CHAPITRE YI
Le grand-duché de Baden. — Le ministère Mathy-JoUy (1865-1870)
On s'était un instant flatté à Carlsrulie que la leçon de Sadowa serait comprise par les ultramontains. La trêve enti'e les deux partis n'eut qu'une courte durée. La cour de Rome n'abandonne jamais les desseins qu'elle a une fois conçus : lorsque la fortune lui est contraire elle essaie d'endormir la vigilance de ses adversaires par une apparente inertie , afin de profiter du premier moment fiivorable.
La lutte, pendant quelques mois suspendue, se ralluma avec une nouvelle vigueur à l'occasion des examens ecclésiastiques. Le neuvième paragraphe de la loi du 9 novembre 1860 était conçu en ces termes : « Nul ne peut être admis à un emploi s'il ne justifie devant des personnes qualifiées d'une culture scientifique suffisante. Le degré de connaissances exigé ainsi que le mode d'enquête seront déterminés par une ordonnance subséquente. »
Le grand-duc n'entendait nullement, par ce moyen, exercer une pression sur son clergé, favoriser tel
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système théologiqiie, à l'exclusion de tel autre, niais soutenir la cause des fortes études, élever au niveau de l'enseignement des Universités celui des Séminaires. La tentative était opportune. A la génération instruite et tolérante des Jalin, des Hug, des Wessemberg, avait succédé une race de prêtres grossiers, ignorants, fanatiques. De plus en plus le citoyen badois s'effaçait en eux devant le serviteur de la Curie.
Jusqu'en 18G7 cet article de la charte était demeuré lettre morte. Les intrigues de Mgr de Vicari réveillèrent enfin le ministère de sa fausse sécurité. Une commission laïque fut désormais chargée de s'enquérir des connaissances des séminaristes sur les langues classiques, l'histoire, la philosophie. La même procédure était depuis longtemps suivie à l'égard des candidats évangéliques sans qu'elle eût jamais soulevé aucune difficulté.
L'archevêque de Fribonrg, aussitôt qu'il fut prévenu de cette mesure, lui opposa son veto, protesta contre elle au nom du droit divin et de la liberté d'enseignement, prétendit qu'elle abaissait l'Église au rang d'une institution politique. Dans son mandement du 18 septembre 18G7, il défendit la comparution devant un corps illégal à tout prêtre qui voulait rester fidèle à ses engagements. Le cabinet de Carlsruhe ne se laissa point effrayer par de semblables menaces; l'ordonnance du 5 octobi'e fit du diplôme une condition
indispensable pour tout ecclésiasticpie (jui désirait recevoir un traitement officiel, une cure, une prébende.
M. Lamey avait déjà suivi en 1864 une ligne de conduite tout aussi ferme dans la (piestion des couvents. Il s'était appuyé dans le passé sur une base sûre, l'édit du 16 septembre 1811, qui contenait sur les établissements d'instruction fondés par l'Église romaine les prescriptions les plus explicites. Le but du législateur avait été la transformation en écoles des couvents de femmes qui gardaient leur apparence extérieure, mais étaient placés désormais sous le contrôle de l'État. L'ordinaire n'avait plus aucune part à leur gestion, si ce n'est pour accroître leur crédit, contribuer au progrès des bonnes mœurs. Pour le choix des manuels, la nomination des supérieurs, l'emploi des revenus, le grand-duc décidait en maître souverain. Ces dispositions inspirées par le plus pur esprit josépliiste ne rencontrèrent de la part de l'Église catholique aucune résistance, à une époque où celle-ci ne songeait qu'à réparer ses désastres. Wessemberg, en sa qualité de grand- vicaire du diocèse de Constance, leur donna son approbation formelle.
Le changement s'était opéré sans bruit; personne
peiKlant un demi-siècle, n'avait songé à s'en plaindre.
Les premiers symptômes de mécontentement ne se
manifestèrent qu'en 1859, lorsque le Vatican crut,
par le concordat, tenir dans ses griffes le grand-du-
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ché de Biuleii. L'archevêque de Fribourg s'efforça de ramener subrepticement, dans les monastères sécularisés le régime claustral, d'éluder les articles de la loi de 1811 qui étaient les plus gênants pour ses desseins. Il commença, dans sa résidence même, par l iiistitution de Ste-Ursule. Les exercices spirituels de St-Ignace y furent réintrodifits en septembre 1861; la prière dite de Marie régulièrement célébrée, un confesseur jésuite imposé aux dames patronesses, aucun visiteur étranger admis sauf au parloir. Le bourgmestre Fauler, aussitôt qu'il en fut prévenu, coupa court à ces violations de la loi. Mgr de Yicari, loin de se tenir pour battu, fit dans l'établissement d'Adelhausen un nouvel essai dont Fissue lui fut fatale.
La forme bizarre de ce genre d'institutions ne pouvait, en effet, se maintenir que par le constant accord de l'ordinaire avec le cabinet de Carlsruhe. Du moment que Mgr de Yicari s'insurgeait contre la constitution, il appartenait au grand-duc de décider lequel il sacrifierait, du but pédagogique ou de l'enveloppe monacale.
Le choix d'une supérieure mit le feu aux poudres. Le gouvernement se prononça pour la personne qui lui paraissait le mieux qualifiée sous le rapport scolaire, animée envers lui des intentions les plus pacifiques. L'archevêque, sans en tenir aucun compte, fit solennellement installer sa rivale par un commissaire
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spécial. La lutte, ainsi eiif;a«;ée, se poursuivit à travers (les phases toujours plus aiguës: nomination de maîtres, véture de nonnes, application des règles monastiques. Les usurpations se succédèrent du côté de la Curie avec une offensante rapidité. Le gouvernement n'en remporta pas moins la victoire. Le 14 novembre 18G5, la seconde Chambre, sur la proposition du ministre de l'intérieur, le D'' JoUy vota la conversion du couvent d'Adelhauscm en une école laïque, la remise des fonds et des bâtiments à la municipalité de Fribourg.
Le eontlit du Lindenbei"g qui éclata vers la même époque se termina par une décision tout aussi défavorable pour la Curie. Quelques dames catholiques s'étaient réunies sur cette colline, dans une maison achetée par l'une d'elles, pour y vivre en commun, soi-disant sans constitution régulière. Leur nombre s'était bientôt élevé à 46. Canoniquemeut installées par le doyen Lender, elles avaient adopté les règles de St-François pour le 3""* ordre, reçu des novices, acquis au moyen de dons et de legs des terres considérables. Il n'avait été omis pour l'érection de ce nouveau couvent qu'une seule formalité : l'autorisation du grand-duc. M. Jolly, qui depuis longtemps avait l'œil ouvert sur les machinations épiscopales, fit procéder, le 28 décembre 1868, à une enquête. Son commissaire n'eut pas de peine à prouver que l'établissement
du Lindenbei'g avait tous les caractères d'un cloître ; la dissolution en fut aussitôt prononcée, ratifiée à Tunaniniité par les Chambres.
La nouvelle loi scolaire, cependant, avait répondu aux plus hardies espérances de ses promoteurs. Les ecclésiastiques romains, en refusant de siéger dans les Conseils, s'étaient volontairement dépouillés de la meilleure part de leur crédit. Leur absence, loin d'être regrettée, avait contribué au relèvement des études, à la pacification des esprits. Plusieurs de leurs plus zélés adhérents commençaient à se réconcilier avec une organisation qui amenait de si heureux résultats. L'agitation religieuse diminuait : Mgr de Vicari transforma un honnête manuel en un nouveau brandon de discorde.
Un pédagogue distingué, membre du Conseil supérieur de l'instruction publique, le D"" Pfluger, venait, en 1867, de rédiger pour les établissements primaires un livre de lecture qui comblait une réelle lacune. Maitres et parents lui avaient fait le meilleur accueil; la pratique en avait confirmé l'excellence. Aux yeux même de la Curie, il n'avait qu'un seul défaut mais irrémissible : son entière laïcité. Or l'Eglise, selon les docteurs ultramontains, restait comme au moyen âge la mère, la tutrice de l'école. Les évêques conservaient un droit de préavis sur les matières de l'enseignement, ses sources, ses méthodes. S'ils
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irapprouvaicnt les livres de lecture, il devenait impossible d'élever la jeunesse dans la vraie foi. La grannnaire, raritiunétique, la géographie ne revêtent-elles pas pour une âme bien née une couleur confessionnelle? L'ouvrage du I)'' Ptiuger était dangereux i)()ur la morale par le seul fait qu'il convenait également aux orthodoxes, aux hérétiques. De ces ambitieuses prémisses il était facile de tirer les conséquences. Le théâtre, la presse, la littérature, atiu d'être purifiés de leur venin, auraient dû, en tout pays, traverser les alambics d'une congrégation de Tindex. Le concordat de 1859 avait prouvé que ce n'était pas calomnier le clergé que de lui imputer de semblables desseins.
Au signal de l'archevêque, la tempête s'était de nouveau déchaînée sur toutes les communes badoises. Le clergé n'avait pas eu de repos qu'il n'eût fait disparaître de toutes les maisons pieuses le volume maudit. Dans chaque district plusieurs enfants persistaient dans l'emploi des anciens manuels ou avaient été retirés des écoles.
La destitution était suspendue sur la tête de tous les maîtres qui montraient quelque indépendance visà-vis de la Curie. Le désordre aurait gagné des cercles toujours plus vastes si Î\L Jolly n'était intervenu avec autant de tact que de fermeté. Provoqué à la seconde Chambre par la petite fraction ultra-
monta iue, il déclara que le gouvenieuient conserverait clans le choix des livres scolaires une stricte neutralité, mais que les décisions des conseils municipaux seraient respectées et que l'ouvrage de Ptiugei" aurait force de loi dans toutes les communes qui en auraient voté l'introduction. La majorité libérale alla plus loin dans ses désirs : elle réclama l'adoption d'un livre de lecture commun pour toutes les écoles badoises. Les recherches de la commission ne furent pas de longue durée : l'ouvrage de Ptiuger n'avait pas besoin des anatlièmes cléricaux pour obtenir les suffrages de tous les juges compétents.
L'archevêque de Fribourg, quoique son nom eût figuré au premier rang, n'avait joué, à vrai dire, dans ces querelles qu'un rôle passif. L'âge avait amorti sa fougue sans rectifier son jugement. 11 continuait à maudire par habitude, pour satisfaire d'anciennes vengeances, obéir aux injonctions de Mgr de Kette- 1er. Pareil à l'archange des ténèbres, l'évéque de Mayence étendait sur le pays de Baden l'extrémité d'une de ses ailes tandis qu'il couvrait de l'autre les campagnes de la Westphalie. La vallée du Khin, sous sa crosse altière, était redevenue la grande voie des clercs comme au moyen âge.
Mgr de Vicari était mort le 14 avril 18G8 aussi hostile qu'au lendemain du concordat à toute idée de réconciliation. La vacance du siège métropolitain pla-
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rait le cabinet de (îarlsruhe dans nne sitnation délicate. 11 ne pouvait, sans se préparer à lui-niénie les plus graves embarras, souffrir une nomination ultramontaine; les })rétres libéraux devenaient chaque jour plus rares.
J^a bulle Provida solersque qui, à partir du 1 1 a^■ril 1827, n'avait cessé de régir la province du Rhin supérieur, renfermait, à l'égard de l'élection épiscopale, des instructions précises. Le Chapitre était tenu, dans le délai d'un mois, de dresser une liste de candidats pris dans le clergé diocésain; le grand-duc rayait tous ceux qui lui déplaisaient, les chanoines faisaient, entre les restants, un choix définitif. Leurs votes ne pouvaient, en aucun cas, se porter sur une persona minus grata ; la liste leur était renvoyée aussi longtemps qu'il ne s'y trouvait pas deux noms au moins qui pussent être acceptés.
Le gouvernenient badois observa, pour l'élection du successeur de Mgr de Vicari, les prescriptions canoniques avec une scrupuleuse exactitude. Aux offres conciliantes qui lui furent transmises par le président du district de Fribourg, M. Prestinari, le Chapitre répondit par une véritable déclaration de guerre. Le H mai il envoya à Carlsruhe une liste sur laquelle se trouvaient quatre des chefs les plus hardis de l'Église militante : Mgrs Ketteler, de Mayence, Eberhardt, de Trêves, Martin, de Paderborn, le vicaire Baudri,
de Cologne ; quatre chanoines dont Fun avait été le principal instigateur des troubles d'Adelhausen, qui tous appartenaient à l'ultramontanisme rigide: MiM. Weickuui, Orbin, Kubel, Miller de Krotzingen. Les prélats furent, le 24 niai, rayés par M. Jolly en leur qualité d'étrangers, les chanoines comme adversaires déclarés de la constitution, à l'exception d'un seul, M. Orbin, qui malgré sa ferveur religieuse avait toujours montré dans les luttes politiques une certaine retenue. La présentation, par conséquent, n'était pas valable.
Au lieu de s'en tenir au texte de la bulle, le Chapitre, pour gagner du temps, demanda à la cour de Rome de plus amples instructions. Les premiers préparatifs étaient faits dans la Ville Éternelle pour la grande révolution doguiatique du 13 juillet 1870. Pie IX viola les décrets de l'un de ses prédécesseurs immédiats, afin de se donner un avant-goût de sa propre infaillibilité.
Les chanoines de Fribourg, pour l'attitude obséquieuse à laquelle ils se résignèrent, auraient mérité de siéger au concile. La plupart, dans le secret de leur cœur, auraient désiré une entente avec le grandduc ; à la première parole du pape ils persistèrent dans leur première liste, s'engagèrent, tête baissée, dans les voies de la rébellion.
Le gouvernement badois, de son côté, usa des pré-
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rotatives {\ne lui coiitc-rait la léj^'islatioii ecclésiastique. Plutôt que (le consacrer de ses propres mains un perturbateur de Tordre civil, il laissa le siège métiopolitain de Fribourg vacant à la réelle satisfaction de tous les catholiiiues éclairés. L'administration pi'ovisoire du diocèse fut contiée par le Chapitre à rancicn vicaire général, Lothaire Kiibel. Aujourd'hui encore la situation est la même entre deux adversaires d'une égale opiniâtreté.
M. Kiibel, qui avait joui dans sa jeunesse d'une brillante réputation de libéralisme, pi-ouva par sa conduite au pouvoir, combien elle était usurpée. De même que pour son prédécesseur ranathème lui parut le moyen de gouvernement le plus efficace. Ses premiers actes donnèrent la mesure de son fanatisme.
Les biens, autrefois possédés par l'Église qui, dans la pensée de leurs fondateurs, avaient été destinés à un but charitable, avaient, en vertu de la loi du 9 octobre 1860, passé à des commissions mixtes présidées par le bourguemestre de la commune, qui chaque année rendait au ministère de l'intérieur un compte détaillé de sa gestion. Le Conseil supérieur de Carlsruhe avait été investi de pleins pouvoirs pour tous les revenus affectés à l'instruction publique. Malgré le mauvais vouloir de la Curie, il avait été partout satisfait à la demande des municipalités. La fortune de l'orphelinat de Bruchsal. celles des hôpitaux de
rtïilleiulorf et de Constance avaient été remises entre les mains de leurs légitimes possesseurs.
Parmi les catholiques qui avaient le plus activement coopéré à cette transformation se trouvait le bourgmestre de cette dernière ville, M. Max Stromayer. Un discours prononcé à l'occasion du centenaire de Jean Huss, où il avait réclamé pour l'Église une réforme in capiie et memhris, avait achevé de le brouiller avec l'ordinaire de Fribourg. Le 26 novembre 18G8, il reçut de M. Kiibel une lettre par laquelle il était exclu des commissions de l'hôpital, du gymnase.
« Le catholique Max Stromayer,»y était-il dit, entre autres passages, « agit depuis plusieurs années en véritable ennemi de l'Église; il combat les arrêts du Conseil épiscopal, travaille à lui enlever la direction des établissements d'éducation, de bienfaisance. Comme il n'a. tenu aucun compte des premiers avertissements qui lui ont été adressés, je le déclare dès aujourd'hui déchu de ses droits religieux, de la participation aux sacrements, jusqu'à ce qu'il ait fait amende honorable et rempli ses devoirs de fidèle. Le plus ancien membre catholique des commissions sera chargé à l'avenir de convoquer ses collègues; M. Stromayer devra également lui remettre les clefs dans le plus bref délai. »
Afin de terrifier davantage la population de Con-
stance, le curé lîiirgcr fit afticlier le jugeineiit aux portes (le l'éj^lise Saint-Ktieiine.
M. -lolly vint immédiateincut au secours de sou subordonné. Le couj), à vrai dire, visait moins le bourgmestre que le ministre de l'intérieur. M. Kiibel aurait profité du moindre symptôme de faiblesse pour exclure des connnissions de bienfaisance tous les membres qui auraient résisté à ses ordres. Le 28 janvier 1869, une instruction fut ouverte, soit contre lui, soit contre M. Burger, pour avoir violé l'article 018 du Code pénal, exconnnunié un citoyen badois sans motif valable. Le bref ne parlait pas en eftet des erreurs religieuses de M. Stromayer, mais de son activité politique.
Les bourgeois de Constance manifestèrent à leur tour leurs sentiments avec une netteté qui ne permettait pas d équivoque. M. Stromayer jouissait depuis longtemps de l'estime générale pour ses talents administratifs, son aménité, sa droiture. L'assemblée qui fut tenue, le 24 janvier 1869, le vengea amplement des anatlièmes de la Curie.
« Nous déplorons, était-il dit dans les résolutions qui y furent votées, la résurrection de pratiques néfastes, déjà répudiées dans le passé, qu'on aurait crues à jamais mortes dans un siècle de tolérance et de lumières. Nous voulons la paix, non le schisme,
le i)r()<i;rès non le recul vers un temps de barbarie, de superstition et de fanatisme. »
De toutes les parties du grand-duché arrivèrent à M. Stromayer des adresses d'encouragement, de sympathie.
L'ordinaire de Fribourg eut beau multiplier les menaces , les prêtres catholi(pies se retirer des commissions de bienfaisance, M. Stromayer n'en fut pas moins maintenu dans tous ses emplois. Découragé par le piteux résultat de cette campagne, M. Kiibel ne tenta même pas d'inquiéter le bourguemestre de Fi'ibourg, M. Fauler, qui s'était rendu, envers l'Église romaine, coupable des mêmes crimes de lèse-majesté que son collègue. Devant le bon sens, le courage d'une population en totalité catholique, sou essai d'interdit venait de subir un ridicule échec.
Le cabinet de ('arlsruhe mit le sceau à son œuvre de progrès pnr Tintroduction du mariage civil. Dans l'esprit d'un lecteur français la chose ne souffre aucune difficulté; en Allemagne, de la pait des ministres d'un petit État, elle exigeait un réel courage. Aujourd'hui encore le projet du Conseil fédéral rencontre une violente opposition, non-seulement })armi les paysans de la Bavière, mais dans les cercles aristocratiques de Dresde, de Hanovre, de Berlin. Dans le Sud lui-même, qui avait vécu pendant plusieurs années sous le régime du Code Napoléon, les préjugés n'a-
valent, en 18C)7, rien perdu de leur ténacité. Jamais, sans les pratiques Intolérantes de l'ï^gllse romaine, le grand-duc Frédéric n'aurait consenti à une réforme qui prévenait cependant tous les conflits.
Les tentatives du j^ouvernenient pour aboutir à un accord, la limitation du mariage civil aux cas d'absolue nécessité, furent repoussées avec un hautain mépris par l'ordinaire de Fribourg qui cioyait avoir entin trouvé pour la lutte un terrain favorable. « Le mariage,» déclarait-il dans un mémoire du 14 décembre 1867, «est. tout aussi peu que la naissance ou la mort, un acte politique. En le dépouillant de tout caractère religieux, l'État viole un des principes du di'oit naturel, renverse la base de l'ordre moral, commet envers ses sujets catholiques un acte d'hostilité direct, les froisse dans leurs croyances les plus intimes. »
Les mêmes idées furent développées dans un plus grossier langage par un professeur de Fribourg, le docteur en théologie Alban Stolz. Dans une brochure qui fourmillait d'inexactitudes matérielles et qui fut répandue à profusion dans les basses classes, il donnait à la maison de jeu de Baden-Baden la préférence sur la loi actuellement soumise aux Chambres. « Les maux causés par la roulette ne sont rien si on les compare à ceux dont nous sommes menacés par le
iiiaiiugc civil ; quelques chenilles font dans un jardin moins de ravages qu'une troupe de sangliers. »
Il était besoin de semblables excès pour convaincre les députés libéraux de l'urgence d'une réforme. Le faisceau avait eu quelque peine à se former, mais aucune attaque ne put le rompre. Les derniers nuages furent dissipés par les débats du 16 et du 27 novembre 1869. M. Jolly les conduisit avec un tact, une précision remarquables .
« Le mariage civil, » dit-il, « nous est imposé par l'insubordination du clergé, sa soif inextinguible de conflits. L'Église impose ses usages aux fidèles qui recourent à ses bons offices; toute concession serait de la part de l'État une lâcheté. Le mariage civil n'a porté nulle part atteinte à la moralité, à la liberté de conscience ; le traiter de concubinage est une indigne calomnie. »
Les vastes connaissances juridiques de M. Lamey lui permirent de tracer du passé un tableau aussi exact qu'imprévu. Loin d'avoir, comme l'affirmaient aujourd'hui les ultramontains, une origine divine, le • mariage religieux n'était pas même fondé dans la tradition ecclésiastique. Seules les unions des nobles étaient, avant le concile de Trente, bénies par un prêtre. Les troubles de Cologne et de Posen, le refus de tous les évêques prussiens d'obéir à la loi qui en avait été la conséquence, le fanatisme dont, depuis
le Coiigrt's (le Vienne, rfîglisc romaine avait t'ait preuve dans ses relations avec les princes protestants, bref tout le dossier fourni par l'histoire contemporaine, furent rappelés avec un extrême à-propos par le député Kiefer.
Écrasés par ces arguments de tout ordre, les cléricaux n'apportèrent pas dans la lutte leur fougue accoutumée. Le chanoine Lender, qui avait perdu tout espoir, essaya de sauver sa retraite par un ridicule expédient. Il demanda à ce que le mariage ecclésiastique précédât le mariage civil pourvu que tous deux s'accomplissent le même jour. Sur quoi le I)'' Jolly lui répondit, avec une parfaite justesse, qu'en ce cas, l'ofticier du gouvernement ne célébrerait plus le mariage, mais se bornerait à le constater.
Plus logique dans le développement de sa thèse, M. Kiibel revendiqua la législation matrimoniale pour l'Église seule et s'éleva contre toute ingérence laïque.
La loi n'en fut pas moins adoptée par la seconde Chambre, à l'unanimité moins six voix; elle réunit également à la Chambre haute une majorité considérable. L'ordinaire de Fribourg s'efforça vainement d'en retarder l'exécution. Il ne servit de rien aux curés dans plusieurs villages de refuser les registres aux bourgmestres. L'opinion publique s'était nettement i)rononcée en faveur du ministère. Plus, avant
la discussion, les craintes avaient été grandes, plus, après la votation, la victoire fut complète.
Ainsi fut menée à bien par le cabinet de Carlsrulie cette longue et délicate série de réformes. J^es hommes d'État qui se succédèrent à la présidence : MM. Lamey, ^latliy, Jolly poursuivirent tous le même but, net, précis, pratique, sans s'en laisser écarter par aucun idéal doctrinaire, aucune théorie préconçue. Ils se laissèrent plutôt instruire par les événements et se souvinrent constamment de la maxime : « A chaque jour sufht sa tâche. » A chaque nouvelle difficulté qui surgissait, ils s'efforcèrent de donner la meilleui'e solution.
«L'Église libre dans l'État libre, » cette magique formule qui a de nos jours séduit tant de nobles cœurs, leur parut creuse dans l'application, pleine de pièges et de dangers. Ils regardèrent comme plus avantageu.x de tracer clairement la limite entre le domaine civil et le domaine ecclésiastique, de garantir à l'État, sur toutes les sectes, une prédominance incontestée.
Le 1" octobre 1865, M. Jolly défendit vis-à-vis de M. Kïibel cette ligne de conduite dans un discours d'une remarquable éloquence. « L'administrateur du diocèse de Fribourg, dit-il entre autres, revendique pour l'Église des droits tout semblables à ceux de l'Etat. Au point de vue juridique c'est une grave er-
reiir et je proteste contre ses conséquences immédiates dans les termes les plus formels. L'État exerce en tout domaine une autorité absolue ; il ne dépend de personne ; tous les autres pouvoirs, y compris l'Église, lui doivent obéissance. L'Église, au contraire, même dans sa sphère particulière , ne peut prétendre k l'autonomie que sous la réserve de la suzeraineté de l'État. La suzeraineté, d'après son essence, ne comporte aucune restriction ; en vertu même de son principe, l'autonomie est limitée par tout pouvoir qui se trouve au-dessus d'elle. Comment donc serait-il question, entre l'État et l'Église, d'une parité complète?
— « Il m'est également impossible d'admettre que leurs relations, dans tous les cas imaginables, ne puissent être changées qu'avec leur agrément réciproque. J'ai toujours, depuis que je préside le ministère, consulté l'ordinaire de Fribourg sur les projets qui relèvent de sa compétence : il a toujours pour l'expression de ses vues, de ses désirs joui d'une entière liberté. Je ne me départirai point, malgré ses attaques, de ce que je considère comme un devoir, mais le libre développement de l'État dans toutes les sphères ne saurait être entravé par les anathèmes de rÉgiïse. »
Grâce à l'intelligente fermeté de ses conducteurs, le grand-duché de Baden traversa, sans de trop vives souffrances, la période de transition qui s'étendit
du traité de Prague à celui de Versailles. Le régime constitutionnel y fut pratiqué avec une parfaite franchise. L'opinion publique ne cessa d'exercer sur tous les actes du ministère un vigilant contrôle. Une direction sagement progressive fut imprimée au pays par le constant accord du prince et des Chambres. Depuis 1859 le jeu régulier des institutions n'a jamais été altéré par des violences semblables à celles dont usa . en 18G7, M. de Bismarck à l'égard des députés prussiens, de pertîdes tergiversations telles que celles dans lesquelles se complaît M. de Lutz vis-à-vis d'une majorité ultramontaine.
La crise religieuse a été prévenue dans l'une et l'autre Églises par d'opportunes réformes. Le protestantisme libéral qui, depuis 1861, possède la majorité dans les Conseils, contribua dans une large mesure, au développement de la vie religieuse et tit d'Heidelberg un des plus brillants foyers de la théologie germanique. Les lois à l'exposition desquelles nous venons de consacrer deux longs chapitres brisèrent, avant la proclamation de Tinfaillibilité pontificale, le dogme des ultramontains et garantirent l'État contre toute surprise.
Le pa3's. à dire vrai, était dans sa majorité vieuxcatholique avant le Congrès de Munich et Mgr Reinkens. Il était de même allemand avant la proclamation de l unité nationale dans les galeries de Versailles. Il
aurait, au lendeuuiiu de Sadowa, voulu s'élancer, eu dépit de la barrière du Main, sur la terre promise pour y cueillir le rameau d'or. M. de Bismarck préféra exercer par son moyen une pacifique pression sur les autres États du Sud, s'en servir comme d'un missionnaire au milieu des infidèles. Après que, sur les champs de bataille de la France, se fut 'opérée la résurrection de l'empire germanique, les libéraux badois cueillirent le fruit de leurs honnêtes et patients efforts. Ils contemplèrent la réalisation d'idées qui leur étaient chères , lorsqu'en Bavière elles avaient encore à lutter contre la sourde malveillance du clergé , en Wurtemberg contre les préventions particularistes. Pour accommoder au nouvel ordre de choses les institutions existantes, il ne fut besoin d'aucune modification; sanctionnées qu'elles étaient par l'expérience, les législateurs de Berlin les prirent plutôt comme modèle.
Baden avait choisi le meilleur moyen pour sauvegarder son indépendance. Il ne suffit plus aujourd'hui aux petits États, pour justifier leur raison d'être de produire d'antiques parchemins, des traités auxquels les faits ont donné de nombreux et sanglants démentis; il faut encore qu'ils se légitiment devant l'opinion publique par leur sagesse, leur bon ordre, leurs lumières. Ils jouent dans la politique actuelle le rôle de laboratoires dans lesquels les tliéo-
ries, avant d'être appliquées sur une vaste échelle, traversent le creuset de l'épreuve, de pépinières oii s'élèvent les hommes d'État, les orateurs, les publicistes avant d'apparaître sur un théâtre plus considérable. Honneur au pays de Baden pour avoir sitôt compris, si noblement exécuté sa véritable mission! De 1859 à 1870, il fut en Allemagne le morceau de levain qui souleva toute la pâte.