‹ L'Etat moderne et l'église catholique en AllemagneChapitre 16 sur 23 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Frédéric-Guillaume III. — La situation religieuse en 1815 dans les provinces rhénanes.

Avec le traité de Vienne et le rétablissement du pouvoir temporel s'ouvrit pour le saint-siége une période d'exaltation et de triomphe. Pie VII apparut, entouré d'une divine auréole à des hommes d'État dont les actes avaient pour unique mobile la haine, la crainte de la révolution. Seul entre les représentants de l'ancien régime, il en avait imposé au César moderne qui avait cru légitimer ses usurpations en se faisant sacrer par lui dans la cathédrale de Notre- Dame, en rendant à l'Église catholi(pie, par le concordat de 1802, une partie de ses droits. Le courage avec lequel, plus tard, le pape avait flétri la tyrannie napoléonienne, la dignité avec laquelle il avait supporté la persécution, avaient encore accru envers lui la gratitude des souverains, le respect des peuples. L'Église sortait de la tourmente où s'étaient englouties tant de richesses, de gloires, d'habiletés mondaines, plus vivace, plus superbe, plus confiante que jamais dans ses immuables traditions. Comme le

roc aïKiuel aiment à la c()ini)arer ses eliefs, elle avait victorieuseinent bravé la fureur des Ilots, les assauts de la tempête.

L'enthousiasme provoque'' par la personne de Pie VII fut si universel, qu'en 1814, malgré une coutume plus forte que la loi, le légat Capaccini porta sa santé à Guildliall pendant le banquet du lord-maire. Les puissances les plus zélées pour sa restauration furent hérétiques comme la Prusse et l'Angleterre, schismatiques comme la Russie. Grâce à leurs bons offices, il ne recouvra pas seulement, à l'exception du comtat Yenaissin, les territoires possédés par ses prédécesseurs : il fut investi sur eux d'une autorité absolue.

Il en usa pour la plus grande gloire de l'ultramontanisme. Pie YII ne s'était laissé instruire ni par les leçons de l'expérience, ni par celles plus dures encore de l'exil. Au lieu de prévenir, par sa modération, le retour de semblables catastrophes, il lança l'anathème contre tous les principes sur lesquels repose la société moderne, et poursuivit la lutte avec la hauteur, l'obstination d'un pontife du moyen âge. Tous ses efforts tendirent à une fidèle résurrection du passé. Les emplois furent accessibles aux seuls ecclésiastiques, l'administration des provinces confiée aux cardinaux , le trésor obéré pour la dotation des couvents et des Chapitres, le droit d'asile rendu aux sanctuaires. Avec cette luxuriante floraison des abus disparurent

les derniers vestii^es des franchises municipales, des réformes opérées sous la domination française. La liberté de conscience fut stigmatisée connue un délire de l'esprit humain, les traductions de l'Écriture sainte condamnées comme plus nuisibles qu'utiles, les sociétés l)ibliques proscrites comme une peste. Jmpiœ novatorum machinât iones ; inventum quo ipsa relifjioms fundamenta labefacfantur ' , était-il dit dans l'encyclique de 1817.

Il suffisait, d'ailleurs, pour deviner dans quelle voie s'engageait la Curie, du premier acte accompli depuis sa restauration par Pie VII. La bulle SoUicitudo omnium ecdesiarum réintégra, le 7 août 1814, l'ordre des jésuites dans ses biens, ses immunités, ses privilèges. Désormais la papauté pouvait satisfaire ses plus ambitieuses visées; elle avait recouvré ses plus habiles serviteurs, la milice, toujours prête, toujours dévouée qui, en soutenant les plus hardies prétentions de son maître, combattait pour sa propre existence. Le dogme du 18 juillet 1870 n'a fait que mettre le dernier sceau à l'union conçue en germe dès la reconnaissance de l'ordre, le 17 septembre 1540, par Paul III. Le jésuitisme n'est autre chose que le catholicisme logique, poussé à ses extrêmes conséquences.

^ Instruments impies des novateurs, inventions par lesquelles chancellent les fondements mêmes de la religion.

Les souverains protestants s'attendaient, en 1815, à ce que la Curie, par gratitude pour les services rendus, renoncerait, dans leurs royaumes, à ses tentatives d'usurpation, de prosélytisme, qu'elle concentrerait toutes ses forces pour la lutte contre l'incrédulité. Leurs espérances furent déçues. Au XIX""" siècle comme au XVI""' les jésuites se crurent appelés à l'anéantissement de l'hérésie. A peine rétablis, ils s'inspirèrent dans toute leur conduite de ces paroles de 8t. Jérôme, développées dans Y Imago prîmi sfccnli. « Je ne veux pas te complaire en ménageant les hérétiques, en me montrant un mauvais catholique; si c'est la cause de notre dissentiment, je préfère la mort au silence. » « Aussi longtemps qu'il nous restera un souffle de vie, continue le manuel, nous hurlerons pour la défense du troupeau catholique contre les loups. 11 ne faut espérer aucune paix, les semences de la haine sont innées dans nos cœurs. Ignace est pour nous ce qu'était Amilcar pour Annibal : à son instigation nous avons sur les autels juré à l'hérésie une guerre sans trêve ni merci. >>

Par une singulière ironie de la destinée, la papauté devint une monarchie absolue à l'époque où>le régime constitutionnel s'imposait à la plupart des souverains. Dans les périodes précédentes, son pouvoir avait été tempéré par celui des évêques, des conciles. Après la suppression en Allemagne des principautés ecclé-

siastiques, en France des -iiiicieiines provinces, il ne fut limité par aucune barrière. Les prélats, depuis qu'ils eurent perdu leur indépendance temporelle, furent incapables de se soustraire aux envabissemeuts de la Curie, aux perfides manœuvres des jésuites.

Comme le roseau dont parle le prophète, l'État, dans cette circonstance, perça la main de ceux (pii avaient recherché son appui. Il n'avait, en sécularisant les domaines ecclésiasti({ues, accompli (pie la moitié de sa tâche. Il négligea de réformer l'organisation intérieure du clergé, de favoriser la création d'une Église catholique nationale. Toute tentative d'émancipation ne trouva auprès de lui qu'un glacial accueil ou des encouragements timides, instables, subordonnés à des considérations mondaines. Entre cette conduite dépourvue de toute sagesse, de toute grandeur, et la politique ferme, audacieuse, continue du saint-siége, le choix des prélats n'était pas douteux. Ils se soumirent au maître à la fois le plus éloigné, le plus redoutable.

La situation du bas clergé, pour avoir changé de maître, n'en devint pas meilleure. Au lieu de la liberté qui lui avait été promise, il obtint l'égalité dans la servitude. A la concentration de toutes les forces dans une seule main correspondit un abaissement général des caractères. Au commencement du XIX™^ siècle, l'épiscopat germanique comptait encore i)armi ses

membres des hommes f;éiiéi'eii\, tolérivnts, éclairés: un Wessemberg, un Spiegel, un Sehhiitsky, mais leur nombre diminua chaque jour. A leur place s"éleva la génération fanatique, intrigante, étrangère à tout patriotisme comme à toute culture, qui, au lendemain des troubles de 1848, prépara les concordats badois et autrichien, à la veille de la guerre de 1870, proclama l'infaillibilité papale.

Ces redoutables perspectives échappèrent aux diplonu^tes (pii s étaient donné pour mission de reconstituer l'Europe dans les séances du Congrès de Vienne. Il leur importait moins de garantir vis-à-vis du saint-siége les droits du pouvoir civil, que d'éluder les promesses de 1813, d'inculquer aux peuples les principes de l'obéissance passive, de détruire tout A'estige de la Révolution.

Les terribles événements dont ils venaient, d'être les témoins avaient accru leur vénération pour la i)apauté. Au milieu des vicissitudes universelles elle était seule restée immuable. De sa bénédiction dépendait le succès de la Sainte-Alliance. L'anarchie intellectuelle avait toujours précédé en etfet la décomposition sociale, la chute des trônes suivi de près le renversement des autels. Plus l'Église serait forte, plus solide serait l'ensemble de l'éditice. La religion fut le ciment qui lia tous les intérêts conseivateurs. Soyons plus exact : abaissée au métier de

}2,viid;inne, elle devint le meilleur auxiliaire de la police, de son œuvre de compression.

La réaction fut trompée dans son espoir. La Cour de Rome profita de l'aveuglement des monarques pour leur imposeï- d'onéreux concordats, s'emparer de la direction de Tesprit public, soumettre la parole et la presse ;i une censure rigoureuse : elle ne se crut obligée envers eux à aucune reconnaissance. Jamais elle n'avait élevé une forme politique à la liauteur d'un dogme: pourvu que ses privilèges demeurassent intacts, la république et la légitimité lui paraissaient également acceptables. La souveraineté du peuple compta parmi ses plus fervents défenseurs les jésuites Rossaius, Mariana, Bellarmin. La désobéissance aux lois, le droit à Finsurrection, le régicide furent ouvertement enseignés dans le I)e Bege et Régis Institutione. Au XVI"* siècle, l'Église fit cause commune avec les ligueurs; au XIX""" siècle elle bénit les arbres de la liberté pour introduire ses adeptes dans l'Assemblée nationale de Paris, les Parlements de Vienne et de Francfort. Semblable au lierre qui étouffe les arbres les plus vigoureux , elle a tué par ses perfides embrassements les princes qui avaient mis en elle leur confiance. Leur faiblesse envers l'ultramontanisme a conduit Frédéric-duillaume IV à Ollmutz, François-Joseph à Sadowa, Charles X et Louis-Philippe sur la terre de l'exil.

L(î iji-estif^e de la restauration ne doit jjoiut être cherché dans des causes uniquement i)olitiques. Depuis l'avénement d'une société nouvelle une transformation profonde s'était opérée dans les esprits. A l'incrédulité frivole du dernier siècle avait succédé le vif sentiment des réalités religieuses. Une longue période de guerres et de cataclysme, en exigeant le déployenient de toutes les forces morales, avait montré la valeur de principes solides. Commencé en France avec la Révolution, cet affermissement des caractères s'était im])0sé à toute l'Europe avec le joug, la délivrance de l'étranger. Au retour de la paix, tous les peuples avaient été pris d'un immense besoin de croii'e, d'aimer, d espérer. La foi en l'idéal avait agi comme un souffle puriticateur sur l'art, la littérature, la philosophie. Elle avait inspiré à Schleiermacher ses «Discours sur la lîeligion, » ses pages les plus nobles et les plus éhxpientes à ]\îadame de Staël.

Les faveurs de la politique altérèrent la sincérité de ce réveil. Le XIX"''' siècle ne se contenta pas à ses débuts d'être plus pieux que son prédécesseur : il aspira en tout domaine à une rigide orthodoxie. Une intelligente sympathie pour le passé l'avait d'abord conduit dans ses recherches; son enthousiasme dégénéra bientôt en une admiration aveugle. Le protestantisme, au lieu de rester fidèle à la méthode de ses premiers docteurs, de faii'e du sentiment religieux

la pierre de touche pour les croyances, s'efforça de ressusciter avec toutes leurs aspérités les formules du XVI'"'' siècle. Le catholicisme, sous le prétexte d édifier les âmes, favorisa les pratiques les plus niaises, les i)lus grossières superstitions. L'ordre ne sembla pas assuré sans un retour au régime autoritaire. Dans Tune et l'autre Églises la science, la critique, le libre examen furent proscrits comme complices de l'athéisme et de la démagogie, une obéissance servile aux monarques regardée comme un gage certain de dévotion. « Et quel temps fut jamais plus feitile en miracles ? » s'écriaient à 1 envi Hengstenberg et Joseph de Maistre en ajjplaudissant à la renaissance de la foi, au triomphe des jésuites.

Moins que tout autre État, la Prusse aurait dû s'engager dans la voie rétrograde. Sa situation en Allemagne, la politique de ses premiei's souverains, son rôle dnns la guerre de 1813 lui imposaient une marche franchement progressive, la création d'un ordre de choses nouveau. Elle usa ses forces dans le soutien d'un édifice vermoulu et abdiqua toute indépendance vis-à-vis de l'Autriche.

Sans riiéroïque dévouement de son peuple Frédéric-(hiillaume III n'aurait jamais recouvré le royaume de ses ancêtres. Il refusa, malgré une promesse solennelle ' , de lui octroyer une constitution et bannit

' (Jrdoniumcc du 22 mai 1815.

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successivement de ses conseils ses ministres les ])lus capables, les plus éclairés : Stein, Beyme, (îneisenau, Wilhelm de Humboldt. Sa défiance insensée à l'égard du libéralisme, sa <' chasse aux démagogues » lui aliénèrent pour toujours les cœurs de la bourgeoisie. En opprimant la presse, en suspendant le droit de réunion, en persécutant au moyen de ses délateurs les professeurs et les étudiants des Universités, le cabinet de Berlin ne se rendit pas seulement coupable d'arbitraire; il commit un véritable suicide moral. I^e prince de Hardenberg avait rêvé d'être le régénérateur de la Prusse ; par la signature des décrets de Carlsbad il s'abaissa au rang d'un valet de Metternicli.

La ligne de conduite, adoptée par Frédéric-Guillaume III vis-à-vis de l'Église romaine, ne fut pas moins dangereuse. La Pi'usse n'avait point à se louer du soi-disant équilibre européen, décrété par le Congrès de Vienne. Il semblait que par jalousie des services rendus ses alliés voulussent la condamner à une perpétuelle impuissance. L'Autriche s'était efforcée d'accroître ses embarras intérieurs, atiu de lui ôter tout crédit en Allemagne. Hardenberg, Wilhelm de Humboldt auraient désiré faire de leur patrie un tout .homogène par l'adjonction de la Poméranie suédoise et de la Saxe '. Metternicli, sous le prétexte de l'a-

^ Le roi de Saxe, en sa qualité de souverain catholique, aurait re^'u en dédommagement la Westplialie.

grandir du côté de rOucst, la brisa eu deux moitiés dittérentes par la race, les mœurs, les croyances religieuses, les souvenirs historiques. État essentiellement protestant, elle reçut trois millions de sujets catholiques ' accoutumés à la domination de princesévêques. Ihneo Danaos et doua ferentes. Dans la pensée du perfide chancelier, la Westplialie, les provinces rhénanes étaient la tunique de Nessus qui consumerait jusqu'à la moelle l'hérétique monarchie des HohenzoUern.

Les diplomates prussiens comprirent toute l'étendue du péril; ils ne désespérèrent pas de le vaincre. Frédéric-Guillaume III garantit à ses nouveaux sujets, dans une proclamation des plus dignes, une entière liberté religieuse.

« Lorsque j'ai donné mon assentiment à la décision unanime des puissances assemblées en congrès, par laquelle une grande partie des provinces allemandes situées sur la rive gauche du Rhin était incorporée à mes États, je ne me suis fait aucune illusion sur leur position dangereuse de pays frontières, sur la tâche difficile de leur défense. Mes devoirs envers ma patrie ont seuls dicté ma résolution. Provinces originairement allemandes, elles doivent demeurer unies à l'Allema-

' La Westplialie comptait, eu 1815, 1,070,000 habitants, la province du Rhin 1,870,000. Le nombre total des catholiques en Prusse était de 5 raillions, Va à peu près de la population.

gue; elles ne peuvent appurtenii' à un autre royaume qui leur est étranger par la langue, les mœurs, les coutumes, les lois. Aujourd'hui encore elles demeurent les avant-postes de la liberté, de l'indépendance nationales. La Prusse (pii, depuis leur perte, a été grièvement menacée dans son existence a, i)lus que tout autre, contracté l'obligation de veiller sur elles ; elle possède à leur égard un droit glorieux de protection.

« J'envisageai également la perspective d'unir à mes peuples des hommes de même race, loyaux et vaillants qui ont joyeusement bravé tous les périls pour sauvegarder la liberté conniiune en des jours mémorables. Aussi est-ce avec une pleine confiance eu Dieu, dans le courage et la fidélité de mon peuple que je prends possession des provinces du Rhin et que je les réunis à la couronne de Prusse.

« Rhénans, je m'adresse à vous avec la certitude de n'être pas trompé dans mon espoir : je vous rends à l'Allemagne, v^otre ancienne patrie, je vous nomme Prussiens.

« Répondez à nia confiance par un attachement sincère et durable. Les lois auxquelles vous serez soumis sont douces et justes. Je respecterai, je protégerai votre religion, la chose la plus sacrée que puissent posséder les hommes. Je m'efforcerai d'améliorer la position sociale de ses ministres afin qu'elle réponde

à la dignité de leur cliarne. Les établissements d'instruction publi(iue qui ont été si fort négligés pendant la domination étrangère, seront l'objet de ma constante sollicitude. J'érigerai au milieu de vous un siège archiépiscopal, une Université, des séminaires pour vos ecclésiastiques et vos instituteurs. « Vienne, le ô avril 1815.

« FrÉDÉRIC-GuILLAUxME. »

Les promesses royales furent scrupuleusement tenues. Les Rhénans, qui ne s'étaient d'abord soumis qu'avec répugnance à la décision du Congrès de Vienne, apprécièrent peu à peu les avantages de leur réunion à la monarchie des HohenzoUern.La prospérité matérielle, si gravement compromise par le blocus continental, s'accrut avec une incroyable rapidité; l'industrie jeta les bases des établissements qui sont aujourd'hui parvenus à un si haut degré de splendeui'.

Le Rhin était redevenu depuis la paix la principale artère de communication entre les divers États de l'Allemagne. Les anciennes voies commerciales furent réparées, de nouvelles ouvertes en plus grand nombre encore.

Les fonctionnaires les plus distingués de la Couronne présidèrent à la réorganisation des services administratifs. Pour les tribunau.x comme pour les

écoles, les forêts ou les mines, la bureaucratie prussienne justifia sa vieille réputation d'intelligence et de probité. De louables efforts furent consacrés au relèvement de l'instruction primaire qui, sous la domination française, avait eu également à souffrir de la démocratie autoritaire, du despotisme impérial. La faculté de théologie catholique, adjointe à l'Université de Bonn, fut dotée avec la même munificence que ses sœurs.

Moins que toute autre, l'Église romaine avait à regretter le changement de régime. Sous Napoléon les paroisses rhénanes étaient réparties entre deux évêchés dont l'un, celui de Trêves, recevait annuellement de l'État 30,600 francs, l'autre, celui d'Aix-la- Chapelle, 22,200 francs. Quoique supprimé en 1813, ce dernier avait, en sa qualité de fondation collégiale, continué à jouir des revenus du Chapitie. L'évêché de Trêves avait été inscrit au budget prussien pour une somme de 32,510 thalers, l'archevêché de Cologne, qui venait d'être restauré pour complaire à l'école romantique, pour une somme de 59,300 thalers. Le seul archevêque touchait pour son traitement 12,000 thalers, sans compter le palais magnifique qui lui servait de demeure.

Les anciennes cures avaient été améliorées, de nouvelles créées, plus de quarante églises bâties dans la seule année 1816. Le moyen âge, après avoir

entrepris la cathédrale de Cologne, avait désespéré de son achèvement. Au XIX'"" siècle l'œuvre tenta un monarque hérétique par son immensité même. L'Allemagne entière, sans dift'érence de confession, souscrivit aux collectes qui se succédèrent régulièrement de 1815 jusqu'en 1870. Frédéric-Guillaume III donna sur sa cassette privée 165,000 thalers. La Prusse protestante, au sortir d'une guerre qui lui avait imposé les plus rudes sacrifices ' , avec un budget qui ne soldait que grâce à une stiùcte économie dans tous les services administratifs, ne recula devant aucune dépense aussitôt qu'elle parut utile ou agréable à l'Église romaine.

Jamais, dans un État mixte, la parité ne fut aussi consciencieusement observée. Le ministère prussien, pour obtenir l'appui du clergé, ne crut pouvoir aller trop loin dans la voie des concessions.

La province rhénane n'était point, en 1815, comme aujourd'hui, entièrement inféodée à l'ultramontanisme. Les souvenirs du régime épiscopal étaient encore trop vivaces parmi les populations pour que, grâce à une mystérieuse pénombre, on put le dépeindre comme

' D'après les calculs du directeur des Archives roj'ales, M. Max Duncker, la Prusse aurait payé à la France, de 1806 à 1812, 1 milliard et 20 millions de francs. La guerre de l'indépendance imposa aux patriotes les plus rudes sacrifices. Dans les familles nobles des anciennes provinces, on regardait à cette époque comme une honte de posséder encore de la vaisselle d'argent.

l'âge d'or, coiiuue une ère de vertu, de concorde, de prospérité matérielle et spirituelle. La bourgeoisie des villes était restée fidèle aux principes joséphistes, aux idées de 1789. Les habitants des campagnes, sans être irréligieux, redoutaient l'influenpe des prêtres, leur avidité, leurs intrigues. Leurs sympathies étaient acquises à un gouvernement qui, tout en gardant une sévère neutralité dans les conflits religieux, aui'ait favorisé la cause de la tolérance et des lumières. Le cabinet de Berlin, au lieu de suivre une ligne de conduite qui lui aurait été si avantageuse, froissa leur sentiment national en accordant les emplois les plus élevés à des fonctionnaires de la Marche et de la Poméranie, aussi gauches, aussi rudes qu'honnêtes et laborieux.

La domination française avait imprimé au caractère des Rhénans des traces profondes. Ils avaient appris d'elle la jalousie niveleuse, la haine de toute autorité, même légitime. L'égalité sociale leur était plus chère que la liberté. Depuis leur réunion à la Prusse ils constataient avec terreur les progrès à la Cour d'un parti qui menaçait de détruire le Code civil, les meilleures conquêtes de la révolution de 1789. Frédéric-Guillaume III aurait pu, d'un seul coup, apaiser leurs défiances par le don de la charte qu'il avait promise à son peuple : il crut plus sage d'accorder sa confiance aux féodaux, aux ultramontains.

Avec le clian;:ïenient de régime, le concordat de 1801, les lois organiques tombèrent en désuétude: répiscopat fut affranchi dans les nouvelles provinces du joug de fer qui avait pesé sur lui depuis le commencement du siècle. Le roi rendit à ses chefs la libre gestion de leurs biens pour se conformer à un vieux recez impérial sagement laissé dans l'oubli par Napoléon. Il était dit, en effet, dans l'article 63 de l'acte qui avait réglé la transmission à des princes laïques des États ecclésiastiques : « Chaque confession doit conserver la possession, la paisible jouissance de ses biens, des fonds d'école comme il est ordonné dans le traité de Westphalie. » En remettant cet article en vigueur, la Prusse se dépouillait de tout contrôle sur les actes du clergé, lui abandonnait l'instruction primaire, reconnaissait les biens de mainmorte.

Jamais la dévotion n'avait été aussi florissante dans les provinces rhénanes que depuis leur réunion à une monarchie hérétique. Les jours de fête, supprimés pendant la domination française, avaient été rétablis. Des couvents, de saintes images s'élevaient sur les hauteurs les plus pittoresques, dans les plus fertiles vallées. Les pèlerinages se succédaient avec une fréquence et un éclat inaccoutumés, la Fête-Dieu était célébrée dans des villes protestantes avec une splendeur digne des princesévêques.

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Le cabinet de IJerlin s'était abaiidouiié à d'étranges illusions s'il avait cru désarmer l'Église romaine par une semblable manière d'agir. Son excessive tolérance, par elle taxée de faiblesse, l'encouragea aux usurpations les plus audacieuses.

Malgré les preuves les plus évidentes du contraire, elle ne se lassa point de répéter que toute la politique de la Prusse tendait à la décatholicisation des provinces rhénanes. Pourquoi, si elle ne poursuivait pas ce but secret, aurait-elle fait venir des anciennes provinces un nombre aussi considérable d'officiers, de fonctionnaires protestants? L'enseignement, à tous les degrés, fournissait à la Cour de Rome le prétexte des plaintes les plus vives. Il était entaché d'hérésie par le fait seul qu'il répondait aux besoins de la société moderne. La faculté de théologie catholique, au lieu d'être incorporée à l'Université de Bonn, aurait dû être placée à Cologne, sous la surveillance immédiate de l'archevêque.

Une presse habile, perfide, véhémente, maintenait les esprits dans un état perpétuel d'agitation. De la Belgique, devenue depuis la révolution de 1830, le principal foyer de la propagande ultramontaine, partaient incessamment des pamphlets d'un style imagé, d'une argumentation familière, d'une dialectique captieuse qui comptaient parmi leurs rédacteurs un publiciste aussi illustre que Joseph de Gôrres, des gen-

tilshommes d'aussi noble race que les barons de Droste-Vischering et Mallinckrodt ' .

L'un d'eux publia à Augsbourg, sous le titre bénévole de « Mémoires sur l'histoire ecclésiastique de l'Allemagne au XIX"'" siècle, » un livre qui, baptisé par le peuple du nom significatif de « Livre rouge, » résumait dans un grossier langage les griefs de la Curie. Le placet révoltait l'auteur comme la marque du bourreau appliquée aux saintes ordonnances de l'Église. La police crut avoir rempli son devoir en confisquant le volume. Des mains invisibles le répandirent à profusion jusque dans les hameaux les plus éloignés. Il n'existait, sous le régime de la censure, aucun journal indépendant pour réfuter d'aussi misérables calomnies. La Prusse, malgré ses complaisances, ne pouvait se laver, vis-à-vis des ultramontains, de la tache originelle. Le vrai fidèle exploite un gouvernement hérétique pour la réalisation de ses desseins; il n'est tenu envers lui à aucune reconnaissance.

La responsabilité de cette détestable politique repose tout entière sur le parti féodal. Il comptait à cette époque, parmi ses membres, d'ambitieux et tenaces fonctionnaires, des courtisans rompus aux intrigues, des gentilshommes de province qui s'étaient également signalés par leur bravoure pendant la lutte

* Un parent du célèbre député ultramontaiu au Reichstag, mort en mai 1874.

contre Napoléon, par leur sollicitude pour en réparer les désastres : Sclmckmanu et Aiicillon, le comte Bernstorff et le prince Wittgenstein, le landratli de Voss-Bucli et le général de Marwitz. Prétendus gardiens des traditions nationales, ils n'imitaient le grand Frédéric que dans ses procédés absolutistes. Leur idéal était l'immobilité politique, la domination sans contrôle de la bureaucratie. Sous le prétexte de prévenir les conspirations des sociétés secrètes, ils prosciivaient comme dangereuses toute indépendance spirituelle, toute aspiration au self-government, toute vie dans l'Église, dans l'Université.

L'ultramontanisme fut pour eux un précieux auxiliaire dans cette œuvre de compression. La similitude de ses principes avec ceux de l'orthodoxie luthérienne leur dicta dès les premiers jours "de la réaction une alliance qui n'a jamais été rompue depuis cette époque, qui aujourd'hui encore les unit dans une haine commune contre le prince de Bismarck.

Les idées libérales ne manquaient pas de représentants autorisés auprès de Frédéric-Guillaume IIL Entre tous les hommes d'Etat de cette période, le plus éclairé, le plus généreux, le plus sympathique fut sans contredit Wilhelm de Humboldt. En dehors de sa carrière scientifique, il brilla tour à tour comme administrateur, comme membre du Conseil, comme diplomate. L'étendue des connaissances n'avait point

altéré chez lui la netteté de l'esprit, la promptitude du coup d'œil, le sens pratique. Il semblait ne s'être plongé avec autant d'amour dans la contemplation du passé que pour prévoir plus sûrement l'avenir. Dans les événements contemporains il distinguait avec un tact exquis les parties stériles de celles qui contenaient le germe de vie. Les problèmes qui ont occupé l'Allemagne, dans la seconde moitié de notre siècle, ont été pour la plupart pressentis par lui avec la divination du génie. La précision dans les recherches s'unissait chez lui à une flexibilité, une largeur d'horizons merveilleuses ; il se délassait de ses travaux officiels par des études esthétiques et philologiques, une correspondance assidue avec Gœthe, Schiller, la société de Weimar. Une maxime empruntée aux sages de l'ancienne Grèce le guidait dans toute sa conduite : « L'homme d'État est un historien agissant. »

Appelé au ministère de l'instruction publique, deux ans après le désastre de léna, il affirma la vitalité de sa patrie par la création de l'Université de Berlin. Seul, parmi les plénipotentiaires du congrès de Vienne il défendit jusqu'au bout les intérêts de la Prusse, réclama pour l'Allemagne ses frontières naturelles, travailla au groupement de ses tribus sous la bannière des Hohenzollern ' .

Après son retour à Berlin, Willielm de Humboldt

' Voir la note XXII à la tin du volume.

devint un des plus éloquents avocats du régime constitutionnel et lui fraya les voies par toute une série d'ingénieuses réformes. Il ne croyait point, comme les doctrinaires français de 1830, avoir assuré le triomphe de la liberté par la simple proclamation de la Charte : il regardait le Parlement national comme le sommet d'un édifice qui reposait sur le self-government des communes, des cercles, des provinces. Les prérogatives de l'État n'étaient pas davantage sacrifiées, dans son système, aux droits individuels, comme il est arrivé à quelques penseurs modernes par une réaction violente contre l'absolutisme. Loin de s'exclure, ils se complétaient à ses yeux dans un harmonieux ensemble. L'éducation du citoyen n'est en réalité achevée que lorsqu'il participe librement aux affaires de son pays. Aucun monarque, s'il n'entretient un commerce constant avec son peuple, ne saurait gagner sa confiance dans les années de la prospérité, compter sur son énergie morale aux jours de l'infortune. Frédéric-Guillaume III l'avait éprouvé en 1806. Tout autres auraient été les destinées de la Prusse, si Wilhelm de Humboldt n'avait succombé, en 1819, devant la coalition des féodaux et des bureaucrates.

Un séjour de sept années dans la Ville éternelle, en initiant le perspicace ambassadeur à tous les arcanes de la chancellerie romaine, l'avait convaincu de la

vanité de tout concordat, de toute négociation avec le saint-siège. Il avait, en 1800, empêché l'établissement d'une nonciature à Berlin. Seul parmi les hommes d'État contemporains il donna en 1830 la solution des différends confessionnels. Il réclamait pour l'Église, dans le domaine spirituel, une entière indépendance : il n'en soutenait qu'avec plus de fermeté dans la sphère civile les prérogatives de l'État. Aujourd'hui que l'empereur Guillaume a repris, vis-à-vis de l'ultramontanisme, la politique des premiers Hohenzollern, les mémoires de Humboldtfont l'admiration des connaisseurs : ils ne pouvaient être compris par des diplomates qui consumaient leurs forces dans une chimérique restauration du passé.

Le grand patriote rencontra un allié digne de lui dans son successeur au ministère de l'instruction publique. Maintenant encore, peu de noms éveillent en Prusse de meilleurs souvenirs que celui d'Altenstein ' : ses mérites pour l'obligation scolaire comme pour le développement des hautes études l'ont rendu cher à tous les hommes éclairés. jMieux que les autres membres du cabinet, il connaissait les provinces du Rhin pour en avoir réorganisé l'enseignement, y avoir présidé à Fenquête constitutionnelle Leur si-

' Voir la note XXIII à la fin du volume.

^ Le 7 juillet 1817, Frédéric-Guillaume III avait décrété l'envoi d(; trois commissaires dans les différentes provinces, afin d'en étu-

tuation le préoccupait vivement, il ne voyait contre les intrigues cléricales de remède efficace que dans le maintien rigoureux des prescriptions du Landrecht. Leur excellence fut affirmée par lui avec une singulière netteté dans le discours qu'il prononça pour l'inauguration de l'Université de Bonn (18 octobre 1818).

« Daprès les principes qui sont à la base de notre législation, l'autorité civile investie de l'exercice du droit d;*ca sacra, n'est pas autorisée à reconnaître, à côté du pouvoir royal, une puissance ecclésiastique indépendante, de telle sorte qu'il dépendrait uniquement du bon plaisir du saint-siége de promulguer à Rome des lois dont l'observation serait obligatoire pour les sujets de Sa Majesté prussienne. Dans le domaine extérieur de la libre action humaine, le roi est la source suprême de tout droit, du droit ecclésiastique comme du droit civil; le prêtre ne peut déterminer, par ses ordres et ses interdictions, la vie religieuse qu'avec la prescience, l'assentiment de l'autorité laïque. L'Église catholique est protégée contre les abus du Jus Cavendi par le respect pour

dier l'organisation et de recueillir les vœux des notables. Altenstein avait été choisi pour la Westpbalie et la province du Rhin, le ministre de la justice, Beyme, pour la Poméranie et la province de Prusse, le ministre des finances, Kleewitz, pour la Silésie, le Brandebourg, les provinces de Saxe et de Posen.Les deux premiers étaient favorables au régime constitutionnel.

les droits de la conscience, la reconnaissance de ses bases historiques, l'inestimable valeur de convictions religieuses communes, mais l'État ne peut renoncer à ses droits, ou, ce qui reviendrait au même, en laisser la violation impunie. »

Il ne restait après un pareil langage qu'à introduire sur les bords du Rhin les lois dont l'application avait eu, cinquante années auparavant, de si favorables résultats sur ceux de l'Oder et de la Vistule. La volonté n'était pas, malheureusement, chez M. d'Altenstein à la hauteur des lumières. Comme tous les hommes élevés dans l'esprit du XYIII""" siècle, il ne soupçonnait pas la portée du réveil religieux provoqué pai' les excès de la Révolution. Peut-être, en fidèle hégélien, cro3ait-il trop fermement à la puissance des idées pour tenir un compte exact des réalités qui leur étaient contraires. Dans les dernières années de sa vie il subit l'ascendant d'un jésuite de robe courte, le conseiller Schmedding. La section du culte catholique qu'il lui avait confiée fut administrée dans le sens le plus préjudiciable aux intérêts de 'la Prusse. Plus les rapports avec la Curie devinrent difficiles, plus, par un désir immodéré de la paix, un ministre sincèrement libéral se laissa entraîner à de regrettables concessions.

Les vues de Humboldt étaient encore partagées par deux hommes auxquels leurs fonctions permet-

talent d'apprécier sainement la crise religieuse, les secrets desseins de la Cour de Rome, les succès de la propagande ultramontaine: le président de la province du Rhin, comte de Solms Laubacli, le consul général de Prusse à Rome, Jacob Bartholdy. Élevés dans les principes juridiques du XVIII™" siècle, ils croyaient que vis-à-vis des prétentions toujours croissantes de la Curie, l'État devait maintenir dans leur intégrité ses prérogatives en matière ecclésiastique. Il n'était besoin, pour rétablir après la tourmente révolutionnaire une situation normale, que d'une bulle de circonscription, nullement d'un concordat. « Le roi n'a qu'à fixer de sa propre autorité les diocèses et à leur assurer une dotation convenable, » disait ]M. de Solms, « le pape ne manquei'a pas de lui en témoigner sa gratitude. »

Le président du Conseil joua un rôle entièrement passif aux débuts d'un conflit dont il ne prévoyait pas la portée. Le prince Hardenberg a été célébré par Benjamin Constant ' comme le modèle des hommes d'État constitutionnels ; à vrai dire ses opinions particulières différaient peu de celles des libéraux français de 1815. Il comprenait la nécessité d'octroyer

' Son écrit du « Triomphe inévitable et prochain des principes constitutionnels en Prusse » (mars 1821), est la reproduction d'un mémoire anonyme de Benzenberg, le confident libéral de Hardenberg, intitulé : « L'administration du prince-cliancelier. »

une charte à la Prusse : il auraitjuiené l'œuvre à bien, si la flexibilité d'esprit et la richesse d'expédients pouvaient jamais suppléer au courage et à la persévérance. Sur la question religieuse il était toujours disposé à faire cause commune avec la réaction. Trop sceptique pour apprécier la valeur des principes, trop frivole pour en redouter les conséquences, il tenait pour indigne d'un grand seigneur l'immixtion dans des querelles de moines. Pourvu que les ultramontains ne lui déclarassent pas une guerre ouverte, peu lui importaient leurs empiétements sur les droits de l'État.

Frédéric-Guillaume III était incapable de mettre, par un acte décisif, un terme aux intrigues des partis adverses. Ses biographes ont loué en lui les vertus de l'homme privé ; il manquait de la qualité la plus essentielle à un souverain: le sens politique. Dans les rapports ordinaires de la vie il se montrait digne, bienveillant, équitable; il ne vainquit jamais sa répugnance pour toute mesure hardie, toute inspiration géniale.

Les orages de l'époque révolutionnaire avaient laissé sur son esprit des traces trop profondes pour qu'il n'éprouvât pas, à l'endroit du système représentatif, une défiance exagérée. La promesse d'une charte lui avait été arrachée malgré lui, non qu'il redoutât une diminution de son autorité, mais à

cause des excès de la presse, du tumulte des débats parlementaires, de l'obligation pour lui de paraître en public. Il ressentait, par instinct conservateur, une extrême vénération pour Pie VII qu'il regardait comme le plus auguste représentant de la légitimité. II ne pouvait non plus, malgré la ferveur de ses convictions protestantes, se défendre d'une secrète sympathie pour la rigide discipline du catholicisme. Évêques et surintendants étaient avant tout à ses yeux les auxiliaires de la royauté, les gardiens de l'ordre établi; s'il leur arrivait de s'insurger contre les lois, il procédait contre eux avec la même rudesse que contre des fonctionnaires civils.

Par une cruelle ironie du sort, le monarque dont le vœu le plus ardent était la pacification des Églises, donna le signal des luttes religieuses qui, après avoir troublé tout son règne, se sont aujourd'hui rallumées avec une nouvelle violence. En imposant l'union aux deux églises protestantes de la Prusse, il provoqua le schisme des vieux luthériens. La formation au sein de l'Église catholique d'un parti militant, les négociations du roi avec la Cour de Rome, accélérèrent le différend des mariages mixtes.

La désorganisation de l'Église catholique dans les provinces rhénanes, pendant la domination française, fournit aux féodaux un prétexte plausible pour insister sur l'urgence d'un concordat. Les bases en

avaient été jetées par Hardenberg lui-même dans un voyage qu'il avait fait à Rome aussitôt après le congrès de Vienne. Le prince-chancelier n'avait pas cru pouvoir donner à Pie VII des gages trop éclatants du bon vouloir de la Prusse. Au lieu de défendre les droits de l'État, de tracer une limite rigoureuse entre le domaine temporel et le domaine spirituel, il avait abandonné sans discussion tous les points en litige.

Son langage pourrait être résumé assez exactement en ces termes : « Très-Saint-Père, le roi mon maître m'a envoyé auprès de vous pour régler les rapports de ses sujets catholiques avec leur chef. Son unique désir est de leur faire oublier qu'ils ont un prince protestant pour souverain. Le rôle de l'État se borne à la dotation des archevêchés, des prébendes, des séminaires, il s'en remet à votre Sainteté pour tout ce qui concerne les intérêts de l'Église. »

La fin des négociations répondit à de semblables prémisses. Le chargé d'affaires de la Prusse auprès du saint-siége offrait l'étrange alliance d'un historien sceptique avec un politique rétrograde. Les mérites scientifiques de Niebuhr ont été largement compensés par ses erreurs comme diplomate. Sa pénétration, en le convainquant de la difficulté de toute réforme, en avait fait un fanatique défenseur des institutions existantes. Indifférent en matière religieuse, il était devenu sympathique aux ultramontains par haine des

violences joséphistes. Il avait, dès la i)reiiiière heure, compris toute la portée du changement qui s'était accompli au sein de Tépiscopat depuis la suppression des principautés ecclésiastiques : il ne trouvait chez le peuple allemand et chez ses ])rinces aucun des éléments qui, au XYI'"'' siècle, leur avaient assuré la victoire. Le spectacle de la révolution française avait d'ailleurs étoulfé en lui tout germe libéral. Niebuhr ne fut, à la tin de sa vie, un conservateur si opiniâtre que pour avoir étudié de trop près les démocrates.

Comme tous ceux qui ont longtemps habité Rome, il n'avait pu se soustraire à son charme mystérieux et s'était pris d'un égal amour pour la ville des Césars et la ville des papes. La finesse d'esprit des cardinaux, la distinction de leurs manières avaient achevé de le séduire. Il se regardait moins dans son palais du Capitole comme le délégué d'une puissance protestante que comme le plus érudit, le plus perspicace des archéologues. Dans tous ses entretiens avec Consalvi il fut dominé par une seule pensée : maintenir l'ordre créé par la Sainte-Alliance, déjouer les complots des Carbonari, protéger l'Église catholique contre tout empiétement de l'État.

En des circonstances aussi difficiles, Altenstein et Wilhelm de Humboldt ont droit à notre gratitude pour avoir empêché l'adoption d'un concordat. Il fut décidé d'un commun accord que vis-à-vis d'une puis-

sauce hérétique il suffisait , pour régler la nomination des évêques, d'une simple bulle de circonscription. Niebuhr se flattait d'avoir obtenu par son moyen des concessions supérieures à toutes celles qu'avait faites précédemment le saint-siége.

Le cabinet de Berlin tenait en théorie le plus fier langage : « Le roi, » déclarait-il dans la Gasette officielle, « ne pouvait diminuer, vis-à-vis d'une puissance étrangère, la plénitude de ses droits de suzeraineté auxquels correspondaient de précieux devoirs, à lui imposés par Dieu envers son peuple ; il pouvait tout aussi peu, par des traités restrictifs, en aliéner le libre usage. Le domaine de la foi ne pouvait, d'autre part, être fixé par des déterminations juridiques. >>

La chancellerie romaine pouvait à meilleur di'oit se féliciter de sa victoire. Pie VII proclama la conduite de Frédéric-Guillaume III admirable (mirificam). Léon XII, lorsqu'il eut appris l'acceptation par le ministère prussien de la bulle JDe solide animarum, s'écria en levant les yeux et les mains au ciel : « Quelle grâce infinie de la Providence ' ! »

Tous les catholiques du royaume étaient répartis, par la bulle du 16 juillet 1821 , entre huit diocèses que présidaient un prince-évêque, deux archevêques, cinq évêques. L'archevêque de Posen et Gnesen avait pour

^ Bunsen, « INIémoire sur les conséquences de l'élection de Léon XII, 13 décembre 1823. »

coadjiitcur l'évêque do Kiiliii, l'archevêque de Cologne, ceux de Trêves, de Munster, de Paderborn. L'évêque d'Ermland, le prince-évêque de Breslau relevaient directement du souverain pontife.

Le roi ne conservait ses privilèges électifs (jue pour les anciens districts polonais. En Silésie, en Westplialie, dans la province du Rhin, les chanoines seuls choisissaient leur évêque entre tous les membres du clei'gé national. Selon le mois il était alternativement pourvu aux prébendes, aux décanats vacants par les évêques, par le pape. Le roi ne possédait qu'un simple droit de confirmation. Les futurs prêtres recevaient leur éducation théologique à l'Académie de Munster *, dans les Universités de Bonn et de Breslau.

Un abîme séparait ces dispositions de celles du Landrecht. Le cabinet de Berlin, pour en dissimuler la gravité, se prévalut d'articles secrets qui lui auraient garanti des avantages considérables. Le pape

* Le pape s'est réservé, clans les paj-s de son obédience, les bénéfices qui deviennent vacants pendant certains mois. Ils étaient primitivement au nombre de huit; aujourd'hui ce sont les six mois impairs (janvier, mars, mai, juillet, septembre, novembre), « alternalivcE mensiuin. » L'usage en fut établi par Martin V au Concile de Constance (1418). Le premier exemple remonte au règne d'Innocent 11(1130-43).

^ Munster n'avait que le rang d'une Académie, parce qu'elle comptait seulement deux Facultés : théologie catholique, philosophie.

se serait engagé à ne nommer aux sièges vacants que des candidats agréables, au monarque, il aurait promis de rédiger dans le même sens un bref pour tous les Chapitres.

L'avenir montra la vanité de ces espérances. Depuis la bulle De solide animarum tous les évèques de Prusse ont été choisis sans exception dans les rangs du parti ultramontain. Jamais, même en ces jours néfastes de la restauration, un prince catholi(iue n'avait encore fait preuve d'une semblable faiblesse.

Le cardinal Mario, qui avait dirigé la plus grande partie des iiégociatious, s'étonnait lui-même d'un résultat aussi favorable pour la Curie. « Pendant que le saint-siége, disait-il dans son rapport ofticiel à Léon XII, a de trop nombreuses occasions de se plaindre des mesures de certains gouvernements. Sa Sainteté éprouve une satisfaction particulière de la loyauté de la Prusse, de la munificence de son souverain qui assure à l'Église catholique un avenir paisible dans toute l'étendue de ses États. Il donne dès maintenant aux princes orthodoxes un exemple qui les couvre de honte. »

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