CHAPITRE V
Le conflit des mariages mixtes. — M. de Bunsen et Mgr de Droste-Vischering,
Frédéric-Guillaume III ne tarda pas à se repentir de ses tergiversations dans l'affaire de Vexequatur. A peine Pie VIII avait-il lancé son fameux bref qu'il succombait au chagrin que lui avait causé la révolution de 1830 '. Il eut pour successeur le cardinal Mauro Capellari'^ qui, en souvenir du fondateur de la propagande ' , prit en montant sur le trône pontifical le nom de Grégoire XVI. C'était un savant orientaliste, un théologien subtil et disert qui^ dans son long commerce avec Gratien et les jurisconsultes de Bologne, s'était imbu de l'esprit du moyen âge. Son fanatisme n'avait point diminué dans la vie habituelle l'agrément de son humeur. « En dépit de sa qualité de moine camaldule, » dit M. de Sybel*, -< il était dans l'intimité le plus gai, le plus b rillant des
' 26 novembre 1830.
- Né à Bellune, dans les États vénitiens, le 18 sept. 17G5.
3 Grégoire XV, en 1622.
* H. von Sybel, « Klerikal-Politik, >> p. 76.
convives; ses interlocuteurs demeuraient sous le charme de ses paroles, malgré sa fistule nasale et ses lèvres porpues. «
L'étude, cependant, ne l'avait point absorbé tout entier. Après avoir, en 1825, rempli une importante mission dans les Pays-Bas, le cardinal Mauro Capellari était devenu, par son habileté et son énergie, le chef, au sein du sacré Collège, du parti rétrograde. Il s'était promis, si jamais il parvenait à la suprême puissance, de venger l'Église des outrages d'un siècle pervers, de lui rendre sur les peuples une domination absolue, de ressusciter les glorieuses traditions de Grégoire YII et d'Innocent III.
De si vastes projets proclamés urhi et orhi dans le plus altier langage ne pouvaient manquer d'engendrer des troubles. A peine la nouvelle de l'élection de Grégoire XYI était-elle connue qu'une émeute éclatait dans les Légations, les Romagnes, la Marche d'Ancône. Elle ne put être réprimée (lu'avec le concours de la France et de l'Autriche. Au lieu d'obtempérer aux conseils de M. Casimir Périer et d'introduire dans ses États les réformes les plus nécessaires, le vicaire de Jésus-Christ profita de la présence des Croates pour massacrer, emprisonner, contraindre à l'exil toute personne suspecte de libéralisme. Au plus fort de l'agitation il trouva encore le loisir de ramener l'inquisition en Sardaigne. Les
droits les plus l(''j>itimes des monarques lui paraissaient autant d'usurpations sacrilèges sur les prérogatives du saint-siége. Les foudres du Vatican frappèrent tour à tour la Prusse à propos des mariages mixtes, la Russie au sujet des Grecs unis, la Suisse pour la suppression des couvents d'Argovie.
Grégoire XVI, lorsqu'il n'était que le cardinal Mauro Cappellari, avait déjà eu l'occîision de témoigner de son mauvais vouloir pour la maison de Holienzollerii. Confident de Pie VIII, il s'était fait remarquer dans toutes les tractations diplomatiques par sa raideur, son opiniâtreté, son formalisme. A peine eut-il ceint la tiare qu'il rompit avec Frédéric- Guillaume les relations cordiales qu'avait toujours entretenues son prédécesseur. Il déclara, dès sa première entrevue avec Bunsen, qu'il ne pouvait, sans forfaire à ses devoirs, s'engager plus avant dans la voie des concessions; puis, afin de ne laisser aucun doute sur ses desseins, il publia de nouveau le bref de 1830 eu en faisant encore saillir davantage les aspérités.
L'irritation du cabinet de Berlin fut avivée, le 15 mars 1836, par une note du cardinal Lambruscliini. Le secrétaire d'État se plaignait successivement que les évéques ne pussent correspondre en toute liberté avec le pape, que des professeurs hérétiques' fussent appelés aux chaires de théologie dans les Universités
de Bonn et de Breslau, qu'il fût mis, en matière matrimoniale, des obstacles incessants à la juridiction ecclésiastique ; que le roi pourvût, de sa propre autorité, aux cures vacantes; que les élections par les Chapitres de suffragants, de directeurs de séminaires, fussent cassées lorsqu'elles déplaisaient à l'autorité civile. La plupart de ces reproches ne reposaient sur aucun fondement : les autres, par leur exagération, perdaient toute part de vérité.
La Curie manifesta dans le même temps l'intention d'accréditer un nonce à Berlin. Malgré la prédominance au sein du cabinet de l'élément féodal, ses prétentions se heurtèrent contre une résistance aussi vive qu'en 1801 dans les jours glorieux de Wilhelm de Humboldt; Frédéric-Guillaume III, lui-même, prit l'affaire en main avec une vigueur inaccoutumée. Ses scrupules politiques en faisaient trop souvent le docile serviteur de la réaction ; dans les questions purement religieuses il se souvint toujours qu'il était un prince évangélique, et s'éleva contre les usurpations romaines avec la même dignité que son fils, l'empereur Guillaume. La belle lettre par laquelle, le 15 septembre 1873, ce dernier repoussa les prétentions à l'infaillibilité de Pie IX, aurait doublement réjoui son cœur de chrétien, de patriote allemand.
La proposition du saint-siége répugnait au vieux monarque comme une nouveauté dangereuse, sous
quelque forme d'ailleurs (lu'elle pût se présenter. 11 ne la repoussa pas seulement « dans les circonstances actuelles, mais une fois pour toutes, catégoriquement, définitivement. » Ancillon, quoiqu'il fût d'ordinaire le plus timoré des diplomates, tint au cardinal Lambruschini un viril langage : « Sa Majesté ne souffrira jamais qu'un prétendu représentant des droits de ses sujets, qui obéit en réalité à un prince étranger, réside à sa Cour; le pape ne fera jamais exception à nos yeux, soit comme monarque temporel, soit comme chef suprême de l'Église catholique. » Le roi attachait à ce projet de la Curie une telle gravité que l'année suivante, lorsqu'elle fit sonder le terrain à St-Pétersbourg, il chargea son ambassadeur, M. de Libermann, de communiquer au comte Nesselrode sa réponse à Grégoire XVI et de s'entendre avec lui pour des mesures communes.
L'Église ne voulait pas la paix mais la guerre. Elle trouva dans le nouvel archevêque de Cologne un agent résolu à pousser la lutte jusqu'aux dernières extrémités. Mgr Spiegel avait succombé, le 2 août 1835, aux fatigues qu'il avait prises pour assurer le succès de la convention de Coblentz. Sa mort donna dans tout le diocèse le signal d'une agitation entretenue avec l'argent belge, préparée de longue main par les jésuites. A Rome même, les apostats luthériens, entre autres le professeur Schlosser de Coblentz, ne
' . 358 cessaient d'attiser le feu, encouragés comme ils l'étaient dans leurs perfides macliinations par les ambassadeurs d'Autriche et de Bavière. Le prince de Metternicli croyait en effet le moment venu de recueillir les fruits de sa politique au Congrès de Vienne.
La Gazette d'AscJiaffenhourf/ se fit l'organe des plus effrontées calomnies. Elle accusa à plusieurs reprises le cabinet de Berlin de vouloir enlever leur religion aux habitants des provinces rhénanes, de réduire sur leur propre sol les catholiques à l'état d'ilotes. A vrai dire, les protestants ne devaient qu'à la supériorité de leur culture la position honorable qu'ils avaient conquise dans les anciens électorats ecclésiastiques.
Il semblait, en des conjonctures aussi délicates, que le roi dût élever au siège métropolitain de Cologne un prélat animé de vues aussi larges, aussi tolérantes que Mgr Spiegel. Son choix, par une étrange méprise, tomba sur le plus fanatique des évèques. Mgr Clément -Auguste, baron de Droste-Vischering appartenait à une maison de gentilshommes westphaliens tellement connue par son dévouement pour l'Église romaine qu'elle avait reçu le surnom de familia sacra. Son frère ainé, Maximilien-Gaspard, évêque de Munster, avait au concile national de 1813 protesté en termes véhéments contre les décrets de Na-
poléoli et réclamé avant tout débat la mise en liberté de Pie VIL
Clément- Auguste lui-même était né le 22 janvier 1773. Sa jeunesse s'était écoulée dans le pieux cénacle de la princesse Galitzin, une grande dame russe qui, dans les dernières années du XVIII"'^ siècle, joua un rôle tout semblable à celui de sa compatriote, M"* Swetchine, sous le second empire. Nommé plus tard à deux reprises, 1805-1813, 1815-1820, vicaire général du diocèse de Munster, il s'était rendu odieux à tous les membres du Chapitre par son orgueil, sa dureté, son étroitesse. L'irritation avait été portée au comble par l'inconvenance de ses procédés vis-à-vis du théologien libéral Hermès, de l'archevêque Spiegel.
Les démêlés du jeune prêtre avec le pouvoir civil n'avaient été ni moins longs ni moins âpres. Il avait, en 1807, bien avant le conflit relatif aux mariages mixtes, défendu à ses subordonnés non-seulement leur célébration mais même l'assistance passive. Son immixtion dans l'école avait été aussi hautaine, aussi illicite. Il appartenait, selon lui, à l'Église seule de lui imprimer une direction ; l'État se voyait refuser tout droit de surveillance au mépris des articles les plus clairs du Landrecht.
Mgr de Droste ne se montra pas moins hostile à l'Université nouvellement créée de Bonn. Elle l'of-
fusquait soit à cause des lumières de ses maîtres, soit parce que, fondée par le gouvernement, elle se trouvait entièrement en dehors de la compétence de l'Église, du nexus ecdesiœ. Il essaya en 1819 de la priver d'élèves, comme le lit, en 1852, Mgr de Ketteler pour Giessen en interdisant sa fréquentation à tous les séminaristes, élèves de Munster. M. d'Altenstein avait la conscience trop nette de ses devoirs pour supporter tranquillement une semblable usurpation. Il rappela au prélat que l'Académie de Munster ne lui était point soumise, mais avait pour curateur le président de la province.
Les menaces comme les exhortations demeurèrent inutiles. A toutes les injonctions du ministre, Mgr de Droste se contenta de répondre qu'il agissait sous l'inspiration immédiate du Saint-Esprit et n'avait de compte à rendre qu'au chef suprême des fidèles. D'ailleurs les engagements pris par le souverain étaient ouvertement violés. Les catholiques ne possédaient plus pour le maintien de la vraie foi aucune garantie depuis qu'un curateur protestant dirigeait leurs Universités. Vis-à-vis d'une résistance aussi obstinée, M. d'Altenstein n'eut d'autre ressource que de suspendre temporairement les cours de l'Académie de Munster. Quelques semaines après, le vicaire général se retirait « de son plein gré, » s'il faut en croire le journal ofticiel.
Mgr de Droste n'avait pas attendu jusqu'à ce moment pour propager ses opinions par la voie de la presse. Dans une brochure sur la Liberté religieuse des catholiques, qu'il avait publiée en 1817, il avait assimilé l'Église au Royaume de Dieu, l'État au monde plongé dans la corruption. Combien cet idéal différait de la réalité présente où l'Église était spoliée de ses biens, gênée dans ses relations avec son chef, privée de la part qui lui revenait dans la direction des intelligences ! Le noble baron Hétrissait cette longue série de sacrilèges, et proscrivait comme inconciliables avec les devoirs du chrétien, le recours au prince, le placet, le veto. Ses sentiments ne varièrent jamais à l'égard de l'hérésie. Luther, dans son exégèse des Livres saints, avait, selon lui, lâché la bride à une raison orgueilleuse ; il n'avait émis sa doctrine de la justification que pour satisfaire ses désirs charnels. (1843. La paix entre les Étais et les Églises.)
Maintenant encore l'historien se demande par quelle aberration inouie Frédéric-Guillaume III, avec de semblables antécédents, jeta les yeux sur Mgr de Droste- Vischering pour le siège archiépiscopal de Cologne. Il se flatta de gagner l'affection de la noblesse westplialienne en nommant un candidat qui lui était cher. Puissante par sa richesse territoriale, son autorité sur des populations agricoles, le prestige
(le ses ancêtres, elle était unie avec le cleri^é ultramontain par la communauté des intérêts, des espérances. La maison de Holienzollern n'occupait, dans le cœur de ses fils, qu'une place secondaire, la première était consacrée à Tautel. Aujourd'hui, dans les luttes qu'a provoquées la proclamation du dogme de l'infaillibilité, elle s'est enrôlée sous la bannière de Rome avec un accord unanime et a donné au parti du centre quelques-uns de ses orateurs les plus diserts, de ses plus bellicpieux champions : un Wildricli de Ketteler, un Landsberg-Velen, un Schorlemer-Alst, un ^Nlallinkrodt. Afin de ne garder aucun contact avec un gouvernement impie, elle a résigné toutes ses charges et s'abstient de paraître à la Cour. Les dames des meilleures familles portent le deuil dans leurs châteaux afin de s'associer à la captivité de Pie IX. Munstei' avec son vieil et pittoresque hôtel de ville, ses églises gothiques, ses larges places, son parc solitaire a conservé le caractère d'une résidence épiscopale. A chaque coin de rue on rencontre un moine ; les garçons d'hôtel eux-mêmes parcourent leur bréviaire pendant les loisirs que leur laissent les voyageurs.
Tout fut mis en jeu, en 1836, par la faction ultramontaine pour assurer à son élu la victoire. De grands seigneurs protestants, des ambassadeurs, des généraux agirent en sa faveur auprès du monarque.
Fmlôric-Guillaunic IJl acwtUi lacilonient à leurs désirs. Avec son respect des choses saintes et sa pieuse droiture, il demandait moins un courtisan (pi'un prêtre vertueux, un catholique sincère.
Le prince de Prusse saisit cette occasion pour réclamer en faveur de relise une complète indépendance. 11 nourrissait déjà le dessein de rétablir les institutions politiques du moyen âge, de convier les fidèles des deux confessions à une guerre implacable contre le radicalisme et l'incrédulité. Mgr deDroste- Viscliering, par Fascétisme de ses mœurs, la rigidité de ses croyances, son obstination vis-à-vis du pouvoir civil lui imposait à l'égal des plus grands saints. Il le défendit dans les séances du Conseil avec l'éloquence passionnée, le dévouement chevaleresque, le mépris des réalités tangibles qu'il apportait dans tous ses actes et qui devaient avoir pour son pays de si funestes conséquences.
M. d'x\ltenstein, malgré sa condescendance habituelle pour le clergé, avait gardé des événements de 1825 un trop fâcheux souvenir pour ne pas redouter l'avènement d'un prélat aussi fanatique. 11 chargea un de leurs amis communs de s'informer de la position qu'il prendrait vis-à-vis du pacte de Coblentz. Mgr de Droste eu garantit l'exécution dans des termes qui rendaient injui-ieuse toute défiance pour l'avenir.
Aussitôt qu'il eut fait cette promesse, sa nomination ne souffrit plus aucune difficulté. Le Chapitre de Cologne prêta devant le commissaire royal le serment traditionnel, lut la messe du Saint-Esprit, procéda à l'élection canonique de Mgr Clément- Auguste. La confirmation pontificale arriva cette fois sans délai ; le 29 mai 1836 le nouvel archevêque fit, au milieu de bruyantes ovations de son peuple, son entrée dans la cathédrale.
A Rome môme la nouvelle de cet événement ne rencontra d'abord que des incrédules. « Votre gouvernement a-t-il perdu le sens, » demanda le cardinal Lambruschini à Bunsen. Tous les amis de la Prusse furent plongés dans un étonnement mélangé de stupeur. Un des hommes qui connaissaient le mieux la Westphalie, le président de Bodelschwingh regardait, quoiqu'il appartint au parti féodal, la nomination de Mgr de Droste comme une des plus graves erreurs que pût commettre un monarque. « Nous n'aurons que trop longtemps à souffrir de ses conséquences, » s'écriait-il avec un coup d'œil prophétique.
Le Chapitre de Cologne supporta bientôt malaisément les allures impérieuses de son nouveau chef. Dans un mémoire du 22 novembre 1837 il s'en plaignit à Grégoire XVI lui-même avec une entière franchise. « L'accès auprès du prélat, » disait-il, « n'est accordé qu'au très-petit nombre; Mgr de Droste se
méfie des personnes les plus instruites, les plus expérimentées et repousse leurs conseils, quoique son âge déjà avancé (63 ans) lui rende pénible l'administration d'un diocèse aussi vaste et qui lui est peu connu. Contrairement aux lois canoniques, il traite avec hauteur la plupart de ses prêtres, surtout les jeunes; il s'efforce d'anéantir les sages mesures qui, après avoir coûté tant de peine à son prédécesseur, ont porté des fruits si heureux pour l'Église. Toute sa manière d'iigir revêt un caractère plus destructeur qu'édifiant. >> « L'élection de 1836 a transformé eu Prusse la position de l'Église catholique, » disait sur l'heure même Frédéric Perthès. Le célèbre libraire devançait par ce jugement le verdict de la postérité.
Une année ne s'était pas écoulée que l'archevêque et le ministre des cultes se trouvaient sur tous les points en guerre ouverte. M. d'Altenstein s'était aperçu trop tard qu'un ultramontain ne se croyait point lié par sa parole de gentilhomme. Mgr de Droste ne tenait point les engagements desquels avait dépendu sa nomination ; tout au moins les laissait-il violer par plusieurs prêtres de sou diocèse qui feignaient d'ignorer les droits de l'autorité civile.
Le ministère convia le prélat à un interrogatoire confidentiel. A l'instigation des jésuites qui le dirigeaient, Mgr de Droste se borna d'abord à des ré-
ponses évasives. La fausseté fut même poussée par lui si loin qu'il promit de se conformer à tous égards à l'instruction de son prédécesseur, à une époque où il s'était déjà rendu indigne delà confiance royale. La rétractation de l'évêque de Trêves fit une impression profonde sur son cœur. Il déclara, à partir de ce moment, qu'il n'exécuterait la convention de Coblentz que sur les points où elle s'accordait avec le bref de Pie VU, afin de n'être point exposé à renier sur son lit de mort ce qu'il aurait fait pendant sa vie.
En manière de justification Mgr de Droste alléguait qu'il n'avait connu le pacte qu'après son installation. Son frère, l'évêque de Munster, le lui avait jusqu'alors tenu secret par un excès de délicatesse, il n'en avait été informé qu'accidentellement par son chapelain, le jésuite Édouard Micliaelis.
A ces distinctions dignes d'Escobar, M. d'Altenstein opposa une fin de non-recevoir des plus fermes. « Aucun de ceux, écrivait-il, qui ont lu votre engagement solennel sur un point aussi grave, en réponse à la question si nette qui vous avait été posée par l'autorité supérieure, ne s'attendait à une semblable défaite. Nous rejetons comme nul le prétexte que l'obligation de garder son serment n'aurait pas permis à l'évêque de Munster de communiquer au vicaire général, son frère, l'instruction de 1834. Mais lors même que nous admettiions qu'il aurait été arrêté
par ce scrupule, rien ne vous empêchait de réclamer les plus amples détails du ministre qui vous interrogeait. Quelle conséquence entin, en homme loyal, auriez-vous dû tirer de cette lecture après votre installation? — 11 demeure établi dans la conscience universelle comme dans le droit commun que celui qui a fait une promesse à la légère est tenu de l'accomplir danS toute son étendue, lorsqu'il en a pris une connaissance suffisante, ou de résigner l'emploi qui lui a été confié. » Malgré cette sévère réprimande, Mgr de Droste-Vischering n'en persista pas moins dans son double refus d'abdiquer, d'approuver une pratique condamnée par le saint-siége. « Les évêques, avait-il coutume de dire, appartiennent à deux mondes différents : à leur État particulier comme sujets, à rÉglise catholique comme grands dignitaires. Leur obéissance absolue à cette dernière ne souffre aucun doute dans le cas d'un conflit. »
Au plus fort de la crise, des amis indiscrets éclairèrent d'une triste lumière les véritables mobiles de sa conduite. Une feuille belge, tout ensemble ultramontaine et radicale, qui excitait à la révolte les paysans des provinces rhénanes, le Journal de Liège, écrivait à propos des prétendus engagements de Mgr de Droste : « L'archevêque a joué le ministre. Lorsque ce dernier, avant l'élection, lui a demandé des explications au sujet du pacte de Coblentz, il s'est
contenté de répondre qu'il était prêt à l'observer en tant (|u'il concordait avec le bref de Pie VII. M. d'Altenstein, en se déclarant satisfait à si bon marché, s'est pris lui-même dans son propre piège. »
« La main de ^Monseigneur, » ajoutait la pieuse feuille, « a été visiblement guidée par le Saint-Esprit; les expressions elles-mêmes lui ont été dictées d'en haut pour qu'il ait donné à sa promesse une teneur qui le dégage complètement. » En présence d'un aveu aussi cynique, aucun catliolique honnête ne pouvait s'élever contre la conclusion qu'en tirait le Moniteur prussien : « La sagesse du vertueux prélat a été célébrée par le Journal de Liège d'une façon qui lui aura été certainement très-pénible; elle éveille involontairement dans l'esprit de chacun une appellation sur laquelle il est inutile d'insister. »
Une querelle thèologique porta au comble l'irritation des esprits. Georges Hermès ' qui, depuis 1807, avait enseigné à l'Académie de Munster, de 1815 jusqu'à sa mort à l'Université de Bonn, avait joui pendant son vivant d'une réputation d'orthodoxie incontestée. Il avait réussi par son activité, son érudition, son éloquence à rendre une nouvelle vie aux études théologiques si fort négligées pendant la période napoléonienne. Son influence sur sa génération fut si puissante que ses disciples ne craignirent pas de la com-
' Né le 22 avril 1775 à DreyerwaUl, dans le tliocèse de Munster.
parer à colle des grands docteurs scholastiqiies. Les prélats de la province rhénane, entre autres MgrSpiegel, recherchaient ses avis et l'honoraient de leur affection ; ses docti-ines étaient professées dans les Universités de Bonn et de Breslau, les séminaires de Trêves, de Cologne, de l'Ermeland. L'immense majorité du clergé prussien devenait suspecte si la Cour de Rome intentait à son maître une action d'hérésie.
Bien loin de vouloir ébranler le dogme catholique, Hermès se proposait, dans son Introduction à la Religion chrétienne , de l'asseoir sur des bases plus solides, mieux appropriées aux besoins nouveaux. Comme Kant dans sa reconstruction de la philosophie, il partait du doute absolu pour arriver à la certitude non à l'aide de preuves externes mais en vertu d'une autorité intime, irrésistible. Guidé par une foi rationnelle, tout penseur sincère reconnaissait en lui, comme en dehors de lui, la réalité, la nécessité d'une révélation divine ; il se convaincait par une libre recherche de la vérité de la tradition et se soumettait à elle pour obtenir le salut. Désormais cessait le vieil antagonisme entre la raison et la révélation, la nature et la grâce : au lieu de s'exclure elles se succédaient, se complétaient mutuellement.
L'orthodoxie de semblables résultats ne pouvait être mise eu doute. Léon XII, quoiqu'il fût tout dévoué aux jésuites, donna à leur auteur un éclatant
t 'inoii^iuige de son approbation lorsqu'il le nomma, en 1825, chanoine (le la cathédrale de Cologne. L'orage cependant s'amassait en silence. A peine la tombe d'Hermès était-elle fermée (2 G mai 1831) que le Moniteur des ultramontains allemands, la Gazette cFAschaff'eiihotirf/, l'accusait de rationalisme, de pélagianisme, de socinianisme, bref de toutes les erreurs dont rénumération constitue le principal ornement des encycliques. Ses disciples se défendirent avec l'assurance d'hommes jaloux de leur liberté intellectuelle, fiers de leur prépondérance numérique. Mgr Spiegel avait conservé à Rome assez de crédit pour obtenir du pape un bref qui rétablissait les faits dans leur intégrité.
Encouragés comme ils l'étaient par la majorité fanatique du sacré collège, les jésuites ne se laissèrent pas arrêter pour si peu dans leurs intrigues. Le légat du Vatican à Munich chargea un des adversaires les plus acharnés d'Hermès, le Windischmann, de rédiger un préavis impartial sur toute la querelle. A la même époque, des bruits fâcheux se répandirent dans le public sur les prétendues hérésies du professeur de Bonn. La Commission pontificale usa dan.s son enquête des procédés familiers à l'inquisition. Elle recueillit avidement toutes les dénonciations, mais se garda d'interroger les évêques qui avaient le plus intimement connu l'accusé.
A peine l'archevêque de Cologne eut-il nnidu le dernier soupir que l'orage, longtemps comprimé, éclata avec une extrême violence. Un bref de Grégoire XVI, daté du 26 septembre 1835, condamna solennellement les doctrines, les écrits d'Hermès. Conçu dans les termes les i)lus vagues, il rappelait les plaintes nombreuses (pii étaient parvenues jusqu'au pied du trône de 8a Sainteté, parlait d'une demande d'examen signée pav les plus augustes prélats, insistait sur l'unanimité avec laquelle les cardinaux avaient rendu leur verdict. A vrai dire, la tranquillité la plus complète n'avait cessé jusqu'alors de régner en Allemagne, dans le troupeau comme chez la plupart de ses pasteurs. Ils n'avaient appris que i)ar le bref pontifical les dangers que courait la religion.
La bulle ne faisait d'ailleurs mention d'aucune erreur particulière. Elle se contentait de blâmer en termes généraux la soif immodérée de nouveauté qui s'était emparée d'Hermès, son éloignement de la tradition catholique, l'obscurité de plusieurs de ses explications. Il suffira d'un seul fait pour établir l'incompétence des juges. Le grand théologien de la Cour de Rome, le père Perronne, avoua plus tard qu'il n'avait combattu une opinion d'Hermès que pour l'avoir mal comprise, vu son ignorance totale de la langue allemande.
La Congrégation de l'Index ne pouvait rendre un autre arrêt, puisqu'elle s'efforce de réaliser dans la théologie une uniformité absolue. Malgré l'orthodoxie apparente des résultats, la méthode d'Hermès était celle de l'école critique. Le doute ne saurait, en effet, infailliblement conduire à la certitude, le commerce avec les écrivains protestants ne peut qu'être nuisible pour ceux qui ont la foi du charbonnier. Pour flairer l'hérésie, découvrir le poison sous les fleurs, il n'est pas de limiers comparables à ceux de l'inquisition.
Grande fut l'émotion des hermésiens lorsqu'ils eurent connaissance du bref pontitical. Plutôt que de sortir de l'Église ils ne reculèrent devant aucun sacrifice. Chez la plupart prévalut le sentiment d'aveugle obéissance inné dans tout cœur catholique : Borna locuta causa flnita est. Ils se soumirent à discrétion malgré la conscience de leur bon droit, le respect qu'ils professaient pour la mémoire de leur maître. D'autres comme le D' Baltzer ' , de Bonn , hasardèrent de tinndes restrictions. Les plus hardis, Braun', Elvenich ' , Achterfeld ' se réfugièrent dans la distinction du fait et du droit imaginée par Antoine Arnauld au plus fort de la controverse janséniste. Ils ne se refusèrent pas à condamner les opinions flétries dans le bref, mais prétendirent qu'elles ne se trouvaient'pas
' Voir la note XXIV à la tin du volume.
dans les (iMivres d'Hermès. Après avoir épuisé tous les arguments, ils se rendirent à Kome pour se justifier personnellement auprès de Grégoire XVI. Leur tentative fut aussi infructueuse que l'avait été vingt années auparavant celle de Wessemberg. Les décrets du Vatican inspiraient aux esprits, en apparence les plus indépendants, une telle frayeur que, malgré son illégalité, le bref de 1834 fut reconnu par l'ami et l'exécuteur testamentaire de Spiegel, le vicaire général Hiisgen.
La situation des hermésiens empira chaque jour davantage. Le nouvel archevêque de Cologne était leur ennemi mortel, M. d'AItenstein ne les protégeait qu'à contre-cœur.
Mgr de Droste-Vischering avait déjà poursuivi de sa haine Hermès lui-même, lorsqu'en 1820 il avait interdit aux jeunes ecclésiastiques de son diocèse la fréquentation de l'Université de Bonn. Il avait conservé de ses démêlés avec le gouvernement, de la fermeture de l'Académie de Munster le plus amer souvenir. A peine eut-il recouvré le pouvoir qu'il résolut de se venger sur les disciples des humiliations que lui avait fait cssuN er le maître. L'hérésie s'était introduite dans tous les gymnases, tous les presbytères de la province rhénane ; l'arclievêque se crut le héros choisi par la Providence pour l'extirper jusque dans ses dernières racines.
Le bref de 1835, aussi longtemps qu'il n'avait pas obtenu le placet du monarque, ne possédait en Prusse aucune autorité légale. M. d'Altenstein en défendit la publication, mais en même temps, afin de donner une nouvelle preuve de son humeur conciliante, il recommanda aux professeurs de Bonn, d'éviter toute allusion aux doctrines incriminées. Ses conseils furent ponctuellement suivis : il ne s'éleva pendant toute la dui'ée du semestre aucune ])lainte sur l'enseignement théologique.
Cette pusillanimité ne servit qu'à enhardir l'archevêque. Il ne demanda au ministre l'éloignement d'aucun professeur, s'abstint de toute observation sur le programme des cours, mais rédigea })our le confessionnal un monitoire où il se mettait en insurrection ouverte contre la loi. Désormais les étudiants catholiques ne pouvaient, sous peine d'anathème, nonseulement lire les écrits d'Hermès mais entendre les leçons de ses disciples. Tout droit d'intervenir était contesté au gouvernement; il n'était fait mention du placet que pour lui dénoncer l'obéissance. Qu'il fût accordé ou non, les fidèles n'en étaient pas moins tenus de se soumettre aux ordres de Rome. « Sans cela, » ajoutait Mgr de Droste, « le centre d'unité prescrit par le Sauveur dépendrait du bon plaisir de l'autorité civile, qui ne saurait dans une même cause être à la fois juge et partie. Peut-être cela ne