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CHAPITRE VII

Le grand-duché de Hesse-Darmstadt. — M. de Dalwigk et Mgr de Ketteler.

Quelques libéraux doctrinaires affectent aujourd'hui de regretter pour l'Allemagne l'époque de ses petits princes : avec le morcellement, s'il fallait les croire, aurait disparu pour elle l'âge d'or. Les thèses les plus pai-adoxales peuvent se soutenir moyennant deux conditions : demeurer sourd à la voix des principaux intéressés, méconnaître les enseignements de l'histoire. Envisagée sous son véritable jour, la prétendue indépendance dont auraient joui les États secondaires dans l'ancien ordre de choses, se convertit en une odieuse servitude. Le règne de la loi ne commença pour eux qu'avec l'hégémonie de la Prusse. Auparavant, qu'ils s'appelassent Saxons ou Hanovriens, Hessois ou Meklembourgeois, leurs habitants ne portaient en réalité qu'un seul et même nom : sujets de leurs tyrans locaux, esclaves de l'Autriche.

En cette période de souffrance et d'humiliation nationales le grand-duché de Darmstadt fut un des plus maltraités. Par l'industrie de sa population, la ri-

chesse de son sol, les avantages de sa situation f^éof^raphique, il semblait destiné à ce paisible bonheur qui, depuis 1815, aurait été le commun apanage des petits foats, que dépeignent encore aujourd'hui avec de si fraîches couleurs les publicistes français', la presse dévouée à la Cour de Vienne. A vrai dire, la main de la réaction ne s'appesantit sur aucun aussi longtemps, avec une cruauté aussi raffinée.

Henri de Gagern, avant de présider le Parlement de Francfort, avait, pendant son trop court ministère, opéré quelques timides réformes. A peine Charles III eut-il été rétabli sur son trône par les escadrons autrichiens, qu'il supprima toute garantie constitutionnelle. Le pays, par tous ses intérêts matériels et spirituels, était tourné vers le Nord; le grandduc s'efforça de le transformer en un fief des Habsb(mrg. Cette tâche inique lui fut facilitée par la

' Voir, eutre autres, M. Victor Clierbiiliez : L'Allemagne politique depuis la paix de Prague. — Saint-René Taillandier : Frédéric-Guillaume IV et Bunsen. Histoire du Parlement de Francfort (Revue des Deux-Mondes, 1" juin, 1" juillet, l'"' août, 1" octobre 1849). La Prusse et la législation allemande (1"='' juillet 1859). Études sur l'Allemagne nouvelle (15 octobre 1866, 15 déc. 1866, P'" août 1859, 15 nov. 1872). — Julian Klaczko : L'agitation unitaire en Allemagne et le régime constitutionnel en Prusse {\" déc. 1862, 15 janv. 1863. Pologne et Danemark (15 sept., l""" octobre l""" janv., P'' avril, 15 juillet, 15 août 1865). La crise en Allemagne (!«"" mai 1866). Les préliminaires de Sadowa (15 septembre, l"^'' octobre 1868).

dextérité du satrape auquel le prince de Sclnvarzenberg avait livré la Hesse, le baron Reinhardt de Dahvigk.

La révolution de 1848 n'avait été dans la vie des petits princes allemands qu'un désagréable épisode. Aussitôt après l'orage les traditions de l'ancien régime avaient été reprises dans leur intégrité. Nulle part ailleurs les émigrés de 1789 n'avaient exercé une influence aussi malsaine, aussi tenace. Sur leur modèle s'était formée une génération d'hommes politiques brillants, frivoles, ingénieux à satisfaire les caprices de leurs princes, rompus à toutes les intrigues. Depuis 1815, chaque duché, chaque landgraviat avait eu son Polignac, son Galonné. Leur profession de foi se résumait en cette unique maxime : « Use et abuse du pouvoir. Les peuples n'ont aucun droit, ils sont taillables et corvéables à merci. » Pourquoi, en effet, auraient-ils mis un frein à leur despotisme? — La servilité avec laquelle ils exécutaient les ordres de la Chancellerie aulique leur garantissait l'impunité. De ces joueurs, groupés autour du tapis vert de la diplomatie, le plus habile fut le comte de Beust, celui auquel la fortune demeura le plus longtemps fidèle, le baron de Dalwigk.

Le 21 mai 1850, la réaction l'avait emporté à Darmstadt. Pour en consolider le triomphe, le ministre de Charles III ne recula devant aucune illégalité,

aiiciiiie violence, aucun niensoni^e. Une main sacriiéiic fut par lui portée sur les franchises communales, ce palladium de l'indépendance germanique, plus ciiei' encore à tout cœur patriote que les droits parlementaires, respecté en Prusse jusque dans les plus sombres jours du ministère Maiiteufifel. Une autorisation du pouvoir central fut nécessaire pour l'emploi des fonds aftectés à des dépenses locales, à Tentretien d'œuvres de bienfaisance, à l'amélioration des écoles. Les bourguemestres purent être choisis en dehors des conseils municipaux par le souverain qui usa de ses nouveaux privilèges avec une ampleur qu'auraient enviée les hommes d'État du second empire ou de l'Ordre moral. Devant son arbitraire les sentences de la justice perdirent toute vigueur. La vénalité qui présida à la distribution des charges dépouilla la magistrature de son antique crédit.

Pour asseoir sa puissance, M. de Dahvigk recourut tour à tour à la corruption, à la terreur. Du poste le plus élevé jusqu'au plus infime, tous les fonctionnaires suspects d'opinions libérales, de S3-mpathies pour les Hohenzollern reçurent immédiatement leur démission. Ceux qui leur succédèrent, malgré les gages qu'ils avaient donnés de leur complaisance, n'en furent pas moins espionnés par une police mystérieuse. Sous ce régime inquisitorial les occasions ne manquèrent pas aux délateurs pour exercer leur art. Une

hypocrite obéissance fut la seule vertu re(iuise des candidats. Peu leur servirent leur intéj'Tité, leurs connaissances, leurs relations de famille lorsqu'ils témoignèrent de quelque noblesse de caractère.

Bientôt la prostration fut assez universelle pour que M. de Dalwigk couvrît ses violences d'un voile de légalité. Certain de la docilité de la seconde Chambre depuis qu'il avait élevé le cens, séparé les électeurs en trois classes, découpé les circonscriptions selon son bon plaisir, il rechercha volontiers son approbation pour toute mesure importante. Au début, il est vrai, elle se composait presque uniquement de fonctionnaires. Si, par extraordinaire, ils avaient fait mine de résister, le ministre se serait tourné vers leurs collègues de la Chambre haute dont la nomination appartenait directement au grand-duc, et qui, par leurs votes, ne démentirent jamais leur origine. Jusqu'en 1862 le remède ne trouva pas son application.

Une assez lourde responsabilité pèse sur M. de Dalwigk, sans qu'à l'énumération de ses torts patents il soit nécessaire d'ajouter de nouveaux griefs. Je ne lui reprocherai point, au lendemain de la révolution hessoise, d'avoir fermé des clubs, suspendu des journaux. En aucune contrée de l'Allemagne, pendant les neuf années qui suivirent le triomphe de la réaction (1850-1859), les libéi'aux modérés n'eurent

le droit de se faire entendre. Le président du (îabinet de Darmstadt est coupable d'avoir pr()lonf>é à plaisir cette situation malsaine, de s'être complu dans de mesquines persécutions lorsqu'à Carlsruhe fleurissait de nouveau le régime parlementaire, qu'à Berlin la presse opposante critiquait , avec une singulière amertume, les procédés de M. de Bismark vis-à-vis de la seconde Chambre. Tout publiciste qui liasardait sur M. de Dahvigk une parole de blâme, une appréciation sincère, devait prendre le chemin de l'exil ou se résigner à une lourde amende, à plusieurs mois de forteresse. NoU me tan gère avait-on coutume de répondre lorsqu'il s'agissait des affaires hessoises. Par leur laideur elles écartaient jusqu'aux plus intrépides.

Un mot sur la politique étrangère complétera le tableau de la Hesse pendant cette sombre période. M. de Dahvigk ne se contenta pas d'exécuter servilement les ordres de la Chancellerie aulique ; il s'effoi-ça par ses bassesses de capter la bienveillance de Na[)oléon III. Tous ses efforts tendirent, jusqu'au traité de Prague, à l'extension de rinffuence française, à une résurrection de la confédération du Rhin. Il fut, avec les ministres d'Isabelle II, le seul homme d'État qui consentit à siéger dans ce Congrès si énergiquement dénoncé par lord John Russell, abandonné par son auteur devant la méfiance générale. Il est regrettable queGervinus, l'écrivain doctrinaire, l'austère patrio-

te, irait pas coutiiuié jusqu'en 1850 son histoire du XIX"^ siècle. Les soutt'rauces de Darmstadt, sa ville natale, sous le règne de Charles III auraient intligé à ses théories particularistes un éloquent démenti.

L'unité allemande demeure en effet incompréhensible pour tous ceux qui n'ont pas suivi avec une extrême attention les vicissitudes des petits États pendant les années qui s'écoulèrent de la dispersion du Parlement de Francfort à la régence du prince Guillaume. Les souverains aujourd'hui médiatisés ou dépossédés avaient lassé la patience de leurs sujets par leur détestable gestion. Dans la mesure oii le mal faisait des progrès, les libéraux intelligents tournaient leurs regards vers la Prusse comme vers la seule puissance capable d"y porter remède. En dépit des fautes commises sous Fi'édéric-Guillaume IV, l'avenir lui appartenait encore. Il lui suffisait pour ressaisir riiégémonie de s'inspirer des traditions du grand Frédéric.

Quel secours des politiques clairvoyants auraientils pu attendre de l'Autriche ? — Elle couvrait de sa protection tous les abus. Aussitôt qu'elle aurait élevé la voix ils lui auraient opposé la vieille maxime: « Médecin, guéris toi toi-même. >» — Le nouvel empire germanique ne repose sur des bases aussi solides que parce qu'il a été préparé ])ar soixante années d'humiliations, de misères.

Au preinior abord il ]);u';ut ('traiifi,!; (iiie la (loiniuatioii (le IM. (le Dahvigk ait Oté onduive aussi longtemps dans un pays aussi i^'clain'', aussi gviu'reux que la Hesse ?

Une conipl('te prostration succ(îda dans toute l'Allemagne à la fiévreuse activité de 1848. Les hommes d'État rétrogrades ne rencontrèrent, dans l'acconiplissement de leurs desseins, aucun obstacle.

Dépouillée de la liberté de la presse et du droit de réunion, exclue des parlements, bannie de tous les emplois, la bourgeoisie des grandes villes contemplait avec une douloureuse résignation la marche des événements. Sur le frontispice de ses municipalités, son dernier refuge, elle aurait })u inscrire les lugubres paroles du poète fiorentin : «Vous (pii entrez ici, laissez toute espérance ! »

La noblesse, le clergé des deux Églises n'éprouvaient à soutenir la politiciue du président du Conseil aucun scrupule. La famille de Habsbourg était restée, malgré la su])pression du saint empire germanique, l'aimant vers le(iuel se tournaient les regards de tous les hobereaux. En elle se perpétuaient les derniers vestiges du passé; grâce à sa protection, ils gardaient encore, en mainte contrée, les rênes du pouvoir. Après la tourmente de 1848 leur étoile, un instant obscurcie, brilla du plus vif éclat. Des uns le prince de Schwarzemberg fit ses satrapes dans les lieux où

ils avaient élu résidence, à d'autres il distribua des charges dans l'armée, la diplomatie impériales; à d'autres encore des offices d'apparat au sein d'une petite cour, de riches sinécures. M. de Manteuffel avait beau lancer la Pi-usse dans les voies de l'arbitraire, elle restait l'État moderne aux j eux de tout vrai conservateur. Comme sur la main de lady Macbeth, aucune ablution ne pouvait laver la tache que lui avait imprimée le Grand Électeur. Depuis 1815, les descendants des barons féodaux se consolaient par l'oppression des classes moyennes de la perte de leurs privilèges.

Des motifs du même ordre engagèrent les ultra-luthériens à soutenir un régime démoralisateur. Profondément indittérent en matière religieuse, M. de Dalwigk n'en favorisait pas moins les partis qui comprimaient la libre pensée, arboraient dans une sphère quelconque le principe de l'autorité. Les ultramontains lui étaient de tous les plus chers ; les orthodoxes protestants, quoiqu'à un degré moindre, reçurent des témoignages significatifs de sa bienveillance. Pendant toute son administration la signature implicite des confessions de foi fut le seul moyen d'obtenir une paroisse. En dépit du voisinage d'Heidelherg, la ligne du Neckar se montra , pour la prohibition des nouveautés théologiques, d'une singulière efficacité. Si l'ignorance, l'immoralité, le scepticisme, multiplié-

reiit en Hesse leurs conquêtes, tout au moins la quirtude des prélats ne fut-elle pas troublée par les maximes subversives du Protestantenverein.

A riiérésie comme à la révolution M^r de Kettc- 1er avait crié : « Tu n'iras pas plus loin. » Sa parole l'emporta dans les limites du i-rand-duché sur le courant du siècle.

Dans cet ex-officier de dragons les ultramontains avaient rencontré un général capable de les conduire à la victoire. D'un œil aussi prompt que celui de l'aigle il avait embrassé la situation de la Hesse et s'était abattu sur sa proie avec une rapidité, une vigueur sans égales. Une bourgeoisie pusillanime, un ministre frivole, un souverain banté par une folle terreur de l'émeute ne lui avaient opposé aucune résistance.

Aussitôt qu'il se fut emparé du pouvoir, Mgr de Ketteler témoigna, par l'audace de ses desseins, de la noblesse de son origine. Loin de refroidir son zèle, les souvenirs ecclésiastiques qui se rattacliaient à son siège ne réussirent qu'à exalter son ambition. Comme St. Boniface, le plus grand de ses prédécesseurs, il rêvait de ramener sous la primauté de St. Pierre, de courber sous le joug de la croix, l'Allemagne incrédule et schismatique. Dans cet empire catholique rééditié sur la foi des peuples, il aurait hérité des fonctions des anciens archevêques, joui en sa qualité de chancelier d'une autorité supérieure à celle des

monarques nominaux. La néfaste division introduite en politique depuis la Réforme aurait pris fin; le temporel et le spirituel se seraient vus de nouveau réunis.

En ces années si douloureuses pour la liberté, les projets de l'orgueilleux prélat marchèrent vers leur prompt accomplissement. Mayence, sous son énergique impulsion, devint une forteresse inexpugnable, tant au point de vue religieux que sous le rapport stratégique. De cette résidence centrale, Mgr de Kettelej" poursuivit le cours de ses conquêtes et serra dans Jes plis de son manteau tout le pays qui s'étend de Bâle à Emmerich. La vallée du Rhin, comme au moyen âge, mérita d'être appelée la grande route des prêtres.

Assuré qu'il était de son crédit sur la cour de Darmstadt, l'évêque de Mayence dédaigna dans les premières années qui suivirent la réaction de conclure avec elle un pacte analogue aux concordats badois et autrichien. D'aussi faciles triomphes répugnaient à son âme altière; si simples d'ailleurs qu'ils parussent dans le présent , ils cachaient de réels dangers pour l'avenir. Aujourd'hui, une convention avec le saint-siége est imposée au pays de haute lutte par un ministre rétrograde ; demain l'horizon s'assombrit et elle offre aux attaques de la presse, de l'opposition parlementaire, un thème iné-

piiisablo. jMieiix vaut ne pas courir la chance de débats publics, éviter tout prétexte d'af>'itation, jouir, sans leur imprimer un caractère officiel, de tous les bénéfices d'un traité.

On prétend que le prince Gortschakoff donne pour seul conseil aux jeunes attachés qui entrent dans la diplomatie russe : « N'écrivez rien, le cas sera toujours niable. » Mgr de Ketteler a mis depuis longtemps en pratique cette maxime. Un arrangement intime avec M. de Dalwigk dont ou n'a jamais connu la teneur exacte, qui n'a jamais fait partie intégrante de la Constitution, lui livra la Hesse pieds et poings liés.

Le secret en fut si bien gardé qu'à l'origine les libéraux s'étonnaient de l'apparente inaction de leur adversaire. La faveur dont il était l'objet à la Cour leur inspirait, il est vrai, quelques inquiétudes ; jamais cependant ils n'auraient soupçonné que les rapports de l'Église et de l'État eussent été réglés à sa complète satisfaction, le 23 août 1854, une année avant que le cardinal Rauscher eût obtenu de François-Joseph, son impérial élève, un témoignage aussi manifeste de gratitude ' . Les événements qui se succédèrent coup sur coup dans le grand-duché finirent par dessiller les yeux des moins perspicaces.

^ Le concordat autrichien ne fut signé que le 18 août 1855.

Dès suii entrée en fonctions, Mgr de Ketteler avait donné la mesure de son audace. Il s'était emparé du siège de Mayeuce sur un simple bref de Home, malgré rélection canonique du D' Léopold 8chmidt, son rival. Lorsqu'il avait adressé à son clergé sa première pastorale, il n'avait pas daigné demander au grandduc sonplacet. Ces procédés insolites, au lieu d'amener leur auteur devant la Cour suprême , avaient rempli de crainte M. de Dalwigk qui s'était promis à l'avenir de ménager un aussi superbe prélat. A partir de ce moment le placet, l'appel comme d'abus, le recursus ad pincipem, toutes les anciennes prérogatives souveraines, quoiqu'elles ne fussent pas formellement abrogées, tombèrent de fait en désuétude. Atin qu'un évê(pie ne fût gêné dans Texercice de son pouvoir disciplinaire par aucune entrave, un monarque protestant se résigna, de gaieté de cœur, aux plus humiliants sacritices!

A peine Mgr de Ketteler eut-il obtenu de la Cour de Darmstadt des gages solides de sa complaisance, qu'il exigea de ses subordonnés une soumission absolue. Les prêtres hessois se convainquirent à leurs dépens de la vérité de cette parole de Joseph de Maistre: « La pratique des vertus chrétiennes, si elle n'est accompagnée d'une obéissance implicite aux ordres du pape, est tenue par l'Église catholique pour dangereuse. »

Les plus pieux et les plus éclairés d'entre eux. tous ceux qui, élevés dans les traditions joséphistes, avaient conservé quelque largeur dans la pensée, (pielque indépendance dans l'action, furent exposés à de perpétuelles tracasseries, condanniés à plusieurs mois de retraite dans un monastère, destitués sans enquête préalable. Toutes les paroisses, tous les bénéfices vacants, sans exception aucune, échurent à des aftidés de la compagnie de Jésus. Une épuration fut d'abord accomplie sur une vaste échelle. Il sufht ensuite de quelques années de ce vigoureux régime pour rétablir l'uniformité dogmatic^ue au sein du clergé, grouper les forces naguère discordantes eu un commun faisceau.

Les abondantes ressources matérielles dont disposait Mgr de Ketteler l'aidèrent singulièrement dans la réalisation de son œuvre. Le Cliapitre du diocèse possédait une fortune considérable, de nouveaux couvents s'élevaient sur tous les points du territoire, les biens de mainmorte, depuis que M. de Dalwigk fermait les yeux sur la violation continue de la loi, s'accroissaient avec une effrayante rapidité.

Les ultramontains seuls jouissaient de la liberté d'association sous un régime arbitraire. Les frères et les sœurs de tout ordre n'en prolifèrent pas seulement pour multiplier leurs missions, enlacer le pays tout entier dans les mailles d'un vaste réseau. Pour

chaque branche de l'activité matérielle et spirituelle fut créée une congrégation tierce, à la fois composée de clercs et de laïques.

Celle de 8t- Vincent s'inspira, pour la mission intérieure, des préceptes des jésuites et se fit remarquer par sa propagande indiscrète; celle de St-Boniface fut organisée par le comte Stolberg sur le modèle de la Société évangélique de Gustave-Adolphe, et soutint les fidèles disséminés dans les districts de IWllemagne et de la Suisse qui professent la foi réformée. Les bibliothèques populaires, les livres édifiants furent placés sous la protection de St-Charles Borromée. Pie IX fut regardé comme un assez puissant intercesseur pour opérer la réconciliation de la démocratie et du catholicisme. Chacune de ces confréries fut divisée à son tour en autant de groupes que l'exigeaient les convenances sociales : nobles et paysans, lettrés et nidustriels purent ti'availler sans se confondre aux pi'ogrès du Royaume de Dieu.

Des congrès annuels, dont l'action fut plus efficace que celle de la diplomatie , imprimèrent un caractère harmonique aux différentes parties de l'œuvre. Le premier fut tenu le 1" avril 1848, à Mayence, sous la présidence de Mgr de Ketteler, qui n'a pas cessé depuis lors de fixer leurs programmes, de dicter leurs résolutions. En apparence ils s'inspiraient pour leurs débats des besoins du jour. Tantôt il imi)ortait de

piotostor contre la spoliation du saint-siége, tantôt de soutenir (pielque vaillant évêqnc dans sa lutte contie le pouvoir civil, tantôt d'opposer une digue aux ravages de la mauvaise presse, aux conquêtes de l'incrédulité. Kn réalité le même but : l'asservissement de rfoat à l'Église infaillible, fut poursuivi pendant vingt-cinq années avec^mie indomptable ténacité.

Pour y parvenir trois ennemis restaient à vaincre : la Prusse, la science laïque, le protestantisme fidèle

à l'esprit de la Réforme. La guerre de 1866, entreprise par la Cour de Alenne, à la sollicitation directe des ultramontains, parut un instant exaucer leurs plus ambitieuses espérances. Ni Sadowa, ni Sedan n'ont réussi à abattre leur clief qui, vaincu sur les champs de bataille étrangers, n'a pas craint de déchaîner sur TAUemagne la guerre civile, de convier, pour nous servir de son langage, les fidèles à une sainte lutte contre Fhérésie. *S7;// ut sunt mit non suit, s'écriait le dernier général des jésuites, Lorenzo Ricci, au moment de la suppression de son ordre. « Périsse l'Épiscopat plutôt qu'il se courbe sous le sceptre de Hohenzollern! » l épond à son tour Mgr de Ketteler à toutes les lois de M. Falk, à tous les votes du Reiclistag.

Pour devinei" l'influence qui prédomina pendant tout le ministère de ^I. de Dahvigk, il n'était besoin que de jeter un regard sur la situation intellectuelle

(lu i;-i'aii(l-(lnc]u''. 11 semblait ([\w tout fût calcuk' pour eutraver la diffusion des lumières, consolider par l'iliuorance populaire le despotisme du souverain.

Déjà mauvais en eux-mêmes les établissements primaires, les gymnases, lorscpi'on les comparait à ceux de la Prusse ou du grand-duché de Baden, ])résentaient une choquante infériorité. Si la décence l'avait permis, ils auraient été complètement su])primés : tout au moins pour en écarter les maîtres capables, pour servir la concurrence du clergé, le gouvernement ne recula-t-il devant aucune tracasserie.

La routine, le manque d'argent conduisaient à une rapide décadence le séminaire de Friedberg où étaient élevés les futurs instituteurs. Si l'un d'eux obtenait une place, il ne pouvait s'v maintenir qu'avec l'agrément du curé. Ses moindres actes, ses plus hisignitiantespai'oles étaient, de la part de l'official de Mayence, des bureaux de Darmstadt, Tobjet d'un incessant espionnage. A l'exception des bibliothèques patronnées par la confrérie de St-Boniface, il ne disposait jiour son instruction d'aucune ressource. Toute recherche indépendante, toute velléité de libéralisme, si timides qu'elles fussent, entraînaient sa destitution immédiate.

Si honorable qu'il fût, tout héritage de la période révolutionnaire répugnait si fort aux hobereaux de la première Chambre, qu'ils se refusèrent à plusieurs reprises d'augmenter le traitement des instituteurs.

— « Il n'y a pas uri>(Micc, » répondait à clnupu^ int(>r})cllation qui lui était adressée à ce sujet M. de Diihvigk avec un indolent dédain. Il semblait en vérité que, par sa parcimonie sur le budget de Finstruction publi(iue, il s'ettbrçât de racheter ses ])rodigalités pour les autres services administratifs.

Les plus rudes coups furent portés par Mgr de Ketteler à rTniversité de Giessen. Il entreprit d'en détruire tout au moins la faculté de théologie, puis- (pril ne, pouvait la renverser dans son ensemble.

Les manœuvres par lesquelles avait été préparée la convention du 28 août 1854 furent de nouveau employées avec un égal succès. Aucun désagrément ne fut suscité aux professeurs joséphistes, aucune plainte ne s'éleva contre leurs doctrine^L'évêque, qui se piquait de favoriser les hautes études aurait rougi d'être confondu avec les obscurantistes qui persécutaient, à ^lunich, Dr)llinger, à Tubingue, Hefele. Il se contenta d'interdire aux candidats à la prêtrise la fréquentation de cours qui ne purent avoir lieu, faute d'auditeurs, mais n'en continuèrent pas moins de figurer sur le programme officiel. Quelle objection les politiques doctrinaires pourraient-ils formuler contre une semblable manière d'agir? — La liberté des deux côtés ne demeurait-elle pas entière? Pour les professeurs hérétiques celle d'exposer leurs vues, pour les étudiants orthodoxes celle de n'en-

tendre aucune parole qui froissât leurs croyances. Avec une parfaite correction dans le procédé, l'ultramontanisme, comme une pieuvre, avait sucé jusqu'à la dernière goutte le sang de sa victime.

Chaque année la même comédie universitaire se joua avec une odieuse régularité. Lorsqu'elle parut fastidieuse à M. de Dahvigk, il déclara dans un court article de son 3Ionifeur que, pour des raisons graves, les cours de la Faculté de théologie catholique de Giessen étaient provisoirement interrompus. Aujourd'hui la suspension dure encore.

Dans l'intervalle Mgr de Ketteler avait construit auprès de son palais un magnifique séminaire où étaient élevés, sous son aile i)aternelle, les futurs serviteurs de l'Église. Les disciplines théologiques y étaient cultivées selon les méthodes chères aux jésuites ; aucun commissaire gouvernemental ne portait dans le sanctuaire un regard indiscret, aucune voix discordante ne s'y faisait entendre. Ainsi triomphe de ses adversaires ce puissant prélat qui, dans sa lutte contre l'État moderne, néglige les petits moyens, vise toujours droit et haut.

Une seule faute fut commise dans cette campagne en faveur du Vatican, aussi hahilement conçue que vigoureusement exécutée. JMgr de Ketteler estima trop haut la faculté de résignation du peuple hessois. Ses projets, pour aboutir, avaient besoin de rester

enveloppés dans une trompeuse i)énouil)re; aussitôt qu'ils se dessinèrent avec quel(pie netteté ils se heurtèrent contre la suspicion f>éuérale.

Lorsqu'iivait été signée la convention de 1854, M. de Dalwigk disposait encore de la majorité dans les deux Chambres. Sans les débats religieux dont les Parlements de Stuttgart et de Carlsruhe lurent depuis 185!) le théâtre, jamais un député hessois n'aurait eu le courage de lui adresser une interpellation.

Ce ne fut ([n'en août 1800 qu'enhardi par la victoire de ses amis du Wurtemberg et de Baden, un des membres les plus éminents du parti nationallibéral, le D' Metz posa le doigt sur la plaie ecclésiastique et réclama du gouvernement quelques détails précis sur le pacte de Mayence. Le président du Conseil répondit, séance tenante : « Aucun concordat semblable à ceux dont avaient été naguère menacés les autres États du Sud n'était négocié en ce moment avec le saint-siége; il n'avait été pris, avec l'évêque de Mayence, sur des points secondaires, que quelques mesures provisoires dont l'examen d'ailleurs n'appartenait point à cette assemblée. » « En voulez-vous prendre connaissance? s'écria t-il d'une voix hautaine; je n'en conserverai pas moins ma liberté d'action. »

Les fonctionnaires dont se composait la majorité restèrent muets sur leurs sièges. M. Metz et ses

amis, devant leur mauvais vouloir, ne purent (]ue formuler une demaïule d'en(iuête troj) vajïue i)our ne pas demeurer stérile.

Le ministre , devant un vote négatif, remit dans sa poche le néfaste document après avoir éprouvé une fois de plus l'excellence de son système électoral. La même scène, à quelques jours d'intervalle, se reproduisit devant la ])remière Chambre. Sûr de la docilité des pairs, jM. de Dalwigk déposa sur le bureau, avant d'y être invité, le texte de la convention. Jamais confiance ne fut mieux justifiée. IjCs pairs apprirent avec satisfaction (pie leur souverain, dans sa munificence pour l'Église romaine , avftit prévenu François-Joseph lui-même ; après (]uoi ils passèrent à l'ordre du jour.

La Hesse, malgré le régime despotique auquel elle était condamnée, ne pouvait se soustraire à la ti'ansformation qui, depuis 1859, s'accomplissait dans le reste de l'Allemagne. Le réveil de l'esprit national, ])our y avoir été plus tardif, n'en fut que plus durable. L'arbitraire avec lequel étaient taillées les circonscriptions électorales, la pression exercée par la bureaucratie, les entraves de tout genre apportées à la liberté de la presse et au droit de réunion, ne i)urent empêcher, en 18G2, le parti national d'obtenir la majorité à la seconde Chambre. Rendu plus compacte par les dénis de justice dont il était la victime, il s'ac-

crut à cliiuiuc rcnouvelUîiiU'iit jjarlciiKMitairc jxmr le nombre, raiitorité morale.

L"eiitrée du "rand-duclié dans la ( onfédération du Nord (l(>vint \)onv tout pati'iote éclairé le seul remède à d'intolérables abus, mieux encore, l'unique moyen démettre un ternu' à une vivisection douloureuse, l.e ])ays, en effet, était divisé, de])uis le traité de Prague, en deux tron(:ons dont l'un avait été placé sous la tutelle du Conseil fédéral, l'autre continuait à être gouverné selon le bon plaisir de son souverain. Seul, j\r. de Dahvigk persistait à ne pas tenir compte de la réalité. En dépit des manifestations populaires, il affichait avec une impudence toujours croissante ses sympathies pour l'Autriche, les Bonapartes, le Vatican.

Chaque joui' rendait plus aigu le divorce entre le ministère et les représentants de la nation. Les élections ])our le Parlement douanier tournèrent en faveur de Tunité germanique à Darmstadt, au moment même où elle subissait un échec relatif dans un milieu qui lui était tout dévoué, à Carlsruhe.

(()uatre ans plus tard, lors de la convocation du premier Parlement national, la victoire fut plus coml)lète encore. Aucune créature de M. de Dahvigk, aucun démocrate particulariste, aucun ultramontain ne trouva grâce devant le suffrage universel. Les membres les plus distingués de l'opposition, M.Metz,

M. Dernbury, le l)aroii Xonleck de Kabenau, représentèrent leur malheureux pays à Berlin. Un Israélite, le D'' Ikmberger, fut nommé par l'épiscopale Mayence. Certain, dans son diocèse, d'une humiliante défaite, IMgr de Ketteler n'était entré dans la haute assemblée que grâce au dévouement d'un district écarté de la Forêt-Noire.

Du jour où l'opposition disposa de la majorité dans la seconde Chambre, elle engagea la lutte sur le terrain ecclésiastique. A plusieurs reprises furent réclamées une enquête sévère sur la convention de 1854, des réformes analogues à celles qu'avait entreprises M. Lamey dans le grand-duché de Baden. Poussés à bout les déj)utés allèrent jusqu'à mettre le ministère en accusation.

Etibrts inutiles ! Les pairs rejetaient sans les discuter toutes les propositions qui leur étaient transmises par leurs collègues. L'ultramontanisme ne comptait pas seulement sur les bancs seigneuriaux de zélés défenseurs. Les dignitaires de l'Église évangélique le soutinrent constamment de leurs votes dans la crainte que leurs propres privilèges ne sombrassent dans la catastrophe commune. Du moment que le principe d'autorité est enjeu, toutes les orthodoxies sont solidaires.

j\L de Dahvigk profitait de cet antagonisme entre les deux Chambres pour affirmer (pi'il gouvernait

selon l'esprit de la charte. Fussent-elles par hasard tombées d'accord, il n'en aurait pas été embarrassé. Charles III, son maître, n'avait jamais admis la légitimité du régime constitutionnel. Aux nombreux témoignages de défiance des députés, à la prière de congédier son favori ([ui lui avait été adressée par les personnes les ])lus considérables, il avait toujours répondu par un haussement d'épaules, un dédaigneux silence.

Grande avait donc été la surprise, ])armi les chefs de la bourgeoisie, lorsque, le (1 octobre 1866. ils avaient appris par un article du journal officiel que M. de Dalwigk avait dénoncé la convention de 1854. Leurs illusions furent de courte durée, JNIgr de Kettelei' avait déchiré de bonne grâce un morceau de parchemin, du nu)nient que rien n'était change dans les rapports l'éels, que ses affidés demeuraient en possession de tous les. emplois. A en juger par les événements qui suivirent, son infiuence se serait même accrue depuis cet apparent sacrifice.

Livrée à ses seules forces, la Hesse ne se serait jamais affranchie d'un joug aussi funeste à sa santé morale qu'humiliant poui" sa dignité. M. de Dalwigk paraissait avoir conclu avec la fortune un pacte indestructible. Le canon de Sadowa, (pii produisit dans les petites chancelleries de si terribles ravages, renversa à Dresde M. de Beust, à Munich M. von

der l'fordteii, ne put él)raiiler son crédit au|)rès de son maître. Sa conliance dans ses talents d'équilibriste était si haute qu'après Sedan il se flattait d\iccuper un siège dans les conseils du nouvel empire. Lors même que les uhlans ne se seraient pas enq)arés, dans le château de Cercey, de sa correspondance avec M. Kouhei', le prince de Bismarck aurait congédié un intriguant de second ordre. Une lettre attectueuse de son souverain, une riche pension ont embelli les loisirs forcés de l'ex-ministre de Hesse (avril 1871).

En dépit de cette leçon, Charles III essaya une dernière fois de remonter le courant, de garder auprès de lui son favori en donnant sa succession nominale au baron de Bechtold, en laissant à la direction des cultes le jésuite de robe courte qu y avait installé Mgr de Ketteler, le D' Franck. Les beaux jours du despotisme ont à jamais disparu. La majorité de la seconde Chambre imposa au grand-duc un nouveau ministre dans la personne du Hotimann, un actif et intelligent admuiistrateur qui avait déjà participé aux travaux du Conseil fédéral et possédait la confiance de la Prusse. Les espérances des libéraux n'ont point été déçues : Mgr de Ketteler a trouvé son maître dans l'homme d'État qui applique à la Hesse les lois de M. Falk.

Dans cette révolution bienfaisante il n'est point té-

iiu'i airo (rattribner à des intluciices intimes le i)i'iiicijjal rôle. Digne tille du prince Albert pour la culture intellectuelle, la ])rincesse Alice ne le cède })()int, pour le sens politique, à sa sœur, la princesse de l'russe. L'ère nouvelle ne pouvait conuncnicer sous de plus favorables auspices que sous ceux de la fennne d'esprit et de c(eur (]ui a éclairé d'un chaud rayon les dernières années de David-Frédéric Strauss.

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