I. Actrs iiiconscioiits. Revue philosophique, i888, p. -JÔr
tion de la synthèse personnelle: c'est létal hystérique. L'étude de ti)us les stigmates nous a constamment montré ces deux caractères dans l'hystérie. 11 ne (aul donc pas être surpris si l'esprit des hystériques est par excellence le terrain lavorable a la suggestion, si nous avons constaté chez ces malades le développement extraordinaire de la suggestion. La disposition ii la suggestion et aux actes subconscients est le sij^nc d'une maladie mentale, mais c'est surtout le signe de l'hystérie.
ClIAIMIKI-: II m:s idkks i-ixes
L'étude de la suggestion nous a montré que les pensées des hvst(Mk|ues ne sont pas équilibrées, que, sous diverses influences, l'une d'entre elles peut se développer d'une manière exagérée et vivre pour ainsi dire isolément de sa vie propre au grand détriment de l'organisme mental. Cette disposition ne se manileste pas seulement dans des expériences artificielles, elle donne lieu continuellement à des phénomènes naturels qui sont tout à l'ait analogues à des suggestions. Les idées fixes sont pour nous des phénomènes de ce genre, c est-à-dire des phénomènes psychologiques qui se développent dans l'esprit d'une manière automatique, en dehors de la volonté et de la perception personnelle du malade, mais qui, au lieu d'être comme les suggestions provoquées expérimentalement, se forment naturellement sous Tinlluence de causes accidentelles. Cette différence dans la provocation artificielle ou naturelle des phénomènes automatiques a des conséquences assez graves au point de vue clinique et surtout thérapeutique pour justifier cette distinction.
Des idées de ce genre ont été longuement décrites chez certains malades, que l'on considérait comme des aliénés, sous le nom d'ol)sessions, d'imj)uIsions, de phobies; elles caractérisent le délire cjui se développe chez certains neurasthéniques ou, comme on les appelle souvent en France, certains dégénérés. Nous répéterons ici ce que nous avons déjà dit à propos des aboulies'. Sans aucun doute, ce caractère appartient à ces malades, nous ne le nions aucunement; mais nous disons seulement qu'il appartient aussi aux hystériques, qu'il est chez elles extrêmement fréquent et qu il est la cause de la grande majorité de leurs accidents. Après avoir passé en revue les dillérentes lormes
I. Sd'jinati's mentaux de l'Iiystérie. i"""" édit., p. 122. 2'' édil., p. io3.
240 ACCIDENTS MENTAl \ DKS llYS I t'-lUOl KS
que prend l'iclée fixe chez l'hystérique, peut-être pourrons-nous mettre en évidence certains caractères propres à ces niah\des et qui distiii<;uent ces phénomènes des autres formes d'obsession reci>nnuos chez divers aliénés.
ïj 1 . — Description hes idées fixes chez les hystériques.
Un aliéné tourmenté par des idées fixes, qu'il leur accorde une entière créance ou qu'il lutte contre le délire envahissant, a toujours la connaissance précise des pensées qui le tourmentent. 11 les exprime par la parole, ou, s'il ne les expli(|ue pas nettement c'est qu'il cherche à les dissimuler; s'il voulait être sincère, il pourrait toujours les énoncer. 11 eu est tout autrement des hvstériques, il est bien rare qu'ils se rendent eomple clairement d'une idée fixe qui les obsède. Le plus souvent, ils alTirment avoir l'esprit parfaitement tranquille, sans aucune préoccupation. Il n'est pas toujours possible de les accuser de dissimulation et on peut mettre leur sincérité à l'épreuve. On voit quelquefois que ces malades sont très confiants et très sincères, qu'ils avouent même les choses les plus cachées. Peut-on sujjposer qu'ils cachent une idée fixe beaucoup plus insignifiante? Beaucoup d'auteurs ne l'on pas pensé, ils ont remarqué que les accidents hvstériques ne semblaient pas en rapport avec des pensées du malade. Ces accidents continuaient à exister même quand le malade, entièrement distrait, paraissait penser à autre chose. Souvent même on constatait (jue ces accidents persistaient la nuit, pendant le sommeil profond, ou pendant des attaques, dans des étals, en un mot, où le sujet ne paraissait pas capable de penser à son idée fixe. Ces observations fort justes conduisaient à nier l'existence des idées fixes dans l'hystérie.
Nous crovons qu'il est nécessaire d'admettre l'existence d'une forme d'idées fixes particulière qui est propre aux hystériques et (jue nous avons proposé de désigner sous le nom d'idées fixes snbconscientes. Le mot « conscience », quand on l'applique à des idées fixes et à des délires, a [jiis fjuel(|ucfois dans la langue des aliénistes un sens particulier. Il signifie que le sujet se rend compte de son délire, en reconnaît la fausseté. Un délire inconscient est au contraire un délire aufjuel le malade s'abandonne, sans le juger, et (ju'il acce[)te comme la vérité. Je regrette
d( ne pouvoir accepter ce sens, en réalité incorrect, du mol conscience, car j'ai été oblif^é d'cmplovcr ces termes dans un autre sens. Une idée fixe, comme un phén(»mène psychologitjue queIcon(jue. est consciente, non pas (|uand elle est jugée, mais simplement (|uand elle est connue par le sujet, et c'est dans <ve sens (jue les idées fixes des obsédés peuvent être dites conscientes. Nous croyons qu'il est extrêmement important, pour comprendre les hystériques, de savoir (|U(' cIk-z «dlfs les idées iixes peuvent perdre ce caractère et se présenter sous l'aspect de phénomènes subconscients.
Comment mettre en évidence l'existence dune idée (|ni par définition, est ignorée par le malade et ne peut pas être exprimée? Il faut, répondrons-nous, avoir recours à tous les procédés d'observation (pie les expériences sur les actes subconscients nous ont fait connaître. Les phénomènes subconscients se manifestent, comme on la vu, de bien des manières; il en sera de même pour les idées fixes subconscientes, i" Ces idées peuvent se développer complètement pendant les alta(|ues d'hystérie et s'exprimer alors par des actes et par des paroles. 2" Dans les rêves plus ou moins agités qui ont lieu pendant le sommeil et dans les somnambulismes naturels qui surviennent souvent à ce moment, les idées ^fixes sont entièrement avouées. 3" L'un des meilleurs procédés consiste à faire entrer artificiellement le malade dans un état analogue aux précédents, dans le somnambulisme provo(jué. Tantôt, abandonné ii lui-même dans cet état artificiel, il a des rêves qu il exprime tout haut, il se livre \x des actes, comme dans un somnambulisme naturel, et révèle ses pensées; tantôt il cause avec nous et répond à nos questions. Il est étonnant de voir combien les sujets mis en somnambulisme retrouvent avec netteté et avec précision des souvenirs, des idées dont ils n'avaient aucune conscience pendant la veille. Ils expli- (juent très clairement alors l'idée qui les obsède et rendent compte par le menu de toutes les sensations, de toutes les images qui ont déterminé et (|ui déterminent encore les accidents. V* On sait (jue les pensées subconscientes peuvent se manifester même pendant la veille des malades et à leur insu. Certains actes qu'ils accomplissent automaticjuement cjuand ils sont distraits permettent de deviner ces idées. Mais, quand il est possible de l'employer, le procédé qui consiste à utiliser l'écriture automatique est plus précis que tous les autres. Inutile de revenir sur la des-
Janet. — Hvslcric. it)
*4â ACCIDENTS MENTAL \ ni£S IIYSTKRIOI ES
cription de cette éeriture que les spirites ont iléeouverte : si elle n'a plus aujourdluii le rôle religieux iuu|uel la destinaient les^ disciples dAllan Kaidec, peut-être peut-elle avoir dans maintes circonstances un certain rôle médical. Signalons aussi nn procédé moins connu (jui, dans des cas tout particuliers, peut aussi servir à mettre au jour les pensées subconscientes : c'est le procédé du « crystal gazing » décrit surtout par les auteurs anglais. Beauc«uip de malades, des hystériques, à mon avis, presque toujours, ne peuvent fixer une surface brillante modérément éclairée sans avoir des hallucinations visibles. Ce sont leurs propres rèv-es qu'elles voient d^fder dans le miroir, et queK]uefois elles .irrivent ainsi à percevoir et à exprimer des idées dont elles ne se rendaient pas compte auparavant. Tels sont les procédés, encore bien imparfaits, (|ui permettent de pénétrer un peu plus profondément dans l'esprit des malades.
Qu'il nous soit permis de reproduire comme exemple une ancienne observation que nous avons déjà publiée et qui, bien que manquant de précision sur certains points, est intéressante, car elle nous semble, sauf erreur possible, l'une des premières observations d'idées fixes subconscientes chez une hystérique.
« Il faudrait, disions-nous, passer en revue toute la pathologie mentale et peut-être même une partie importante de la pathologie phvsique pour montrer tous les désordres psychologiques et corporels que peut produire une pensée persistant ainsi en dehors de la conscience perpétuelle....
Un des sujets que j'ai souvent cité sous le nom de Marie a présenté une mahidie et une guérison également curieuses. Cette jeune fille fut amenée de la campagne à l'hôpital du Havre parce qu'on la considérait comme folle et que l'on désespérait presque de sa guérison.... X l'approche de ses règles, Marie changeait de caractère, devenait sombre et violente, ce qui ne lui était pas habituel, et avait des douleurs et des secousses nerveuses dans t<»us les membres. Cependant les choses se passaient à peu près régulièrement pendant la première journée, mais, vingt heures à peine après le début, les règles s'arrêtaient subitement et un grand frisson secouait tout le corps, puis une douleur vive remontait lentement du ventre à la gorge et les grandes crises d'hvstérie commençaient: les convulsions, quoique très violentes, ne duraient pas longtemps et n'avaient jamais l'aspect de tremblements épileptoïdes : mais elles étaient lemplacées par un dé-
LES IDÉES FIXES 2i:{
liicclf's |)liis longs el d(^s plus luils. r;ml("il cllf poiissiiil îles cris de terreur, paihiiil sans cesse de sang et d'incendie et fuvant pour échapper aux flammes, tantôt elle jouait comme une enfant, parlait à sa mère, giimpail sur le poôle ou sur les meubles, et dérangeait tout dans la salle. Ce délire et ces convulsions alternaient avec d'assez courts instants de réj)it |)endant (|uarante-huit heures. La scène se terminait par |)lusieuis vomissements de sang a|)iès les([uels tout rentrait à peu près dans Tendre. Après^ une ou deux journées de re|)Os, Marie s'était calmée et ne se souvenait de rien. Dans l'intervalle de ces grands accidents mensuels elle conservait des petites contractures tantôt aux hras ou il la poitrine, dans les muscles intercostaux, des anesthésies variées et très changeantes et surtout une cécité absolue et continuelle de l'o'il gauche. Fai outre elle avait de temps en temps des petites crises sans grand délire, mais qui étaient caractérisées surtout par des poses de terreur. Cette maladie rattachée si évidemment aux épo(jues menstruelles semblait uniquement physique et peu intéressante pour le psychologue. Aussi ne me suisje d'abord que fort peu occupé de cette personne : tout au plus avions-nous fait avec elle quelques expériences d'hvpiiotisme el quel(|ues études sur son anesthésie, mais nous évitions tout ce (|ui aurait pu la troubler vers l'époque où approchaient les grands accidents. Elle resta ainsi sept mois à l'hôpital, sans que les diverses médications et l'hydrothérapie qui furent essayées eussent amené la moindre modification. D'ailleurs les essais de traitement, en particulier les suggestions relatives aux règles, n'avaient que de mauvais efTets et augmentaient le délire.
\ ers la fui du huitième mois, elle se plaignait de son triste sort et disait avec une sorte de désespoir qu'elle sentait bien que tout allait recommencer : « Voyons, lui dis-je par curiosité, explique-moi une fois ce qui se passe quand tu vas être malade. — Mais vous le savez bien, tout s'arrête, j'ai un grand frisson et je ne sais plus ce qui arrive. »
Je voulus avoir des renseignements précis sur la façon dont ses époques avaient commencé et dont elles avaient été interrompues. Elle ne répondit pas clairement, car elle paraissait avoir oublié une grande partie des choses (ju'on lui demandait. Je songeai alors à la mettie dans un somnambulisme profond, capable, comme on l'a vu, de ramener des souvenirs en apparence oubliés.
il4 ACCIDENTS MENTAL N. DES HYSTÉRIQUES
et je nus ainsi rotrouvor la niéiiioiic exacte il une scène (|ui n'avait jamais été connue que très incomplètement.
A l'aide tle treize ans elle avait été réglée pour la première fois, mais, par suite d'une idée enfantine ou d'un pi-opos entendu et mal citmpris, elle se mit en lèlc (|u il v avait à cela (|u<'lque honte et chercha le moven d'arrêter l'écoulement le plus \M possible. Vingt heures à peu près après le début, elle sortit en cachette alla se plonger dans un grand baquet deau froide. Le succès fut complet : les règles furent arrêtées subitement et, malgré un grand frisson (jui survint, elle put rentrer chez elle. Efle fut malade assez longtemps et eut plusieurs jours de délire. Cepenilant tout se calma et les menstrues ne reparurent plus pendant cinq ans. (^iiand elles ont réapparu, elles ont amené les troubles que j'ai décrits. Or si l'on compare l'arrêt subit, le frisson, les douleurs ([u'clle décrit an|()urd"hui en état de veille et le récit qu'elle fait en somnambulisme, on arrive à cette conclusion : Tous les mois la scène du bain froid se répète, amène le même arrêt des règles et un délire (jui est, il est vrai, beaucoup plus fort ([u'autrefois, jusqu'à ce qu'une hémorragie supplémentaire ait lieu par 1 estomac. Mais dans sa conscience normale elle ne sait rien de tout cela et ne comprend même pas que le frisson est amené par l'hallucination du froid, il est donc vraisemblable <jue cette scène se passe au-dessous et amène tous les autres troubles par contre-coup. »
Je n'insiste pas pour montrer comment, en modifiant cette idée fixe subconsciente, j'ai pu faire disparaître très facilement les attaques et le délire, ce sont des questions de thérapeutique étrangères ii notre étude présente, mais je dois rappeler que tous les autres accidents présentés par cette malade étaient de la même nature que le précédent.
« Après avoir constaté ce résultat, il fallait étudier les autres accidents. Je passe sur des détails de la recherche psychologique qui lut quelquefois difficile : les crises de terreur étaient la répétition d'une émotion qu'elle avait éprouvée en voyant, quand elle avait seize ans, une vieille femme se tuer en tombant d'un escalier; le sang dont elle parlait toujours dans ses crises était un souvenir de cette scène; quant à l'image de l'incendie, elle survenait probablement par association d'idées, car elle ne se rattache à rien de précis. Pai le même procédé que tout à l'heure, en ramenant le sujet par suggestion à l'instant de l'accident, je
LES IDÉES FIXES 2i»
parvins non sans peine à chaii'rcr l'image, ii lui montrer (|iie la vieille avait trébuché et ne s était pas tuée et à ell'acer la conviction terrifiante. Les crises de terreur ne se reproduisirent plus.
Enfin je voulais étudier la cécitt- de l'œil frauclic. mais Marie s V opposait lorstju'elle était éveillée en disant «piClle était ainsi depuis sa naissance. 11 était facile tie vérifier, au moyen ilu somnambulisme, (ju'elle se tr(»mpait : si on la change en |)etil enfant de cin([ ans suivant les procédés connus, elle reprend la sensibilité (ju'elle avait à cet âge et Ion constate qu'elle y voit alors très bien des deux yeux. C'est donc à 1 âge de six ans que la cécité a commencé. A quelle occasion ? Marie persiste n dire, quand elle est éveillée, (|u'elle n'en sait rien. Pendant le somnambulisme, et grâce ii des transformations successives pendant lesquelles je lui fais jouer les scènes principales de sa vie h cette épofjue je constate (|ue la cécité commence à un certain moment il propos d'un incident futile. On l'avait forcée, malgré ses cris, à coucher avec un entant de son âge (jui avait de lu i^oiirmc sur tout le côté candie de la face. Marie eut quelque temps après des plaques de gourme qui paraissaient ii peu près identiques et qui siégeaient à la même place. Ces ])laques réapparurent plusieurs années à la même éjjocjue. puis gucriicnt, mais on ne fil pas attention qu'il j)artir de cette époque elle est anestlicsiquc de la face du côté i^auche et aveugle de l'wil gauche. Depuis elle a toujours conservé cette anesthésie, du m()ins, pour ne pas dépasser ce qui a pu être observé, à quelcpie épo(jue postérieure que je la transporte par suggestion, elle a toujours cette même anesthésie, quoique le reste du corps reprenne à certaines époques la sensibilité complète. Môme tentative que précédemment pour la guérison : je la ramène avec 1 enfant dont elle a horreur, je lui fais croire que l'enfant est très gentil et n'a pas la gourme, elle n'en est qu'il demi convaincue. Après deux répétitions de la scène, j'obtiens gain de cause et elle caresse sans crainte l'enfant imaginaire. La sensibilité du côté gauche réapparaît sans difficulté et quand je la réveille, Marie voit clair de l'oeil gauche'. »
Un peu plus tard, dans notre description de Marcelle, une malade intéressante présentant surtout de l'aboulie et des idées fixes, nous remarquions que ses idées fixes se présentaient de deux manières bien difTérentes. Tantôt elles étaient nettes et