Automatisme psychologique, 1889, p
■i\C ACCIDENTS MENTAUX IM-S HYSTÉRIQUES
complètes, exprimées par des hallucinations et des paroles pendant certaines attaques que nous avions appelées des crises de nuage et pendant des soninanibulisnies provoqués qui mettaient la malade dans un état du môme génie ; tantôt ces idées étaient vagues, exprimées uni(|uement par tics mouvements automatiijues dont la malade ne se rendait pas compte ou par des doutes (jui tourmentaient son esprit, pendant la veille, dans les intervalles lucides qui succédaient aux attaques '. Les idées n'existaient plus dans la seconde période qu'à l'état subconscient.
Enfin, dans notre dernière étude sur l'amnésie continue, nous avons montré (jue ces troubles de la mémoire dépendaient souvent de la persistance des idées fixes dans l'esprit des malades ; « ces idées étaient quelquefois visibles et avouées par le sujet lui-même, qui se plaignait d une obsession continuelle ; quelquefois elles n'étaient pas exprimées clairement par le sujet, mais se manifestaient par des mouvements ou des attitudes significatives ; souvent enfin, elles étaient très difficiles à découvrir, la malade semblait n'en avoir ni le souvenir, ni même la conscience claire, et il fallait user de toutes sortes de jjrocédés psvchologiijues pour deviner ce rêve permanent qui empêchait la malade de comprendre et de synthétiser les sensations et les images.
M""^ D. rentrait précisément dans ce troisième cas: elle prétendait, quand on linterrogeait sur ce point, n'être troublée par aucune idée, par aucun rêve et avoir, sauf le manque de mémoire, l'esprit aussi libre que par le passé. La chose pouvait être vraie et cette amnésie continue pouvait être un fait primitif. Cependant les exemples précédents, si anal()gues au cas de M'"'' D., me montraient que les idées fixes, même inconscientes, pouvaient jouer un rôle et (ju'il fallait les chercher.
Jai pu remarquer certains faits significatifs : i" M""" I). avait de temps en temps, rarement il est vrai, de petites crises d'hystérie. Durant ces crises, elle manifestait une grande terreur et lépétait sans cesse des phrases comme celle-ci : « Mon mari, mes j)auvres enfants...! cette pauvre Jeanne (jui n'a ])as de robe de deuil...! Oh! cet homme, le miséi-able... ! etc.. » 2" La nuit, cette malade se comportait de deux manières fort différentes : quelquefois, et c'était le fait (jn'oti avait remarqué en premier
I . Étude sur un cas fraboulio el d'idées fixes, lieune ijhilosojjhique., i^iji , h p- '^^o.
li^u, quoitju'il fût en réalité ]c |)Iiis rare, elle s'endormait assez profondénieiil d'un sommeil calme et alors rêvait des incidents journaliers : « La Saljx^trière.. . Monsieur Charcot.. . les médeciiis en tablier hlaiic... » Mais le plus souvent elle m* doiinail pas du tout et voici poui(|uoi : dès (|u elle s'assouj)issait un instant, elle se réveillait en sursaut toute tremblante, avec une fraveur terrible. Elle ne se rendait pas c()Mi|ite de ce (|ui 1 avait efl'ravée, mais elle regardait de tous côtés, comme si elle avait l'idée vague (jue quehju'un venait d'entrer. Cette terreur recommençait dès (ju'elle s'assoupissait de nouveau, si bien (|u"elle préférait garder les veux ouverts et ne pas dormir. Ses voisines la crovaient endormie et ne s'apercevaient de rien. Une fols en somnambulisme profond, elle mexpliijuait très bien ces terreurs nocturnes ; dès (ju elle dormait, elle avait une hallueination, voyait entrer Ihomme qui l'avait elTrayée au mois d'août et entendait distinctement ces paroles : « M™" D., préparez un lit, on vous amène votre mari qui est mort. » 3" Pendant le somnambulisme même, elle avait, quand on la laissait quelque temps livrée ii elle-même sans lui parler, des soubresauts de terreur. Elle dressait la tête comme si elle écoutait quelqu'un, et murmurait quelques mots entre ses dents: « Oh! cet homme, le misérable...! J'aimerais mieux mourir, je me tuerai..., etc. » Il n'était pas facile de la faire sortir de cet état de rêverie quand on l'avait laissée s'y enfoncer, car, à ce moment, elle devenait insensible, ce qui ne lui était pas habituel. 4" Même pendant la veille, elle avait fréquemment des soubressauts, des cris étouiVés qu'elle réprimait immédiatement, parce que, disait-elle, elle ne savait pas ce que cela signifiait. En un mot. les reniar(jues précédentes nous donnent souvent à penser que l'événement terrifiant du 28 août n'a pas disparu de l esprit de M'"* D. ; il se reproduit sous forme d hallucination beaucoup plus fréquemment (ju'on ne le croit, il obsède l'esprit pendant la journée, il détruit le sommeil pendant la nuit'. »
En étudiant séparément les divers accidents de l'hystérie, nous aurons souvent l'occasion de signaler d'autres exemples de ées idées fixes subconscientes ; il ne faut signaler ici que les cas les | plus caractéristiques pour faire comprendre les caractères gêné raux du phénomène. L'une des observations qui me paraissent i
1. Xmnéiic conliuue, Reoue générale des scieiu-cs, itSg'î, p. 17O.
i48 ACCIPENTS MLMAUX DES IlYS IK RlOLES
mériter il \''ti»' ra[)|ielt't's ici «mi abn-^é t'st icllc d iiiif m;»l;ul<M|re j'ai déjà souvent signalée sdus le nom illsahelle. Klle arrive à la Salpètrière clans un état daiVaiblissemenl extrême, car, depuis six semaines, elle refuse absolument de lien mander. I^es aliments ingérés n ont jamais été vomis et sont parfaitement digérés : il s'agit évidemment dune anorexie purement mentale. Cependant ni les exhortations, ni les prières, ni les menaces n'ont rien obtenu : la malade semble essayer de manger, mais avant la pi-emière bouchée elle repousse tout avec horreur. Sans doute, ilira-l-on, il s'agit là d une idée fixe ; malheureusement il semble impossible de la découvrir. Isabelle a été interrogée de toute manière par bien des personnes, elle ne semble pas dissimulée, et quand on l'en presse elle avoue les choses les plus graves, celles qu'elle aurait toute raison pour tenir cachées, mais elle i e peut aucunement expliquer son refus d'aliments. « Je vous ahsure. dit-elle, que je ne pense pas du tout à 'ne pas manger, il me semble même que je mangerais vobmticrs ; mais au moment de commencer, cela m'étrangle, me dégoûte, je ne puis pas. Pourquoi ? je n'en sais rien, je vous assure que je ne pense pas à mourir et je commence même à avoir peur, mais j'ai beau faire tous mes efforts, quelque chose m'empêche de manger. » Si on en reste là, on ne comprendra rien à cette malade et on la laissera mourir de faim. Examinons-la au contraire pendant tous les états subconscients, sommeil, délii-e de l'attaque, somnambulisme, écriture automatique, etc., nous allons retrouver toujours la même histoire. Sa mère, qui est morte, lui apparaît pendant les attaques, lui fait des reproches pour une faute (ju elle a commise, lui dit qu'elle est indigne de vivre et (ju'ellc doit la rejoindre dans le ciel et lui commande de ne pas manger. Cette hallucination se rattache à tout une suite d'événements antérieurs et il est évident qu'elle ne constitue pas à elle seule toute la maladie. Mais au moins tient-elle sous sa dépendance le symptôme de l'anorexie, car il suffit de la modifier pour que le symptôme disparaisse. La malade réveillée est tout étonnée de manger facilement sans avoir « ce quelque chose qui l'en empêchait ». Il est vrai qu après la jnochaine attaque, l'anorexie va recommencer, parce que l'hallucination s'est encore reproduite et a persisté sous forme de suggestion subconsciente. C'est ce délire subconscient qu'il faudra traiter chez elle.
Isabelle présente sans cesse des accidents qui ont le même ca-
LE< IDKES KI\ES 2i9
r.'ictère, je n'en citerai (ju'un autre qui n'est pas sans intérêt pour l'étude de l'aliénation. La voici depuis huit jours sombre et triste, elle se cache et ne veut parler à personne. J'ai de la peine à obtenir d elle (|uelcjiu's paroles ([uelh; picuioiu-t' tout bas en baissant les yeux : « Je suis indijriH' de parlci- avec les autres... je suis toute honteuse, j'ai un poids (|ui ni'étoud'e, coninie un allreux remord (jui me ronge... — Vn lemonls de (jU(»i .'' — Ah ! voilà ce que je cherche jour et nuit. Qu'est-ce que j'ai donc pu faire la semaine dernière ? car, auparavant je n'étais pas ainsi. Dites-le-moi sincèrement est-ce que j'ai lait la semaine dernière (|uelque chose de très mal ? » Cette fois, comme on le voit, il ne s'agit plus d'un acte, mais d'un sentiment, d'un état émotif général qu elle interprète sous le nom de remords ; elle est également incapable de comprendre et d'exprimer l'idée fixe qui détermine ce sentiment. Si on distrait le sujet, on peut obtenir l'écriture automatique et la inain écrit sans cesse un nom toujours le même, qui est celui de la sœur d'Isabelle morte depuis peu. Pendant les attaques et pendant les somnambulismes, nous constatons un rêve très compli(|ué dans lecjuel cette pauvre jeune fille se considère comme la meurtrière de sa sœur. C'est là un délire banal, dira-t-on ; oui, mais il se présente d'une manière bien curieuse chez une hystérique : elle en subit seulement le contre-coup, elle en ressent l'état émotionnel, mais elle ignore absolument le délire lui-même, qui reste subconscient. Il laudrait décrire bien d'autres phénomènes présentés par cette jeune fille, nous les retrouvons à propos des délires hystériques ; bien d'autres exemples viendront en effet confirmer peu à peu cette première description. Nous sommes heureux (jue plusieurs auteurs et en particulier MM. Breuer et Freund aient vérifié récemment notre interprétation déjà ancienne des idées fixes subconscientes chez les hystéri([ues '.
On voit par ce dernier exemple, que, dans certains cas. une petite partie de l'idée fixe peut être consciente. Isabelle sent qu'elle a un remords sans savoir lequel. II arrive ainsi fréquemment que les hystériques peuvent se plaindre, pendant leur veille normale, d'un certain trouble mental et qu'elles ressemblent en
I. Josef Bri-ucr et Sigm. l*"reuiid in \\ ieii. Lebcr ilcn psycliischon Mi'clianismiis hysterischen Phënomcnc. NcurologUchcs Gcntrolblatl, E. Mcndel, iHiyÀ, n" i et 2, extrait p. <).
ioO ACCIDENTS MOTALX 1)1£S UYSTÉUIOLES
partie à des obsédées. Célestine éprtnixo ainsi dt'S senti iiuMits de colère dont elle ne se rend pas compte. Berthe a des hallucinations su])ites (jui sortent, dit-elle, « je ne sais dOù ». Tout d un coup elle voit devant elle son oncle ou sa cousine au\([^uols elle ne pensait pas du tout l'instant précédent. Catherine sent une voix intérieure qui lui répète sans cesse : « Je suis poitrinaire, je ne pourrai plus marcher, tout est fini, etc. » Ces phénomènes apparents ne constituent qu'une petite partie de l'idée fixe. En réalité, il y a chez ces malades des rôves complets avant rapport à une insulte chez l'une, aux malheurs causés à sa famille par son oncle chez l'autre, à la mort de sa tante phtisique (juelle a veillée chez la troisième. Ces rêves sont subconscients et ne se manifestent nettement que par les procédés précédents ; ils envoient des (( messages » à la conscience normale et la troublent. De temps en temps, les idées fixes paraîtront remplir toute la conscience, mais cela n'arrive que dans des états anormaux des somnambu^ lismes ou des attaques qui se séparent aussi de la conscience normale. Ces caractères de l'idée fixe sont assez nets et assez fréquents pour caractériser les hystériques ; nous les retrouverons <lans la plupart de leurs accidents.
§ 2. — Dysesthésies et hyperesthésies.
Parmi les accidents si nombreux de l'hystérie, les plus simples sont des troubles de la sensibilité. Il ne s'agit pas ici de ces diminutions de la sensibilité qui ont déjà été étudiées sous le nom d'anesthésies, mais de troubles plus accidentels et plus gênants pour le malade. Ce sont le plus souvent des altérations ou des exagérations de la sensibilité normale, des drsestliésies et des hyperesthésies .
Beaucoup d'hystériques semblent avoir des perceptions inexactes des impressions qui fiappeht leurs sens. Quelquefois il s'agit simplement d'une conséquence de leur anesthésie ; elles disent par exemple que leurs aliments n'ont aucun goût, ressemblent à du sable et elles réclament du vinaigre et des condiments très épicés. Mais souvent, la transformation est plus complète et la malade accuse une perception différente de celle qu'un homme normal éprouverait dans ces conditions. L'une prétend que tout -a une odeur d'éther, l'autre se plaint que sa soupe ait un goût de
LES IDÉES FIXES îol
poison, quoiqu'elle ne puisse guère préciser ce goût. Une malade a une adoration pour la coyleur rouge et dans le rouge le plus lerne, elle voit « des rayons étincelanls qui vont juscju'ù son co'ur cl (jui la léclumircnl l<»ul entière». Une remarque de ce genre a servi de point de dépari à la théorie qui attribue à toutes les hvstéri(|ues une passion pour le rouge, delà est loin dètre général, car voici Bcrthe au conlraire (jiii tioiixo le louge (( une couleur répugnante et capable de donner des nausées ». (Certains contacts donnent aux hystériques des sensations tout ii lait anormales et c'est en partie ;» cause de cette remarque (ju'(ui été faites autrefois les études sur linflucnce des aimants et des métaux. Léonie avait du plaisir à loucher le pôle sud des aimants, « le bon côté », ma's elle avait horreur du pôle nord qui la contracturait;eUe palpait des objels en or avec une évidente satisfaction €t ce contacl l'excitait élonnainmenl. Un malade de M. Gilles de la Tourette éprouvait une sensation de brûlure ipiand il touchait de l'or et avait même à cet endroit des marques rouges sur la peau'. M. Pitres a décrit avec soin un phénomène du même genre qu'il appelle une /la/f/ial^^ésie (i^r„ contact, 0)^70;, douleur): « C'est, dit-il, une variété de paresthésie caractérisée par la production d'une sensation douloureuse intense à la suite de la simple application sur la peau de certaines substances qui ne provoquent à l'état normal quune sensation banale dé contact'».
Peut-être faut-il faire intervenir dans certains cas très spéciaux quelque phénomène électrique ou chimique pour expliquer des faits de ce genre, mais, dans l'immense majorité des cas, il s'agit de choses beaucoup plus simples. Briquet avait déjà expliqué quelques-uns de ces faits avec beaucoup de bon sens : « Tout bizarres que paraissent ces appétits, disait-il, on trouve - assez fréquemment leur raison d'être. Ainsi, une jeune femme, ^qui mangeait avec délices la braise de sa chaufferette, m'a raconté que •dès l'abord elle aimait beaucoup la croûte de pain ; de là elle en vint à la croûte de pain grillée, puis à la croûte à l'état de charbon, puis graduellement au menu charbon. Je suppose que si l'on recherchait l'origine de beaucoup de ces goûts bizarres on ■en trouverait une aussi simple '. » J'ai suivi assez souvent ce con-
I. Gilles de la Tourelle, Trailé île iliystérie. 1891, p. 16Ô. 'i. Pitres, Leçons sur l'Uystérie, 1, p. liô. 3, Briquet, Ihstérie. p. ■Iô!^.
i:,i ACCIDENTS MF.MAUX PliS HYSTÉRIQUES
seil et j";»i j>ii apprécier sa vali-ui-. 11 est trop évident (|ue l'odeur d éthor. le goût du poison se rapport4?nt aux préoccupations des malades. Si Berlhe trouve le rouge si réj)ugnant. c'est que le rouge est la couleur du sang et lui ra|)pelle la ni«)it tragi(jue de son père. Léonie éprouve des sensations hi/arres au contact de l'aimant, c'est que tous les magnétiseurs qui l'ont étudiée se servaient avec elle d'un aimant et lui ont mis en tête les théories les plus fantaisistes sui' le magnétisme. Ces idées sont devenues chez elle absolument fixes et indéracinables, et encore aujourd'hui, trente ans après la mort du magnétiseui', elles ont tout leur eflet. On guérira tous les accidents de Léonie en appliquant alternativement sur le point malade les deux pôles d'un aimant; on aura une peine infinie pour les guérir si on ne connaît pas ce procédé. Nous faut-il beaucoup d'imagination pour comprendre pourquoi tous les sujets ont du plaisir à toucher des pièces d'or ? On trouvera peut-^tre ces explications un peu terre ii terre, mais il ne faut pas toujours mépriser les e\plicatit)ns simples.
Des explications psychologiques de ce genre, qui ont déjà été souvent indicjuécs sous le nom de théorie de l'attention expectante ou de théorie de l'auto-suggestion, ont été vivement critiquées. On a fait observer que bien souvent le sujet n'attend rien, ne raisonne pas et éprouve cependant l'émotion dès qu'on applique sans le prévenir l'aimant ou le métal sur son bras. On peut répondre qu il ne s'agit pas là d'un raisonnement, d'une attention volontaire, mais d'une association d'idées automatique chez des sujets extraordinairement prédisposés à ce genre de phénomènes.
M. Morton Prince, dans un travail très curieux, a insisté sur ces « associations neuroses » dans lesquelles une association d'idées correspondant probablement a une association de phénomènes nerveux, amène automatiquement la pensée et même la sensation d'une douleur à la suite de telle ou telle sensation déterminée *.
On a objecté aussi que I émotion se produisait môme fjuand on appli(|uail l'objet sur le côté anesthésique du sujet et que, par consé(juent, il ne pouvait être c|uestion de phénomènes psycho-
I. Morton Princo. Association neuroses: a study of llie palliology of liystcrical joint affections, nenrasliieiiir; and allied forms of neuromimesis. Journal nf neruous Jind iiu'iil.iil (liicnscs, May l'^fji. [)• '»•
Li:s. ii)i:i:s fixes 253
logiques. On suit (|ii(', pour nous, l'iinoslhrsie hystérique ne suppi'inie p;is l:i sensibilité et (ju il existe un <;rnnd nombre de sugj^eslions ix point de repère subconseienl. Mnlin plusieurs auteurs prétendent que des expériences ont été laites, dans lesquelles le sujet ne pouvait aucunement distinguer la nature de l'objet appliqué sur son bras et que la réaction se produisait toujours régulièrement. Un barreau non aim;inté n'avait pas les mômes efifts (|u un barreau aimanté, une pla(|ue de riiivif n'avait pas les mêmes ell'ets qu une pla(|ue d'or. (]es expériences sont ii mon avis extrêmement dilficiles à l'aire : il faut être seul avec le sujet et dans un laboialoiie installé dune manière toute particulière. Si on ne prend |)as un très grand nombre de précautions, l'altitude, les gestes involontaires des assistants et de l'opérateur, des petits détails des appareils deviennent pour lespritdu sujet des signes, des points de repère qui amènent automatiquement les phénomènes. Il ne faut pas oublier (|ue la sensation cutanée même et surtout sur des membi-es anesthési(jues peut être très fine. Si je touche légèrement, en dehors de son regard, la main gauche de Léonie, elle verra devant elle un boucjuet ; si une autre personne touche cette main, Léonie ne verra absolument rien. La diflerence du contact est bien minime, et cependant elle est toujours appréciée. Pourquoi le sujet ne sentira-t-il pas de même tel ou tel c(^té d'un barreau aimanté aucjuel il est habitué et (jui présente des irrégularité connues? Pourquoi ne distinguera-t-il pas un aimant en fer d un aimant en bois ? Bien mieux, je crois que. sans être hystérique, on peut par le simple contact, distinguer certains métaux les uns des autres, leur surface et surtout leur température apparente qui dépend de leur degré de conductibilité ne sont pas identiques. Pourquoi cette distinction ne se ferait-elle pas dans l'esprit des malades ? Il faut connaître toutes ces difficultés et en tenir grand compte dans les expériences.
(,)uand on expérimente de cette manière, on voit le plus sou vent disparaître les phénomènes qui paraissent étonnants. Quand j'ai expérimenté avec Pélectro-aimant même sur les sujets les plus sensibles, j'ai vu que le sujet ne distinguait plus ni les pôles ni même l'aimantation. M. Ch. Richet, qui a fait ces expériences avec grand soin, est arrivé aux mêmes résultats. La Société anglaise for psrchicaL research a institué un comité spécial. The Reichcnbnrli cnmmittcc, et a fait construire de beaux instruments
ioV ACCIDENTS MENTAUX DES HYSTÉRIQUES
sans parvenir à constater cette sensibilité. Que concluie ? (^u'iî ne faut pas nier Texistencc de certaines dysesthésies d'origine phvsicjue et qu'il reste des études à faire sur le vMe de l'électricité, des aimants et des métaux ; mais que, dans ces études, il faut se préoccuper sérieusement des phénomènes psychologiques, car les dvsesthésies de beaucoup les pins nombreuses et les plus incontestables sont dues à des phénomènes d'association d'idées automatique.
Parmi des dvsesthésies, il en est une qui nous paraît soulever quelques problèmes intéressants et mériter d'être étudiée séj)arément, c est un trouble visuel désigné sous le nom de diplopie monoculaire. Quelques malades, en petit nombre à mon avis, viennent se plaindre d'un trouble particulier de la vision ; ils voient double. Le plus souvent, cette di[)lo[)ie est binoculaire et résulte naturellement d'un défaut de convergence des axes optiques, quelle qu'en soit la cause. Mais quelquefois l'observateur est amené à faire une remarque singulière, c'est que cette diplopie persiste même quand on ferme un œil de la malade, que, en un mot, elle peut être monoculaire. Le fait est assez étrange pour avoir attiré l'attention, et beaucoup d'interprétations en ont été j)roposées. Ces théories peuvent être rangées dans deux catégories, les théories physiques et les théories psychiques. .le veux simplement dire par là que, pour les uns, il se produit dans l'œil même une altération qui aboutit à la formation de deux images sur la rétine ; si on pouvait voir les images peintes sur cette rétine, on constaterait qu'il v en a réellement deux ; pour les autres, les phénomènes opticjues qui se passent dans l'œnl sont restés normaux, et il n'v a qu'une seule image de l'objet peinte sur la rétine : c'est une altération cérébrale f|ui amène le sujet à croire à l'existence de deux images, à doubler les objets par une sorte d'hallucination visuelle élémentaire. Skokalski, i8V), Duguiolle, Guépin, Découdé, Gut et Fick, iS56, et surtout M. Parinaud, ont réuni tous les arguments favorables à la première interprétation. Pour M. Parinaud, il s'agit là d'un spasme du muscle accomodateur (lui contracte inégalement les divers segments du cristallin et détermine la formation sur la rétine de plusieurs images distinctes du même objet'. Cet autour s'appuie sur un détail très
I. l'arinaud. De la polvopie moiiociilairo dans l'hystôrie et les affections du syst'mc ncneux. Annales d'oculislique , mai, juin iX-ji^.
LES IDÉES FIXES âiJ.'i.
important qu'il a eu l'ohligeance de nous l'aire constater sur une malade, Justine, ([uc nous prenons comme exemple de diplopie monoculaire. Ce svnij)1»')me s'accompagne évidemment d un trouble de l'accommodalion : la malade n'accommode exactement (|ue pour un point situé h une distance déterminée de l'o'il, en deçà et au delà, elle a de la peine h discerner les objets. Or la diplopie semble bien en rapport avec le spasme de l'accommodation, puisqu'elle disparait quand on place l'objet exactement au point par lequel l'o'il est accommodé et n'existe réellement c|ue si on avance ou si on recule l'objet. Bien mieux, si par des verres appropriés on modifie cette accommodation, la diplopie disparaît même (juand l'objet reste placé ii une distance où précé' demment il était vu tlouble. M. Parinaud nous semble avoir montré une des conditions du phénomène, les troubles de l'accommodation; cette condition est-elle la seule ?
Plusieurs auteurs, Fallot, Galezowski, i865, Adams, Ord, 1881, Fontan, i885, ont expliqué le fait par un désordre cérébral qu'ils décrivent d'une façon plus ou moins précise. Enfin M. Brunschwio-, du Havre, nous parait avoir fait faire à la question un pas très important en se plaçant résolument sur le terrain psychologique et en m<»ntraiit j)ar diverses expériences que le mécanisme physique de l'œil ne peut expliquer tous les détails de la diplopie monoculaire'. Nous allons répéter sur une malade, sur .Justine, quelques-unes des expériences de INI. Brunschvig en y ajoutant quelques détails nouveaux, «l'œil gauche étant fermé, un bâton de cire rouge est placé droit devant l'o'il droit; il est vu double, la distance qui sépare les deux images est d'environ 5 centimètres et les deux bâtons sont vus bien parallèlement. Nous nous éloignons jusqu'à \ mètres avec le bâton tenu verticalement et il est toujours vu double; les deux images conservent toujours le même écartement, quelle que soit la distance ». Justine modifie un peu l'écartement des images si on s'éloigne ; il est difficile de le vérifier, car elle voit très mal et très troubles les objets éloignés. Mais j'ai remarqué un autre détail relatif au même lait, l'écartement qu'elle attribue aux deux images est très variable, non suivant la distance, mais suivant la nature des objets qu'on lui montre. Si je lui montre une allumette placée à
I. Brunsclivigr, La diplopie inoiiociilairc. Lu Xormamlic médicdle. lô août t88t^ p. iXô.
i.S6 ACCIHENTS MENTAUX HES IIYSTÉRIQLES
un mètre, «^Ue prétend en voir deux séparées par '^ ou \ centimètres, si je lui dis de re*>ai'der ma tète placée au même point, elle répond que j'ai deux têtes bien séparées l'une de l'autre, c'est-àdire qu'elle sépare deux points comme les deux nez de 3o centimètres au moins.
« Nous jdaçons alors le bâton hori/ontalement et transversalement devant l'œil, et à ce moment, les imaj^es sont superposées avec le même écartement que pour l'expérience précédente. Nous l'inclinons ensuite à ^5 degrés devant l'œil et graduellement jusqu'à ce qu'il arrive horizontalement dans le prolongement de l'axe visuel, et dans toutes ces positions, il est vu double avec images superposées. » Cette expérience est intéressante, car il n'v a pas d'appareil optique capable de dédoubler toujours un objet de la même manière, en laissant toujours les extrémités des images absolument superposées dans toutes les positions, je l'ai reproduite avec Justine de la manière suivante. Je trace sur un papier une ligne droite ah, et comme elle déclare en voir deux, je la prie de suivre avec un crayon les lignes qu'elle voit. L'une des lignes tracées par le crayon coïncide avec la mienne, la seconde a'ô' est toujours parallèle et superposée à la mienne, fig. 9. Je dois ajouter qu'un de mes amis, M. Mergier, m'a communiqué des dessins obtenus de la même manière chez une autre malade qui |)résentait de la diplopie monoculaire et dans lesquels le parallélisme des images se modifie avec l'inclinaison donnée à la ligne primitive, fig. 10. Je n'ai jamais observé moi-même un cas semblable.
M. Brunschvig ajoute une dernière expérience qu'il considère avec raison comme démonstrative. La malade atteinte de diplopie monoculaire de Vœ'i\ droit regarde dans la boîte de Fiées' avec les deux veux ouverts; elle prétend voir ti-ois pains à cacheter, deux à droite et un à gauche ; oi- celui qui est à droite et qu elle voit double est précisément celui que seul l'œil gauche peut percevoir. Cette expérience ne peut être répétée avec Justine, car elle a de la diplopie monoculaire pour chaque œil considéré isolément; quand elle regarde dans la boîte de Fiées elle voit ,'i pains à cacheter. Nous ajouterons seulement un détail pour montrer combien l'interprétation psvchologique joue un grand rôle dans la diplopie. Quand elle regarde une tête et la
I. Pour l'iisapc de la boite <\c Flcr-s. \ oir Sliijnuilfs mmlniix, 2'" édit., p. 2f"),
voit double, elle entend aussi deux voix et prétend qu'elles sont diflerontes lune de l'autre.
Il laut, croyons-nous, reconnaître d'après les expériences précédentes, que dans certains cas au tnoiiis, la diplopie monoculaire n'est pas un lait uni(|uein('iit phvsi(|iie d;ins le sens (jue nous avons indi(jué. Le trouble d acconiniodation étudié par M. Farinaud est le |)oint de départ d'une illusion ; la malade en réalité voit troubles et non pas doubles les objets qui ne sont point exactement au point pour letjuel son œil est accommodé, (^'est par
une hallucination habituelle, par une idée fixe (jue s'engendre la diplopie véritable. Il est probable que ce phénomène de diplopie peut se produire de bien des manières; ii coté de la diplopie d'origine physique dont parle M. Parinaud, il y a lieu de placer une diplopie psychique.
Mais d'où vient une aussi singulière idée fixe ? Dans l'observation de M. Brunschvig, l'origine de la diplopie était fort nette et iort simple. La malade était strabique. « Au début de son strabisme, les deux veux étant ouverts, il v a eu à jilusieurs reprises des images doubles. Or, commec'était l'œil droit qui louchait, il n'en a pas fallu davantage àZ. pour lui attribuer cette diplopie. L'ne fois cette idée bien arrêtée dans son esprit, dès qu'on a voulu la mettre en évidence, il a sulTi de lui faire regarder un objet avec son a^il droit seul pour qu immédiatement elle le dédoublât. » Cette expli- Ja.net. — Hvstérie. 17
258 ACCIDENTS Mli.M \L\ 1>L:S HYSTtRKJL 1£S
cation ne })eiit malheureuscintMit pas s'expliquer à noire malade qui ne louchait pas. Mais il v a chez Justine un autre l'ait extrêmement intéressant pour la théorie morale de l'hystérie et qui doit jouer ici un rôle analogue. Elle a remarqué elle-même (ju'elle est incapable de regarder avec les deux yeux simultanén\enl. « Je sens très bien, dit-elle, que je regarde avec un u'il ou avec l'autre, mais jamais avec les deux ensemble; il y a un ceil qui ne travaille pas et il est même chuiloureux. Je puis d'ailleurs changer, et c'est l'autre o'il qui ne regardera pas et qui me sera gênant. » M. Parinaud nous a montré une expérience ingénieuse qui permet de
FiG. 10.
vérifier son dire. Pendant qu'elle lit un livre, un crayon placé verticalement devant ses deux yeux ouverts l'empêche de lire certaines lettres; cela n'arriverait pas si elle voyait avec les deux yeux. Quand elle essaye de regarder avec les deux yeux, elle voit double et c'est alors une diplopie binoculaire conforme aux lois connues. Cette diplopie binoculaire résulte chez elle d'un défaut de convergence et d'un défaut de fusionnement des images si souvent signalé par M. Parinaud chez les hystériques. D'ordinaire cette diplopie binoculaire ne la gène pas, car, giàce i» un procédé maintenant bien connu, elle cesse de percevoir l'image de l'œil qui ne regarde pas; elle en l'ait abstraction et n'en a pas la perception personnelle. 11 se peut que certains malades commencent ainsi par un défaut de la vision binoculaire et finissent, en négligeant les sensations d'un œil, par créer l'amaurose unilatérale. Mais ici, la malade peut encore voir de chaque œil séparément, raut-il rattacher ce défaut de vision binoculaire aux troubles de l'attention si considérables chez cette malade? Fautil rappeler qu'elle est incapable de percevoir deux sensations
LES IDÉES FIXES .àMi
à ^n lois, iiu'^me deux sensations tactiles? En tout cas, il est pr<»bable que cette diplopio binoculaire, résultant d'un trouble dans la converrjence des veux et dans le mécanisme de raltenti«»n, a été le point de départ chez elle de cette idée fixe qui lui (.lit voir deux inia<Tes avec un seul œil dès que la vision est un peu confuse. Certains cas de diplopie monoculaire nous paraissent se rattacher ainsi aux troubles de l'attention et à rauloniatisnie des idées lixes.
Parmi les troubles de la sensibilité, ceux (jui loiinent les accidents les plus importants sont les hyperesthésies ou mieux les hvperalgésies. Certains points du corps semblent doués d'une sensibilité si délicate qu'ils sont constamment douloureux et deviennent le point de départ de douleurs vives et d'autres accidents dès qu'ils subissent le plus léger contact. Ces phénomènes nous semblent encore assez mal connus. Briquet voulait les placer au premier rang parmi les stigmates. Il me semble que la plupart des hyperesthésies, au moins celles que j'ai pu étudier et comprendre, se rattachent étroitement à des idées fixes et c'est j)Ourquoije les ai décrites comme des accidents de l'hystérie. Ces exaltations de la sensibilité ont été classées de bien des manières; on peut comme Briquet les distinguer suivant les organes affectés et décrire des dermalgies, mvosalgies, arthralgies, céphalal-. gies, néphralgies, cvstalgies, hvsteralgies. codialgies, thoracalgies. pleuralgies, etc.'. On peut aussi reproduire la classification fjui nous a souvent rendu des services et distinguer des hyperesthésies systématiques, localisées et généralisées. Ces distinctions peuvent êtres utiles à certains points de vue, mais comme nous désirons surtout mettre en relief le caractère général des hyperesthésies d'origine psychique, nous proposons de séparer surtout les hyperesthésies vraies des hyperesthésies fausses.
T. es hyperesthésies méritent d'être appelées vraies quand on ■constate une véritable exao'ération dans la finesse, dans 1 acuké d un sens. Beaucoup d'auteurs ont décrit des merveilles attribuées à des hvstériques, des acuités sensorielles donnant I illusion de la lucidité. Je crois que ces hyperesthésies sont beaucoup plus rares qu'on ne le croit et qu'une certaine perspicacité du sujet, des réflexions plus ou moins conscientes jointes à des sens très