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CHAPITRE I

Frédéric II. — L'Église catholique en Silésie et dans les provinces polonaises.

Frédéric de Holienzolleni ne cédait pas à un vain capiice lorsque, le 18 janvier 1701, il se couronnait de sa propre main dans la cathédrale de Kœnigsberg et transformait en royaume de Prusse son électorat héréditaire : il obéissait à une grande loi de l'histoire. Il lui était réservé d'accomplir l'œuvre (ju'avait répudiée la maison de Saxe depuis sa conduite perfide pendant la guerre de Trente ans, l'élévation des Auguste sur le trône de Pologne. A des monarques légers, voluptueux^ magnifiques, succédèrent, dans l'hégémonie de l'Allemagne protestante, des princes habiles, laborieux, économes, durs pour leurs sujets comme pour eux-mêmes, aussi hardis dans la conception de leurs desseins que persévérants dans leur réalisation. Dans les dernières années du XYII'"" siècle.

avec la politique inauj'ui-ée par le Grand-Électeur fut scellée, entre Ja nation et la dynastie, l'alliance féconde, consolidée par les revers non moins que par les victoires, qui aboutit, le 18 janvier 1871 , à la proclamation du nouvel empire germanique dans la galerie du château de Versailles.

La Kéforme imprima son cachet à un royaume dont les habitants avaient embrassé avec ferveur les doctrines et lui étaient redevables de leurs meilleures qualités : la simplicité dans les mœurs, l'énergie dans le travail, la ténacité dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. L'instruction donnée dans de nombreuses écoles, des finances sagement aménagées, un système administratif aussi ferme qu'équitable vinrent en aide à leur vaillance naturelle pour triompher des obstacles du sol. L'agriculture convertit en forêts, en domaines fertiles, les steppes et les marais du Brandebourg, de la Prusse orientale, de la Poméranie. Des capitaux favorisèrent le développement du commerce, des routes relièrent entre elles les villes les plus importantes. Les ordonnances économiques du Grand-Électeur (1640-1688) furent dictées par le même libéralisme pratique qui inspira les législateurs du Zollverein (1827-36).

La tolérance en matière religieuse obtint de bonne heure dans les Conseils de Hohènzollern une voix prépondérante. L'édit de Jean Sigismond qui accor-

dait la parité des droits aux calvinistes et aux luthériens, divisés dans le reste de l'Allemagne par une haine aveugle, ne fut point un acte isolé. Depuis la fin du XYII"'' siècle ses successeurs travaillèrent avec une patiente habileté à Tunion, entre les différentes confessions protestantes qu'eut la joie de conclure Frédéric-Guillaume III (18 17). L'Université de Halle, fondée en 1697 par Frédéric P'", fut, à son origine, un foyer d'activité scientifique et de libre recherche, une rivale pour la théologie et la philosophie de Torthodoxe Wittemberg.

Dans une période de despotisme et de persécution, le nouveau royaume devint la terre promise de tous ceux qui souffraient pour leurs croyances. Le généreux accueil que reçurent les émigrés de la France, de la Bavière, du Tyrol, du pays de Saltzbourg, suscita l'établissement de riches et industrieuses colonies. Il suffit de jeter un rapide coup d'œil dans les annales de la Prusse pour se convaincre du roie décisif joué par les huguenots, du nombre considérable d'artistes, de savants, de généraux, d'hommes d'État, dont eux ou leurs descendants dotèrent leur patrie adoptive. Les sablonneuses avenues de Berlin ne produisirent pas seulement le laurier cher au prince de Ligne, mais l'olivier de Minerve.

Peut-être la Prusse, parvenue à l'apogée de son pouvoir, aurait-elle moins fidèlement rempli son man-

dat si, ])('ii(l;iiit sa jfX'riodc de forimitiou, elle n'avait été une monarchie exclusivement protestante. Les catlioliques, dispersés sur toute l'étendue de son territoire, pratiquaient en toute sécurité une relifi;iou quv leur garantissaient le traité de Westphalie, le libéralisme éclairé des Holienzollern; politiquement ils n'avaient aucune importance. Leur faiblesse même ajoutait à leurs privilèges. Ils entretenaient, avec les évéques étrangers, une correspondance tacitement autorisée, réglaient toutes leurs affaires intérieures d'après les prescriptions du droit canonique. L'État n'avait point jugé nécessaire de promulguer une législation circa sacra : il laissait aux autorités provinciales le soin de maintenir l'ordre suivant des coutumes qui variaient pour chaque district. Tout au plus prit-il, à de rares intervalles, quelques mesures pour restreindre l'activité d'un prosélytisme envahisseur.

La situation changea, en 1742, avec la conquête de laSilésie'. Convertis en grande majorité au protestantisme pendant le cours du XVI™'' siècle , les habitants de cette province avaient, depuis 1648, été

^ Les doctrines évangéliques se répandirent de bonne heure en Silésie, à cause du voisinage de la Bohème. Jean Huss y compta de nombreux adhérents. L'expansion eu fut favorisée par les dacs nationaux de la dynastie des Piast. Après leur extinction, le pays passa à la maison de Habsbourg. A cette époque (1675), le protestantisme dominait dans la Basse-Silésie (Liegnitz, Glogau, Sagan, Jauer, Schweidnitz, Oels, Brieg, Carolath, Wartenberg), le catholi-

ramenés par la tyrannie des Habsbnurf^ dans le giron de l'Église. Ceux d'entre eux qui refusèrent d'apostasier furent condamnés à l'exil, à l'emprisonnement, à la confiscation de leurs biens, exposés à tout un système de rigueurs qui ne le cédait en rien à celles de Louis XIV contre ses sujets huguenots. Charles XII obtint de Josejdi I", dans le traité d'Altranstœdt (1707), quelques adoucissements pour ses coreligionnaires, leur éligibilité à tous les emplois, la réouverture d'un certain nombre; de leurs églises ' ; mais les jésuites étaient trop puissants, la Cour de Vienne trop partiale pour que ces articles ne demeurassent pas lettre morte. Les protestants de Silésie ne connurent en réalité des jours meilleurs que depuis les victoires de Frédéric IL

Obligé par les circonstances politiques à une extrême prudence, fidèle à sa maxime favorite: « Chacun est libre dans mes États de travailler à son salut comme il l'entend^, » le nouveau roi s'abstint de tout acte qui aurait pu donner à ses différends avec Marie-

cisme dans la Ilaute-Silésie (Neiss, Oppeln, Ilatibor, Falkenburg, Pless, Beuthen). Aujourd'hui encore, les proportions sont les mêmes : le premier a la majorité dans les gouvernements de Breslau et de Liegnitz; le second dans celui d'Oppeln, l'une des forteresses ultramontaines pour la députation au Reiclistag.

' 121 environ. Ils reçurent, eu outre, la permission d'eu construire G nouvelles, désignées par le nom significatif d'églises de la grâce « Gnadenkirclien. »

Thérèse un cai'actère coufessioniiel. Dès le coiumeiiceineiit des hostilités, le pape Benoît XIV avait sollicité tous les princes du Saint-Empire à une croisade contre V hérétique margrave de Brandebourg. Son appel ne tilt pas écouté, mais, afin de dissiper tous les doutes, le plénipotentiaire prussien transmit à la diète de Katisbonne les déclarations les plus rassurantes sur les projets de son maître. Elles furent confirmées, quelques semaines après, dans un mémoire ministériel qui garantissait aux catholiques silésiens le libre exercice de leur religion ' .

Les promesses royales lurent scrupuleusement tenues : rÉglise romaine n'eut à souffrir sous la domination des hérétiques aucune violence, aucune contrainte. Il était dans l'intérêt de la Prusse d'introduire dans la population des éléments nouveaux, afin d'asseoir sa puissance sur une base solide, de réparer les désastres causés par une guerre de sept années. Frédéric n'accorda au protestantisme aucun privilège qui pût faciliter l'accomplissement de ses desseins. Il se contenta de rendre les ordonnances nécessaires pour le préserver d'une ruine innninente, le placer avec son rival sur le pied d'une égalité absolue. Ce n'était point de sa part se livrer à une

' Cathdlica Eeligio in tuto vicmia in tuto regni Polonice vindicatif Sih'gicc diicatihus adcersis austriacam rim. Voir Preuss, « Frédéric ie Grand. » Berlin, 1832.

propai^andc illicite que de mettre un tenue à des injustices séculaires.

Peut-on l'accuser d'avoir violé ses engagements ])arce qu'il affranchit ses coreligionnaires pendant leur vie de la dîme envers les curés, de la juridiction épiscopale, qu'il leur donna une tombe dans le cimetière commun après leur mort? (Circulaires du 8 mars, du 20 septembre 1742.) En agissant autrement il se serait aliéné les sympathies de tous les Silésiens éclairés.

Les préliminaires de paix du 11 juin 1742 sont explicites à cet égard. « Le statu quo sera maintenu pour la religion catholique ; le roi réserve cependant pour lui l'exercice des droits afférents à la souveraineté, pour ses sujets évangéliques la pleine liberté de conscience. » L'article est reproduit dans le traité définitif du 28 juillet avec cette addition : « Le roi n'a pas l'intention d'user de ses droits pour changer en un point quelconque le statu qno relatif à la religion catholique romaine en Silésie ' .

La presse ultramontaine célèbre aujourd'hui les louanges de Frédéric. Il lui pai'aît habile d'opposer son impartialité envers l'Église romaine au despotisme du prince de Bismarck. Naguère encore, dans la séance du 2 juillet 1872, l'astucieux avocat des

* Von Léopold de Ranke, « Neuf livres d'iiistoire prussienne, » tome II, p. 48G.

jrsiiites au sein du lleichsta<!,-, M. Peter Iveichciispei-ficr, invoquait le témoignage du philosophe de Sans-Souci en faveur de ses clients.

Si Frédéric accueillit dans la Silésie et la Prusse polonaise les membres de l'Ordre supprimé par la huile Dominus ac Redemptor Nosfer, ce fut moins pour l'éparer une soi-disant injustice que pour braver Topinion publique, pour établir, par un acte éclatant, combien il croyait peu au pouvoir de la superstition dans une époque de lumières. Sceptique en religion comme tous les lils du XYIIP'^ siècle, il continua en politique les grandes traditions des Holienzollern. Ses maximes sur l'autorité royale, développées par son chancelier Samuel de Cocceji dans des ouvrages qui sont demeurés classiques ' , obtinrent Tassentiment de tous les publicistes, de tous les hommes d'État contemporains. Le prince-évêque de Breslau lui-même, le cardinal de Sinzendorf, ne songea point à protester contre leur application.

Frédéric prenait au sérieux le rôle d'évêque que lui conférait le traité de Munster, soit dans l'Église catholique, soit dans l'Église luthérienne. Il lui aurait

' Le Codex Fredericianus (Berlin 1747-50) traite de l'organisation des tribunaux ; le Corpus jiiris Fredericianum contient les principes du droit civil (Berlin, 1740-52) Coccejius publia, en outre, le Novum systema jurisprudeniiœ, naturalis et Romance, qui servait d'introduction à l'ouvrage de son père, le Grotius illustratus, le Jus civile coniroversum, édité par Emminghaus (1791-98).

paru de mauvais goût d'empêcher la promulgation d'uu dogme purement tliéologique, maiis s'il s'abstint de toute intervention dans les controverses de cet ordre, il n'en repoussa qu'avec plus d'énergie la prétention de l'Église romaine de trancher en dernier ressort les questions séculières, de prononcer comme arbitre suprême sur les externa aussi bien que sur les interna. L'empereur Guillaume, dans la position qu'il a prise vis-à-vis du Vatican, a fidèlement suivi les préceptes de son aïeul.

La connaissance approfondie que possédait Frédéric des arrêts du Parlement de Paris, ne pouvait que le confirmer dans sa prédilection pour les théories gallicanes. Les articles de 1682 lui semblaient trop avantageux pour les monarques pour qu'il n'en désirât pas dans son royaume la rigoureuse exécution.

Jamais peut-être ses principes, en matière de jurisprudence ecclésiastique, n'ont été plus nettement exposés que dans la réponse (lu'il opposa, le 30 décembre 1761, aux Gravam'ma du Chapitre de Breslau.

« Aucune des dispositions énumérées ci-dessus ne porte le moindre préjudice ni à l'Église catholique romaine ni au statu quo d'après la teneur duquel toutes les cérémonies religieuses doivent s'accomplir avec une pleine liberté. Mais pour tout ce qui concerne le bien commun et la promulgation des lois,

personne ne contestera h Sa Majesté le droit de prendre les arrêts qui lui paraissent nécessaires et opi)ortuns. Elle reconnaît volontiers au Chapitre ses prérogatives, pourvu (|u'il se borne au maintien de l'ordre établi et ne sorte pas de sa sphère. Le royaume de l'Église n'est pas en effet de ce monde : ses fonctions sont toutes spirituelles. Il i-ésulte de cet exposé de motifs que 8a Majesté verra avec plaisir le Chapitre de Breslau, de même que le clergé catholi(iue de la province, s'abstenii- de toute ingérence dans la politique et l'administration. Qu'il donne l'exemple de l'obéissance comme il convient à de loyaux et fidèles sujets '. »

Les sentiments du clergé pour son nouveau maître ajoutèrent à la rigueur des mesures prises à son égard. La Cour de Rome avait tout aussi peu reconnu, en 1745 , le traité de Dresde et la cession de la Silésie à la Prusse, qu'en 1G48 celui de IMunster et la ])arité des confessions dans l'empire germanique. L'archevêque de Breslau, le comte de Schattgotsch, entretenait de Vienne, dans son ancien diocèse, une sourde agitation qui se serait transformée en révolte ouverte au premier instant propice.

Déjà pendant toute la durée de la guerre, les curés prussiens n'avaient éprouvé aucun scrupule de pous-

^ Voir l'Acte extrait des Archives secrètes de Berlin, dans la Gazette de Dove, pour le Droit ecclésiasticiue, t. YI, p. 581).

ser les soldats catlioliqiuïs ù la désertion sous le prétexte qu'un serment imposé n'est jamais valable. En 1758 le pape autorisa, par une induite, le don de leurs revenus à Marie-Thérèse afin de lui permettre la continuation de la lutte contre les hérétiques. Le 12 mai 1764, le vicaire général de Strachwitz était encore obligé de leur rappeler leurs engagements solennels vis-à-vis de leur souverain légitime. Un ultramontain n'hésite jamais entre les arrêts du Vatican et les devoirs que lui imposerait son patriotisme. Mgr de Ketteler n'a-t-il pas condamné dans une de ses dernières pastorales la célébration en Allemagne de l'anniversaire de Sedan ?

Devant des intrigues aussi persistantes, une duplicité aussi manifeste ' , la conduite de Frédéric était toute tracée. Il devait à tout prix interrompre les rapports entre la nonciature de Viemie et le clergé silésien. Il déploya pour atteindre ce but une sévérité qui a été souvent taxée d'excessive, mais qui était réclamée par les plus hauts intérêts de l'État. Toute cure, toute prébende, tout bénéfice quelconque " ap-

^ Le ministre dirigeant de Silésie, le comte Sclilabrendorff, écrivait en 1758 : « Les sentiments exjirimés en toute occasion par le clergé catholique témoij;nent, avec une clarté éclatante, de son désir de voir la province soustraite, par la suite de la guerre, à la domination royale et de nouveau soumise à un monarque de leur confession » (Extrait des Archives secrètes de Berlin).

^ Ordonnances du !t juillet 1757, du 8 mars 1773.

partinreiit de droit an roi (lui ne les conféra (|u'à des sujets prussiens. Aucun séminariste ne put étudier dans une Université étrangère ' , aucun prêtre voyager sans une autorisation spéciale du gouvernement*. Les pèlerinages à des sanctuaires situés en dehors de la province furent interdits ' , la correspondance avec Rome soumise à une surveillance rigoureuse.

La situation aurait été sans aucun doute moins tendue si toutes les paroisses de la Silésie avaient été groupées en un seul diocèse *. Frédéric travailla de toutes ses forces à une réunion qui, en concentrant l'autorité ecclésiastique dans les mêmes mains que l'autorité civile, aurait coupé court à toute ingérence du pape ou des évêques autrichiens. Il ne craignit pas, pour parvenir à un résultat aussi avantageux, de promettre au futur prélat les prérogatives les plus étendues et gagna complètement à ses vues l'archevêque de Breslau, le cardinal Sinzendorf, mais la Cour de Rome se refusa à tout compromis. Fidèle à la maxime patricienne: D'ivide ut imperes^ elle s'est

' Édits du 24 décembre 1745, du 27 octobre 1751, du 22 mars

^ Rescrit du G septembre 1738. « Toute visite à l'ex-arclievêque parjure de Schaffgolsch fut défendue aux membres du clergé, sous ])eine de perdre leur bénéfice. »

' Ordonnances du 26 octobre 1762, du 15 et du 25 juin 1764.

* Le comté de Glatz faisait partie du diocèse de Prague, la principauté de Jagerndorfî de celui d'Olmûtz, les seigneuries de Pless et de Beuthen de celui de Cracovie.

toujours opposée à rérection de vastes diocèses qui auraient favorisé le développement de l'esprit national.

Benoit XIV fut cependant un des ecclésiastiques les plus éclairés du XVIH""' siècle, mais il craignait, par une condescendance trop marquée envers un monarque hérétique, de diminuer jle pouvoir qu'il avait reçu de ses prédécesseurs, et cela seul suffisait pour étouffer chez lui toute velléité libérale. Nulle part autant qu'à Rome ne s'est maintenu dans son intégrité l'empire de la tradition.

Du moment (pie toute perspective d'accord se fut évanouie, Frédéric entreprit de régler seul les rapports de l'Église et de l'État. Il le fit d'ai)rès les principes du territorialisme qui, depuis les travaux de Puffendorflf et de Thomasius jouissaient dans toute l'Europe d'un crédit incontesté. Son tact politique, sa réelle tolérance le préservèrent de toute exagération, de toute tentative de césaropapisme. Il ne prétendit jamais contraindre la foi de ses sujets, déterminer selon son bon plaisir le dogme ou la liturgie. Il poussa même la bonne grâce jusqu'à consulter le pape sur la réduction des jours fériés mais il n'en affirma qu'avec plus d'énergie ses droits dans l'ordre civil.

L'application en fut infiexible aux corporations

' Ordonnance (lu 22 avril 1747. Acta historiœ ecclcsiastica:

monastiques soupçonnées d'une active connivence avec le nonce. Il leur fut désormais interdit d'obéir àdes supérieurs étrangers'. Le droit d'asile fut supprimé", l'entrée au couvent subordonnée à une limite d'âge et à l'agrément du gouverneur de la province. Une forte taxe sur les revenus ecclésiastiques, une loi sévère sur les biens de mainmorte % punirent tout ensemble le clergé de ses sympathies antinationales et adoucirent pour les i)0])ulations les désastres amenés par la guerre de Sept ans. Bref, les prêtres ne furent plus, connue sous la domination des Habsbourg, une caste privilégiée, mais, au même titre que les autres habitants de la Prusse^ des sujets, des serviteurs de l'État.

Sur les deux points qui suscitèrent au XVIII""' siècle les débats les plus passionnés , le placet et la juridiction ecclésiastique, Frédéric se montra le digne descendant des Hohenzollern. Benoit XIII avait, dans la bulle qui tixait le nombre des fêtes religieuses, dépeint sous les couleurs les plus sombres la situation du clergé silésien. Le roi écrivit aussitôt à l'ex-

' Édit du 18 février 1743. Le grand-maître de Malte dut renoncer à l'exercice de ses droits sur les maisons de l'Ordre qui se trouvaient en Silésie. Voir Theiner : « État de l'Église catholique en Silésie, de 1740 à 1758. »

^ Édit du 7 février 1743.

" Édit du 21 juin 1753. Déclaration du 12 mars 1754.

archevêque de Breslaii, comte de Scliafti>otsch (20 avril 1754):

« Je vous déclare, une fois pour toutes, eu vertu du présent écrit, que de pareils abus de pouvoir de votre part doivent prendre tin; c'est le terme le moins blessant dont je puisse me servir. Lorsque vous jugerez nécessaire de communiquer de semblables mandements à votre clergé, donnez-en connaissance, avant de les livrer à l'impression, à mon ministre dirigeant, M. de Massow, atin qu'il les purge de toute expression nuisible au bien public, âmes intérêts. Aucune publication ne peut avoir lieu sans cet examen préalable. En outre, je crois boude vous informer que si d'autres bulles, d'autres brefs pontificaux, vous parviennent à l'avenir, vous en fassiez également part à mon ministre, sinon dans l'original, tout au moins dans une copie autlie,ntique et reconnue pour telle. Il recevra mon autorisation et se chargera de vous la transmettre ' . »

Le clergé avait, pendant la période autrichienne, joui, vis-à-vis des tribunaux, d'imnumités excessives. Frédéric le fit rentrer dans le droit commun. Les attributions judiciaires du vicariat général de Breslau

^ Ordonnance du 27 mars 1735. Par un caprice étrange chez uu libre penseur, Frédéric n'accorda le placet à la bulle Dominits ac Bedemptor Nosier qu'après être tombé d'accord avec Clément XIV sur les futures destinées dos jésuites.

furent coiitirnuk's par Tédit du 15 janvier 1742, mais restreintes en même temps aux cas purement ecclésiasti(pies. Le patronat, la dîme, toutes les affaires civiles, y compris le testament des prêtres, passèrent dans le domaine laïque. Comme, en dépit de toutes les ordonnances, rotticial franchissait sans cesse la limite de ses pouvoirs, le roi déclara nuls et non avenus tous ses verdicts, à moins qu'ils ne fussent conformes à la loi, approuvés par le gouverneur. L'évêque ne put condamner ses subordonnés qu'à des peines spirituelles ; pour l'amende., la prison, les châtiments corporels, il dut recourir au magistrat séculier.

La précaution n'était pas superflue. Comme à la bienheureuse époque des Ferdinand et des Léopold, Mgr de Breslau possédait ses propres cachots où il enfermait non-seulement les ecclésiastiques coupables de réels délits, mais ceux de ses sujets qui s'étaient convertis au protestantisme. Un franciscain de Glogau, qui avait changé de religion pour épouser une luthérienne, fut arrêté par ordre de l'official, en 1743, une année après le traité de Berlin, et ne dut sa délivrance qu'à la force armée.

Chacun, sous la domination ])russienne, fut tenu au respect de la loi, même JNIgr de Sinzendorf, qui fut cité, eu 1754, devant la Cour suprême, pour avoir, par la promesse d'une forte somme d'argent, poussé une jeune lille à Tapostasie. Un aussi auda-

cieiix attentat contre lOint du Seigneur indigna tellement Benoit XIV qu'il écrivit de suite au nouveau martyr : « Aucun iota de la loi (lisez des décrets pontificaux) ne sera retranché; les portes de l'enfer (du gouvernement prussien, pour employer le style de la Chancellerie romaine), ne prévaudront point contre elle.» « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil et les méchants poursuivent le cours de leurs iniquités, » aurait pu ajouter Pie IX, lorsqu'il apprit les arrestations successives du comte Ledochowski, de l'évêque de Trêves, de MgrMelchers.

Le légendaire meunier de Sans-Souci n'est point le seul qui, sous le règne de Frédéric, ait rendu hommage à l'impartialité de la Cour de Berlin. Chacun avait le di'oit d'exposer ses griefs au monarque. L'édit du 15 janvier 1747 témoigne, dans un noble langage, de l'équité qui présidait à tous les rapports sous le gouvernement d'un prétendu despote. « Nous invitons tout opprimé à s'adresser immédiatement à nous, lorsqu'il ne peut obtenir réparation d'un tort. Il lui sera rendu prompte et bonne justice. »

Les catholiques eux-mêmes, malgré les efforts de leur clergé, ne furent point exclus de cette intelligente sollicitude pour le bien public. Le prince, qui cassait les verdicts des tribunaux, lorsqu'ils lui paraissaient entachés de routine, ne pouvait, même dans le domaine religieux, tolérer la tyrannie de l'Église

romaiiio. Le 20(lécembre 1747, le président de Silésie reçut l'ordre de contrôler tous les arrêts du Chapitre de Breslau. « Il ne convient pas que mes fidèles sujets, lorsqu'ils sont obligés de plaider devant lui en première instance, soient, comme cela arrive trop fréquemment, lésés dans leurs intérêts, repoussés par son arbitraire. Rappelez-lui mes ordonnances, afin qu'il les observe dans toute leur rigueur; s'il persévère à n'en tenir aucun compte, veuillez m'en informer dans un mémoire détaillé. »

Tour plusieurs souverains allemands du XYIII""^ siècle le recursus ad principem était une prérogative dont tantôt ils faisaient un choquant abus, que le plus souvent ils laissaient se rouiller dans l'oubli. Il répondait dans l'esprit de Frédéric à un impérieux besoin de tout voir, de tout connaître par lui-même, à un ardent besoin d'ordre, d'exactitude, de vérité. Jamais Hohenzollern ne pratiqua plus fidèlement la devise de sa famille : « Le roi est le premier serviteur de l'État. »

Le premier partage de la Pologne augmenta le nombre des sujets catholiques de la Prusse. Elle acquit par le traité du 5 août 1772 une partie considérable de la Grande-Pologne : la Pomerellie, les vo3^vodies de Culm, d'Elbing, de Marienbourg, Févêché d'Ermland ' .

' L'ensemble de ces territoires correspond à la majeure partie

La situation de Frédéric était épineuse. Il ne pouvait, en sa qualité de souverain protestant, espérer les sympathies de populations sur lesquelles l'Église romaine exerçait une autorité absolue. Elle en avait profité pour détruire toute indépendance intellectuelle, asservir les Universités, entretenir dans toutes les classes l'ignorance, la superstition, le fanatisme. Les jésuites doivent être regardés comme les véritables auteurs de la ruine de la Pologne. La nation qui, aux premiers jours de la Réforme, avait donné l'exemple de la tolérance religieuse et accueilli les unitaires, repoussés par les protestants orthodoxes, était devenue, au XYIir"" siècle, un docile instrument de la réaction ultramontaine. Les rares édits en faveur des dissidents, rendus par la couronne, sous la pi'ession de la Suède ou de la Russie, n'avaient jamais eu force de loi, violés comme ils l'étaient sans cesse avec son consentement tacite.

Les expériences tentées pour le relèvement de la Silésie avaient abouti à un résultat trop favorable pour que, trente années après, elles ne servissent pas dans des circonstances identiques de norme au cabi-

de la province de Prusse actuelle, et s'étend sur les gouvernements de Kœnigsberg, de Dantzig, de Marienvverder. La Pomerellie comprend les cercles de Schwetz, Konitz, Stargard, Dirschau; l'Ermland, aujourd'hui célèbre par le fanatisme de son évéque, Mgr Philippe Kramentz, ceux de Braunsberg, lleilsberg, Rôssel, Allenstein.

iiet(l(! Herliii. Frédéric, en prenant, par l'édit du 13 septembre 1772, possession de ses nouvelles provinces, leur promit la conservation de leurs droits et coutumes, dans le domaine temporel aussi bien que dans le domaine spirituel. Il n'indiqua que par une seule phrase les urgentes ti'ansformations qu'il se proposait d'accomplir. « Ceux de mes sujets qui se montreront éclairés et raisonnables n'auront qu'à se louer de mon règne. »

Les habitants des bords de la Vistule jouirent en effet de l'excellente administration qui faisait la force de la monarchie. Aux dissensions intestines, à l'incurie, à la misère, ne tardèrent pas à succéder la sécurité, l'ordre, la richesse. La prépondérance passa de la noblesse à la bourgeoisie, de l'élément slave à l'élément germanique.

Une politique aussi ferme que modérée présida à la régularisation des rapports entre l'Église et l'État.

Comme en Silésie, le droit canonique continua d'être valable pour tous les cas purement religieux, avec la réserve expresse que, même dans cet ordre, il ne pourrait entrer en collision avec la loi prussienne. « Je vous permets de vaquer à vos offices, d'exercer votre juridiction épiscopale, » avait déclaré Frédéric aux prélats polonais dans l'entrevue solennelle du 21 septembre 1773, « mais à la condition que mes droits de souveraineté n'aient point à en souffrir. »

Les évêques purent, en effet, prononcer en dernier ressort sur les interna, sur tout ce qui concernait le rite et le dogme. Ils n'en avaient pas moins perdu leurs plus redoutables privilèges. Le souvenir du passé rendait leur faiblesse présente plus douloureuse encore. Le clergé tout entier avait été soumis à l'impôt, le placet ' était entré en vigueur ainsi qu'une loi sévère sur les biens de mainmorte. Le roi disposait de tous les bénéfices, son commissaire présidait à Fèlection des évèques et des cbanoines. Toutes les contestations juridiques étaient tranchées dans le sens du droit moderne par l'ordonnance du 28 septembre 1772. « Nos sujets de la confession catholique continueront à jouir de la juridiction épiscopale à laquelle ils ont été accoutumés jusqu'à aujourd'hui, mais elle ne s'appliquera qu'à des causes purement ecclésiastiques. Elle devra soigneusement s'abstenir, dans tout procès civil ou criminel, lors même qu'il se rapporterait à une personne ecclésiastique, qu'il s'agirait de dime ou de patronat. » Il appartenait enfin à l'État de réprimer toute usurpation, tout abus de pouvoir commis par l'Église ' .

L'historien libéral est au premier moment tenté de regretter l'arbitraire avec lequel furent décrétées des mesures excellentes en elles-mêmes. Après un exa-

• Édit (lu 21 septembre 1773.

'■^ Le même édit que le précédent.

mon plus attentif il est obligé de reconnaître ([u'à cette époque toute autre manière de procéder eût été impossible. Il n'y avait en Prusse, pour contrôler les actes (lu souverain, ni opinion publi([ue, ni Chambres librement élues, ni presse exactement informée. Les ministres ne dirigeaient point un département dont ils étaient responsables, ils se contentaient d'exécuter ponctuellement les ordres de leur maître. Les réformes, dont le XYIII""' siècle est si fier, ne furent pas accomplies par les mandataires du peuple, mais par des autocrates éclairés : Aranda, Pombal, Tannucci, Joseph IL Ce bizarre rapprochement de mots en dit davantage que toutes les considérations philosophiques.

Pour juger équitablement l'œuvre de Frédéric, il convient de se rappeler les principes qui le guidèrent pendant toute sa carrière. Jamais prince n'eut une idée plus haute de son devoir et ne le pratiqua plus sérieusement. Tandis que le duc de Brunswick, les électeurs de Saxe et de Hesse consumaient en d'égoïstes dissipations les ressources de leurs sujets, tous ses efforts tendirent au bonheur de son peuple. Ce n'est point ici le lieu de parler de la sagesse et de l'intégrité de son administration, de Thabile gestion de ses finances, de la sollicitude avec laquelle furent réparés les désastres de la guerre, de l'intelligente protection (pi'il accorda à la science, à l'agriculture,

îi l'industrie. Pour la question à laquelle est consacré cet essai, la lutte était circonscrite entre deux pouvoirs également absolus : l'État, l'Église. Les pages qui précèdent ont suffisamment montré de quel côté se trouvaient le droit, les lumières, le respect des opinions d'autrui.

Il faut d'ailleurs se garder d'appliquer inconsidérément à Frédéric l'épithète de despote comme l'ont fait quelques écrivains illustres, entre autres lord Macaulay. S'il ne suivit dans son gouvernement aucun des principes du libéralisme moderne, si, dans toutes les circonstances décisives il ne prit conseil que de lui-même, il obéit pendant toute sa vie aux puissances les plus augustes, les plus saintes: l'ordre, la justice, la vérité. « Lorsque la loi parle, le prince doit se taire, » belle parole qu'il prononça au commencement de son règne et à laquelle il est toujours demeuré fidèle. — Sont-ils aujourd'hui nombreux les démocrates auxquels on pourrait rendre le même témoignage?....

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