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CHAPITRE VII

Le Wurtemberg. — Le concordat de 1867. — La Faculté de Tttbing-ue et Mgr Hefele.

L'Église romaine bénéficia dans l'Allemagne entière des fautes commises par le Parlement de Francfort. Qu'ils fussent catholiques ou évangéliques, tous les souverains, à peine rétablis sur leurs trônes, lui prodiguèrent leurs faveurs comme à la seule puissance capable de garantir l'ordre dans la rue, dans les esprits.

Le Sud, depuis la restauration de la Diète, ne jouissait que d'une indépendance nominale. Le joug de l'Autriche pesait, en réalité, plus lourdement que jamais, sur les cours de Munich, de Carlsruhe, de Stuttgart. Comme dans les provinces héréditaires des Habsbourg, la camarilla féodale et jésuitique qui se groupait autour de l'archiduchesse Sophie travaillait à, y étouffer toute divergence d'opinion, toute liberté de recherche, toute vie scientifique. Le concordat, qu'en guise de don de joyeux avènement le jeune empereur François-Joseph avait octroyé à ses peu-

pies, devait partout servir de iioriue pour le règlement des questions religieuses.

Cette néfaste convention rencontra jusque parmi les protestants de chauds admirateurs. Aucun ne témoigna de ses sympathies avec plus d'éclat que le roi Guillaume de Wurtemberg. Ce monarque, si jaloux de son autorité, qui se refusait à reconnaître la constitution souahe, le « bon vieux droit » chanté par Uhland, avait fait, le 6 novembre 1850, à Bregenz, acte formel de vasselage envers son suzerain. « Sire, s'était-il écrié avec une franchise toute militaire, je suis un soldat, vous n'avez qu'à commander! >> Ce n'était point dans sa bouche de simples paroles de courtoisie. Les négociations qu'il engagea peu après avec la cour de Kome n'en prouvèrent que trop la sincérité.

Jamais souverain ne renonça de meilleure grâce à des prérogatives plus considérables. Les relations de la couronne de Wurtemberg avec le diocèse de Rottenbourg avaient été fixées en 1817 d'après les maximes du joséphisme le plus pur. Les bulles de 1821 et de 1827, l'édit de 1830, n'avaient apporté à ce pacte fondamental que d'insignifiantes modifications. Suivant le principe territorial qui était à sa base, le roi gouvernait l'Église en maître absolu. En sa qualité d'évangélique il déléguait ses pouvoirs à un conseil nommé par lui, composé de jurisconsultes et de fonc-

tioiiiiaires. Des deux bases sur lesciuelles reposait au XVIH""' siècle toute législation absolutiste, le recours comme d'abus était exercé par lui sans aucune restriction; le placet était nécessaire, non-seulement pour les bulles futures du saint-siège, mais pour les anciennes, s'il désirait leur rendre leur vigueur première.

Le roi nommait l'évêque sur une liste qui lui était ])résentée par le Chapitre, dont il rayait les personnes désagréables. Avant son installation le nouvel élu prêtait entre ses mains serment d'obéissance et de fidélité. Du moment où arrivait la confirmation pontificale, l administration de la chancellerie de Rottenbourg était confiée à un employé du gouvernement sans le vidit duquel aucun arrêt n'était valable.

Le Conseil supérieur disposait de toutes les paroisses sur lesquelles n'existait pas un droit de patronage spécial, les curés étaient tenus de lui rendre chaque aimée un compte exact de leur gestion des biens ecclésiastiques. Aucun prêtre ne pouvait être consacré, aucune peine disciplinaire exécutée sans son assentiment.

La meilleure partie de ces ordonnances concernait le recrutement du clergé. Toutes les précautions étaient prises pour qu'il reçût une éducation solide, nationale, empreinte de tolérance et de sagesse. Ses membres ne pouvaient être élevés dans d'autres éta-

blissements qiiê ceux de l'État : les gymnases de Tiibingue, de Rottweil, d'Ettlingeii, l'Université de Tiibingue, le séminaire de Rottenbourg. Le Conseil de Stuttgart en nommait les maîtres, les directeurs, en déterminait les programmes, en surveillait l'exécution.

Les professeurs de la Faculté de théologie catholique de Tiibingue jouissaient des mêmes prérogatives que leurs collègues, comme ils étaient astreints aux mêmes devoirs. Tout vicaire, avant d'obtenir une cure, d'exercer les fonctions pastorales, subissait un examen devant une commission désignée d'un commun accord par le conseil, par l'évêque.

Il résulte de cet exposé que pour toutes les questions administratives et juridiques la couronne de Wurtemberg était investie, vis-à-vis de l'Église catholique, d'une souveraineté absolue, qu'elle empiétait même dans plusieurs cas sur le domaine purement religieux. Ce furent ces usurpations partielles qui fournirent, en 1852, à Mgr Lipp le prétexte de sa levée de boucliers.

La liberté illimitée de l'Église fut, de la constitution ébauchée à Francfort, le seul fragment qui survécut à ses promoteurs. Les cléricaux entretinrent dans leurs illusions les républicains doctrinaires avec une perfide sollicitude, à l'heure même où ils sondaient secrètement le parti féodal et lui promettaient leur appui contre l'abandon des principes joséphistes.

L'Eglise catholique, selon eux, avait traversé depuis 1830 une période d'oppression. L'équité exigeait un complet changement dans ses rapports avec l'État . Suppression du placet et du patronat royal, possession exclusive de l'enseignement religieux, surveillance de l'enseignement laïque dans les écoles et les gymnases, libre élection de l'évêque et des chanoines, libre administration de la fortune ecclésiastique, libre fondation des couvents et libre entrée des moines de tout ordre, avec quelle insolente franchise ne furent pas énumérés au congrès de Wurtzbourg tous ces articles d'un nouveau code !

Les petits monarques du Sud étaient trop engagés à cette époque dans les voies rétrogrades, ils éprouvaient de l'alliance avec Rome un trop pressant besoin pour opposer à ces prétentions une résistance efficace. Les conférences de Carlsruhe ne servirent qu'à rendre leur pusillanimité plus manifeste. Conscients de leur force, les évêques de la province du Rhin supérieur tinrent à leurs souverains le plus altier langage : « Vos propositions, « leur dirent-ils dans un mémoire du 18 juin 1853, « ne contiennent aucun article qui soit nouveau; ce que vous nous offrez aujourd'hui comme une grâce, les traités naguère conclus avec vous nous le reconnaissent comme un droit imprescriptible. »

Toute négociation commune devenait désormais

inutile. Au grand-duc de Baden qui, malgré son désir d'un accord, conservait quel(iue dignité, Mgr de Yicari dénonça l'obéissance ; avant même d'entrer en pourparlers avec son souverain, l'évêque de Rottenbourg était sûr de la victoire.

Mgr Lipp ne s'était rendu que sous la réserve de l'approbation papale aux conférences qui s'ouvrirent il Stuttgart, le 12 janvier 1854. Le projet qui en sortit renferme déjà, dans ses traits essentiels, le concordat du 8 avril 1857. Le gouvernement renonça, sans hésitation aucune, à toutes ses jn'érogatives, à celles même dont il avait fait le meilleur usage pour l'école, la gestion des biens ecclésiastiques. Si avantageux que fussent ces résultats, la Curie se tiatta, par un refus, d'en obtenir de plus considérables encore. Pie IX venait, avec la signature du concordat autrichien, d'atteindre l'apogée de sa puissance. L'archiduchesse Sophie se faisait forte d'en étendre les principales dispositions à tous les autres Etats de l'Allemagne.

Toute garantie constitutionnelle avait été suspendue dans le Wurtemberg depuis la restauration de la Diète. Un catholique, le baron de Linden, exécutait en sa qualité de président du conseil les ordres de la Burg. Le ministère de l'instruction et des cultes n'avait pu, dans un pays aux trois quarts évangélique, être livré à un familier de la Curie, tout au moins

son titulaire, le baron de llumclin, ai)i)artenait-il à cette catégorie de protestants oilliodoxes qui aspirent pour leur communion aux bienfaits de l'uniformité romaine.

Le roi (Tuillaume lit litière des droits, des croyances de son peuple, pour accomplir ses devoirs de vassal avec une plus scrupuleuse tidélité. Un de ses chambellans, le baron Adolphe d'Ow, partit pour la Ville Éternelle afin de lever les derniers obstacles qui s'opposaient à la conclusion d'un traité. ^ — ^Pie IX ne céda que lorsque le câble trop tendu menaça de se rompre. Encore sa bulle du 8 avril 1857 Cum siihlimi pr'mc'qns apostolorum cathedra ne parlait-elle point d'un concordat, mais d'une simple convention obligatoire pour le Wurtemberg, révocable par le Vatican lorsqu'il jugerait le moment opportun. Jamais le chef de la chrétienté ne s'est regardé comme lié par des engagements pris avec les hérétiques.

Le pacte du 8 avril 1857 offre de singulières ressemblances avec celui qui fut imposé, le 28 juin 1859, au gouvernement badois. Si fastidieuse que soit l'étude de semblables factums, il convient de s'y arrêter avec quelques détails, ne fût-ce que pour convaincre d'erreur les libéraux doctrinaires qui accusent de tyrannie le prince de Bismarck, regrettent pour l'Allemagne l'hégémonie de l'Autriche.

La plupart des articles du nouveau concordat

avaient pour but d'assurer à l'évéque de Rottenbouri;" une complète autonomie vis-à-vis du pouvoir civil. Son seul suzerain aurait été, à l'avenir, non le roi de Wurtemberg mais le métropolitain de Fribourg. Rien, en apparence, n'était changé pour son élection aux règles fixées par la bulle Provida Sokrsque, sauf que la présidence n'aurait plus appartenu à un commissaire laïque. En réalité le droit d'exclusion accordé au souverain devenait illusoire par le fait qu'il ne s'étendait qu'à un nombre limité de candidats, que la composition de la liste était laissée à l'arbitraire des chanoines.

Comme on pouvait s'y attendre, dans une période de réaction, l'évéque ne prêtait pas serment d'obéissance et de fidélité aux lois, mais au monarque; encore l'addition sicut decet episcopo ouvrait-elle la porte à toutes les réticences, à toutes les subtilités casuistiques. Le vicaire général, les doyens, les membres du Chapitre étaient nommés par lui sans que le gouvernement se fût réservé même un droit de confirmation. Il disposait également de toutes les paroisses sur lesquelles n'existait pas un patronat spécial. De 521 bénéfices qui relevaient naguère de la couronne, 184, plus du tiers, passaient entre ses mains. Les doyens, les curés devenaient ses mandataires, au lieu, comme auparavant, de rendre au ministère des finances un compte annuel de leur gestion.

La juridiction épiscopale ne s'étendait pas seulement sur toutes les matières ecclésiastiques; dans plusieurs cas elle empiétait sur le domaine civil autant qu'au moyen âge. Les catholiques qui, dans leur activité politique, contrevenaient à ses ordres, étaient soumis à ses censures. Le prélat évoquait devant son tribunal les délits de droit commun commis par son clergé au même titre que les contestations sur la dîme, les revenus de l'ordinaire, les charges ecclésiastiques. Jamais la séparation des pouvoirs, ce principe fondamental de la jurisi)rudence moderne, n'avait subi au XIX""* siècle une plus flagrante violation.

La Curie se proposait également de remettre en vigueur, dans la protestante Souabe, toutes les prescriptions canoniques relatives aux Synodes diocésains, aux conciles provinciaux, aux fêtes, aux pèlerinages. Pendant que les associations laïques, même celles vouées à la pure recherche, étaient dissoutes comme autant de clubs révolutionnaires, les ordres religieux de toute nuance, y compris les jésuites, auraient librement déployé leur activité pour la plus grande édification des fidèles, les couvents auraient fleuri comme avant le salubre orage de la réformation. La correspondance enfin, de l'évêque avec ses collègues, les ministres de Stuttgart, le pape, les cardinaux, aurait été affranchie de toute entrave. Pendant que

livres et journaux succombaient sous les coups de la censure, ses mandements, par une grâce providentielle, auraient été dispensés de l'autorisation préalable. Le placet, l'appel comme d'abus, le consistoire supérieur, auraient disparu comme autant de vestiges d'un odieux passé.

Depuis longtemps l'école était, dans l'Allemagne du Sud, l'épine qui offensait les yeux vigilants de la Curie, l'ivraie qu'elle désirait arracher à tout prix du champ du Seigneur. Le concordat wurtembergeois, sans lui donner une entière satisfaction à cet égard, exauça cependant quelques-uns de ses vœux les plus chers. L'enseignement religieux était désormais livré à sa direction absolue, soit dans les institutions privées, soit dans les établissements de l'État. Partout, comme le seul manuel agréable aux jésuites, fonctionnait le catéchisme romain. L'évêque nommait ou cassait les chapelains sans que ceux-ci pussent appeler de ses décisions au Conseil scolaire.

(Quanta l'enseignement profane, la Couronne avait en apparence mieux sauvegardé ses prérogatives. Elle ne s'était engagée, vis-à-vis de l'évêque, qu'à faire droit à ses demandes dans la mesure du possible, à travailler d'un connnuu accord aux progrès de la foi, à l'amélioration des mœurs. En pratique, avec le vent de réaction qui soufflait alors sur toute l'Allemagne, les intrigues de l'ordinaire, la connivence

triui ministre tel que M. de iîiiiiieliii, l'éducation de la jeunesse n'aurait pas tardé à être empreinte, dans toutes ses parties, d'un cachet confessionnel.

Ce fut contre l'Université de Tubin^ue, contre les gymnases (convicts) de Rottweil et d'Ehingen que les ultramontains portèrent tous leurs efforts.

Grâce à l'excellent esprit qui régnait dans ces établissements, le AVurtemberg possédait depuis deux générations un clergé sérieux, honnête, ami de la tolérance et des lumières. Les prélats de la province du Rhin, malgré leur haine pour toutes les institutions qui avaient une origine joséphiste, avaient été obligés, au congrès de AVurtzbourg, de reconnaître leur, heureuse influence. Le pape n'en avait pas moins décidé leur remplacement par des séminaires placés sous la direction exclusive du Chapitre, organisés suivant les prescriptions du concile de Trente. Aucune garantie scientitique n'aurait été réclamée des élèves avant leur admission, aucun examen ne les aurait attendus à leur sortie. A la commission mixte, qui avait fonctionné jusqu'alors pour le plus grand avantage des fortes études, aurait succédé une congrégation de prêtres présidée par l'évêque. Devant un pareil aréopage, la ruse, la servilité, le fanatisme seraient bientôt devenues des recommandations plus efficaces que la fermeté du caractère, la hauteur des vues, la variété des connaissances. Les

bases auraient été jetées pour la formation d'un clergé agréable à la cour de Rome, docile aux inspirations des jésuites.

La Faculté catholique nationale ne comptait pas, au delà des Alpes, de moins acharnés détracteurs. Stimulés par le contact de leurs collègues évangéliques, ses maîtres s'étaient, depuis sa création, distingués par leur amour de la science, l'étendue de leurs perspectives, l'assiduité de leurs recherches. Sous l'intelligente direction de Drey, de Hirscher, de Gratz, de Feilmoser, Texégèse, la philosophie, la patristique avaient repris une nouvelle vie. Leurs mémoires, consignés dans la Gazette trimestrielle de Tubingue, leur avaient acquis l'estime des juges compétents. Il n'en avait pas fallu davantage pour les perdre auprès des rédacteurs de la Giviltà Cattolica.

Môhler lui-même, dont on célébrait bruyamment les victoires sur le protestantisme, qu'on glorifiait en public comme le docteur irréfragable , excitait les secrètes inquiétudes de la Congrégation de l'index par la hardiesse de sa méthode, son inextinguible curiosité. Un hérésiarque plus dangereux encore menaçait de surgir en la personne de M. Hefele qui rassemblait à cette époque les matériaux de son histoire des conciles et portait sur l'édifice de légendes et de fraudes spécieusement élevé par la tradition, une main sacrilège. Le nouveau professeur de dogmatique, Kuhn, s'inspirait

également des sages maximes de ses prédécesseurs. Il devenait urgent d'étouffer ce foyer d'incendie dans son germe avant qu'il amenât une contlagration générale.

Le roi Guillaume livra sans remords à d'implacables adversaires une corporation qui brillait, dans toute l'Allemagne;, de la plus vive, de la plus bienfaisante lumière. Désormais les membres en auraient été choisis par l'évêque de Rottenbourg qui les aurait également cassés selon son bon plaisir. Afin d'avoir la certitude qu'ils ne s'écarteraient en aucun temps de l'orthodoxie romaine, le prélat les aurait soumis à des interrogatoires mensuels; leurs cahiers, leurs cours seraient devenus l'objet d'une surveillance rigoureuse. Aucun érudit sérieux, aucun homme de cœur n'aurait accepté une chaire en de si humiliantes conditions.

Les yeux les moins clairvoyants avaient été dessillés par le système d'espionnage et de violence au moyen duquel on avait arraché à (rrégoire XVI la condamnation d'ffermès. Sous le prétexte de garantir à l'Église sa liberté première, l'indépendance de l'enseignement, ce palladium des Universités germaniques, aurait reçu une mortelle atteinte. Il aurait été plus franc, de la part de la Couronne, du moment qu'elle prêtait les mains à ce suicide intellectuel, de détacher entièrement la Faculté de théologie de l'or-

ganisnie académiciiie, de la convertir eu un séminaire épiscopal. L'État n'use pas seulement d'un droit légitime lorsqu'il couvre de sa protection les établissements d'instruction supérieure. En exigeant du clergé de solides garanties scientitiques, il s'acquitte envers la société d un impérieux devoir.

Jamais nation protestante n'avait été menacée d'un régime qui la blessât davantage dans son for intérieur. Si grande, cependant, était l'atonie qui avait succédé aux convulsions de 1848, qu'elle l'aurait subi sans murmure si on n'avait laissé à ses mandataires le temps de la réflexion. Guillaume de Wurtemberg, dans sa haine de tout contrôle , résolut de se passer du consentement des Chambres.

Le gou\ ernement ne pouvait s'en dispenser pour la suppression du placet, les changements dans l'oi ganisation scolaire, mais il l'aurait aisément obtenu d'une assemblée d'employés, de gentilshommes campagnards, agréables aux ministres, élus sous la pression administrative. Dociles admirateurs du pouvoir, les députés de la majorité affectaient une suprême indifférence pour une affaire qui ne regardait, suivant eux, que l'Église catholique, ne faisait courir à leur propre communion aucun danger. Le roi n'en dédaigna pas moins leui's suffrages. Aussitôt que la signature de Pie IX eut été ap])osée au bas de la convention du 8 avril, il s'appliqua à en introduire

dans ses Mtats les piincipalcîs disjjositions avec la prudente habileté, l'indexible énergie qui distinguèrent tous ses actes.

Ce fut dans les cercles académi(iues ([ue se manifestèrent les premiers symptômes de résistance. A un professeur de droit de Tubingue, le D'Reyscher, appartient la gloire d'avoir ouvert le feu. Son exemple fut bientôt suivi par un de ses collègues catholiques, le 1)'^ Warnkônig, par un des magistrats les plus considérés du Wurtemberg, le président de !a cour de cassation Hofacker. Ce dernier, dans une vigoureuse série d'articles publiés dans le Mercure Souahc, n'eut pas de peine à établir que le nouveau pacte était incompatible avec la charte fondamentale du royaume, les droits essentiels de l'Église protestante. 11 suffisait d'ailleurs, pour le ruiner dans l'esprit de tous les vrais patriotes, de montrer avec le concordat autrichien ses étroites et perpétuelles ressemblances.

Dans la masse de brochures qui s'accumulèrent avec une rapidité croissante, il en est deux qui méritent une mention spéciale, soit à cause de leur valeur intrinsèque, soit à cause du nom de leur auteur : Le Brait et le Concordat dans le Wurtemberg, Rome et le Wîirtemherg , il ij a trois siècles. Fils de l'illustre jurisconsulte et professeur de Leipzig, avocat distingué luimême, M, Oscar Wacliter était, à Stuttgart, le chef reconnu du parti piétiste, et avait jusqu'alors appuyé

un gouvernement rétrograde. Son évolution enti-aîna celle de ses nombreux amis, de cercles influents qui seraient, sans lui, demeurés hostiles à toute idée de réforme.

Les orthodoxes wurtembergeois, dans la crise de 1859, se souvinrent de leurs origines ; ils ressentirent dans leurs cœurs cette haine sainte contre Rome, lien commun de tous les protestants qu'en d'autres pays ils ont trop souvent sacrifié à leurs mesquines rancunes, à leurs projets liberticides. Le sénat de l'Université de Tubingiie, en cette période néfaste, se distingua par son respect de la science, sa perspicacité, son énergie : il contesta à la Faculté catholique, du moment qu'elle était placée sous la surveillance immédiate de l'évêque, la parité avec ses sœurs et exclut ses membres des délibéi ations communes.

En notre siècle de télégraphes et de railways aucun peuple ne saurait longtemps se soustraire à Tinfluence de ses voisins. Il suffit d'un événement imprévu, qui s'accomplit en de lointaines régions, pour déjouer les intrigues les mieux ourdies. Les batailles de Magenta, de Solferino n'ont pas seulement mis fin en Lombardie au joug des Habsbourg, mais provoqué dans tout l'équilibre européen une transformation dont personne ne fut plus surpris que son premier promoteur. L'existence de l'Italie une fut la consécration formelle du principe des nationalités ; avec le dé-

lilT

meiiibiH'ineiit matériel du piitrimoine de; St-Pierrc coinnieiice la défaite spirituelle de l'ultrainontanisme.

En AUenuigne même s'opéra un changement dont les fruits, pour être moins hâtifs, n'en furent que plus féconds. La camarilla orthodoxe féodale qui, depuis vingt ans, était le mauvais génie de la Prusse, perdit tout pouvoir, lorsque le 23 octobre 1857 le sceptre échappa des mains vacillantes de Frédéric-Guillaume IV. Elle célébra ses propres funérailles avant même d'avoir conduit sa victime au champ des morts. L'idéal politique des HohenzoUern, après une trop longue éclipse, rencontra un homme de sens et de vigueur pour travailler à sa complète et glorieuse réalisation. Avant même que les vues du prince régent se fussent dessinées dans toute leur netteté, le succès avec lequel les Chambres de Baden avaient repoussé l'agression de la Curie avait produit de l'autre côté de la Forêt-Noire une profonde impression. Le Wurtemberg protestant subirait-il un joug auquel avait refusé de se plier une population mohis nombreuse, aux trois cinquièmes catholique?

Lent à s'émouvoir, le peuple Souabe est parfois saisi d'indignations généreuses aussi fortes que tenaces, dont les effets sont tout pareils à ceux des torrents alpestres. Près de leur source ils ne se composent encore que d'un mince filet d'eau; à quelques lieues de distance ils entraînent dans leurs flots tu-

luiiltiieux arbres, troupeaux, habitations. De TubiiijLïue, le glorieux sanctuaire de la foi et de la pensée nationales, la résistance contre la convention du 8 avril se propagea dans toute la vallée du Neckar et convertit en une fortei'esse chaque presbytère.

Les sectes mystiques comptent dans les campagnes du Wurtemberg de nombi eux adeptes qui unissent à leurs espérances millénaires une inébranlable loyauté envers la famille de leurs princes, un attachement passionné pour leurs antiques franchises. Pasteur et fidèles, dans chaque communauté, repoussèrent avec horreur le rapport de vasselage auquel s'était engagé leur roi vis-cà-vis d'un pi'étre, par eux tenu pour le prophète de mensonge, la bête de l'Apocalyse. Malgré la défense du consistoire supérieur, du ministère des cultes, la pétition organisée à Stuttgart, par le docteur Wachter, se couvrit en quelques jours de plusieurs milliers de signatures ; des adresses analogues furent envoyées au monarque par tous les synodes diocésains, tous les conseils de paroisse.

Devant la marée montante de l'opinion publique toutes les digues, toutes les barrières se montrèrent inefficaces. Les plus timides, sous peine de renoncer à toute considération, furent obligés de prendre un parti. Circonvenus par des intrigues de cour, quelques prélats de l'Église évangélique avaient d'abord essayé d'une neutralité apparente. Toute équivoque devint

bientôt dangei'euse. Un de ces hauts dignitaires avouait naïvement que s'il ne s'était pas prononcé contre le concordat il n'aurait pu, devant le courroux général, garder ses fonctions.

Le roi (Uiillaunie se tlatta de remporter la victoire de haute lutte en descendant lui-même dans l'arène. Dans un édit (jue, le dimanche avant la convocation des Chambres, les pasteurs durent lire du haut de tcmtes les chaires, il déclara que la convention du 8 avril avait un caractère exclusivement politique et ne portait aucune atteinte aux droits de l'Église protestante. Ceux qui prétendaient le contraire ignoi-aient le réel état des choses et les véritables sentiments de leur monarque.

Si redoutée que fût d'ordinaire l'intervention du roi, elle demeura cette fois stérile; elle ne réussit qu'à compromettre sa personne sans aucun profit pour la cause qui lui était chère. Soutenus, comme ils l'étaient, par les sympathies unanimes de leurs paroisses, les ecclésiastiques réformés déployèrent dans la lutte une énei'gie inaccoutumée. L'un d'eux, après la lecture du rescrit royal, ajouta qu'il lui était impossible d'en approuver le contenu et qu'il priait Dieu d'éclairer les représentants de la nation. Malgré le régime de plomb qui pesait alors sur le Wurtemberg, ce vaillant serviteur du Christ ne fut la victime d'aucune mesure disciplinaire. Autant aurait valu, après

avoir destitué ses collègues, fermer tous les lieux de culte.

L'évêque de Rottenbourg avait, au preuiier nioiiient, songé à suivre l'exemple de ses frères de Baden à tromper, par un pétitionnement gigantesque, l'opinion publique dans le reste de l'Allemagne. L'expérience ne tarda pas à le convaincre que l'abstention était pour les ultramontains la plus sûre des tactiques. Peu avant l'ouverture des débats la députation se trouva vacante dans un district qui passait pour leur être entièrement dévoué. En dépit des vigoureux efforts du gouvernement et du clergé, les électeurs portèrent leurs suffrages sur un catholique libéral hostile à tout arrangement avec Rome.

En même temps que ce réveil religieux, s'accomplit une transformation dans le groupement des partis politiques.

Les Souabes sont, de toutes les races de l'Allemagne du Sud, celle qui a ressenti pour la Prusse la plus forte aversion, malgré la conformité des cro^ ances, quoique le manoir héréditaire des Holienzollern domine la vallée du Neckar. A ce résultat concourent les traits du caractère national en apparence les plus contradictoires : les aspirations démocratiques et la fidélité aux coutumes locales, le loyalisme envers le souverain et le respect de la tradition.

Depuis 1848 cette haine a éclaté en toute circon-

staiice importante: le Pailenient (rErfiirt, les iiéjiociations pour riiiiion douanière, la création du National-Yerein. plus récemment, les élections pour le premier Parlement commercial. Kn aucune autre i)artie (le la Confédération la iïuerre en faveur de TAutriche ne fut accueillie avec un aussi bruyant enthousiasme. Démocrates et conservateurs, dans l'attente de leur prochaine victoire, oublièrent leurs anciennes querelles. Le rédacteur du Bcohachter , le tribun député Karl Mayer fut investi par l'opinion de 18fi() à 1870 d'une véritable dictature dont il n'usa que pour fanatiser les masses contre la Prusse. « Va' victis! » s'écriait, à la veille de Sadowa, dans une heure d'oubli , le ministre de Varnbiihler, « nous n'hésiterons pas, si la fortune seconde nos armes, à démembrer la monarchie du grand Frédéric.»

Avec de semblables antécédents il ne fallut pas moins que le sang versé en commun, aux environs de Paris, ou sur le plateau de Gravelotte, pour opérer entre le Nord et le Sud une solide et féconde alliance. Les bases en avaient déjà été jetées en 1857. Les hommes les plus intelligents du parti libéral, les Hôlder, les Romer, les Von Weber, avaient compris qu'ils ne pourraient triompher des agressions de la Curie que s'ils s'appuyaient sur la grande puissance du Nord, s'ils travaillaient à l'Allemagne une, sous l'hégémonie de la Prusse. Ils disposent aujourd'hui

(le la majorité en Soiiabe et Jouissent, au sein du Reiclistag, d'une légitime influence. Ce fut dans la lutte contre Rome qu'ils conquirent leurs premiers, leurs plus glorieux éperons.

Le pacte du 8 avril, malgré la nuiltiplication illégale des délais, ne pouvait être perpétuellement soustrait au contrôle parlementaire. M. Reyscher, qu'en l'écompense de sa brochure les habitants de Stuttgart avaient choisi pour leur délégué à la seconde Chambre, obtint le 12 octobre 1858 la nomination d'une commission spéciale. La majorité de ses membres accepta dans son ensemble les propositions qui leur étaient soumises par le gouvernement ; elle choisit pour son rapporteur M. Probst, un éloquent apologète de la Curie dont les convictions démocratiques n'avaient pu être altérées pai' une foi implicite aux décrets du Syllabus. Un député, connu jusqu'alors pour sa fidélité ministéi'ielle, le conseiller de Sarwey, demanda au nom de la minorité, un examen approfondi de la convention dans toutes ses parties.

Peut-être M. de Linden, s'il eût engagé immédiatement le combat, aurait-il, avec une légère pression, remporté la victoire. Il crut plus sage de surseoir aux débats jusqu'à ce que d'autres projets se fussent emparés de l'attention publique. Loin de pacilier les esprits, ce nouveau délai donna aux i)lus timides le courage de la résistance.

Les préavis de la comniission deineuièrent ensevelis sous la poussière des bureaux pendant trois années consécutives. Le gouvernement recula jusqu'au 12 mars 1861 l'ouverture des débats. M. Probst développa, dans un discours des plus habiles, les conclusions de son rapport, mais, en séance plénière, les perspectives de succès étaient tout autres. La Curie, depuis les dernières encycliques de Pie IX, avait jeté le gant au libéralisme européen. Aucun monarque soucieux de sa dignité, surtout s'il appartenait à la communion évangéliqiie, ne pouvait conclure un accord, entrer en transaction avec une puissance qui niait les bases primordiales de l'État moderne.

M. Holder et ses amis ne négligèrent aucun des avantages que leur offrait la lutte sur un terrain aussi propice. Après avoir repoussé avec vigueur les usurpations du saint-siége, ils réclamèrent la mise en pratique d'une constitution qui répondait à tous les besoins du peuple souabe, mais que le roi Guillaume s'était toujours refusé à prendre au sérieux.

Sur les bancs ministériels, au contraire, les forces étaient paralysées par le pressentiment d'une défaite inévitable. M. de Rlimelin montra, vis-à-vis de l'opposition nationale, la même faiblesse dont il avait, dans ses négociations avec Rome, donné des preuves si regrettables. Il prétendit que le roi s'était borné

à régulariser une situation équivoque, à rendre à l'tv glise catliolique son autonomie sans que les droits des protestants courussent aucun danger. M. de Linden, par un appel aux passions confessionnelles, crut opérer une adroite diversion. Dans la bouche d'un séide du prince de Metternicli, l'éloge de la tolérance parut suspect.

Les déplorables errements de Frédéric-Guillaume IV, l'impunité dont les jésuites avaient joui en Prusse sous son règne, avaient laissé une trace profonde dans les esprits. Les libéraux s'étaient convaincus par une cruelle expérience de la signification qu'attachaient à l'indépendance de l'Église les champions du droit divin, de l'orthodoxie piétiste. Parmi les catholiques, les prêtres les plus instruits, les membres les plus éclairés de la classe moyenne saluèrent avec joie le rejet d'une convention qui les aurait livrés sans garantie aucune à l'ai'bitraire épiscopal.

Les débats ne durèrent pas moins de cinq jours ; leur résultat dépassa les plus vives espérances de l'opposition. Le projet fut i-epoussé par 63 voix contre 27. Avec la majorité votèrent deux catholiques libéraux, parmi la minorité quatre protestants autoritaires dont deux parlèrent en laveur du jiacte avec Rome. La journée du 1() mars inaugui'a i)Our le Wurtemberg une ère nouvelle. Dans les annales parle-

mentaires des petits États j"en connais ])eii d'aussi honorables.

Le roi Guillamne était un homme d"es])rit malgré son humeur altière. « Plier plutôt que rompre >> était sa maxime favorite. Il s'en était bien trouvé, le 9 mars 1847, lorsqu'à la veille de la toarniente révolutionnaire il avait octroyé à ses sujets une constitution. 8a conduite, après le rejet du concordat, témoigne d'une égale perspicacité. D'opportuns sacriiices comblèrent l'abîme (\m menaçait de le séparer de son i)euple ; la bonne entente une seconde fois restaurée dura jusqu'à sa mort. Il garda, il est vrai, son principal ministre, M. de Linden. pour ne pas suivre Texemplo de Baden. ne pas s'incliner devant les traditions parlementaires, mais il congédia le malencontreux signataire du pacte avec le saint-siége, M. de Rumelin, et le remplaça par un ministre de talent et d'avenir, M. de Golther '.

Le 21 septembre 1861.1e nouveau ministre des cultes soumit aux Chambres un programme qui réglait dans leur ensemble les rapports de l'Église catholique avec la Couronne, d'après les principes fondamentaux de la charte, sans immixtion aucune de la Curie. Le 30 janvier 1862 ce projet fut élevé à l'état

' M. Je Golther dirigea le ministère de rinstriiction et des cultes d'avril 1861 au 31 mars 1870. Xous avons emprunté à son récent volume : « L^Etat et l'Eglise catholique dans le Wui temherg . Stnttgard, 1874, » la plus grande partie des matériaux de ce chapitre.

de loi api'ès de iniimtieuses délibérations. Il n'était, dans ses parties essentielles, que la reproduction de la bulle Provida solersque, de l'ordonnance du 30 janvier 1830, qui théoriquement n'avaient jamais cessé d'être en vigueur. Seules avaient été supprimées quelques dispositions blessantes pour le sentiment religieux, empreintes au suprême degré de l'absolutisme joséphiste. La suprématie de l'État continuait à être affirmée dans toute sa plénitude.

Peut-être convient-il d'esquisser dans ses grands traits une législation qui satisfait également la Couronne et le Chapitre de Kottenbourg, à laquelle aujourd'hui encore le Wurtemberg est redevable d'une parfaite tranquillité. Des mesures tout analogues présentées par M. Falk ont soulevé l'indignation du clergé prussien. Il semble que, depuis le concile, les évêques allemands s'appliquent à parodier le mot de Louis XIV. Du Rhin à la Vistule ils ne voient que Pyrénées. La moindre taupinière se change devant leurs regards effarés en une montagne infranchissable.

La loi du 30 janvier maintenait l'obligation du placet pour tous les décrets qui touchaient, de près ou de loin, à la jurisprudence ecclésiastique et civile : bulles des papes, canons des conciles généraux ou provinciaux, brefs des évêques. Les mandements mêmes (jui traitaient de matières purement reli-

giousos (lovaicMit avant leur publication être soumis à l'exauion du ministère.

Le patronat était supprimé comme reposant sur line fiction depuis longtemps démentie par les faits : la nomination par la Couronne à toutes les paroisses vacantes. Le roi, en revanche, conservait la libic disposition des bénéfices ([ui avaient été fondés par ses ancêtres, (pii lui alïeraient par un pacte spécial. Ancun prêtre n'était éligible à une charge quelconque s'il ne possédait la nationalité \vurtembergeoise, n'avait subi d'une manière satisfaisante ses examens devant les connnissaii'es. L'État jouissait en outre du droit de veto contre tous les candidats (jui lui étaient désagréables, pourvu qu'il justifiât devant la Cour supérieure de la légitimité de ses griefs.

La puissance disciplinaire de l'Église n"était reconnue que dans la sphère religieuse; encore y étaitelle soumise à un rigoureux contnMe. Toute plainte de l'évêque contre un clerc devait suivre le cours ordinaire de la procédure avant de recevoir son exécution. Aucune atteinte ne pouvait être portée à la liberté individuelle, aucun séjour dans une maison de pénitence ecclésiastique dépasser six semaines, aucune amende s'élever au-dessus de 40 florins. Les arrêts rendus contre la personne, la fortune de l inculpé, avaient besoin, pour être valides, du consentement de l'autorité laïque qui n'accordait son concours

qu'après avoir examiné de ses propres yeux toutes les pièces du litige. Le « recours comme d'abus » sous un autre nom subsistait dans toute sa force.

Ce fut sui' le terrain scolaire que la victoire des libéraux porta ses. fruits les plus savoureux. Tous les articles du concordat relatifs à la formation spirituelle du clergé disparurent de la nouvelle organisation. Les séminaires où étaient élevés les futurs candidats à la prêtrise demeurèrent sous la surveillance immédiate de l'État. II ne prononça pas seulement en dernier ressort sur le choix des directeurs, l'admission des boursiers, la composition des programmes; il eut encore le droit, sans consulter l'ordinaire, de suspendre les maîtres qui se rendraient coupables d'une infraction aux lois ecclésiastiques.

L'Université de Tubingue conserva également son caractère national. L'indépendance des professeurs de théologie fut pleinement sauvegardée. Lors même que l'évéque trouvait leurs cours dangereux, sous le rapport de la morale ou du dogme, ils n'étaient justiciables que devant leurs pairs. Le sénat seul décidait de la réalité de leurs hérésies.

Une digue solide fut entin opposée aux envahissements des ordres monastiques. Les vœux, moyennant un arrêt des tribunaux, furent toujours révocables. Listruits par la triste expérience du concordat, les députés libéraux ne crurent pouvoir prendre à l'ave-

nir contre les jésuites de trop amples garanties ; si jamais ils s'établissaient en Souabe, les membres de la Société auraient besoin non-seulement de l'autorisation du ministère mais d'un vote formel des Chambres.

La majorité se rangea à cet amendement malgré un discours de M. de Golther qui taxa ses craintes de chimériques. « Jamais, » s'écria-t-il, « un homme d'État wurtembergeois ne nourrira une aussi coupable pensée. » Sans remonter très-haut dans le passé, son prédécesseur immédiat, M. de Rumelin, aurait, en sa qualité de protestant orthodoxe, accueilli les Révérends Pères sans un trop vif déplaisir. Pour nous, Suisses, qui nous souvenons du Sonderbund, et regardons l'expulsion des disciples de Loyola comme un des plus grands bienfaits des constitutions fédérales de 1848, de 1874, nous applaudissons à toute diminution de leur inHuence comme à un progrès de la moralité, des lumières.

Enclins, comme ils le sont, à se glorifier de leurs propres œuvres, les hommes d'État souabes ne perdent aucune occasion de célébrer les heureux effets de la loi de 1862. A la tranquillité religieuse dont jouit leur patrie, ils opposent avec complaisance l'ouragan qui s'est déchaîné sur les provinces catholiques de la Prusse, la fièvre continue qui mine en Bavière les forces vives de la nation.

Les faits, au premier abord, paraissent confirmer

ce panégyrique. Les meilleurs rapports n'ont cessé en apparence de régner entre la Couronne et le Chapitre de Rottenbourg. Les questions confessionnelles demeurent absentes du programme parlementaire. L'opinion publique suit, d'un œil distrait, leurs péripéties dans le reste de l'Allemagne. Volontiers à la taverne les bons bourgeois de Stuttgart répètent chaque soir, comme leurs ancêtres du temps de Faust: « Je ne connais rien de plus agréable les dimanches et les jours de fête qu'un entretien sur la guerre et les bruits de guerre pendant que loin^ bien loin derrière nous, en Turquie, les peuples se chamaillent entre eux. Debout devant sa fenêtre, on savoure le vin de sa coupe, on contemple les vaisseaux bigarrés qui descendent la rivière; le soir on regagne joyeusement sa demeure et on bénit la paix, les années de paix. « Puis, au milieu d'un épais nuage de fumée ils vident gravement leurs chopes. Pour le philosophe dégoûté de controverse le Wurtemberg surgit du sein d'une mer houleuse, comme File de Prospère.

Pour entretenir de cordiales relations avec l'Église romaine, les divers cabinets qui se sont succédé à Stuttgart n'ont reculé devant aucun sacrifice; souvent même l'opposition leur a reproché à bon droit de fermer les yeux sur ses intrigues. Aujourd'liui encore, malgré la proclamation de l'infaillibilité pontiticale, il demeure admis à la Cour, comme un axiome, que les

Ciitlioli(iues sont les laeilleurs sujets de Sa Majesté. Élevée dans les traditions autocratiques de Saint-Pétersbourg, la reine Olga rencontre en eux de souples agents de ses caprices. Le roi Charles, à l'installation de chaque prélat évangélique, ne manque jamais de rappeler que la paix confessionnelle est le plus ardent de ses vœux. Vis-à-vis des chanoines du Chapitre il s'abstient de toute recommandation, comme s "il ne s'était jamais rencontré parmi eux des fauteurs de discorde.

Dans tous les autres domaines de la vie civile les catholiques jouissent d'une égale faveur. Quoiqu'ils ne forment que le tiers de la population, une anxieuse sollicitude de la parité préside à la distribution des emplois. M. de Golther, comme s'il eût voulu se faire pardonner le rejet du Concordat, ne s'est montré généreux de subsides qu'envers les jeunes savants qui rassemblaient des matériaux pour l'édifice ultramontain dans les archives des Universités étrangères. Dès l'instant que du côté de Rome sembla se dissiper le péril, l'instinct conservateur l'emporta dans les hautes régions sur l'esprit du protestantisme.

L'habile et prudent ministre qui préside aujourd'hui aux destinées du Wurtemberg, M. de Mittnacht, emploie tout son art à prévenir un conflit en quelque sphère que ce soit, religieuse, industrielle, politique. Les conservateurs, pour se maintenir avec

lui au pouvoir, se sont résignés de bonne grâce à des réformes combattues avec acliarnement par leurs amis en Saxe, en Prusse, en Bavière, entre autres le mariage civil. Satisfaits des avantages partiels qu'ils ont obtenus, les libéraux, pour ne lui susciter aucun embarras, ont ajourné la réalisation de leurs plus ambitieuses espérances. Il n'est pas jusqu'à la cour de Rome qui n'ait subi le charme de son génie fertile en expédients, de sa parole persuasive.

La défaite des ultramontains lors du concordat a porté ses fruits. Renonçant à une politique d'aventures, ils ont compris que la modération était la meilleiwe des conseillères. Leur presse qui, dans toute l'Europe, lance contre les institutions civiles le sarcasme, l'anathème, ne s'est plus départie dans le Wurtemberg d'un louable respect jjour la charte. Leurs associations pieuses qui, partout ailleurs, se groupent en une milice toujours prête pour le combat, ne franchissent pas l'enceinte du sanctuaire. Leurs adeptes, dans la lutte électorale, obéissent à une discipline sévère, mais ils ne descendent dans l'arène qu'abrités sous la bannière démocratique. Les districts du Sud' qui, jusqu'en 1806, faisaient partie

' Ravensburg, Biberach, Aalen, Ellwangen. Cette dernière circonscription a été conqnise par eux aux élections de 1873 ; mais le député actuel, le D'' Bayrhammer, ne saurait être pour le Conseil fédéral un adversaire plus désagréable que le particuhiriste Moritz Mohl.

(les possessions des Habsbourf;', leur sont entièrement dévoués : ils ne procèdent qu'avec circonspection à de nouvelles conquêtes. Dans la Chambre ils sont remarquables par leur tact, la dignité de leur attitude, la courtoisie de leur langage. Quel contraste pour le mode de discussion n offre pas le D'' Probst ' , leur chef, avec les autres cory phées du centre : MM. Jorg, Windhorst, Reicliensperger V

Les dispositions conciliantes du parti n'ont été troublées par aucun bref épiscopal. M. Hefele, tout au contraire, s'est appliqué avec une délicate sollicitude à les faire naître, à les amener à leur plein développement. Supposez à sa place Mgr de Ketteler : quelques semaines auraient sufti pour que le diocèse fùt la proie d'une contiagi-ation générale.

Par le bon accord qui règne entre ses sujets des deux confessions, le gouvernement wurtembergeois a été récompensé de l'importance qu'il a toujours attachée à la nomination des hauts fonctionnaires ecclésiastiques. Il s'est efforcé de n'appeler au siège de Rottenbourg que des prêtres instruits, tolérants, d'un commerce facile, d'une piété éclairée.

Les jésuites, qui en 1869 mettaient la dernière main à leurs préparatifs pour le concile, voulaient, à la mort de Mgr Lipp, enlacer la Souabe dans leur

' M. Probst n'a pas accepté une réélection au Keichstag, peutêtre pour ne pas compromettre sa position à Stuttgart.

ivseau. Le prélat qui, en 1857, avait été le principal instigateur de la convention avec lé saint-siége, leur était devenu suspect depuis qu'il avait conclu sa paix avec la Couronne. Ses dernières aimées avaient été empoisonnées par leurs dénonciations, leurs intrigues. En 1868 ils l'avaient accusé d'hérésie à cause de la liberté scientifique qu'il laissait aux professeurs de Tubingue. Quelques mois après, le nonce du pape à Munich essayait de lui imposer un coadjuteur. Ils se tlattaient de lui donner pour successeur un membre fanatique du jeune clergé, élevé au séminaire, étranger à toute culture, disciple aveugle de Mgrs de Ketteler et de Senestrey. Après avoir voté à lîome leur dogme favori, il n'aurait reculé, pour l'introduire dans son diocèse, devant aucune violence.

Le ministère des cultes de Stuttgart, le Chapitre de Rottenbourg comprirent le danger. Leur choix tomba sur un ecclésiastique qui, par l'élévation de ses vues autant que par son vaste savoir, illustrait l'Université de Tubingue, mais dont la personne, les écrits étaient par cela même odieux aux ultramontains : Josepli Hefele. Si le nouvel élu obtint l'unanimité parmi les chanoines, sa préconisation du côté de Rome se fit longtemps attendre. M. de Golther eut besoin de déployer, vis-à-vis de la Curie, une vigueur inaccoutumée. Pie IX ne céda que devant la certitude d'une complète rupture.

Indépcndainmciit de sa supéiiorité intellectuelle, Mgr Hefele, par sa seule origine, jouissait d'un immense crédit sur ses compatriotes. Né le 15 mars 1809, à Unterkochern, dans la Souabe du Sud, il avait reçu au gymnase d'Ellwangen la forte éducation à laquelle la loi de 1830 avait astreint les candidats à la prêtrise. L'histoire, à partir de l'Université, était devenue son étude de prédilection.

Du banc de l'élève le jeune théologien passa pres- (pie immédiatement dans la chaire du professeur. Son enseignement vif, limpide, substantiel, groupa bientôt autour de lui un nombreux auditoire. Depuis 1836 la Gazette trimesirklle de Tubingue le compta parmi ses collaborateurs les plus assidus. Ses travaux sur les Pères, ses recherches archéologiques et liturgiques ont été consultés avec fruit par plus d'un auteur protestant. Son Histoire des conciles, dont le premier volume parut en 1855, et qui établit sa réputation dans le monde scientifique, repose sur une étude originale des sources. Sa méthode, si quelquefois elle aboutit à des résultats par trop conservateurs, n'en demeure pas moins toujours celle de l'école critique. La largeur des vues, l'abondance des matériaux, l'exactitude des investigations forment, avec les procédés habituels aux théologiens catholiques, un honorable contraste.

Il y a cinq ans environ, pendant un séjour que je

faisais à Tubingue, j'eus moi-même la bonne fortune d'assister à quelques-unes des leçons de M. Hefele. C'étaient des entretiens nets, solides, familiers, marqués au coin d'une spirituelle bonhomie. L'orateur mettait une visible coquetterie à rendre hommage aux travaux de ses émules protestants, à raconter avec une sympathique impartialité l'histoire de la Réforme, Afin de donner au tableau toute sa lumière, il criblait les jésuites d'épigrammes.

L'extérieur de M. Hefele décelait ses origines. C'était un joyeux et robuste montagnard de l'Alpe souabe, aux traits nobles et bienveillants, au lin sourire, au regard scrutateur. La maison qu'il habitait, Tune des plus belles de Tubingue, ouvrait sur un vaste jardin d'où la vue s'étendait sur toute la vallée du Neckar. Installé dans une spacieuse bibliothèque, au milieu des livres, des gravures, des manuscrits, l'aimable chanohie continuait les traditions de ces bénédictins chez lesquels une haute intelligence s'unissait à une piété sincère, qui cherchaient dans les jouissances artistiques un tempérament à la gravité ordinaire de leurs pensées. La courtoisie de son accueil gagnait tout d'abord le visiteur qu'achevaient de séduire sa verve, son aisance, la richesse de sa conversation. Plusieurs professeurs d'outre-Rhin, par leur taciturnité et leur gaucherie, jettent une doucht? d'eau glaciale sur l'enthousiasme d'admira-

tcurs qui ne les connaissent ([lie i)ar leurs écrits. INIgi- Hefele, par son tact et l'aj'rénient de son connnerce, témoignait qu'il était habitué au meilleur monde. 11 ne déployait toutes ses ressources avec personne autre davantage qu'avec ses interlocuteurs protestants; il se plaisait à les interroger sur le mouvement tliéologique qui s'accomplissait au sein de leur confession, à s'entretenir avec eux d'histoire et d'archéologie sans qu'il s'y glissât aucune arrière - pensée de prosélytisme. Ses rapports avec ses collègues évangéliques étaient fréquents, affectueux, dégagés de toute contrainte.

Le dogme de l'infaillibilité ne compta pas d'adversaire plus ardent, plus redoutable. Les vastes recherches dans les archives par lesquelles il avait préludé à son ouvrage sur les conciles, son exacte connaissance des textes et des documents originaux l'avaient, depuis longtemps, initié aux fraudes auxquelles les papes avaient eu recours pour asseoir l'éditice de leur puissance.

Le bruit avait un instant couru, aux approches du concile, que la cour de Rome avait recherché les avis de théologiens célèbres pour leur érudition, leur indépendance dogmatique : D(3llinger, Haneberg, Hefele. Mal renseigné comme il l'était sur les affaires allemandes, Pie IX avait, en effet, introduit dans la commission préparatoire l'évêque de Rottenbourg,

l'abbé de 8aint-]^oniface, dans l'espoir de trouver en eux de dociles agents de ses volontés. Il les avait exclus de toute participation aux travaux aussitôt qu'il avait été éclairé sur leurs véritables sentiments. M. Haneberg avait été chargé de recherches sur les couvents orientaux. M. Hefele d'un mémoire sur le cérémonial suivi pendant le concile de Trente. La rédaction du « schéma de la Foi » avait été confiée à une plume moins pénétrante mais plus sûre, celle du jésuite Schrader.

Du moment qu'eurent commencé les séances publiques, Mgr Hefele prit rang, parmi les prélats de la minorité, auprès de Mgrs Rauscher, Kenrick, Strossmayer, Dupanloup. Le 18 décembre 1869, les jésuites lui fermèrent les portes de la Congrégation de la Foi, quoique, de tous les membres de l'Assemblée, il fût certainement le plus familier avec les décrets conciliaires. Cette distinction ne fut accordée qu'aux apôtres du nouveau dogme : Mgrs Deschamps, Manning, Senestrey.

Les brigues, les mensonges, les procédés d'intimidation qu'employa le Vatican pour assurer la réussite de ses projets ne servirent qu'à enhardir l'évêque de Rottenbourg dans sa résistance. Dans les réunions secrètes qui furent tenues par la minorité^ il insista pour que l'infaillibilité ne fût pas seulement combattue au nom de l'opportunité, de la prudence,

coiiHiu! blessante pour ropinion, dangereuse pour la paix publiques. Il démontra avec force, par des arguments empruntés à la liible, à l'histoire de TÉglise, qu'elle sapait les bases mêmes du catholicisme. Pendant les i)remiers mois de la session, sa logique, sa piété, son éloquence remportèrent sur les intrigues habilement ourdies de Mgr de Ketteler. L'évêque de Rottenbourg était un politique trop perspicace pour ne pas prévoir les troubles ({n'amènerait dans toute l'Europe la promulgation du nouveau dogme, la position délicate qui lui serait faite à lui-même dans le Wurtemberg, par le triomphe de Fultramontanisme. Dans une lutte essentiellement religieuse, il ne voulût cependant se servir que d'armes nobles, pures de tout alliage terrestre.

Son mémoire sur Honorius mit le comble à sa réputation de savoir, d'hérésie. Ce pape (625-638) s'était signalé dans les controverses christologiques du YII™'^ siècle par l'appui malencontreux qu'il avait prêté aux monothélites. De son vivant il avait déjcà été combattu par plusieurs théologiens considérables ; après sa mort il avait été frappé d'anathème par le VI""* concile œcuménique (680) sans qu'aucun de ses successeurs ait jamais songé à protester contre cet arrêt. Tout au contraire, sa condamnation fut insérée avec celle d'autres hérésiarques dans le serment que

prétait chaque i)oiitife iininédiateiiiciit apivs sou élection.

Ce ne fut ([u'au XVIl""^ siècle que le Vatican éprouva le besoin de rectifier Thistoire au profit du dogme. Le jésuite Robert Bellarniin prétendit que les actes du concile de Constantinople avaient été falsifiés par les controversistes grecs, pour établir la suprématie de leur Église sur celle des Latins, que les écrits d'Honorins, ses lettres, celles dq Léon II, son successeur, n'étaient qu'une pertide invention de leur part. Lorsquen 1659 Lucas Holstein publia le L'thcr Bkirmis, qu"avec la formule du serment chacun put lire la condamnation du pontife incriminé, les ultramontains moditièrent leurs batteries. Tantôt ils affirmèrent que les opinions d'Honorius étaient parfaitement correctes, tantôt qu'il n'avait pas été excommunié pour ses erreurs théologiques, mais pour la négligence qu'il apportait dans l'exercice de ses fonctions.

D'aussi monstrueuses contradictions ne pouvaient éternellement rester impunies. Mgr Hefele les dévoila iivec l'autorité que lui donnaient ses précédents travaux, l'indignation (pi'inspire à tout C(t!ur droit l'audace dans le mensonge Armé du flambeau de la vérité hist()ri([ue, il dissipa les ténèbres artiticieusement accumulées par les avocats de l'infaillibilité pontificale. Après son lumineux exposé, deux

résultats (lonuniraieut acquis au-dessus de toute contestation: un i)ape avait été convaincu d'hérésie, les conciles avaient, jusqu'au XVI""' siècle, été investis en matière dogmatique d'une autorité supérieure à celle des évéques de Rome. Comme ])our le colosse aux pieds d'argile dont i)arle le prophète, il avait suffi d'une seule pierre adroitement lancée, d'un seul fait appuyé sur des preuves solides, pour ébranler le nouveau dogme jusque dans ses fondements.

La brochure de Févêque de Rottenbourg produisit dans toute l'Europe une sensation extraordinaire. Pie IX s'efforça de l'atténuer, en chargeant de sa réfutation deux prêtres italiens célèbres pour leur faconde : le professeur au collège de la Sapienza Delegati, le jésuite Liberatore. Peines inutiles! Les démonstrations les plus ingénieuses ne sauraient prévaloir contre la brutalité des faits. De toutes les choses du monde ils sont la plus obstinée, s'il faut en croire Shakespeare.

Depuis cet acte de courageuse franchise il devint impossible à ]Mgr Hefele d'aborder la tribune. Toutes les fois qu'il essaya d'en prendre possession il en fut empêché par les trépignements, les vociférations des prélats fidèles, des mameluks du Vatican. Leur intolérance ne lui permit pas même de répondre après le que le cardinal Cullen l'eut apostrophé dans une séance publique avec une scandaleuse véhémence que

Pie IX, dans une allocution prononcée devant quelques chanoines Francs-Comtois, l'eut accusé, ainsi que Mgrs Eausclier, Kenrick, Dupanloup, de rééditer d'anciens sophismes, des mensonges contraires aux prérogatives du saint-siége.

La vanité de la discussion devenait chaque jour plus évidente. L'un des premiers, Févêque de Rottenbourg conseilla à ses collègues de la minorité de quitter en masse la basilique de Sahit-Pierre, de protester par leur silence contre les décisions d'une assemblée qui avait perdu jusqu'à l'apparence de la liberté. Avec quatre-vingt-cinq de ses amis il repoussa, dans la votation sur le « schéma de l'Église, » l'article qui investissait le pape dime puissance absolue dans les matières qui concernaient la discipline et le gouvernement ecclésiastiques , comme dans celles qui se ra})portaient à la foi et aux mœurs. De même que la plupart d'entre eux il quitta avant la clôture des débats une ville où ils avaient éprouvé d'indignes vexations, oîi s'étaient évanouies leurs dernières espérances de réforme.

Lorsque Févêque de Rottenbourg fut rentré dans son diocèse, chacun s'attendait à ce qu'il poursuivrait l'œuvre par lui si vaillamment commencée, qu'il unirait ses efforts à ceux de M. de Dullinger pour rapprocher l'Église de Fidéal apostolifjue, rendre aux laïques une large part dans sa direction, conserver

aux Uiiivcrsitt'S leur antique indépendance. Il aurait même, suivant l'avis de bons juges, possédé un crédit assez solide pour entraîner l'adhésion de quelquesuns de ses collègues encore indécis', prévenir un schisme national, maintenir dans son intégrité la chaîne des traditions.

Les scrupules du prêtr-e l'emportèrent chez lui sur la curiosité du théologien. Esprit essentiellement modéré^ Judicieux, pratique, il se demanda de prime abord jusqu'à quelles extrémités se porterait le mouvement de réforme, de quelle autorité seraient investis ses chefs pour le contenir dans de sages limites. IMus les rapports se tendirent, plus les nuages s'accumulèrent à Fliorizon et plus le port salutaire auquel devaient aboutir les navigateurs se transforma devant ses regards anxieux en Técueil sur lequel se briserait le vaisseau de l'unité catholique.

Au reste, lorsqu'il chercha des auxiliaires, il ne trouva personne qui l'engageât à braver l'orage. Le gouvernement de Stuttgart ne désirait rien tant que la prolongation du statu quo sans concession nouvelle à la Curie, mais aussi sans agitation supertlue. La fière attitude que venaient de prendre en Bavière les vieux-catholiques n'avait rencontré aucune sympathie chez un peuple dépourvu d'enthousiasme, borné

' Mgrs Eberhardt, de Trêves, Forster, de Breslau, Denleiii, de Bamberg, Haneberg, de Spire.

dans ses perspectives, hostile à tout cliansemeiit. Mgr Hefele lui-même, dans sa défiance peut-être excessive, ne sentait point en lui les forces nécessaires pour mener à bien une entreprise aussi considérable. A la gloire incertaine de rendre à l'Église sa pureté première, il préféra celle plus sûre d'entretenir de cordiales relations avec la couronne de Wurtemberg. Les difficultés actuelles, les seules dont il se soit préoccupé, ont été résolues par lui avec une prudence consommée; peut-être n'a-t-il pas eu de l'avenir une vue aussi nette, aussi perspicace.

Il lui était impossible en sa qualité d'évêque de se soustraire à la proclamation du dogme du 18 juillet. La crise fut longue, douloureuse. De prime abord, pour obéir aux injonctions de sa conscience, il songea à se démettre de sa charge. Il n'y renonça (pie sur la prière expresse du roi, afin de n'être pas remplacé sur le siège de Rottenbourg par un ultramontain fanatique, de ne pas détruire de ses propres mains l'œuvre à laquelle il avait consacré sa vie entière.

Après même que Mgr Hefele se fut décidé au sacrifice, il l'entoura de toutes les réserves qui pouvaient encore sauver sa dignité. Il ne rétracta aucun de ses actes antérieurs, ni la part qu'il avait prise aux lois de 1862, ni sa brochure sur Honorius, ni ses déclarations libérales, avant, pendant le concile. Son adhésion formelle, contredite par ses réticences

intérieures rcssenibie à celle de Fénelon qui, lui aussi, lut en 1697, dans la cathédrale de Cambray, le bref d'Innocent XII par lequel étaient condamnées les Maximes des saints. L'infaillibilité papale ne fut proclamée dans le Wurtemberg qu'à la dernière heure, accompagnée d'un mandement de l'évêque qui en atténuait les conséquences politiques et sociales. Le même jour paraissait dans la Galette officielle un rescrit de M. de Mittnacht qui, vis-à-vis des prétentions exorbitantes de la Curie, revendiquait pour son maître les droits de suzeraineté sur l'Église catholique que lui garantissait la constitution. Les termes mêmes en furent choisis par le président du Conseil de concert avec l'évêque de Rottenbourg.

Grande fut l'indignation parmi les apôtres du vieux-catholicisme, lorsqu'ils furent informés de la démarche de leur ancien protecteur. L'un d'eux, M. Michaelis, flétrit en termes véhéments, dans une séance publique du congrès de Munich (23 septembre 1870), ce qu'il appelait la trahison de Mgr Hefele. Les ultramontains se montrèrent tout aussi peu disposés à une réconciliation. Les haines dévotes sont vivaces, celles surtout que fomente la compagnie de Jésus. L'évêque de Rottenbourg, en prévenant un schisme par sa soumission opportune, leur avait ravi en Souabe toute influence.

Les attentions de la Cour de Stuttgart ont consolé

le prélat des aiiathèmes que lui ont prodigué ses adversaires ecclésiastiques. M. de Mittnacht ne prend aucune décision importante sans avoir recherché s(tn avis. Mgr Hefele exerce les fonctions d'un véritable ministre du culte catholique sans en avoir les désagréments inséparables du titre officiel. Heureux prélat, qui, sans avoir rompu avec Rome, jouit de l'entière confiance de son prince, dont la barque, habilement dirigée, glisse à travers tous les écueils. Moins que jamais il est aujourd'hui facile à ses collègues de servir tout ensemble Dieu, César.

Grâce aux continuels ménagements que se sont imposés les uns vis-à-vis des autres les divers partis, la paix religieuse n'a reçu dans le Wurtemberg aucune blessure. La presse s'est abstenue de tout commentaire sur la proclamation du dogme du 18 juillet, la conduite de l'évêque de Rottenbourg. Plusieurs prêtres qui n'avaient pu se résoudre à une adhésion formelle n'en sont pas moins restés dans la tranquille possession de leurs cures, à la condition de garder sur leurs scrupules un discret silence.

Aucune entrave n'a été apportée à la liberté scientifique des théologiens de Tubingue. Comme avant le concile, MM. Kulm, Himpel, Aberle, continuent à professer des opinions tenues à Rome pour hérétiques, à développer chez leurs élèves le goût des recherches indépendantes. Mgr Hefele, malgré un

instant de faiblesse, est demeuré un trop galant homme pour prendre modèle sur l'évêque de Breslau, recouvrer la faveur du Vatican par la persécution de ses anciens collègues. Pour maintenir la concorde dans son diocèse, il s'est résigné à un douloureux sacrifice; il n'a point entendu l'accomplir aux dépens de la loi. Malgré la reconnaissance de l'infaillibilité, les ordonnances de 1862, les privilèges de la Couronne, les coutumes universitaires n'ont rien perdu de leur efficace. L'amour de la patrie, le sentiment du droit, ont jeté en Souabe de si profondes racines que dans une heure de crise ils s'imposent à tous, même aux prêtres.

Si avantageuse que paraisse, au premier aspect, la situation du Wurtemberg, elle n'offre aucune garantie de durée. Le maintien des bonnes relations entre l'État et l'Église ne saurait dépendre de l'existence de deux personnes : il ne se rencontrera pas toujours pour prévenir de futurs conflits d'aussi adroits diplomates que M. de Mittnaclit, des prélats aussi tolérants que Mgr Hefele.

L'histoire poursuit son cours avec une logique inflexible. Chaque jour, les événements déjouent nos combinaisons les plus ingénieuses, nos volontés les mieux arrêtées. Malgré leur ferme dessein d'opposer une digue aux torrents contraires, l'évêque de Rottenbourg s'est associé, en 1872, à la manifestation

ultramontaiiie de Fulda, le plénipotentiaire du Wurtemberg a pris une part active aux mesures du Conseil fédéral contre les jésuites. Tous deux, quoiqu'ils en aient, s'engageront toujours plus avant dans une lutte qui ne peut se terminer que par un complet anéantissement de l'État moderne ou de la théocratie du moyen âge.

Grâce au perpétuel échange des idées, à la prodigieuse rapidité des communications, tous les pays sont, en effet, solidaires. Il n'est loisible à aucun d'imiter la conduite pusillanime de l'autruche, de cacher sa tête sous ses ailes pour se soustraire aux agitations qui le menacent. Si attaché que soit le Wurtemberg à ses coutumes locales, il ne saurait refuser son concours à l'œuvre commune. Peut-être au temps de la Diète de Francfort, sous le régime de division et d'impuissance auquel l'Allemagne avait été condamnée par le congrès de Vienne, aurait-il eu le droit de persévérer dans sa politique particulariste, de s'entendre sur l'administration de l'Église catholique souabe avec le seul évêque de Rottenbourg, d'éluder la lutte avec Rome à force d'expédients, de compromis. Membre d'un vaste empire, il est actuellement tenu de subordonner ses décisions à celles de l'ensemble. . ,

Cette nécessité avait depuis longtemps été prévue par les politiques les plus perspicaces. Déjà avant

Sadowa, MM. IKilder, Ivinner, von Wcber s'effoicèieiit de conclure une étroite alliance avec ce parti national-libéral auquel l'Allemagne était naguère redevable de son unité, qui travaille aujourd'hui à l'intelligente réforme de ses institutions. Une nouvelle ère a commencé pour l'Europe avec l'hégémonie de la Prusse. Une évolution religieuse, qui ne le cède ni pour Tintensité ni pour la grandeur au mouvement du XVl"" siècle, s'accomplit au sein du catholicisme, du protestantisme. Les frivoles rivalités, les mesquines rancunes entre Prussiens et Souabes, Allemands du Nord et Allemands du Sud, s'eftacent devant le devoir de repousser l'ennemi commun. Sous des noms un peu différents la guerre est partout allumée entre les champions de la libre recherche et les esclaves de la tradition, entre les fils de Luther et de Lessing, ceux de Loyola et de Louis XIV. Malheur aux princes qui en ce combat suprême se seront montrés infidèles à leur mission, aux peuples qui ne se seront pas confiés en leurs propres forces !

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