‹ L'état mental des hystériquesChapitre 97 sur 290 · I. Bernheim. Hypnol'isme . su<j<ji'xtion. i^()i. p. .i · texte numérisé non relu

I. Bernheim. Hypnol'isme . su<j<ji'xtion. i^()i. p. .i

tendre (|iie la 5antt' iilt-ale n'existe pas. C'est renouvelei' le sophisme îles Grecs sur l'homnie chauve, .le parle tlt'N hommes que 1 on considère ordinairement comme normaux, sans antécédents j)atliologii|iies ni héréditaires, ni personnels au point de vue névi'opalhi(|ue, sans tares actuelles médicalement appiéciables. Si je prends une personne de ce «^-enre. et elles sont nombreuses, il faut en convenir, si je lui allirme (piil y a un petit chien sur le coin de la table, elle me rit au nez et n'éprouve aucune hallucination. Ce fait me parait incontestable, et pour parler de la suggestion chez les personnes saines, on est obligé de considérer des laits tout dillerents, des elVets de l'éducation, des habitudes, des souveniis, des croyances, etc. Ce sont des phénomènes psvchologiques voisins de la suggestion en apparence, mais dont le mécanisme est l>ien dilVérent. Ces faits ne sont devenus automatiques que peu ii peu, gi'àce au consentement personnel. Aujourd'hui encore ces actes sont acceptés par l'individu qui s'en rend compte et les assimile à sa pers<mnalité. Il en résulte que de telles actions ne sont pas envahissantes, sont limitées dans leur développement par les autres pensées avec lesquelles elles sont mises en relation. Des personnes dociles, obéissantes, disposées h penser (|ue d autres ont plus d'intelligence et d'expélience qu'elles-mêmes et qui, à cause de cela, croient facilement ce qu'on leur enseigne, ne sont pas des individus suggestibles. Ce développement complet et automati(|ue d'une idée isolée de la personnalité, à la façon d'un parasite, ne se rencontre pas chez l'homme normal.

Inversement toiites les fois que j'ai constaté chez une personne de la suggestibilité indiscutable, je n'ai eu aucune peine à constater des traces nombreuses et évidentes de maladie mentale plus ou moins grave, des distracti(nis exagérées ou môme des ancsthésies proprement dites, des doutes, des idées fixes, des phobies, toutes les manifestations de l'aboulie. Dans le passé de ces personnes, on retrouve toutes sortes d'accidents névropathiques ' «t le simple fait que la suggestibilité persiste encore aujourd'hui doit rendre le médecin très réservé sur le pronostic de leur avenir. La suggestibilité chez eux en effet ne doit pas être considérée comme une simple exagération delà docilité et de la croyance normale. Ces personnes le ()lus souvent ne sont ni dociles, ni croyantes, elles (»nt un caractère mobile et indiscipliné, elles reconnaissent elles-mêmes (|u'elles ne peuvent arriver « à croire ».

LA SUGGESTION Kl LKS ACTKS SI HCONSCIEN'TS r.Vl

« Jo n ai j)lus coDliaiicr in |n'is(»iiin'. y ii ai |)as du t«uit roiiliaiice en vous, disent-elles soiixcnt », et cependanl on Ifiii- lait voir par hallucination tout ce (|ue Ion veut. Mlles sont incapables <robéissance volontaire (|ui demande de la force d'esprit et elles subissent dutie lacon tnaladiv»- toutes les impulsions au t(nnali(|ues.

Ce rapport entie la su<^^"<'stil)ilité et les maladies de I esprit peut se vérifier sur les hyst(''ri(|ues elles-mômos. Il est facile de voii' (|u elles ne sont pas toujours suj^'^estibies au mrmr' déféré. Souvent, je le sais bien, elles ne sont pas su<^gestibles parce (|u elles ont une autre idée en lôte ; rien n'est dillicile comme de suiToestionner une personne (jui a <léjà reçu une suj:^<^estion ou ([ui a une idée fixe. Mais je ne j>arle pas de cela. Certaines hystériques que personne n a touchées, qui n'ont certainement pas d'idées fixes, deviennent peu à peu de moins en moins su<^'gestibles. A quel propos ? Tout simplement (juand elles «guérissent. Je l'ai observé plusieurs fois et dans des circonstances très particulières. Une hystérique, T^ucie, avait des crises tous les jours, ne mangeait pas et ne dormait pas, elle était suggestible au plus haut point. Un peu grâce à moi, je le dis tout bas, elle se calme, n'a plus d'attaques, mange et dort, elle se renforce, reprend ses souvenirs, puis sa sensiblilité. Kh bien, je ne pouvais plus rien lui commander. Entendons-nous, elle mobéissait très docilement par consentement volontaire, mais n'avait plus ce développement automatique des idées sans conscience personnelle et sans souvenir. Tout avait disparu.

Bien mieux, on sait qu'au cours même de la maladie, sous toutes sortes d'influences, les hystériques changent beaucoup d'état psychologique. Après une crise, après un sommeil prolongé naturel ou artificiel, après une émotion quelconque, ou bien pendant certains états anormaux que 1 on provoque ou fpii suiviennent spontanément, les malades se trouvent momentanément transformées. Le voile épais ([ui les empêchait de comprendre les choses se déchire, elles ont des instants clairs, comme me disait autrefois Marcelle. Eh bien, pendant ces instants clairs, on remarque deux choses simultanées : la suggestibilité a diminué considérablement ou même a disparu, plus d'actes automatitjues et impersonnels, plus d'hallucinations en contradicti-on avec les sensations réelles'. En même temps on constate que l'anesthésie

1. M. l'itrcs a remarqvii' aussi quo tous les sujots nn suul pas t'i^alomcnl !«ug-

i.5i ACCIDENTS MENTAUX HIZS HYSTÉRIQUES

a disparu, que le sujet n'est plus, iil distrait, ni aneslliésique, ni abouliijue. Les observations de soninambulismes complets (|ui ont déjà été publiées sont bien sigiiiUcatives à cet égard, elle tious montrent la disparition simultanée et de la suggestion et des stigmates de l'hvstérie.

La même relation peut se vérifier d'une manière inverse : chez certains sujets, la suggestion ne prend son pouvoir anormal qu'au moment où l'afTaiblissement de l'esprit devient manifeste. J'ai souvent vu des hystériques résister sur le moment aux suggestions qui leur étaient faites et les exécuter cependant quelques heures plus tard pendant une crise ou pendant une période de maladie, quand l'esprit alTaibli devenait incapable de s'opposer au développement de l'idée étrangère. Je commande à Renée de tirer la langue, elle résiste et la suggestion ne prend pas; deux jours plus tard, je constate que pendant une atta({ue elle tire constamment la langue, ce qu'elle ne faisait pas auparavant. Lucie qui avait cessé d'être suggestible vint me retrouver huit mois plus tard, se plaignant de migraines, d'insomnies, de cauchemars ; elle était de nouveau distraite, anesthésique, am nésique ; il suffît d'un mot pour la suggestionner comme je voulais. Une autre hystérique, Marie, à peu près complète ment guérie, ne pouvait plus être suggestionnée que pendant les trois journées de ses règles et, pendant ces trois jours, elle reprenait tous les stigmates de la désagrégation psychologique.

Cette faiblesse qui accompagne la suggestion, qui varie avec elle, peut, dans certains cas précis, être analysée. On constate à ce moment chez le sujet toutes les tares psychologiques que nous avons déjà décrites, des anesthésies du type hystérique, ou des distractions équivalentes, des amnésies, des doutes, tous les troubles de la volonté et de l'attention. On voit que le malade a perdu la puissance de synthétiser au même moment un grand nombre de phénomènes psychologiques, qu'il n'a conscience que de peu de faits à la fois, que le champ de sa conscience personnelle est très rétréci. Ce rétrécissement ne modifie pas seulement la sensibilité et la mémoire, il trouble tous les actes et toutes les pensées. Les malades ne sont plus capables de com-

gestibles dans les différonts sommeils liypiiotiijucs (^Lrrriiis sur iliyslcrir, ifSMc),. II, p. i66).

LA SUGGESTION ET LES ACTES SUBCONSCIENTS 2:rv

biticr ensemble plusieurs pensées, de se maintenir en équilibre entre plusieurs idées opposées, de passer facilement d'une idée à une autre. Berthe s'absorbe dans une idée et ne peut plus penser u autre chose, elle se donne tout entière à cette uni(|ue pensée qui prend en apparence des pro[)orti()ns énormes. Quand elle pense à la Salj)ètrière, elle prétend v avoir été toute sa vie et oublie les rues de Paris, (^uand elle rt'^ve aux rues de Paris, <■!!»' ne connaît plus la Salpétrière et ne sait plus s'y diriger. Maria se fixe si bien sur une idée, qu'elle devient incapable de sentir aucune impression extérieure; on peut la soulever et la porter d'une chambre dans une autre sans qu'elle s'en aperçoive. Les malades eux-mêmes se rendent compte de cet état. « Je m'arrête trop à toutes mes idées, dit Marguerite, je vais encore être malade. » « Ce n'est pas ma faute, si je suis violente, dit Célestine en pleurant quand elle a fait quelque sottise, je ne pensais plus du tout que vous me l'aviez défendu ;... je n'ai pas beaucoup d'idées, moi... je ne puis pas penser à tant de choses... tout ce qui me vient à l'esprit je le fais. » Berthe un jour ne s'arrête-t-elle pas en contemplation devant des boutons qu'une dame avait à son corsage et ne se met-elle pas à arracher un de ces boutons? Quand on l'arrête, elle est stupéfaite et désolée: « Oh! qu'est-ce que je fais là?... un rien m'attire et j'oublie tout. » On pourrait encore rappeler un mot de cette même malade que nous avons déjà cité : « Je tombe dans une idée comme dans un précipice et la pente est bien rude pour remonter. » Ce sont là des altérations très nettes de la pensée qui existent chez les individus suggestibles.

Non seulement ces caractères psychologiques accompagnent la suggestion, mais ils nous paraissent l'expliquer. Pourquoi, dans l'état normal, nos idées anciennes rappelées par un mécanisme quelconque ne se développent-elles pas complètement? C'est parce que nous en avons conscience, parce que nous les ratta chons dès leur naissance à la masse énorme des autres souvenirs, des autres images, qui constitue notre personnalité. Elles ont leur place, elles jouent leur rôle dans le grand système, mais elles ne sont pas isolées et indépendantes, et leur développement est contenu par le développement de toutes les autres pensées. « Pour arrêter une pensée, disait M. Ch. Richet, il en faut une autre qui y mette obstacle, pour entraver un sentiment, un autre

■iM ACCIDENTS Mbl.MAUX DES HYSTÉIUOIES

«Ittit piHMulie iuiiss;ini'e '. » Sans douto, innis |h)iii- (imc ces phé nonicnes puissent s'opposer les uns aux autres, il ne sullit pas qu'ils soient simultanés, il faut qu'ils soient réunis dans une même conscienee. C'est là précisément ce qui fait délaut chez les individus suggestibles, ils sont incapables de réunir tant de pensées dans une même perception personnelle et ne peuvent par conséquent les opposer les unes aux autres. « En raison de la disst)ciation facile de l'unité mentale, disait M. Charcot en d'autres termes, certains centres peuvent être mis en jeu sans que les autres régions de l organe psychique en soient avertis et soient appelés à prendre part au processus-. »

Il sulRt d'observer comment s'exécute une suggestion j)oiir voir que les choses se passent bien ainsi. Quand on aflfirme h une de ces malades une idée bizarre en contradiction avec la réalité, elle reste surprise, elle semble recevoir un choc et pendant quelque temps elle résiste, c'est-à-dire que pendant quelque temps elle conserve dans sa conscience la notion de sa personnalité, la connaissance des objets extérieurs réels et ces idées justes s'opposent à la pensée contradictoire que notre parole éveille dans l'esprit. Ensuite, comme le disait Marguerite quand je l'interrogeais sur ses impressions, son attention se fatigue extrêmement vite, la malade ne peut conserver tant de choses à la fois dans l'esprit. « Que mon attention se détourne un moment, une seconde, et je suis perdue, je ne sais plus rien, je suis absorbée dans ce que vous me dites. » Traduisons ce langage, et disons : sa conscience trop étroite ne renferme plus les souvenirs et les sensations antagonistes, elle oublie qu'elle esta l'hôjjital, qu'elle îi vin":t-trois ans, etc., et tous les éléments contenus dans l'idée suggérée se développent en liberté.

M. Max Dessoir ^ fait observer que cette disparition des images antagonistes n'est (|u'un résultat de la suggestion ; c'est parce qu'elle commence à se développer qu'elle fait disparaître toutes les autres idées. Cela est juste; dans certains cas, la suggestion en se développant envahit tout l'esprit et supprime, comme on l'a vu, toute autie idée. Mais dès le début ce (léveloj)pement a été rendu possible par le défaut de résistance des pensées antago-

I. Cil. Hichftt, L'homme el l'inlellùjrnce, iHH!\, p. Sug. ■A. Charcot, Maladies du syslhme nerueux. III, p. lt^)Ô.

'i. Max. iJossûir, Expcrimfntollf; l'alhopsychologie. Vierlrljalirssrhrifl fiir wissenschaflUclie Phihjsopldc . iNijo. p. rcjiS

LA SLCGESTION ET LES ACTES SUBCONSCIENTS J.tT

iiistes. Au moment ilc l;i snjj,<^t'sti(>n, il y a un choc, une émolioit qui détruit la laible synthèse personnelle <ju sujet. L'idée suggérée reste isolée, plus ou moins complètement séparée des autres idées; elle peut alors se dcv(dop|)<'r rt sii|)|)i iim-r int-mc loutes les pensées étrangères.

\u début de cette étude sur les conditicms de la suiiaestion, nous avons admis (|nr la suggestion ne p(iu\ait pas se développer dans des esprits malades, qu'elle réclamait, poui' prendre toute sa puissance, des esprits relativement sains. Nous venons de démontrer maintenant (ju'elle dépend d'un défaut de svnthèse, d'un an'aiblissement de la conscience. Ces deux affirmations ne scmt-elles pas contradictoires? En aucune manière. Un symptôme peut disparaître dans certaines maladies et rester cependant un symptôme pathologique. Le râle crépitant n'existe pas à toutes les périodes de la pneumonie, il disparaît dans beaucoup d'afTections graves du poumon, il nen est pas moins un signe très caiactérislique d'une maladie 11 en est de même pour la suggestion : elle n'appartient pas ;i toutes les altérations mentales, mais elle est le signe d'une maladie mentale particulière. Il faut, pour qu'elle se produise, que l'association automatifjue des éléments psychologiques soit conservée et que la svnthèse actuelle des phénomènes soit altérée ou réduite. Elle demande comme condition essentielle une maladie de la |)ersonnalité.

Cette maladie de la peis(»nnalité. (jui est la condition de la suggestion, peut se rencontrer dans bien des circonstances. Elle se rencontre dans certains états infectieux, dans la lièvre typhoïde, dans la tuberculose, dans des intoxications, surtout dans l'alcoolisme. J'ai décrit autrefois un cas très remarquable de suggestibilité chez un homme pendant la convalescence dune attaque de deliriuni subaigu '. On constate cette altération de la perception personnelle dans bien des maladies nerveuses, chez les neurasthéniques, les choréiques, les imbéciles même, on la voit momentanément produite par les grandes émotions, les violents shocks moraux. Mais, si incontestables que soient ces observations, elles nous montrent presque toujours une suggestibilité incomplète. 11 faut avouer qu'il y a une maladie particulière qui réunit d'une façon merveilleuse les deux conditions essentielles de la suggestion, la conservation de 1 automatisme et la diminu-

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