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CHAPITRE V

Le grand-duché de Baden. — Le ministère Lamey-Rog-genbach (1860-1865).

Avec ces changements mémorables s'ouvrit une ère nouvelle, ère de lutte, de progrès, d'épanouissement matériel et spirituel. Tandis que, dans le reste de l'Allemagne, une bureaucratie jalouse comprimait toute aspiration patriotique comme toute réforme civile, qu'en Prusse la vie politique était paralysée par un conflit insoluble entre le gouvernement et la seconde Chambre, qu'en Autriche les défenseurs de l'ordre acceptaient volontairement la suzeraineté du saint-siége, le duché de Baden présentait le rare spectacle d'un peuple attaché à sa dynastie, d'un prince fidèle à ses serments, d'un ministère soutenu par l'opinion publique, d'une opposition ultramontaine.

Les hommes de talent et de cœur qu'avait investis du pouvoir la confiance de leur souverain ne s'en servirent ni dans leur intérêt personnel, ni dans celui de leur parti. Il s'efforcèrent de guérir au moyen de

la liberti' les blessures causées par l'arbitraire (ït le fanatisme. Un parfait bon sens présida à cette auivre de régénération. Ses auteurs ne se laissèrent i^uider par aucune sympathie doctrinaire, aucune abstraction ingénieuse, aucune idée préconçue. Ils ne songèrent ni à proclamer du haut de la tribune les Droits fondamentaux de Francfort, ni à détruireune charte qui avait sufti, malgré ses lacunes, à empêcher l'adoption du concordat. Tout au contraire, ils se souvinrent de la maxime de Daunou : « La meilleure constitution est celle que l'on a, pourvu que l'on en fasse usage. » Il leur sembla plus important de trouver des remèdes pratiques aux abus, d'enraciner dans les mœurs l'amour de la liberté.

La guerre de 1866 elle-même ne put les arrêter dans leur bienfaisante mission. Un instant égai'ée par les menaces du parti féodal et la violence déployée par le prince de Bismarck, dans ses démêlés avec la seconde Chambre, l'opinion publique s'était, à l'ouverture des hostilités, nettement prononcée en faveur de l'Autriche. Quelques hommes d'État, connus par la fermeté de leur libéralisme, Eckhard, Kiefer, le D' Lamey lui-même, avaient à la tribune exprimé leurs regrets des procédés hautains de la Prusse, de la dissolution de la Diète, de la rupture du faisceau national. Autant que par les sympathies de ses sujets le grand-duc avait été contraint, par la situation géo-

.urapliique de son pa^ s, d'envoyer ses troupes grossir Tarmée du prince Alexandre de Hesse.

Les conséquences de ce recul politique ne lurent l)oint cependant aussi fâcheuses qu'on aurait pu le craindre au premier abord. La rapidité des opérations militaires empêcha les ultramontains de profiter de leurs avantages pour expulser les hommes, abolir les lois de l'ère nouvelle. Seul, M. de Roggenbach dut céder le ministère des affaires étrangères à un de leurs chefs, l'ancien ambassadeur à Vienne, baron d'Edelsheim; ses collègues demeurèrent à leur poste pour continuer leur œuvre réparatrice.

Le canon de Sadowa n'avait pas encore l'endu un arrêt décisif que déjà un revirement s'était accompli dans les classes éclairées. Il n'était pas, en effet, besoin d'une grande perspicacité pour comprendre qu'après une victoire de l'Autriche les jésuites, ses fidèles alliés, recouvreraient en tout lieu leurs privilèges. Le régime constitutionnel serait supprimé dans toute l'étendue de la Confédération gei'manique, le concordat de 1859 deviendrait une réalité pour le pays de Baden. Aussi, tandis que les évêques de Bavière prêchaient du haut des chaires la guerre sainte, qu'aveuglés par leur particularisme les démocrates wurtembergeois faisaient cause comnmne avec les coryphées de la réaction, les patriotes de Carlsruhe attendaient avec anxiété l'issue de la

lutte et se prenaient à taire des vœux pour le triomphe de leurs ennemis ofticiels. Au riscpie même de perdre leur popularité, il ne man(pui jamais, dans le grand-duché, d'hommes d'une intelligence supérieure pour indiquer à leurs concitoyens la vraie ligne de conduite. Mieux valait, après tout, l'hégémonie de la Prusse protestante, malgré la domination passagère de M. de Miihler et des hobereaux de la Croix, (pie celle de l'Autriche absolutiste et cléricale. Un sapin débordant de séve, malgré la rudesse de son écorce, otî're un plus solide appui qu'un chêne vermoulu.

Après le 3 juillet 1866 le grand-duc Frédéric se soumit de bonne grâce à un dénouement qui répondait à ses secrets désirs. Ses sympathies pour la Prusse provenaient moins de ses relations de parenté que d'une saine intelligence de la situation. Le ministère fut reconstitué sous la présidence d'un des libéraux les plus estimés pour l'élévation de son caractère, sa puissance de travail : Karl Mathy ' . Il prit pour programme la suppression de la ligne du ^Nlain,

' Los autres membres du ministère turent : à l'intérieur le Julius Jolly, au commerce M. de Dusch, aux finances l'Israélite ElstiPtter, à la justice le catholique libéral Obkircher, aux affaires étrangères le baron de Freydorf. M. Jolly, qui prit le 5 février 1868 la succession de Mathy et préside encore aujourd'hui le Conseil, jouit d'une légitime réputation comme administrateur et défend avec une réelle éloquence sa politi(|ue devant les Chambres.

riinioli avec le Nord par les moyens les plus prompts, les plus et'ticaces.

« Mon opinion est fermement arrêtée, >> s'écriait, le P'' octobre, le président du Conseil devant les Chambres. « Il nous faut arriver à Berlin, que ce soit par la ligne droite ou par des détours, peu importe! »

Le premier dans l'Allemagne du Sud, le cabinet de Carlsrulie acquit la vue nette d'une transformation qu'il acceptait avec une parfaite sincérité. Le rôle qui désormais incombait à la Prusse venait d'être mis par les événements en pleine lumière. Il aurait été puéril de se raidir contre la nécessité. Tandis que la Bavière, le AVurtemberg, le grand-duché de Hesse- Darmstadt hésitaient encore, célébraient les avantages du particularisme, cherchaient à se soustiaire à leurs obligations, le grand-duché de Baden se préparait à entrer dans un empire national dont la naissance, quoique différée par les vicissitudes politiques, ne pouvait manquer d'être prochaine. Soutenu qu'il était par cet espoir, aucun sacritice ne lui parut trop rude : ni l'adoption des lois décrétées par le Parlement du Nord, ni la réforme du système militaire, ni l'accroissement des impôts.

« L'union avec le Nord est pour le Sud une condition vitale, disait, le G septembre, le ministre de Freydorf. La Prusse peut exister sans nous; peut-

être sera-t-olle jjlus forte avant (iirai)rès notre accession si elle garde une position défensive. Si nos conditions sont inacceptables elles seront repoussées, ou bien, quand le moment sera venu, on nous incorporer-a contre notre gré, comme cela vient tout récemment d'arriver à quelques autres États allemands. »

Le parti libéral confirma par tous ses actes ces i-emarquables paroles ; il apporta dans Faccomplissement d'une tâche délicate une énergie, une sagesse, une constance admirables. Avec la paix de Prague s'ouvrit pour le grand-duché une ère de prospérité matérielle et intellectuelle, de réformes aussi largement conçues que vigoureusement exécutées. Cette marche ascensionnelle ne put être interrompue par la mort des hommes politiques les plus éminents, de Mathy, le 5 février 1865, d'Hteusser, le 14 mars 1867. Tout au contraire, les députés prirent pour devise les dernières paroles qu'avait prononcées leur illustre chef : « Nous ferons jusqu'au bout notre devoir. '■>

Pendant quinze ans l'accord entre le ministère et la majorité des Chambres n'a reçu qu'une seule atteinte. Encore ce différend, connu sous le nom de <- schisme d'Oiîenburg, » portait-il moins sur des questions essentielles que sur de légères divergences dans l'exécution du programme commun : les rivalités person-

iiellcs y jouaient le l'ûlc priiici})al. La joie (iireii iiioiitrèreiit les ultramontains suftit pour amener entre les deux IVères ennemis une réconciliation cordiale et durable (8 novembre, 27 décembre 18G8)'.

La nation, toutes les fois qu'elle fut consultée, donna à ses mandataires un éclatant témoignage d'approbation. Les libérauxjl'emportèrent à de fortes majorités, soit avec les élections indirectes pour le renouvellement partiel de la Cliambre basse (15 avril 1865, août 18G9, 12 octobre 1871), soit avec le suffrage universel pour la nomination du premier Parlement germanique (3 mars 1871) -.

Aux marques de sympathie muettes se joignirent

^ Les membres les plus influents de l'opposition étaient Lamey, Eckhard, Kiefer, Bluntsclili. Ils reprochaient au ministère son ajiparente tiédeur pour le cabinet de Berlin, et craignaient que, dans l'administration des Universités, il ne se laissât circonvenir par les intrigues orthodoxes. La nomination du D' Pierson à une des chaires théologiques de Heidelberg, plusieurs discours du comte de Bismarck au Reiclistag démontrèrent l'inanité de ce double grief. Il aurait suffi pour le dissiper de la bienveillance témoignée par le grand-duc au D'-' Schenkel, lors de la publication de sa Vie de Jésus (17 août 18G4).

^ Huit est le chiffre de déjjutés le plus considérable qu'ait jamais obtenu la Curie. Ils sont actuellement quati'e : MM. Baumstark, Bissing, Ijender, Lindau. A Berlin elle ne compte que deux représentants : MM. Lindau, puis le doyen Lender pour le district de Baden-Baden. Mgr de Ketteler, M. Schutz, enfin M. de Buss pour celui de Taubenkircheu. Aux élections pour le parlement douanier (18 février 1868), qui s'accomplirent dans les conditions les plus favorables pour les ultramontains, le ministère n'en conquit pas moins 8 sièges sur 14.

(le plus bruyantes inaiiifcstiitioiis provociuées par riiiipudenco cléricalo. « Vous voulez enfoncer sur ma tête une couronne d'épines, prenez garde qu'elle ne se transfonne en une couronne de lauriers! » s'était écrié le (■) niiu 18(15 le D'' Lame}' à la Chambre haute. Ses adversaiies, malgré cet avertissement, n'en demandèrent pas moins sa mise en accusation parce qu'il avait exécuté la loi sur les conseils scolaires. Bluntschli, indigné, proposa aussitôt l'ordre du jour suivant: « Ia; ministère possède la pleine confiance du souverain, des Chambres, de la nation. En prenant les mesures que lui a reprochées le baron d'Andlaw. il n'a fait que remplir un impérieux devoir. » La Chambre tout entière se leva en signe d'assentiment.

Le même soir, les citoyens de Carlsruhe organisèrent devant la maison de Lamey une procession aux flambeaux. — Des adresses en son honneur furent signées à Mannheim, à'Fribourg, à Pforzheim, dans toutes les villes de Baden, dans les moindres bourgs. Sa prophétie elle-même reçut des faits une prompte confirmation. Les habitants d'Heidelberg lui envoyèrent une couronne de laurier en argent sur chaque feuille de laquelle étaient gravées la mention d'un de ses actes patriotiques, une de ses paroles mémorables.

Le 22 août 1868 fut célébré le vingt-cinquième anniversaire de la Constitution badoise. L'allégresse

ii'énérale ne fut point troublée par le relus du clergé eatholique de tenir ce jour-là un service divin. Les haineux procédés de la Curie ne réussirent qu'à donner plus de relief aux démonstrations populaires. M. de Freydorf, dans le banquet de Durlach, porta son toast à l'Allemagne une, à l'entrée de Baden dans la grande famille germanique. Les applaudissements qui éclatèrent de toutes parts, l'approbation unanime des classes éclairées, montrèrent au ministre qu'il avait été le véritable interprète du sentiment national.

Au grand-duc Frédéric appartient, pour une large part, l'honneur de ce pacifique et fécond développement. Par la loyauté de son caractère, la rectitude de son esprit, la noblesse de ses aspirations, il inspire à ses sujets un affectueux respect, imprime à la politique nationale une marche sagement progressive, maintient un constant accord entre ses ministres et les Chambres. Jamais, lorsque ses sympathies individuelles se sont trouvées en conflit avec l'opinion publique, il n'a hésité dans l'accomplissement des devoirs que lui imposait la Constitution. Le Parlement de Carlsruhe ne fit que payer à son souverain un dette légitime de reconnaissance lorsqu'après la ratification des traités de Versailles il le proclama le plus éclairé des patriotes badois.

Peu de princes ont, à notre époque, favorisé les lettres avec une plus intelligente libéralité. Recteur

de l'Université Uupreclits Caroliiui, il a successivement attiré sur les bords du Neckar, Ha'usser et Treitschke, Kirclilioff et Robert Bunsen, Bluntschli et Vangerow. Plusieurs d'entre eux, élevés par lui à la pairie, ont apporté dans les discussions de la Chambre haute le poids de leur autorité, le concours de leurs lumières. Frédéric, quoique très-instruit luimême, ne dédaigne pas en toute matière grave de s'entourer des conseils d'hommes compétents. En 18 GO, la réussite des projets de réforme doit, pour une forte part, être attribuée à H^eusser qui usa en leur faveur de sa vaste et discrète influence. Edouard Zeller, l'austère philosophe, rendait naguère à son souverain le plus délicat des hommages. « Le grandduc, » me disait-il, « aime la vérité. »

Jamais, en aucun autre pays, avec une population aux deux tiers catholique, les ultramontains n'ont éprouvé une série aussi continue de défaites. Nulle part non plus ils n'ont lutté avec plus de hardiesse, déployé de plus abondantes ressources. Le régime constitutionnel leur a fourni pour une agitation incessante de commodes prétextes. Aux approches de chaque élection l'archevêque de Fribourg rédige un mandement dans les termes les plus propres à échauffer les esprits. Tantôt les chrétiens sont invités à se rendre aux catacombes, tantôt le grand-duc est comparé à Julien l'Apostat. Plusieurs familles ont été assez

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crédules pour admettre qu'à Tavenir il leur serait impossible de donner une éducation catholique à leurs enfants. Sous la législation la plus tolérante qu'ait jamais eue le grand-duché, on a réussi à les convaincre que leur toi courait de sérieux périls.

Sous le nom de conférence diocésaine siège, dans le palais métropolitain, un comité permanent pour la direction des consciences. Il est fait un usage qui souvent touche au délit, de tous les moyens offerts pour la propagation des idées par la religion, la liberté : assemblées populaires, gazettes, pamphlets, sermons, entretiens du confessionnal. Des casinos itinérants renouvellent les exploits des congrégations de 1815. Les jésuites, les capucins n'organisent leurs missions que pour exciter leurs auditeurs à la révolte.

En 1863, au lendemain de la promulgation de la loi scolaire, le clergé chercha, par la présentation d'adresses couvertes de signatures, à tromper le grand-duc sur les véritables sentiments de son peuple. Chaque jour des députations de paysans, conduites par leurs curés, assiégèrent sa résidence et s'imaginèrent le fléchir à force d'importunités. Jamais n'avait été pratiquée sur une aussi vaste échelle la vieille maxime : Gutta cavat lapidcm sœpe cadendo.

Frédéric triompha du piège par sa parfaite franchise. « Jamais, écrivit-il à son ministre Lamex',

pour satisfaire à des requêtes passionnées, je ne nie permettrai un acte arbitraire. Mon devoir est de favoriser le jeu normal de la constitution, non de l'entraver. » Afin de prévenir le retour de semblables indiscrétions, les pétitions durent, à l'avenir, être remises au président du Conseil. Pie IX prit occasion de cet arrêt pour canoniser avant leur mort ces martyrs d'un nouveau genre, célébrer dans son encyclique du 2 décembre 1863, le zèle, la constance du clergé badois vis-à-vis de ses oppresseurs.

« Tout est pur pour les purs. » « La tin justifie les moyens. » Aujourd'hui la cour de Rome, par une étrange exégèse, confond dans un même sens les paroles de saint Paul, celles d'Ignace de Loyola. Pour affermir sa domination menacée elle ne craint pas de faire appel aux plus mauvaises passions: l'avidité, l'ignorance, le fanatisme. Tantôt elle avive les rancunes, les préjugés du Sud contre le Nord; tantôt elle exploite contre le ministère JoUy la transformation du système militaire, l'accroissement des impôts. Le clergé badois s'est laissé entraîner par sa haine contre la Prusse jusqu'à la trahison envers la patrie commune. L'intervention armée de Napoléon III devmt, depuis Sadowa, le principal facteur dans ses calculs. Au moment des élections pour le parlement douanier, il reprochait au parti national-libéral de justifier par sa conduite une agression de la France ;

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il la veille des scènes d Ems, il déclarait daus ses journaux que le Sud n'était point tenu de respecter les traités conclus avec le Nord.

Dans sa politicpie intérieure, par le choix de ses alliés, la Curie trahit la même absence des scrupules. Pour renverser un ministère libéral elle tend à la fois la main aux démocrates de 1848, aux admirateurs de l'Autriche. Au lendemain du programme d'Offenburg la réconciliation fut scellée, le 7 mai 18G9, sous les auspices de Mgr Kubel entre le baron d'Edelsheim et le républicain Vénédey.

La promesse du suffrage universel parut aux députés ultramontains le levier le plus capable de soulever les masses. Le 1" octobre 1869, ils en réclamèrent à la seconde Chambre l'introduction comme la panacée de tous les maux.

« Qu'on n'objecte plus l'ignorance des campagnes, » s'écria le jurisconsulte Bissing. « Le peuple tout entier est mûr pour l'exercice de ses droits. » « Un plus long retard serait un incompréhensible témoignage de méfiance,» ajoutait le chanoine Lender. « Les besoins du sièclê concordent avec les vues de la Providence, » déclarait gravement l'apostat Baumstark. * La société sera sauvée par l'alliance du christianisme avec la démocratie. »

Les libéraux badois eurent la sagesse de repousser les présents d'Artaxerce. Ils avaient, sous le régime

censitaire, accompli les })lus heureuses réformes; l'expérience d'autres contrées n'était point faite pour les disposera un clianj^ement. Aujourd'hui, l'autorité du clergé sur les populations rurales n'est déjà que trop considérable; avec une extension du vote, elle ne connaîtrait plus de limites. Jacob Lindau, son dévoué défenseur, reprocha au ministère, dans le cours de hi discussion, d'exercer sur les électeurs une pression illégale. « Il est une autre classe dont l'action est bien plus étendue, répondit le catholique libéral Eckhardt. « Que Ton éloigne les prêtres des urnes si l'on veut que la paix se rétablisse entre les citoyens. » Les arguments des démocrates furent réfutés par le I)"" Jolly dans un discours d'une solide éloquence. « Si le suffrage universel, dit-il, donne le pouvoir aux masses, seul le cens assure dans l'État aux classes éclairées l'influence qui leur appartient.»

Malgré des prodiges de vigueur, d'habileté, de persévérance, les ultramontains n ont jamais recouvré le crédit qui leui- avait échappé sur les champs de bataille de la Bohême. La haute bourgeoisie s'est depuis longtemps familiarisée avec la culture moderne; la science sous sa forme la plus élémentaire commence à pénétrer jusque dans les plus sauvages districts de l'Odenwald, de la Forêt-Noire.

Grâce à la rectitude naturelle de leur jugement, à leurs rapports quotidiens avec les réformés, les ca-

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tli()li(iues badois dans leui- immense majorité se sont affranchis de la domination de la Curie. Sur ce peul)le habitué au self-government les sortilèges qui en imposent avec une si déplorable facilité au paysan de la Bavière, à l'ouvrier des provinces rhénanes ont perdu tout attrait. Les doctrines du Syllabus, loin de produire un schisme, ont soulevé la réprobation générale. En aucun autre pays les différences confessionnelles ne se sont aussi complètement effacées dans un sincère et commun amour de la liberté. Qui devinerait à leurs paroles, à leurs actes que le baron de Roggenbach , MM. Eckhard, Fauler, Tritsclieller appartiennent par les hasards de leur naissance à l'Église romaine ?

Le rejet du concordat n'avait été, en 18G0, pour le parti libéral qu'une victoii-e négative. 11 fallait, pour qu'elle portât des fruits durables, couper court à l'influence ultraniontaine dans la famille, dans l'école. M. Lamey et ses collègues ne crurent pas en avoir trouvé le moyen dans la séparation radicale de l'Église avec l'État, mais dans l'exacte délimitation des deux pouvoirs.

Sous l'ancien régime, l'État exerçait en théorie, sur les établissements d'instruction publique, un droit général de surveillance. En réalité, le prêtre jouissait dans chaque commune d'une autorité absolue. Il prononçait sur tous les cas disciplinaires, choisissait

les maïuiels, fixait le plan d'études, déteniiinait le mode d'enseigiieiiieiit. De laïque qu'elle était eu apparence, l'école était devenue une institution cléricale au grand désavantage de la culture, de la tolérance, de la moralité. Il suffit, pour être édifié sur les résultats d'un pareil système, de porter ses regards sur la Westplialie, la Basse-Bavière, le Palatinat de Uatisbonne.

La situation était plus délicate encore dans un pays aux deux tiers catholique, avec un primat aussi superbe que Mgr de Vicari, des prêtres aveuglément soumis à sa volonté. La loi du 27 juillet 1864 remédia aux plus funestes abus. La direction de l'enseignement primaire fut remise dans chaque commune à un conseil composé du bourguemestre, du pasteur ou du curé, d'un délégué du gouverne-, ment, de trois à cinq membres laïques, suivant le chiffre de la population, élus par les pères de famille. Le président était choisi dans le sein du conseil par le ministre de l'intérieur.

Dans chaque arrondissement la surveillance des écoles appartint à un conseil de onze membres formé par les délégués communaux. L'inspecteur du cercle fut également pris dans son sein, Carlsruhe, Mosbach, Heidelberg, Lœrrach, désignèrent au début quatre protestants; les autres districts des catholiques hostiles à la Curie.

P^iifin au sommet de la pyramide figura un conseil supérieur de neuf membres, dont les présidents remplirent tour à tour les fonctions de véritables ministres de l'instruction publique. Le premier fut un économiste célèbre, versé dans toutes les questions de pédagogie, le docteur Knies.

Il était impossible de donner aux difficultés pendantes une solution plus équitable. Le clergé n'était point exclu de la nouvelle organisation, mais il pouvait, suivant Fopinion des communes, se trouver en minorité. Son rôle pour l'enseignement religieux demeurait intact. Au régime de la contrainte succédait celui de la libre discussion; chacun, pour faire prévaloir ses vues, devait recourir à des arguments substantiels.

Le projet de loi fut présenté à la Chambre basse, le 28 juin 1864. Les déclarations du D"" Lamey, par leur netteté et leur énergie, eurent dans toute l'Allemagne libérale un profond retentissement.

« L'archevêque de Fribourg, dit-il, est le principal fauteur des troubles. Le gouvernement a, jusqu'à présent, fermé les yeux sur ses menées; aujourd'hui son audace ne connaît plus de limites. îSon clergé ne craint pas de rouvrir l'ère des luttes confessionnelles, d'affirmer que le gouvernement poursuit la ruine du catholicisme, d'exciter les populations à la révolte. Si l'Église continue à faire des libertés

qui lui sont octroyées un i);ucil abus, nous nous verrons forcés de suspendre sur elle l'état de siéfîe. Is^ous rechercherons si, devant le refus obstiné de plusieurs prêtres de vacjuer aux offices auxquels ils se sont engagés par serment, il convient (pu; nous leur accordions encore des subsides auxquels ils n'ont droit (pie par l'accomplissement régulier de leurs fonctions. L'Église ne pouvait choisir un meilleur moyen pour se dépouiller par sa propre faute de toute intluence. Pour nous, nous mènerons à bonne tin l'œuvre commencée, nous triompherons pai' notre persévérance des obstacles qui s'opposent encore à notre réussite. »

Les conclusions du ministre furent adoptées à la seconde Chambre par cinquante-trois voix contre celles de deux ultramontains : Fiscliler et le jurisconsulte Rosshirt; à la première, le 16 juillet, par l'unanimité de ses membres sauf deux , outre quelques abstentions.

Mgr de Vicari n'avait pas attendu les débats parlementaires pour ouvrir les hostilités. Le 21 avril, un conseil de guerre auquel avaient assisté des délégués de toutes les paroisses, avait été tenu à Fribourg pour s'entendre sur le plan de campagne. Il y fut décidé que l'abstention serait recommandée aux électeurs, qu'aucun prêtre ne sanctionnerait par sa présence des assemblées illégales.

On s"etit'oiTa erabord, i)ar un pétitiouiienient ii,igantesque, de donner le cliange à l'opinion publi(iue; après qiu; la loi eut été votée on recourut aux plus mesquines tracasseries pour en retarder l'exécution. La jouissance des fonds scolaires fut contestée à l'État sous le i)rétexte qu'ils avaient une orifi,ine ecclésiastique. Les instituteurs qui entrèrent dans le nouvel organisme perdirent leur traitement de sacristains. Aucun moyen d'intimidation ne parut trop violent, aucune calomnie trop grossière pour éloigner des urnes les iidèles. Mgr de Vicari, dans une fougueuse pastorale, menaça des supplices de l'enfer les catholiques (pii renieraient la foi de leurs ancêtres; ses satellites se déchaînèrent, du haut des chaires ou dans l'intimité du confessionnal, contre « une loi de mensonge. »

Tout ce déploiement d'activité ne servit qu'à rendre leur confusion plus complète. Les élections du 1 5 septembre s'accomplirent avec le plus grand calme et donnèrent, dans tous les districts, une forte majorité aux candidats libéraux. Le gouvernement n'eut besoin de nommer des commissions provisoires que dans un petit nombre de paroisses.

M. Lamey usa avec modération de sa victoire. L'expulsion ne fut réclamée que contre les ecclésiastiques qui se rendraient coupables de graves délits dans l'exercice de leur mandat, encore pour-

raient-ils OU appeler auparavant au Conseil supérieur. Les présidents des nouveaux conseils furent, dans chaque conunune protestante, le pasteur, dans chaque commune catholique, le bourf>-uemestre. Uneau.umentation de traitement fut votée aux instituteurs par les Chambres atin de les affranchir vis-à-vis du clergé, d'une humiliante sujétion. Une connnission mixte décida dans cluKpie cas particulier si la fondation avait un but religieux ou pédagogique.

L'archevêque de Fribourg après l'imposante manifestation du 15 septembre jugea plus sage de ne pas pousser le conflit jusqu'à ses dernières extrémités. 11 aurait dû pour être conséquent avec ses premières déclarations rompre tout rapport avec un gouvei nement impie, interdire à ses subordonnés l'enseignement religieux, lancer sur tout le pays l'anathème. 11 chercha au contraire à recouvrer le terrain perdu, à rentrer dans l'école par une voie détournée. Les leçons continuèrent à être données avec une extrême sollicitude. Les chapelains avaient, il est vrai , pour mission secrète de surveiller les instituteurs laïques, de dénoncer les déficits de leur méthode, de gagner par des flatteries la confiance des élèves, d'exercer sur les parents faibles une constante pression. Les moindres sujets de mécontentement furent exploités avec une perfide habileté. En même temps, afin de revêtir la lutte d'un caractère dramatique, les curés ne

livrèrent dans chii([ue paroisse les fonds que devant remploi de la force, les registres qu'après une protestation solennelle.

La liberté absolue de l'enseignement avait eu pour le clergé, en Belgi(iue, de trop avantageux résultats pour (pi'il ne cherchât pas à la conquérir dans le grand-duché de Baden. Le 6 mai 1865 elle fut demandée à la Chambre haute dans un mémoire signé par les ultramontains les plus intiueiits. Les pétitionnaires réclamaient également pour l'Église un droit général de surveillance sur tous les établissements d'instruction publique.

La thèse opposée fut soutenue, au nom du gouvernement, par le ministre de la justice, M. Stabel. « Le grand-duc ne pouvait accorder à une puissance hostile des privilèges qui supprimeraient sa propre autorité ou la rendraient illusoire. » Des deux opinions en présence ce fut la dernière qui prévalut après un long débat à la majorité de 21 voix contre 5, celles du prince Lowenstein-Wertheim, des comtes Hennin et Hageneck, des barons Stotzingen et de Turkheim.

Les allégations mensongères de la minorité inspirèrent à Ha?ussèr une de ses plus vigoureuses répliques. « Le grand-duché de Baden occupe un poste avancé dans le combat (pie se livrent aujourd'hui dans toute l'Europe les amis du progrès, les partisans de la réaction. Que l'ultramontanisme triomphe

au milieu do nous, il recueillera dans toute TAlleniagne les fruits de sa victoire comme le radicalisme en 1847. Aucune paix ne peut être conclue avec lui si ce n'est aux dépens des principes, de l'honneur, de l'avenir national. >>

Repoussé dans toutes ses attaques, l'archevêque se décida en désespoir de cause au parti qui de tous s'offrait le plus naturellement à lui : une transaction avec le cabinet de Carlsruhe. M. Lamey se rendit exprès à Fribourg pour en discuter les termes avec le vicaire général, LothaireKiibel, mais il s'aperçut bientôt que tout accord était impossible. Le plénipotentiaire de son Éminence exigeait que, dans tout conseil scolaire la présidence fût dévolue au curé de la paroisse, qu'à l'exemple de ce qui se passait en Prusse, une section catholique fût créée au ministère des cultes, que pour toutes les places de maître de religion, de professeur de théologie, l'archevêque fût investi d'un droit de nomination exclusif. Il suffisait de cet exposé pour couper court aux négociations.

La campagne contre le ministère libéral si pompeusement annoncée se termina par une i-idicule escarmouche. Le clergé badois sollicita de son chef l'intervention de la diète germanique. Il fallait que celui-ci se hâtât pour obtempérer aux vœux de ses ouailles, car à la vénérable assemblée s'appliquaient en ce moment les paroles de la ballade : « les

iiioi'ts vont vite. » Par une amère ironie du sort, son fossoy eur officiel fut le baron Charles-Frédéric de Savigny ', aujourd'hui député de Coblentz, président de la fraction ultramontaine du Reichstag.

Un peu auparavant avait été réglée, par les soins du D' Laniey, la collation des paroisses. Sur un chiffre total de 599, la loi du 20 novembre 1861 accordait au gouvernement le droit de présentation pour 304, à l'archevêque la libre disposition de 163. Quant aux 132 qui restaient, les postulants s'inscrivaient au ministère de l'intérieur qui transmettait à l'ordinaire la liste complète. Sur les trois candidats qu'y prenait ce dernier le grand-duc faisait un choix définitif; il jouissait également, si tous trois lui étaient désagréables, d'un droit de radiation. En fait il n'en a jamais usé qu'avec une extrême réserve.

^ Voir la note XXI à la tin du volume.

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