‹ L'Etat moderne et l'église catholique en AllemagneChapitre 9 sur 23 · CHAPITRE TV · texte numérisé non relu

CHAPITRE TV

Le Concordat badois de 1855.

Le grand-duché de Badeii avait paru à Mgr de Ketteler l'arène la plus propice pour la lutte. Théâtre de la féconde activité d'un Winter^ d'un Beck, d'un Nebenius, principale forteresse depuis 1815 des libéraux du Sud, asile des démocrates qui préludèrent dans les assemblées d'Heppenheim et d'Heidelberg aux séances de l'église St-Paul, il était, moins que toute autre contrée de l'Allemagne, disposé à une passive obéissance. La liahie des partis, les maux de la guerre civile et de l'occupation prussienne, les brutales innovations des radicaux, détruites avec une égale violence par leurs vainqueurs, y avaient accumulé des matières combustibles qui n'attendaient qu'une étincelle pour se déchaîner en un redoutable incendie. Le clergé, qui bénéficiait de cette triste situation, l'entretenait avec une perfide sollicitude. Son chef, Mgr de Vicari, prêchait ouvertement la révolte contre les lois et s'eftbrçait, par l'amertume de son zèle, de racheter les erreurs de sa jeunesse.

Les hostilités coiumcncèroiit par un outrage direct à la famille régnante. Le grand-duc Léopokl était mort le 24 avril 1853, un service solennel avait été ordonné pour le lundi 10 mai dans toutes les églises catholiques et protestantes. L'archevêque ne craignit pas de rompre l'accord qui n'avait cessé, depuis ISIT). de régner entre les deux confessions, en prononçant, le dimanche 9 mai, du haut de la chaire, un discours des plus injurieux, en interdisant à son clergé toute prière en faveur d'un prince hérétique. La cérémonie projetée n'eut lieu qu'au travers de graves désordres, avec de choquantes disparates. Il ne se trouva que quelques prêtres assez courageux pour accomplir leurs devoirs malgré les menaces de leur supérieur. La plupart exécutèrent ponctuellement ses ordres, certains qu'ils étaient, sous un gouvernement dévot, d'une complète impunité.

L'épisode des funérailles n'était point un acte de vengeance isolée; il faisait partie, chez le prélat, d'un plan caressé depuis de longues années, poursuivi jusque dans ses moindres détails avec une indomptable persévérance. Quelques semaines plus tard Mgr de Vicari procéda à l'examen des séminaires, en l'absence d'un commissaire civil, contrairement à l'édit du l'^'' mars 1853. Il pourvut également, de sa propre autorité, au poste vacant de Constance, bien que la collation des paroisses fût soumise, depuis le

loi;

7 décembre 1837, à des règles sévères'. En toute chose il affectait de ne suivre que les ordres directs de Rome, s'arrogeait un droit de censure sur tous les livres employés dans l'enseignement, prétendait disposer en maître absolu de biens légués en vue d'usages déterminés, qui s'élevaient à plus de soixante millions.

Un corps, cependant, s'opposait aux usuri)ations de l'archevêque. Investi par la Constitution d'un contrôle général sur l'Église catholique, le Consistoire supérieur s'acquittait tidèlement de son mandat. Tous les bons citoyens s'en réjouissaient, quelle que fût la confession à laquelle ils appartinssent. Seul Mgr de Vicari tenait son respect pour des lois solennellement condamnées, en 1848, par le concile de Wurtzbourg, pour un crime irrémissible. Le 28 octobre le président reçut de l'ofticial, par l'intermédiaire du curé de Carlsruhe, Tordre de se rétracter. « Puisque les

' La collation des pai'oisses avait été réglée par un pacte, conclu le 7 décembre 1837, entre le gouvernement badois et Mgr Démètre. I/archevèque de Fribourg disposait selon son bon plaisir des bénéfices devenus vacants pendant les mois de juin et de décembre par le décès des titulaires, ainsi que de ceux auxquels il était pourvu par une fondation ecclésiastique. 11 ne jouissait pour tous les autres que d'un simple droit de présentation. Le grand-duc lui accordait en outre le patronat do vingt-quatre paroisses, mais pour sa personne seulement, et sans créer aucun privilège de succession, Mgr Démètre, est-il ajouté dans l'acte original, avait accepté cette faveur avec une profonde reconnaissance.

iiuMubivs (lu Consistoire siii)éi"ieui', était-il dit dans la sommation ('i)iscopale, persévèrent dans une conduite qui suppose l'entière négation des dogmes orthodoxes, travaillent au schisme, ébranlent l'autorité de TÉglise autant qu'il est en leur pouvoir, il leur est accordé un délai de (juatorze jours ])Our leur conversion. Si, pendant cet intervalle, ils n'envoient pas à leur souverain i)asteur une profession d'obéissance absolue et n'exécutent pas ses ordres dans la mesure de leurs forces, il se verra dans la triste nécessité de prononcer sur eux Fanathème. Que celui qui n'écoute ])as l'Église soit traité comme un chien, conmie un pécheur endurci ! »

L'archevêque tint parole. Le 15 novembre Texcommunication majeure fut lancée du haut de la chaire métropolitaine contre tous les membres du Consistoire supérieur, le commissaire civil, qui venait d'être chargé en vertu d'une ordonnance toute récente (7 novembre 1853) de contre-signer les actes de l'ofticial, les prêtres qui reconnaîtraient leurs décrets, les fidèles qui conserveraient des relations avec eux. Le dimanche suivant la sentence était lue dans toutes les églises du diocèse. Des prédications, composées sur un canevas choisi pai' l'archevêque, racontaient son martyre et tenaient le pays dans un état permanent d'agitation. Les quelques prêtres qui essayèrent de résister tombèrent sous l'interdit, })armi eux les

derniers disciples de Wessemberg. Mgr de Vicari, dans son béat orgueil, se croyait l'interprète des volontés divines. « Je ne puis, disait-il à ceux qui lui conseillaient lu modération, j'ai la conscience troj) nette de ma terrible responsabilité devant le tribunal suprême. Aucun monarque humain n'est capable de me faire fléchir. L'Éternel n'abandonne jamais les siens dans leurs détresses ! »

Le cabinet badois ne releva qu'avec hésitation le cartel qui lui était si fièrement jeté. Unis par leur haine commune du libéralisme, ses membres étaient divisés sur l'attitude qu'ils devaient prendre vis-à-vis de l'archevêque comme sui' les moyens de terminer le conflit. Leur chef, ^l. de Stengel, avait appartenu dans le temps à l'école joséphiste. Il désirait le maintien des lois organiques mais reculait devant toute décision qui aurait troublé le statu qiio, rouvert les blessures encore mal cicatrisées de la révolution. Son collègue de l'instruction et des cultes, M. de Wechmar, n'était qu'un obscur séide de M. de Raumer, entièrement dévoué à la camarilla piétiste. Toute autonomie pour les Universités comme pour l'Église protestante lui paraissait dangereuse; ses projets d'asservissement ne pouvaient se réaliser qu'avec le concours des ultramontains. Enfin le ministre des ati'aires étrangères, le comte de Meysenbourg, qui en toute occasion grave prenait les ordres de la chancellerie

ion

auliqiie, conseillait des négociations directes avec le Vatican.

La conduite du gouvernement souffrit de sa composition hétérogène. Sa faiblesse habituelle rendit ses violences passagères plus odieuses encore.

Les amis d'une politique vigoureuse semblèrent l'emporter au premier abord. Un manifeste du président du Conseil assura de sa protection tous les fonctionnaires qui braveraient les foudres de l'Église. « La responsabilité de la lutte devait retomber sur ceux (jui violaient les articles les plus nets de la Constitution, sous le prétexte de défendre des droits imaginaires. » M. de Stengel tint également pour non avenus les examens des séminaires auxquels avait procédé Farchevêque de sa seule autorité, et refusa tout subside aux prêtres illégalement nommés par lui. En même temps, comme s'il eût été effrayé de son audace, il lit secrètement proposer à Mgr de Vicari une réconciliation par l'intermédiaire de Mgr de Ketteler et envoya un de ses collègues au palais de Fribourg lui offrir le rameau d'olivier. L'excommunication des membres du Consistoire supérieur fut la seule l éponse que reçurent d'aussi honteuses avances.

Malgré ce nouveau défi, le ministère n'osa pas encore sévir contre le principal coupable. Il se contenta de jeter en prison le curé de Carlsruhe qui avait

transmis le moiiitoire, le vicaire de Friboiirg (jui avait lu le premier la sentence. Quelques autres prêtres, })ar leur zèle maladroit, s'attirèrent de léf2,ères amendes; encore les désordres (pii éclatèrent dans plusieurs paroisses de campagne empéclièrent-ils de sévir contre tous les délinquants.

Les ecclésiastiques badois n'avaient pas longtemps hésité entre la soumission qu'ils avaient jurée à leur évêque et leui's devoirs de citoyens. La cour de Rome était désormais la seule autorité reconnue par le clergé allemand.

Enhardi par la pusillanimité de ses adversaires, Mgr de Vicari n'observa plus dans ses empiétements aucune limite. Il frappa de nullité tous les décrets rendus depuis le 2 mars 1853, rouvrit le séminaire de Fribourg, accusa le gouvernement d'employer à des buts infâmes les fonds ecclésiastiques dont il s'était emparé par violence. Cette dernière injure fit déborder la coupe. M. de Stengel, après deux années de tergiversations et de compromis, ordonna, le 22 mai, l'arrestation de l'archevêque. Prise à l'origine du conflit, cette jiiesure en aurait peut-être imposé aux plus audacieux. Elle ne pouvait, en ce moment, qu'exaspérer des fanatiques enfiévrés par la lutte, fournir de nouveaux aliments à la calomnie. Mgr de Yicari ' , « heureux de ceindre ses cheveux

* Mgr Hermann de yicari était né le 13 mai 1773 à Auleiulorf. dans la haute Souabe.

blancs des i);ilmos du martyre, » délia ses adhéi-ents de toute ()l)lij>ati()ii envers un pouvoir persécuteur. « Il vaut mieux obéira Dieu qu'aux hommes!» s'écrint-il (levant la foule indignée, lorsqu'il abandonna sa demeure. Dieu, signitiait depuis longtemps, dans l'exégèse des jésuites, le général de l'Ordre. La réponse des apôtres au Sanhédrin avait été transformée, par leurs i)rétendus successeurs, en un appel à la révolte, mieux encore en un commode échappatoire pour les engagements les plus solennels.

L'opinion publique avait i)endant longtemps contemplé avec inditt'érence cette querelle entre des prêtres et des bureaucrates. Elle ne s'émut que le jour où l'archevêque tint toutes les fondations pieuses pour des biens de main-morte et revendiqua le choix exclusif de leurs gérants. Les communes, atteintes dans leurs intérêts matériels, repoussèrent avec énergie toute immixtion cléricale. Les libéraux de la seconde Chambre sortirent de la torpeur oii les avait plongés leur défaite, etdomièrent au gouvernement un vote de confiance sur la question ecclésiastique. L'arrestation de Mgr de Yicari, quoique jugée par la plupart inopportune, n'entraîna aucun désordre, sauf dans quelques districts reculés de FOdenwald où il suffit, au reste, d'un bataillon de landwehr pour le rétablissement de la tranquillité. Comme il arrive fréquemment aux dignitaires romains, l'intrigant prélat s'était

trompé dans ses calculs s'il avait espéré que sa captivité serait suivie d'un soulèvement général. Les catholiques préférèrent le régime de la loi aux douceurs de l'administration paternelle.

Les sympathies de l'étranger consolèrent Mgr de Vicari de l'ingratitude de ses compatriotes. Son collègue de Ketteler, qui lui dictait chacune de ses démarches, donna, dans toute la catholicité, le signal d'une croisade contre le pouvoir civil. Sur son ordre, les évêques d'Allemagne, de France, de Belgique provoquèrent des adresses, des collectes, des i)èlei'inages, des ovations de tout genre en faveur de l'auguste victime. Pie IX lui envo3'a sa. bénédiction en l'accompagnant d'un de ces manifestes dithyrambiques qu'il affectionne depuis son retour de Gaëte. Les principaux meneurs se soucièrent si peu du décorum que les mandements du prisonnier ne furent pas seulement rédigés mais imprimés à Mayence.

Les journaux ultramontains entretinrent par leurs récits l'indignation des fidèles. La Gazetie de la Croix rivalisa avec 1' Univers de duplicité et de véhémence. M. de Montalembert traça de l'Église opprimée un pathétique tableau et plaida sa cause avec la sophistique éloquence à laquelle les conservateurs de toute nation avaient si vivement applaudi lors du Sonderbund. Les jésuites, qui avaient été illégalement réintroduits dans le grand-duché, s'elforcè-

rent, par leurs casinos et leurs discours incendiaires, de susciter une révolte parmi les paysans de la Forêt-Noire. François-Joseph, en sa qualité de monarque apostolique, paya les subsides nécessaires pour cette œuvre sainte. Les budgets de l'Autriche étaient trop habilement combinés pour qu'aucuue dépense pût en troubler l'équilibre.

Cette fois encore les violents l'emportèrent, quoiqu'il ne s'agit point du royaume de Dieu Le gouvernement badois permit par sa faiblesse l'accomplissement des prophéties papales. M. de Stengel, qui n'avait pu, malgré ses ménagements, détourner la crise, avait perdu toute autorité. M. de Meysenbourg, incapable, malgré sa dévotion, de mener à bien une entreprise délicate, ne présidait plus que pour la forme les affaires étrangères, et suivait docilement les conseils de son secrétaire, un jésuite de robe courte, le baron d'Uriah Sacharagah. M. de Vicari avait été relâché après dix jours d'une captivité des plus bénignes (22- 30 mai 1854). Il avait aussitôt repris le cours de ses fureurs et publié, coup sur coup, plusieurs pamphlets d'une virulence inouïe (3 juin, 13 juin, 17 juillet).

Le 14 novembre fut signé, avec le nonce du pape, par les soins du baron d'Uriah, un intérim qui n'était que le prélude du traité définitif, mais qui ouvrait, par sa déférence envers la Curie, de sombres perspectives sur l'avenir. Toute action juridique contre l'archevê-

que et ses principaux complices était abaiidomiée. La question des paroisses n'était pas résolue, bien qu'elles demeurassent provisoirement confiées aux administrateurs illégalement nommés par Mgr de Vicari. Les membres de l'Oberkirchenrath et les plus fidèles serviteurs du gouvernement n'étaient pas relevés de l'excommunication qui pesait sur eux. Quelques semaines après, le comte Leiningen partait pour Rome, afin d'obtenir pour le grand-duché de Baden le pardon du saint-père, de rapporter un concordat qui mît fin à tous les différends.

L'accord semblait facile entre deux parties également désireuses du triomphe de l'Église sur la société moderne. Le Vatican découi-agea un ultramontain aussi ardent que le comte de Meysenbourg par le nombre et la hauteur de ses prétentions. Les plénipotentiaires badois étaient sans cesse rebutés par de nouveaux délais. Un tenace et subtil jurisconsulte qui défendait l'excellence du droit canonique à l'Université d'Heidelberg et aux Chambres, le D'' Rosshirt. avait été vainement adjoint au comte Leiningen. Les négociations se poursuivirent pendant cinq années, bien qu'elles menaçassent à chaque instant d'une nouvelle rupture. Le traité ne fut définitivement conclu que le 28 juin 1859, quatre jours après la bataille de Solférino. A force d'exigences la Curie avait

laissé écliai)per riieiire opi)()rtiiiie pour la réalisation de ses conquêtes.

Un puissant réveil de Tesprit public venait, en etiét, de s'opérer en Allemagne à la suite des défaites de l'Autriche, de la proclamation de limité italienne. Le prince Guillaume, en prenant possession de la Régence, avait appelé dans ses conseils de> hommes prudents, éclairés, soucieux des véritables intérêts de la Prusse'. Les rapports de subordination envers la Chancellerie aulique, si anxieusement maintenus par Frédéric-Guillaume IV, avaient pris fin; une politique plus conforme aux traditions du grand Frédéric venait d'être adoptée vis-à-vis soit de l'étranger soit de la Diète.

Les premiers parmi les Allemands du Sud, les libéraux badois se rallièrent au mouvement national et comprirent la haute mission des Hohenzollern. Un instant ils espérèrent que la convention conclue par leur souverain avec Pie IX serait abandonnée. Les plus riches provinces du saint-siége avaient secoué son joug, il ne conservait quelques sujets que grâce aux baïonnettes françaises. jM. d'Uriah triompha des scrupules de ses collègues. Jusqu'au dernier moment les jésuites se flattèrent de tenir leur proie en dépit de toutes les vicissitudes.

' Les comtes de Bernstorff et Schwerin, MM. de Bernuth, d'Auerswald, de Patow.

IKi

Le gouvonienu'iit avait gardé, pendant toute la durée des tractations, un silence de mauvais augure. Il ne le rompit après l'échange des signatures que par un bref paragraphe du discours du Ti-ône : « Les négociations engagées avec le saint-siège ont abouti au résultat désiré. Les actes en seront communiqués aux Chambres. »

Le texte de la convention ne fut publié que le 16 décembre dans le Moniteur de Carlsruhe. Il était accompagné d'une bulle de Pie IX qui témoignait du degré de créance que méi'itaient les documents officiels. Le grand-duc aurait imploré, pour le règlement des affaires ecclésiastiques, le secours de Pie IX qui, non-seulement le lui aurait accordé avec une extrême bienveillance, mais aurait satisfait, par le don du concordat, à ses vœux les plus chers (Enixe efflagitavif, etc.). Le pacte avait désormais force de loi sans qu'il fiît besoin du consentement des Chambres. * Il n'est permis à personne, disait le manifeste pontifical, d'en affaiblir la portée ou de lui opposer une criminelle résistance. Si quelqu'un était assez hardi pour l'entreprendre, il attirerait sur lui la colère du Dieu tout-puissant, celle des saints apôtres Pierre et Paul. »

Ces malédictions convenaient à une œuvre tout entière inspirée par la haine. Le concordat badois ne formait qu'un anneau dans la chaîne des usur-

patioiis, commencées le 22 octobre 1848, à Wiirtzboiiru', par la revendication pour le clergé d'une indépendance absolue, achevées le 7 juillet 1870, à Rome, par la proclamation de l'infaillibilité pontificale. La suprématie du saint-siége y était affirmée dans un aussi superbe langage qu'au temps de (rrégoire Vil et de Boniface VIII. Leur successeur proscrivait comme blasphématoire la distinction entre le spirituel et le temporel sur laquelle, depuis le traité (le Westphalie, reposait tout le droit européen. L'ordre ne serait rétabli que le jour où la chrétienté prendrait pour norme politique la bulle Umim mnciam. Les royaumes profanes se mouvaient autour de la papauté comme les planètes autour du soleil. L'ftglise catholique n'était plus une association religieuse soumise aux mêmes lois que ses sœurs, mais l'état idéal auquel tout pouvoir avait été donné sur le monde, et qui le transformait selon le plan divin.

La maison de Za^liringen avait mis jusqu'alors sa gloire dans la pratique d'une sincère tolérance, dans le paisible développement, sous sou sceptre, des deux confessions rivales. D'un seul trait de plume elle reniait tout son passé. Les hérétiques n'étaient soufferts qu'en raison de la dureté des temps, ration e difficiUum teniporiim habita.

L'archevêque de Fribourg, désormais affranchi de tout contrôle, administrait la province du Rhin supé-

rieur sur les ordres directs du Vatican. Tandis qu'il prenait envers le pape les engagements les plus solennels, il n'était lié que par des promesses illusoires envers son monarque légitime. Il jurait fidélité à sa personne, non à une charte qui contredisait la loi divine. Encore ne le faisait-il que sous certaines réserves taniquam convenit ejnscopo. Ses différends avec le pouvoir civil se réglaient par voie amiable, comme s'il se fût agi de relations diplomatiques entre deux puissances étrangères. Le grand-duc faisait un si complet abandon de ses droits de souveraineté, qu'en cas d'un désaccord permanent, le pape prononçait comme suprême arbitre entre les évéques et les princes.

La juric'liction ecclésiastique était rétablie avec tous ses privilèges. L'archevêque usait du bras séculier pour contraindre à une amende les bourgeois hostiles à la messe et aux jeûnes, retenir dans leurs cellules les moines et les nonnes rebelles, expulser les prêtres qui n'avaient commis d'autres crimes que celui de garder leur serment. L'inquisition reparaissait dans la patrie des Réformateurs, le grandduc abdiquait entre les mains du saint-office.

Une entière latitude était laissée à Mgr de Vicari pour l'érection de couvents, la conversion de toute la contrée en une terre de main-morte, la réintégration d'ordres légalement proscrits. Il aurait été obligé, d'après un des articles du concordat, de requérir dans

clia(iue cas ragrément du luonaniue iii (]iw(ihrt casa CAim f/ubernii consiUis, mais il se voyait, quelques lignes plus loin, dégagé de toute entrave en considération des services rendus par les Révérends Pères à l'instruction, à la moralité publiques. La mendicité, interdite par un vote des Chambres, aurait été à l'avenir remise en honneur par les Franciscains. Les Kédemptoristes auraient poursuivi, avec la connivence du ministère, les intrigues nouées sous les auspices de Mgr de Fribourg.

M. d'Uriah prétendait, avec la bonne foi d'un jésuite de robe courte, que le concordat n'altérait aucunement l'esprit de la ci institution, (ju'il ne faisait qu'amender un système ecclésiastique dont les défectuosités étaient reconnues de tous. Si jamais de pareilles institutions étaient entrées en vigueur, l'ordre et la prospérité auraient pour toujours disparu du pays de Baden.

Le concordat de 1859 se distinguait de ses prédécesseurs par l'omnipotence qu'il attribuait à l'Église en matière d'enseignement. Les ultramontains comprenaient que leur empire ne serait solide que du jour où ils façonneraient comme une pâte molle l'esprit des jeunes générations. Toute vie intellectuelle devrait être comprimée chez un peuple justement célèbre pour sa tolérance et ses lumières. Le pape ne se bornait pas à soumettre tous les produits de la

presse à une rigoureuse censure, à livrer au clergé les écoles et les gj-muases, à tuer toute concurrence par les privilèges accordés aux corporations monastiques, à sanctionner les manuels les plus rétrogrades : il portait sur les Universités une main sacrilège.

Respectés pendant les plus mauvais jours de la réaction, ces antiques asiles de la science et de la libre recherche avaient été, à partir de 1806, des sanctuaires de patriotisme, de moralité, de foi en l'idéal. L'Allemagne honorait au premier rang de ses libérateurs Fichte, Wilhelm de Humboldt, Hchleiermacher.

Malgré sa petitesse le pays de Baden avait pris une large part cà l'œuvre de la régénération commune. Heidelberg et Fribourg, restaurés par les soins intelligents de Charles-Frédéric (1809), avaient entretenu dans la jeunesse le culte des nobles études, de l'érudition desintéressée. Leurs maîtres comptaient parmi les plus vaillants défenseurs de la constitution. Naguère ils avaient lutté contre la Sainte-AlliancC; sous la conduite de Sclilosser, de Welcker, de Ilotteck; aujourd'hui ils opposaient aux ultramontains et aux démagogues la virile éloquence de Hseusser, de Mittermaier, de Gervinus. La théologie catholique elle-même n'avait pu se soustraire à leur fructueux contact. Les travaux de Jalin et Hug seront toujours consultés avec fruit par les exégèses des deux con-

fessions, qnoiciirils n'aient jamais obtenu ra,i;rénient (le la congrégation de Tindex.

La Curie résolut de mettre fin à cette propagande délétère. L'éducation nationale lui sembla faire courir à la religion de sérieux dangers. A l'avenir elle réclama pour ses novices la création de séminaires (pii fussent dirigés suivant les prescriptions du concile de Trente.

L'archevêque était investi sur l'Université de Fi ibourg d'une autorité redoutable. Tous les cours qui lui paraissaient irrespectueux envers l'Église, offensants pour la morale, impies selon la dogmatique orthodoxe, étaient immédiatement suspendus. Il aurait été plus loyal d'ordonner la complète suppression des Universités. La destitution menaçait comme une épée deDamoclès l'astronome qui préférait aux hypothèses de Ptolémée les lois de Copernic, le philosophe qui s'insurgeait contre l'autorité de ISt. Thomas, le jurisconsulte qui démontrait les falsifications des Décrétais, l'historien qui jugeait équitablement la Réformation. Méphistopliélès avait indiqué le plus sûr moyen d'abêtir les âmes.

Veraclite nur Venumft und Wissenschaft Des Menscheii allerhochste Kraft ^

A peine le texte de cette honteuse convention fut-

* Méprise la raison et la science, — forces suprêmes de rimnianité.

il connu, que de toute part s"orf»anisa la résistance. La riche l)ourj^eoisie apparut en cette lieure critique sous sa plus noble face. Tandis que les habitants des campagnes subissaient encore la pression du clergé, (|ue les démocrates dOffenburg et de Mannheim dédaignaient, dans l'espoir d'un i)rochain bouleversement, toute sage réforme, elle comprit la gravité de la situation et déploya contre l'ultramontanisme une énergie inattendue. Elle s'était jusqu'alors trop facilement résignée à une réaction, moins brutale dans ses procédés que dans le reste de l'Allemagne, mais tout aussi pernicieuse pour ses effets. Le douloureux souvenir que lui avaient laissé les excès de 1848, son attachement pour la maison de Zœhringen, sa crainte de nouveaux troubles, l'avaient engagée à pousser le support jusqu'aux dernières limites. Elle déploya une hardiesse, une persévérance inattendues aussitôt (pi'il s'agit pour elle de sauver ses biens les plus chers : la souveraineté de l'État, l'indépendance intellectuelle, la liberté religieuse. Tendant toute la durée de la lutte, sa fermeté égala sa modération. Elle ne se départit jamais d'une opposition légale au pouvoir et résuma son programme dans cette belle devise : Fidélité au prince — Obéissance à la constitution.

L'iniquité des prétentions romaines était manifeste

lL>;!

dans un pays où le protestantisme ' comprenait plus (Vun tiers de la population et recrutait ses adeptes dans les classes les plus éclairées. Catholiques et réformés, depuis leur réunion sous un même sceptre, avaient joui d\mc complète égalité i)olitique et entretenu des rapports toujours plus intimes. On aurait dit les habitants d'une même demeure. Tout d'un coup la scène changeait. Le plus fort, sans prévenir son voisin, disposait brusquement de la maison commune ; tout au plus supportait-il pour quelque temps encore sa présence.

Les protestants étaient menacés au sein de leur propre confession d'une tyrannie tout aussi odieuse. Plusieurs membres influents du consistoire sui)érieur n'avaient fermé les yeux sur les usurpations de la Curie que dans l'espérance d'obtenir sur leurs coreligionnaires un pouvoir tout aussi absolu que celui de l'archevêque de Fribourg sur ses ouailles. Le gouvernement badois, par la tolérance dont il usait à l'égard des opinions diverses, comme par la faveur qu'il témoignait à des théologiens suspects d'hérésie, était une pierre de scandale pour un parti qui déti-uisait, sous le prétexte de la continuer, l'œuvre de Luther, et remplissait de ses encycliques la Gazette de la Croix. Les mesures scolaires de j\L de Wechmar, VAgende

' Le grand - duché de liaden comptait ^^ luu protestants soit 4U1,000 sur 1,4G2,000 (recensement de 1871).

catliolicisaiite puti-oimée par MM. Ullmami et lîeer, de sourdes et incessantes menées contre l'union furent le significatif ])résage des destinées qui attendaient l'Église évangélique. L'Université d'Heidelberg aurait été ti'ansformée en un obscur séminaire, un rôle anomal attribué dans le culte aux l'ites et aux liturgies, toute indépendance ôtée aux paroisses i)()ur leur propre administration et le choix de leurs conducteurs spirituels. Le bon sens du peuple badois, l'énergie de quelques députés libéraux au premier rang desquels figuraient Bluntsclili et Hanisser, avaient jusqu'alors détourné la catastrophe. Elle devenait inévitable aussitôt que le concordat aurait été adopté.

Une réunion conM)quée par divers professeurs d'Heidelberg: Welcker, Pagenstecher, Schenkel, Zittel, Bluntsclili, fut tenue le 29 novembre 18.59 à Durlacli. Plus de quatre cents persoimes. l'élite de l'opposition y assistèrent : avocats, députés, hauts fonctionnaires, membres de la riche bourgeoisie. La tribune fut occupée par l'un des hommes les plus distingués et les plus justement populaires de l'Allemagne entière : Louis HiPusser ' .

Orateur entraînant et disert, loyal et sagace journaliste, profond et lucide historien, maître écouté de la jeunesse. Hccusser avait nus au service de la cause

' Voir la note XYIII à la fin du volume.

nationale, ses renianjuables facultés et réveillé les classes moyennes de leur indolence. (^)u'il s'a<iit des symboles luthériens ou du concordat, du despotisme des petits princes ou des intrigues de la cour de Vienne, des plus graves problèmes politiques ou de questions d'un intérêt purement local, il apporta dans la défense des principes (pii lui étaient chers une égale sollicitude, un aussi noble patriotisme, un amour aussi intelligent de la liberté. Une place (riionneur lui appartient parmi les champions de l'unité germanique. S'il n'en vit pas Tentière réalisation et ne put contempler dans sa splendeur Tempire qu'il avait appelé de ses vœux, il accomplit tout au moins dans le pays de Baden une œuvre excellente, et fraya les voies à un meilleur avenir. Ses paroles, son exemple, sa foi inébranlable dans le succès consolèrent ses amis pendant les heures douloureuses qui s'écoulèrent depuis les traités de Nikolsburg jusqu'à ceux de Versailles. Aussi le premier ministre de Baden, le D"^ Jolly, ne fit-il que s'acquitter d'une dette sacrée lorsque, le 13 décembre 1870, il associa le nom de Haîusser à la suppression de la ligne du Main, à la reconstitution de l'Allemagne une sous l'hégémonie des Hohenzollern.

Le discours de Durlach compte parmi les plus beaux qu'ait prononcés Hseusser.

«Le gouvernement badois, dit-il, a signé un con-

coidat avec une puissance qui, dans les cas douteux, se réserve toujours de recourir au droit canonique et n'accepte dans ce nouveau traité certains articles que conditionnellenient, en considération des circonstances présentes , pour employer son langage. Le saintsiége a pris une attitude négative, hostile vis-à-vis des principes sur lesquels repose l'État moderne. Il n'a reconnu ni les conventions religieuses du XVI'"'" siècle, ni la paix de Westplialie. Il n'a cessé au contraire de protester contre elles. Les réformés ne sont encore aujourd'hui à ses yeux que des hérétiques endurcis. Il n'a jamais admis la parité des confessions sur laquelle repose notre droit politique. Je le sais : La liberté de l'Église est le mot d'ordre séducteur sous lequel se dissimule l'audacieuse tentative de ramener l'État à sa précédente servitude. Ne nous faisons aucune illusion sur le sens de cette prétendue liberté. Quand elle est demandée par nous, protestants, nous réclamons en son nom la libre organisation de toutes les communautés religieuses au sein des limites fixées par la loi. Nous ne voulons fonder ni un État de l'Église ni une Église de l'État. Nous désirons seulement une complète liberté dans le domaine religieux, la liberté pour tous, mais une liberté conforme aux immuables prescriptions de la justice, aux lois nationales. La liberté ultramontaine est tout autre : ce n'est pas la liberté dans l'État mais la

subordination de VÈUxt ii l'Église. Elle aspire à délivrer rÉ-ilise romaine du joug des lois civiles, ù réduire l'État au rôle de serviteur qu'il avait accepté pendant des siècles. Il ne s'agit point de liberté mais de domination. Selon les ultramontains une seule Église peut prétendre à Tégalité et à l'indépendance vis-à-vis (le l'État, lui être même supérieure en plus d'une circonstance. L'État, lorsque les ressources de cette Église, devenue libre, se trouveraient insuttisantes, serait tenu de lui accorder protection, de remplir pour elle l' office de bi'as séculier. Toute autre association est regardée par elle comme nulle et non avenue. « Puissance arbitraire pour nous — esclavage pour tous les autres, * telle est en pratique comme en théorie la signitication de la liberté cléricale.

« Le gouvernement badois commettrait une grave imprudence en renonçant au droit ({^placef. Ne peutil pas ari'iver (jue l'archevêque de Fribourg condamne dans une série de mandements pastoraux l'État moderne, rejette, comme contraires au droit canonique, les lois existantes, proscrive les principes et les coutumes sur lesquels repose la société civile et qui garantissent la paix entre les diverses confessions, combatte avec les armes de la puissance spirituelle les personnes et les institutions qu'il considère comme dangereuses? — De semblables événements sont-ils en dehors du domaine de la })ossibilité? — Jamais ils

ne Font été et ils le sont uujounrimi moins (|iie jamais.

« Le concordat met en i)éril toutes les réformes que nous avons accomplies pendant les dernières sessions : la législation matrimoniale, la laïcité de l'école, la liberté universitaire. Le gouvernement ne s'est pas contenté d'investir l'archevêque de Fribourg d'un pouvoir absolu sur la faculté de théologie; il lui a promis de tenir com])te, dans la limite du possible, de ses censures lorsque l'enseignement des autres facultés lui paraîtrait contraire à la foi et à la morale de l'Église catholique. « La foi et la morale de l'Église catholique!» c'est, selon moi, une disposition assez élastique pour ouvrir la porte toute large à l'arbitraire, à la chicane, à la destitution de tout professeur suspect.

« La restauration des couvents et des ordres religieux n'est que le prélude du rappel des jésuites. lia plu au gouvernement de déclarer en termes exprès que l'existence de ces corporations était nécessaire pour le salut des âmes. J'ignore les faits sur lesquels se fonde une semblable assertion. Je connais pour les avoir visitées moi-même plusieurs contrées dans lesquelles les institutions cléricales fleurissent de nouveau ou subsistent dans une étendue, avec une puissance que n'ont point diminuées les siècles, mais je n'ai pu voir les avantages qui en sont résultés pour

leur bien-être, leur moralité, leur culture intellectuelle. Je suis au contraire convaincu que notre patrie n'a point à craindre la comparaison avec les pays où prospèrent les couvents et les ordres monastiques. »

Les résolutions de Durlach ne furent pas adoptées avec enthousiasme par les seuls protestants ; elles rencontrèrent auprès d'une forte minorité de catholiques un chaleureux accueil. A peine furent-elles publiées que des pétitions pour le rejet du concordat surgirent de toute part à Constance, à Ofîenbourg, à Mannlieim sous les auspices de personnes connues jusqu'alors par leur attachement à l'Église.

Fribourg, naguère encore tenu pour le quartier général des ultramontains, qui organisait ex officiodQS démonstrations en leur faveur, refusa, malgré les instances de Mgr de Vicari de célébrer, dans une requête au grand-duc, «les mystiques liens qui unissaient l'Allemagne au successeur de Saint-Pierre» (8 décembre 1859). Quelques semaines après, le 11 janvier 1860, son conseil municipal réclama l'entière liberté de l'enseignement, dans une adresse aux Chambres, votée par l'assemblée des bourgeois, à la majorité de soixante-dix voix contre une. Les professeurs de son Université, qui redoutaient le traitement infligé par Mgr de Ketteler aux théologiens de Giessen, protestèrent de leur côté contre toute immixtion de l'archevêque dans le domaine académique (1" dé-

cembrc 1859)'. Ceux d'entre eux qui ai)i)artenaieiit à la confession évangélique et dont la carrière aurait été brisée par Te futur pacte avec Rome, rédigèrent un mémoire spécial afin qu'une complète parité de droits leur fût garantie vis-à-vis de leurs collègues de la religion dominante.

Les cléricaux ne pouvaient espérer (jue dans la complicité du ministère et l'indifférence des masses. Quelques pamphlétaires, toujours avides de combats, tels que le docteur Zell et le professeur Alban 8tolz. quelques gentilshommes inféodés à l'Autriche, comme les barons d'Edelsheim et d'Andlaw, tentèrent en vain d'égarer l'opinion publique. Les casinos provoqués par eux échouèrent misérablement, même dans les districts écartés de la Forêt-Noire. La Curie avait depuis longtemps blessé les plus pieux par ses insatiables exigences. . Le concordat n'était que la goutte d'eau qui faisait déborder une coupe déjà pleine de déceptions et d'amertumes.

Ces marques non équivoques de répulsion n'arrêtèrent point dans leur néfaste entreprise MM. de Meysenbourg et de Stengel. Liés par leurs promesses envers le cardinal Antonelli, sollicités aux mesures les plus extrêmes par le jésuite de robe courte dont

' Le mémoire fut signé par 28 professeurs ordinaires et 2 extraordinaires. Fribourg compte aujourd'hui 31 professeurs dont 7 appartenant à la faculté de théologie.

ils suivaient aveii^iéinent les conseils, ils usèrent sans scrupule des armes que leur offrait le pouvoii'. suppi'iniant les journaux, exerçant sur les fonctionnaires de tout ordre une pression inquisitoriale, détruisant la loi par leurs interprétations arbitraires, faisant preuve en toute circonstance d'une odieuse partialité. iM. d'Uriali songea un instant à citer devant la cour suprême les organisateurs du meeting de Durlacli c(mnne coupables de haute trahison. 11 se souvint en temps opportun pour la dignité du ministère (pie le droit de réunion était garanti à tout citoyen badois par la charte, qu'il y avait encore des juges à Carlsruhe.

La tranquillité publique ne lui avait point cependant paru menacée lorsque l'année précédente toutes les sections du Pius-Verein avaient tenu à Friboui'g leurs assises solennelles, que des prières publiques en faveur de Pie IX avaient été organisées dans toutes les paroisses, que de toutes les chaires avait retenti le cri : « La religion est en danger! »

Le concordat, d'après ses défenseurs, n'avait aucun caractère politique. Du moment que les vrais catholiques en étaient satisfaits, ni l'État ni l'Église protestante n'avaient à intervenir dans un domaine qui leur était étranger.

Si intime que fût le nouveau pacte, il devait cependant, pour être validé, obtenir la sanction des

Chambres. Ni la première, formée d'éléments en majorité conservateurs, ni la seconde qui avait été élue sous l'influence directe du ministère et l'avait jusquelà fidèlement servi par ses votes, ne semblaient au premier abord disposées à la résistance. Elles changèrent de sentiment lorsque les adresses contre Rome s'accumulèrent sui' leurs bureaux, que l'indignation nationale se manifesta avec une vivacité toujours croissante.

M. de Meysenbourg ne comptait soumettre à leurs délibérations que les quelques articles du traité qui nécessitaient un virement du budget ou une modification dans le texte de la charte. Elles réclamèrent l'entière communication des documents, « afin de procéder à un minutieux examen, déjuger en connaissance de cause. »

Les députés choisirent pour leur rapporteur Hildebrandt, un catholique de naissance, connu pour la fermeté de son libéralisme. Il proposa en séance publique, au nom de la presque unanimité de ses collègues (huit sur neuf dont se composait la commission), le rejet du concordat comme contraire à l'histoire, aux lois, au bien-être, à l'indépendance du pays deBaden. La plupart des orateurs qui lui succédèrent, Schaaff, Nusslin, Achenbach s'exprimèrent dans le même sens en des termes tout aussi énergiques. De tous, celui qui fit la plus profonde impression fut un

professeur de droit de Friboiir^ij, considéré à juste titre comme l'un des hommes d'État les plus remarquables de la jeune génération, le docteur Lamey.

« La situation n'est plus intacte, • dit-il. « Nous avons le choix entre deux maux : accepter le concordat ou nous résigner à une rupture avec l'Église. Le concordat ne nous assure point la paix avec elle. Il n'est besoin, dans le cas d'un conflit, que démontrer du patriotisme et de tracer nettement notre ligne de conduite pour surmonter victorieusement tous les obstacles. Suivant l'esprit dans lequel nous les aborderons, ils perdront leur importance ou s'aggraveront toujours davantage. »

Dans une splendide péroraison, M. Lamey invoquait le souvenir des ministres, de l'ancien régime qui avaient su rester catholiques sans devenir ultramontains. « Si je pouvais, s'écriait-il, faire appel au témoignage des hommes qui ne siégèrent pas seulement ici comme députés mais prirent place dans le conseil de nos princes : Beck, Winter, Nébénius, si je leur présentais la nouvelle convention, (pielle serait, croyez-vous, leur réponse ? Ils se demanderaient s'il est possible de méconnaître plus complètement les principes qui les dirigèreiit pendant toute leur carrière. »

Les débats de la Chambre haute, malgré leur calme relatif, ne furent pas moins défavorables pour

le ministère. Le chef de roppositioii, le D' Stabel, repoussa le concordat par des motifs tout juridicpies. « Il s'agit moins de lui, dit-il, que de la constitution. Elle reçoit les plus graves atteintes, quoitprelle ne puisse être modifiée sans le consentement des Chambres. La convention fut définitivement rejetée 1(! 15 mars, à la Chambre haute, par treize voix contre huit, le 30, à la Chambre basse, par (juarante-cinq contre quinze ' .

M. de Meysenbourg persévéra, malgré ce double échec, dans l'attitude hautaine qu'il avait prise depuis le connu encement des négociations. Son dernier discours se terminait par un Xoii Fossmmis tout semblable à ceux du ^'atican. « Ettorcez-vous de faire prévaloir vos vues; nous maintenons les nôtres. » Il ne craignit pas, dans une circidaire demeurée célèbre, de découvrir contre tous les usages parlementaires la personne du souverain et de jeter sur sa droiture les plus graves soupçons. « Son Altesse, écrivait-il le 31 mars à tous les directeurs de cercles (sous-préfets), a

' La première Chambre badoise se compose des princes du sang, de la noblesse médiatisée (7 princes, 3 comtes), de 8 seigneurtet comme représentants de la grande propriété, élus par leurs pairs, de l'archevêque de Fribourg, du prélat de l'Église évangélique, d'un délégué de chacune des deux Universités, de 8 membres choisis par le grand-duc selon son bon plaisir. La seconde Cliambre compte (>?> membres nommés pour une période de luiit ans au moyen du suffrage à deux degrés, dont 22 pour les villes, 41 pour les districts ruraux.

résolu d(î mettre U; eoiicordat en vij^ueiir selon les engagements qu'elle a i)ris envers le saint-siége, tout en respectant scrupuleusement les droits des Chambi'es. On répand le bruit (jue ses intentions ont changé, (pi'elle hésite à remplir ses promesses. Démentez dans les termes les plus formels ces rumeurs calomnieuses, tranquillisez les poi)ulations, exécutez la loi dans toute sa sévérité. »

Le grand-duc Frédéric', malgré son inexpérience, sut résister à d'aussi perfides conseils. Il accomplit de bonne grâce le plus noble devoir d'un monarque constitutionnel, celui de rétablir l'accord entre la nation et ses mandataires en sanctionnant les décisions de la majorité, en appelant au pouvoir ses chefs les plus éminents. Le 9 avril 1860, M. Lamey^ prit le portefeuille de l'intérieur, M. Stabel celui de la justice. Un jeune diplomate, affranchi des traditions de la chancellerie aulique, le baron de Roggenbach", imprima aux affaires étrangères une direction favorable à la cause unitaire. Le pays de Baden venait de montrer qu'il était mûr pour la liberté en triomphant d'une crise aiguë, sans illégalité, sans secousse, par le loyal concours de ses représentants, d'une bourgeoisie aussi ferme (pi'éclairée.

^ Il était né à Cai-lsrulie, le 9 septembre 1826, et avait succédé à son père Léopold le 5 septembre 1856.

^ Voir les notes XIX et XX à la fin du volume.

Page 1