recueillie avec étonnement à la consultation de M. Séglas. On amenait un petit garçon renvové de l'école parce qu'il avait des convulsions des qu'il cherchait à faire attention. On peut vérifier le fait chez un grand nombre de malades, et il rentie dans les catégories de faits précédents.
3" Quels sont au moins les résuUals de cette attention si dillicilc ? Ils ne sont pas bien remarquables. Les malades qui n'ont pas une aprosexie complète arrivent à comprendre ; elles se forment des idées relativement aux choses. Mais ces idées sont mal formées, elles manquent de netteté et de stabilité, elles sont mal possédées par le sujet, qui les laisse échapper à chaque instant. De là ce gros svmptôme de l'état mental hystérique, comme de tous les esprits affaiblis : le doute. Le doute n'est pas propre à ceux (ju'on appelle les douteurs et qui d'ailleurs sont très souvent de simples hystériques, il existe chez la plupart des hystériques classiques.
Ce doute peut porter sur les perceptions présentes. Si on présente à Marcelle des objets : un livre, un couteau, en lui demandant ce que c'est, elle ne peut dans certains jours alllrmer leur nature avec certitude: « Je crois que c'est un livre, mais je puis me tromper... vovons, dites vous-même, est-ce un livre? » Un jour, elle assistait à un petit concert, et elle vint me poser avec anxiété la plus singulière question : « Est-ce vrai tout cela? La musique, ces personnes qui dansent, cela ne semble pas être vrai ; cela doit être un rêve'. » Berthe rencontre un jour son frère qui vient la voir, et le regarde avec hésitation : « Est-ce que c'est viaiment bien toi, je ne suis pas bien sûre de te reconnaître. »
I Aboulie cl idées fixes, loc. cit., 'Sf>'].
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a J'ai toujours, me disait-elle, comme un voile, un brouillard devant les yeux, est-ce que je ne le percerai donc jamais ? Tout ce que j'entends me parait tomber dans un grand vide ; je me perds dans mes idées comme dans un filet, comme dans une toile d'araignée une pauvre mouche. » Le doute peut porter aussi et plus souvent encore sur les souvenirs et sur les imaginations. Les malades se repiésenlent mal le passé et l'avenir, doutent de ce qu'elles ont fait et de ce quelles vont faire, ne peuvent plus arriver à croire les récits qu'on leur fait, ou môme les récits qu'elles font elles-mêmes. On com|)iend (|uelles perturbations singulières et compliquées peuvent en résulter. L'une doute du passé et aura des remords faux, l'autre aura des craintes imaginaires ; celle-ci accuse tout le monde de mentir, et celle-là, comme a fait Justine pendant plusieurs mois, s'accuse elle-même de mentir continuellement. Il faudrait tout un volume portant spécialement sur le doute, pour décrire tous ces faits.
Je ne voudrais cependant pas terminer cette étude sommaire de l'aprosexie sans signaler un détail curieux, qui s'observe dans ces attentions insuilisantes. Quand Berthe lit et tâche de faire attention, elle s'arrête à un mot et le lit avec étonnement: « Tiens, le mot « maison », (juel drôle de mot ; on appelle comme cela les endroits où on habite, quelle drôle d'idée de les appeler comme cela. Tiens, « une année », quelle drôle de chose, on compte par années, pourquoi compte-t-on par années ? » Louise, une fillette de i3 ans, hystérique, a des étonnements de ce genre pour tous les objets qu'elle regarde avec attention : «Un lit, que c'est drùle. Je n'osais pas le dire chez moi, on se moquait de moi; mais quand je suis revenue de la pension, j'ai trouvé les meubles, les chaises, la pendule tellement étranges. » Maria s'arrête devant un arbre, une plante, un objet : « Comme c'est grand un arbre, comme c'est vert du buis ! etc. » Ce phénomène est frérpient, je crois qu'il a son importance, car cet étonnement est le point de départ d'une série de questions, et quand les malades sont prédisposées aux obsessions, elles tombent ainsi dans la folie de l'interrogation, le « grùbelsucht ». A plusieurs reprises, en examinant un malade atteint de ce délire, j'ai trouvé, au début de ses interrogations, l'étonnement initial analogue à celui de Berthe : « Un jour où j'étais très fatigué, me dit l'un d'eux, j'ai vu entrer un étranger, il me parut si drôle, et depuis je me demande toujours pourquoi les hommes ont des nez. » Il v a peut-être au
fond de ce délire un trouble de l'attenlidii aiiiilo^iie ii eelul de rhvstéric|iie.
Ce caraetère <i dr»'»le, étran<4;e » consiste siinpleinenl, a mon avis, en une impression de « nouveauté » ; c'est un sentiment de « jamais \ u » par opposition à l'illusion de mémoire du « déjà vu ». Nous éprouvons nous-mêmes ce sentiment quand iu)us regardons un ol)jet sous un aspect (jui n'est pas habituel, quand nous regardons, par exemple de très près, la juipille d'un œil. Nos malades voient mal, et rattachent mal leurs sensations à leurs souvenirs ; de là ce défaut de reconnaissance qui vient s'ajouter aux trt)ubles si nombreux de leur intelligence des choses.
Je n'ai pu que les énumérer brièvement dans ce chapitre, chacun d'eux mériterait une étude spéciale. Ce que l'on a vu suffit pour montrer l'importance de ces troubles de la volonté intellectuelle dans Ihvstérie.
î^ 3. — Analyse psychologique et interprétation.
Il serait facile de montrer dans les aboulies des hystériques les mêmes caractères psychologiques qui ont été signalés dans l'étude de leurs anesthésies et de leurs amnésies. Mais, comme ces caractères sont maintenant connus, je crois qu'il vaut mieux présenter les choses à un point de vue un peu différent et faire ressortir quelques traits qui existaient déjii dans les autres stigmates, mais qui sont ici bien plus manifestes.
En effet, on remarque facilement (|ue cette aboulie est également variable et mobile. Vel. retrouve toute son énergie quand elle est ivre d'alcool ou d'éther ; aussi a-t-elle fortement abusé de ce moven de réconfort. On constate également que bien souvent ce svmptôme présente un aspect contradictoire.
Quand on étudie un cas typique, comme celui de Marcelle, on sera toujours frappé, comme je l'ai été moi-même, d'une opposition entre les paroles et les actes de la malade. Elle déclare qu'elle est incapable de bouger, de faire aucun mouvement, de se lever de sa chaise, de prendre un objet, et elle fait devant nous les efforts les plus infructueux pour lever un doigt. Cependant si on fait mine de quitter la malade, si on la regarde ii son insu
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tl sui'loul s;iiis (|n t'Ilf [diisse poiisri' (|u On l'observe, on constatent (lu'cllc leiniic en léalilé Ijeaucouj) et (ju'elle accomplit la plupart des monvenients (|u'clle se déclarait incapable de faire. Ici encore, comme dans les études précédentes, il ne iaut pas conclure trop vite cjue la malade n<)us a trompés et qu'elle vient pour son plaisir de se faire enfermer dans une salle de (olles. Il faut son<çer (|ue les mouvements peuvent ("^tre accomplis de bien des manières et i|iii' Inuf des laçons de se moiivoii' peut l'-lrc perdue tandis (|ue les autres sont conservées.
Le premier caractère de laboidie peut se résumer ainsi : c'est la conservation des actes anciens.
Je crois cju'il faut reconnaître tout dabord une vaste catégorie de mouvements et d'actions (jui subsistent sans modilication malgré l'aflaiblissement si général de la volonté, i" Les mouvements plivsiologiques, respiration, digestion, etc., n'ont jamais été changés. 2" Les réflexes sont tout à fait normaux, aux genoux, aux veux, à la bouche : Marcelle t»)usse, cligne des yeux, etc. 3" Les mouvements (|ui. par l'exercice, sont devenus instinctifs sont également intacts ; elle remue sur sa chaise, change de position, chasse une mouche du visage, se gratte, se mouche sans l'ombre d'une hésitation. V Les mouvements habituels se font de même, elle fait quelques travaux à l'aiguille et exécute au crochet d'interminables bandes d'une dentelle qui est, il est bon de le remar(|uer, toujours la même. 5" A ces diverses catégories de mouvemenls conservés il faut en ajouter d'autres plus étranges. De temps en tem|)s, elle grill'onne indéfiniment sur un papier, elle se ronge les ongles ou bien elle se précipite pour exécuter certains actes déraisonnables. Mais alors elle n'hésite plus : elle, qui s'arrête devant une porte durant une demi-heure sans pouvoir l'ouvrir, l'ouvre rapidement comme avec lureur quand il s'agit d'un de ces actes impulsifs. Ces divers mouvements sont également conservés à plus forte raison chez toutes les autres malades moins bravement atteintes.
Quel est leur caractère commun? On dira sans hésitation que ce sont des actes (uttonialujnes, mais ce mot a besoin d'être précisé et j'insisterai ici sur un des caractères principaux de l'automatisme psvchologique. Tous ces ai?tes conservés sont des actes anciens déjii exécutés autrefois, (jui ne sont pas voulus aujourd'hui pour la première fois. A mesure qu'un acte prend ce caractère, il devient de plus en plus facile. J'essayais un jour d'exer-
la LES STIGMATES MENTAUX
cer Marcelle aux mouvetnents volontaires : pour y arriver, j'avais étalé sur une table dillerents petits objets et je la priai de les prendre un à un et de me les remettre. Elle consentait volontiers à cette sorte de jeu et s'appliquait à bien faire. Or, maloré sa bonne volonté, elle réussissait assez bien à prendre certains objets et très mal à en prendre d'autres. Ainsi, il y avait sur la table un crochet qui était à elle et que j'avais pris dans son ouvrage et un petit porte-mine (jui était à moi et que j'avais tiré de ma poche. Elle prenait toujours assez bien son crochet avec une ou deux minutes d'hésitation seulement, mais elle mettait dix minutes ou un quart d'heure pour prendre mon crayon. Ce jeu fut recommencé plusieurs fois, et je m'aperçus que, peu à peu, elle prenait fort bien mon porte-mine, presque aussi bien que son crochet. Mais il suffisait de remplacer le porte-mine par un autre cravon pour provoquer de nouveau toutes les grandes hésitations de l'aboulie. En un mot elle réussissait à prendre un objet connu et habituel et ne pouvait faire l'action de saisir un objet nouveau qui n'avait pas encore été pris. Ce caractère se retrouve chez tous les malades qui continuent pendant leur période d'aboulie tous les actes anciens, à moins qu'il ne se présente des complications qui rendent ces actes plus dilRciles. *
11 en est de même pour l'intelligence des idées: les aprosexiques continuent à comprendre les choses qu'ils ont déjî» comprises une ("ois. On sait que Marcelle ou Maria, car l'expérience a été recommencée sur cette dernière et a donné les mêmes résultats, ne peuvent pas arriver à comprendre un paragraphe de journal qu'elles lisent pour la première fois. J'avais fait lire à Marcelle un alinéa de journal annonçant le mariage d'un personnage très connu et décrivant la cérémonie. Après la lecture faite à haute voix, je m'étais efforcé de lui faire comprendre de quoi il s'agissait. Comme elle comprend mieux la parole, surtout la mienne, elle avait fini par saisir. Le lendemain, je lui fis lire un autre alinéa,. elle n'y comprend rien ; puis, sans la prévenir, je lui remis sous les yeux le paragraphe expliqué et compris la veille. Elle le lut tout haut et s'écria toute fière : « Ah! mais c'est le mariage de M. X... et la cérémonie à l'église. Vous voyez comme je comprends maintenant. » J'ai pu répéter cette petite expérience pendant plusieurs jours : un article quelconque n'était jamais compris, fùt-il de deux lignes, mais quandelle lisait son article elle triomphait, sans se douter elle-même
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<le la véritable raison |)(iur la(|ucll<' elle le comprenait si bien'.
J'ai été heureux de voir (|ue M. Séglas, dans son livre si intéressant sur les troubles du lanj^age, adoptait entièrement cette explication. « Ils ne peuvent comprendre la lecture ni se souvenir des faits récents a moins que la synthèse ne leur ait été une fois donnée-. » Rn un mot, tout ce qui a été acquis reste acquis, et <le même qu'une amnésique comme M"" D... se souvient de tout le passé, des aboulic|ues répètent et comprennent leurs actions et leurs idées anciennes.
Le deuxième caractère de laboulie sera la perte des actes nouveaux.
Les actions perdues sont, par opposition, les actions appelées i'olontdires. Sans analyser entièrement ce terme si dilFicile, nous connaissons déjà un premier caractère des actes volontaires, ce sont des actes nouveaux. Non seulement Marcelle prend diflTicilement un objet nouveau, mais elle se trouve impuissante dans tous les actes où se rencontre quelque nouveauté. Elle est totalement incapable de causer avec un inconnu ; il lui a falhi deux mois pour s'habituer à me parler, depuis elle me |)arle iacilement. Je l'emmenai un jour dans un autre cabinet d'observations où elle n'avait pas encore été avec moi. Elle eut sur le seuil une crise d'aboulie interminable ; tandis qu'elle entrait toujours facilement avec moi dans la pièce accoutumée. Ce caractère est encore visible dans la façon dont elle marche. A-t-elle adopté une direction, elle va précipitamment, mais (ju'un obstacle surgisse ou mieux ([u on l'appelle et qu'elle soit forcée de changer de direction, elle va rester immobile sans pouvoir se décider à partir. C'est toujours le début de l'acte, la mise en train, (jui est pénible. Mais il est nécessaire de bien entendre ce que j'appelle ici le commencement d'un acte. Ce n'est pas le fait matériel de mettre les muscles en mouvement (juand ils sont en repos. Ce fait existe aussi bien, qu'il s'agisse de prendre sur la table mon porte-mine ou (ju'il faille prendre un coupe-papier. J'entends la formation de cet ensemble complexe diidces et d'images par lequel il est nécessaire de se représenter l'acte pour saisir un objet déterminé. Cette synthèse n'est pas exactement la même pour un objet que pour un autre, et c'est la formation de cette synthèse qui est dilficile chez Marcelle,