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serait-il pas désaf^ivabli! aux iKunusieiis ; en eti'et, comme tous les sectaires, ils sont incapables de subsister sans Taide de l'I^^tat. »
M. d'Altenstein ne répondit que par un redoublement de douceur à cet acte arbitraire. Il poussa même la condescendance jusqu'il déléguer auprès de l'archevêque, avant l'ouverture des cours, le curateur de l'Université, M. de Kehfues, afin d'arriver à une entente sur la Faculté de théologie Connue dans toutes les occasions semblables, Mgr de Droste ne lit aucune remarque. Il donna même son agrément aux leçons des professeurs liermésiens si elles étaient en réalité telles que les indiquait le programme. Comment pour- V rait-il, d'ailleurs, formuler un jugement sur eux aussi longtemps qu'il n'aurait pas connaissance des manuels qui leur servaient de guides?
M. de Relifues ne se laissa pas rebuter par cette tin hautaine de non-recevoir : il proposa pour le 19 mars une conférence oii le prélat exposerait tout au long ses griefs ; après quoi le gouvernement prendrait contre les hermésiens des mesures légales. Peines inutiles. Un fanatique se refuse à tout compromis. jNIgr de Droste ne voulut ni accorder une audience aux professeurs incriminés, ni recevoir d'eux une déclaration écrite, ni faire surveiller leur enseignement par un commissaire. Malgré ces preuves réitérées de .mauvais vouloir, le cabinet de Berlin redoutait telle-
ment toute espèce d'agitation qu'il exigea des docteurs de Bonn un silence absolu vis-à-vis des attaques dirigées contre leur maître. Cet ordre, malgré son étrangeté, rencontra chez ceux auxquels il s'adressait les dispositions les plus favorables. Les hommes les plus estimés pour leur caractère et leur savoir, Braun, Elvenich, Achterfeld, se rendirent en ce moment critique coupables des mêmes faiblesses qui ont été si amèrement reprochées après le concile de 1870 aux plus illustres prélats antiinfaillibilistes : un Rauscher, un Darboy, un Dupanloup. Ils ne rougirent pas de présenter leurs manuscrits à l'approbation de l'archevêque, autant « pour la vénération que leur inspirait le saint-siége, qu'à cause du devoir qui leur incombait de développer le sentiment religieux au sein de la jeunesse. » La science catholique s'est toujours courbée, après quelques hésitations, devant les arrêts du Vatican, même en Allemagne.
En présence d'aussi timides adversaires, l'audace de l'archevêque ne connut plus aucune limite. Il résolut, à l'exemple des jésuites de Louvain, de s'emparer de l'enseignement supérieur par la stérilisation complète de l'Université. Toutes les leçons furent frappées d'interdit, à l'exception de celles de deux nltramontains : l'exégète Klee et le canoniste Walter' .
' Voir la note XXV à la fin du volume.
Le curateur, offensé de cette immixtion arbitraire, donna aux étudiants du Convict' le choix entre le départ immédiat de Bonn ou la fréquentation de tous les cours. De soixante-dix qu'ils étaient en totalité soixante obéirent à l'instant même aux injonctions de leurs confesseurs (21 avril 1837). Ne s'assuraientils pas au prix de passagères vexations une riche prébende en ce monde, le salut éternel dans l'autre ?
L'archevêque procéda contre le grand séminaire de Cologne avec une égale rudesse. Choisis par Mgr Spiegel, ses maîtres appartenaient pour la majeure partie à la tendance libérale. Il n'en fallut pas davantage pour en déterminer la suppression. Une intrigue fut ourdie par le Mépliistophélès de l'archevêque, le chapelain Michaelis. Quelques élèves demandèrent, à son instigation, un changement dans les études, se plaignirent de leurs professeurs, fomentèrent des troubles. Cela suffit à Mgr de Droste pour fermer l'établissement avant une enquête quelconque, en renvoyer le personnel sans compensation aucune. Il se contenta d'annoncer que désormais l'enseignement serait donné dans son propre palais sous sa surveillance exclusive. Le D"" Achterfeld avait déjà
* Le Convict est un pensionnat où logent les étudiants en théologie catholiques pendant leurs années d'études, et qui est entretenu à frais communs par l'archevêque et le gouvernement. Il en existe dans toutes les Facultés de théologie catholiques allemandes.
été cassé (jiiohiuos semaines auitaravaiit de la place de directeur qu'il remplissait avec autant d'habileté que de sollicitude (17 janvier 18o7). Lorscju'il s'était informé auprès de Tarclievêque du motif de sa disgrâce, il en avait rvi^n cette réponse : « Si j'avais cru nécessaii-e ou convenable de vous indiquer les raisons pour lesquelles je vous ai retiré la cure d'âmes, je n'y aurais pas manqué. » De semblables façons de pi'océder ne sont plus rares dans l'épiscopat dejjuis que son chef s'est proclamé infaillible.
Tous les articles du Code furent successivement violés avec la même impudence par Mgr de Droste- Vischering. Les prélats catholiques ne possèdent en Prusse le droit (V imprimat ii y que pour les ouvrages de pure édification; l'archevêque de Cologne entreprit de substituer les ordonnances du concile de Trente aux prescriptions du Landreclit. Il fallait, de gré ou de force, que le clergé rhénan rentrât tout entier dans le giron de l'orthodoxie. Mgr de Droste lui imposa la signature de dix-huit thèses qui résumaient assez complètement dans leur ensemble le droit canon tel qu'il avait été formulé au XIIP"' siècle par Innocent III, (Jratien, Raymond de Pennaforte. La dernière, comme la plus hardie, mérite l'honneur d'une citation textuelle. « Je promets à mon archevêque, pour tout ce qui concerne le dogme et la discipline, respect et obéissance sans aucune restric-
tioli. ,1e rec.ouiiais (lue, d'après la constitution de la hiérarchie catholi(iue, je ne puis et ne dois en aj)- ])eler d'iuie décision de son Éniinence à nul autre qu'au pape. »
De i)areilles prétentions étaient inouïes au XIX"" siècle dans une monarchie protestante : elles furent unanimement repoussées par tous les légistes, même ceux qui, à l'exemple de Walter, avaient des sympathies ultramontaines. Leur admission, à vrai dire, aurait équivalu au renversement de l'édifice social. « L'appel conmie d'abus » ne fonctionnait pas seulement en France comme en Allemagne depuis plusieui's siècles sans interi'uption aucune. Reconnu au lendemain du Ooncile de Trente par les théologiens et les jurisconsultes les plus orthodoxes, il avait reçu soit dans le Code Napoléon, soit dans le Landrecht, sa consécration solennelle, définitive. Il aurait dépendu, en 1837, du caprice d'un archevêque de supprimer cette prérogative indispensable de la royauté.
« Le maintien dn recursKS ad principem^ » déclarait Walter dans le préavis qu'il rédigea pour le ministère des cultes, « est nécessaire à la prospérité de l'État aussi bien qu'à celle de l'individu. Il n'est pas impossible qu'un prélat prescrive à ses subordonnés des actes qui mettraient la sécurité de la nation en péril, seraient contraires à la fidélité d'un sujet, annuleraient le serment prêté par tous les fonctionnai-
res, entre autres les professeurs royaux. Une pareille supposition, dans les circonstances actuelles, n'est point dépourvue de tout fondement. »
« Avec les devoirs qui lui incombent, autant pour la sécurité publique (pie pour sa propre conservation, » était-il dit encore dans un mémoire officiel qui n'avait d'autre tort que celui de sa publication tardive, « quel gouvernement pourrait souffrir que sa puissance fût contestée en matière disciplinaire dans le sens le plus strict de ce mot, qu'il ne lui fût pas loisible d'intervenir suivant la marche établie par les lois pour repousser un empiétement sur ses droits, envers ceux de ses sujets qui attendent de lui secours et protection ? »
Une logique sévère présida dans ce conflit aux actes de la Cour de Rome, de l'archevêque qui n'en était que l'instrument. Malgré les diversions apparentes de la lutte, tous convergèrent vers un seul but nettement déterminé, poursuivi avec autant de vigueur que de persévérance : la subordination de l'Etat à l'Église dans la sphère civile et politique comme dans le domaine religieux. Mgr de Droste lui-même en convint dans une entrevue qu'il eut, au mois de juillet 1837, avec le ministre de l'intérieur, M. de Rochow. Il saisit cette occasion pour attaquer tout le système gouvernemental, élever une controverse accidentelle à la hauteur d'une question de principe.
Le résumé de ses f^riefs couconle de tout point avec la note du cardinal Lambruschini, en date du 15 mars 1836.
« La position de l'État vis-à-vis de l'Église, » aurait-il dit, d'après le procès-verbal de la conférence, « était des plus fausses. Égales sous tous les rapports, les deux puissances devraient vivre dans une complète indépendance réciproque. Le contrôle exercé par le monarque était aussi inique que superflu, les restrictions apportées au connnerce avec le pape constituaient une criante injustice. L'éducation des prêtres, leur nomination aux cures vacantes conmie leur destitution étaient exclusivement du ressort de l'évêque qui ouvrait dans ce but des écoles spéciales et dirigeait l'instruction de la jeunesse. Les élèves qui témoignaient de dispositions remarquables pour la carrièi e ecclésiastique étaient aussitôt reçus dans le grand séminaire, le convict transféré de Bonn à Cologne, le clioix des professeurs de l'Université, ainsi que leur suspension, abandonnés à l'autorité ecclésiastique. Les mécontents n'avaient qu'à recourir au saint-siége. Il coulait de source que l'archevêque administrait le séminaire selon son bon plaisir. L'Église ne se départirait de ces justes exigences que contrainte par la nécessité. »
Le cabinet de Berlin, malgré la hauteur de ce langage, ne négligea aucun mo3 en pour an iver à un
compromis. Offres, promesses, menaces, tout éclioua devant le fanatisme de l'archevêque.
La tension des esprits à Cologne, comme dans le reste de la province, augmentait toujours davantage. Les protestants, les catholiques libéraux se croyaient abandonnés par leur protecteur naturel; les ultramontains ne dissimulaient plus leur espoir de secouer le joug des Hohenzollern. Fi*édéric-Guillaume III, par sa longanimité, n'avait abouti qu'à rendre la catastrophe inévitable. Il se décida, malgré le conseil de ses ministres, à, engager une dernière fois des négociations amiables avec Mgr de Droste. Le gouverneur de la province du Rhin, le comte Antoine Stolberg, que d'étroits liens de parenté unissaient à plusieurs grandes familles catholiques, se rendit dans ce but à Cologne avec M, de Bunsen,
L'ambassadeur de Prusse auprès du Vatican était trop perspicace pour s'abandonner sur l'imminence de la crise à aucune illusion. Mieux que tout autre diplomate il connaissait, pour en avoir depuis longtemps souffert, la véritable situation à Rome, les visées ambitieuses de Grégoire XVI, l'irrésistible influence des jésuites. Leur campagne actuelle contre la Prusse n'était qu'un épisode dans la guerre qu'ouvertement, ou par des voies secrètes, ils poursuivaient dans toute l'Europe contre les idées modernes. Frédéric-Guillaume III, pour recouvrer son
prestii^e, iic devait, vis-à-vis d'un sujet rebelle, plus user d'aucun niénaf^euient.
Un nioment, lors du séjoui' de M<;r Cappacini à Berlin, Bunsen s'était Hatté de la possibilité d'un accord. Élevé dans les prudentes traditions de Consalvi, ce prélat était un hôte assidu de la léf2,ation du Capitole et professait i)our son titulaire une sympatliicpie estime. Le pape, qui se défiait de sa modération, avait eu soin de ne lui donner aucune instruction précise, aucun pouvoir pour conclure. Comme celles qui l'avaient précédée, l'entrevue du 17 septembre 1837 n'aboutit à aucun résultat positif.
n n'aurait pas été difticile de s'entendre au sujet d'Hermès, puisque les intéressés eux-mêmes ne reculaient pas devant les démai'ches les plus humiliantes, que M. d'Altenstein ne soutenait qu'avec une extrême mollesse les droits de l'Université. La question des mariages mixtes était plus épineuse. Mgi' de Droste ouvrit le feu en avouant à ses interlocuteurs qu'il s'était montré plus exigeant que le pape et avait interdit aux prêtres de son diocèse de bénir toute espèce d'union avant qu'ils fussent certains de l'éducation catholique de tous les enfants.
Tout débat était désormais inutile. M. de r)unsen se contenta de déclarer au prélat qu'il devait sur le champ résilier un emploi dont il s'était rendu indigne.
Ce fut un véritable coup de théâtre. Mgr de
Droste, très-ému, supplia les commissaires de trouver, envers son souverain, une rédaction qui lui permît de satisfaire à la fois à ses devoirs, aux ordres de sa conscience. M. de Bunsen, avec son désir sincère de conciliation, son extraordinaire fertilité de ressources, lui proposa sur-le-champ la formule suivante : « Je laisse subsister dans son intégrité la pratique simultanément établie pai- le bref de 1834, l'instruction aux vicaires généraux; je n'apporte à Tordre des choses usuel aucun changement. » L'archevêque, après l'avoir lue, lui en exprima son contentement; cependant, avant de signer, il démanda vingt-quatre heures pour la soumettre à un plus mûr examen. Ce laps de temps suffit à son entourage pour lui imposer de nouveaux scrupules. Le lendemain les négociations étaient irrévocablement rompues.
Le cabinet de Berlin hésitait à sévir même après ce nouvel échec. M. d'Altenstein écrivit encore une fois au fougueux prélat pour l'engagera résipiscence. Le comte Stolberg lui offrit, de la part du monarque, un dernier délai pour écrire au saint-])ère s'il éprouvait quelque scrupule à se conformer aux ordonnances, à se démettre de ses fonctions.
Malgré la menace de destitution qui était suspendue sur sa tête, Mgr de Droste- Vischering se croyait toujours certain de la victoire. Il répondit aux avances
qui lui étaicut faites, par une lettre des plus altières, adressée à Frédéric-Guillaume III lui-même. Les jésuites, (pii le dirigeaient, profitèrent des atermoiements ministériels pour entretenir le pays dans un état perpétuel d'effervescence, le détacher d'une dynastie hérétique, exploiter ses inclinations séparatistes en faveur des intrigues ultramontaines. Leur principal agent, le chapelain Michaelis, excita par ses récits mensongers le fanatisme des jeunes prêtres et leur dépeignit l'insurrection comme le plus saint des devoirs. C'étaient les seules leçons qui leur eussent été données depuis la fermeture du séminaire de Cologne.
Des placards séditieux furent apposés à plusieurs reprises à Coblentz, à Bonn, à Dusseldorf, à Cologne même, sur les portes de la cathédrale. La population catholique y était invitée à secouer le joug d'un monarque protestant, à sacrifier ses biens, sa vie pour le salut de la vraie foi.
« Catholiques! >> était-il dit dans l'une d'elles, « nous n'avons que trop longtemps supporté avec patience la domination de l'hérésie. Notre sainte religion est opprimée en toute circonstance, nousmêmes nous sommes lésés dans la distribution des emplois. Attendons encore quelques jours : la cause de Son Éminence, notre archevêque, un homme juste, pieux, charitable entre tous, ne tardera pas à être
jugée à Berlin. Si le roi persiste à exiger de lui des concessions contraires à sa dignité, nous prendrons sa défense, froissés comme nous le serons dans l'exercice de nos droits les plus précieux. Nous ne redoutons ni les armes des protestants ni leurs injustices. Levez-vous, catholiques, préparez-vous au combat. Votre souverain lui-même vous a jeté le gant du défi. »
Mgr de Droste-Yischering se posait ouvertement en mart3'r : le 6 novembre il déclarait aux vicaires de Cologne et aux chanoines du Chapitre que le roi voulait le renverser de son siège épiscopal, mais qu'il demeurerait fidèle, malgré la persécution, et résisterait jusqu'au bout à des ordres iniques. Le prélat, qui avait réclamé pour les décrets de la Curie une obéissance absolue, ne rougissait pas, pour légitimer sa révolte contre les lois de son pays, d'invoquer la liberté de conscience! C'était pousser trop loin l'ironie cléricale, même sous un gouvernement conservateur.
Chaque jour arrivaient de Cologne des nouvelles plus alarmantes pour l'autorité royale. Le président de la province, M. de Bodelschwingh, demandait instamment qu'il fût pris, dans un sens ou dans l'autre, une résolution définitive. Lui-même conseillait l'application rigoureuse des édits. Frédéric-Guillaume III convoqua, pour le 13 novembre 1837, un des rares
conseils de ministres qui aient été tenus sons son règne. Je laisse la parole à Bunsen, qui y assistait et nous en a transmis l'exact résumé dans ses Mémoires :
« Le roi ouvrit en personne la délibération à 1 1 heures précises. Le président du Conseil, prince Wittgenstein, et tous les autres ministres étaient présents. Sa Majesté connnença par exprimer le chagrin qu'elle ressentait d'être forcée à un acte directement contraire à l'esprit de son administration; elle se demandait, quoiqu'elle en reconnût aujourd'hui la nécessité, si les négociations avec Cappacini n'auraient pas pu aboutir.
« L'ambassadeur auprès du saint-siége (Bunsen lui-même) observa qu'on ne pouvait attendre aucun heureux résultat de transactions avec la Cour de Rome : il l'avait annoncé, soit oralement, soit par écrit dès l'origine de la querelle. Le Vatican s'était, dans l'affaire d'Hermès, refusé à toute conciliation. Dans celle des mariages mixtes, Cappacini lui-même avait été obligé de convenir qu'il n'avait aucun pouvoir pour conclure. Peut-être si ce dernier n'avait pas été rappelé, le différend aurait-il pu se terminer à l'amiable, mais à partir de ce moment il avait perdu tout espoir. A cette heure critique, lui Bunsen, croyait de son devoir de déclarer qu'il lui serait désormais impossible d'obtenir du pape un avertissement qui ramènerait l'archevêque à l'obéissance. Même
après que 8a Majesté avait ouvert à Capj)acini la perspective pour Mgr de Droste d'une destitution, la Cour de Rome s'obstinait à croire qu'on ne recourrait jamais contre un de ses dignitaires cà une mesure de rigueur. L'alternative de la soumission ou du châtiment avait été posée en octobre à l'archevêque de la manière la plus solennelle par une lettre du roi lui-même; le gouvernement ne pouvait plus reculer. Son Excellence s'était d'ailleurs permis depuis lors les actes les plus illégaux, les plus coupables, et n'avait rien négligé pour entretenir l'agitation dans son diocèse. On retrouverait difficilement une meilleure occasion pour sévir; la temporisation vis-à-vis de Rome était dangereuse.
«Deux ministres, ceux de l'intérieur et des cultes, appuyèrent par leurs discours l'opinion de Bunsen. Le premier communiqua à ses collègues les derniers rapports qui lui étaient parvenus de Cologne: il insista sur l'effervescence croissante des esprits, la nécessité de mesures énergiques. M. d'Altenstein convint que, par la voie des négociations, toutes les ressources étaient épuisées. Aussitôt que le roi vit l'accord de ses conseillers, de ses ministres^ et qu'il se fût persuadé de l'obligation d'agir, il décrivit avec sa précision habituelle la marche qui fallait suivre. Il parla avec une lucidité merveilleuse, mit pour toute la partie pratique le doigt sur le but. »
Seul, le prince Wittgenstein avait, en rusé courtisan, gardé le silence; l'arrestation de l'archevêque n'en fut pas moins décidée. Le soir même, le conseiller Bruggemann partit pour Cologne avec de pleins pouvoirs pour l'exécution.
Depuis longtemps déjà Mgr de Droste-Viscliering avait pris toutes ses dispositions en vue du sort qui le menaçait. Il était résolu, aussitôt qu'un mandat d'arrêt serait lancé contre lui, à revêtir ses ornements sacerdotaux, à convoquer son peuple dans la cathédrale, à attendre comme saint Ambroise ses persécuteurs au pied des autels. Le président de la province le prévint dans l'exécution de ses plans. M. de Bodelschwingh déploya, dans l'accomplissement de sa pénible mission, une fermeté, une promptitude admirables.
Le 20 novembre, au matin, le conseiller Bruggemann était arrivé à Cologne. Le même jour, à la nuit ' tombante, un détachement de hussards enveloppait, dans le quartier de Saint-Gréréon, le palais épiscopal et les rues environnantes. A 6 heures, M. de Bodelschwingh lui-même en franchissait le seuil, accompagné du préfet Ruppentlial, du premier bourguemestre, du président de la Cour suprême.
Le prélat s'entretenait dans son cabinet avec son confident jVIichaelis. Le président refusa de prendre un siège et commença aussitôt son interrogatoire.
« Reconnaissez-vous comme authentique la lettre du 24 octobre et persévérez-vous dans les sentiments qui y sont exprimés ? » Mgr de Droste donna sur les deux points une réponse affirmative.
« YjW ce cas, Sa Majesté ne peut tolérer que vous continuiez à résider dans ce diocèse, que vous exerciez une autorité dangereuse pour le repos public, incompatible avec les prérogatives royales. ^
« Le pasteur n'abandoime jamais volontairement son troupeau, » s'écria le prélat d'une voix émue. « J'obéis avec plaisir aux ordres de Sa Majesté dans la sphère civile. Dans un domaine litigieux, je ne les regarde pas comme obligatoires. »
M. de Bodelschwingh s'efforça de lui prouver que, par une soumission provisoire, il n'agirait pas contre sa conscience, qu'il était libre d'écrire au pape, de sauvegarder les droits de l'Église par une protestation solennelle. Toutes les représentations furent inutiles, Mgr de Droste- Vischering déclara qu'il ne céderait qu'à la force. Il ne resta plus au président qu'à tirer le mandat d'arrêt revêtu du sceau royal.
« Dieu soit loué! ils recourent enfin à la violence,* se serait écrié l'archevêque d'après un témoin digne de foi, Joseph de Gorrès. Mgr de Droste demanda un délai de quelques heures pour régler ses affaires particulières, prendre congé de ses serviteurs. M. de
15()(lelschwingli refusa , dans la crainte d'une émeute. A 7 heures du soir, une voiture franchissait le pont du Rhin; le 22, de grand matin, elle entrait dans la cour de la forteresse de Minden. Un officier avec lequel l'archevêque entretenait depuis longtemps d'affectueuses relations, le colonel de Sandrart, l'avait accompagné pendant tout le trajet; une vingtaine de dragons lui avait, pendant la première heure, servi d'escorte.
La justice s'était aussitôt emparée des papiers de l'archevêque; avec quelque rapidité qu'elle eût agi, elle n'avait pu empêcher le chapelain Michaelis de détruire les pièces les plus compromettantes. Tout procès devenait désormais impossible.
L'arrestation d'un haut dignitaire ecclésiastique était un fait inouï dans les annales de la Prusse protestante. Il n'était pas rare au moyen âge que des prélats périssent de mort violente, terminassent leurs jours en prison ou dans l'exil. Thomas Becket avait, par l'ordre de Henri II, été assassiné dans la cathédrale de Canterbury, sur les degrés même de l'autel. Un évêque de Samtland, enfermé au XIII"'' siècle dans sa propre chapelle par un descendant des margraves de Brandebourg, y avait été détenu jusqu'à ce qu'il succombât aux tourments de la faim.
A l'époque même oîi les papes avaient atteint l'apogée de leur puissance spirituelle, l'empereur
Henri V avait bloqué Pascal II dans le château Saint- Ange, et n'avait levé le siège qu'après lui avoir imposé une paix déshonorante. Les chroniqueurs Gibelins, loin de flétrir cet acte de leur maître, l'avaient comparé à la lutte de Jacob avec l'ange. Jamais gouvernement catholique ne s'était laissé arrêter dans ses desseins par la perspective d'une lutte avec le successeur de saint Pierre. Charles-Quint mit Rome à feu et à sang pour se venger de la trahison de Clément VII. Louis XIV montra vis-à-vis d'Innocent X et d'Alexandre VII la même hauteur qu'envers ses courtisans de Versailles. Pie VI fut relégué par le Directoire à Valence, Pie VII traité par Napoléon avec plus de rigueur encore.
Les monarques protestants, par le fait môme qu'ils étaient entachés d'hérésie, avaient toujours usé envers l'Église romaine de ménagements excessifs. Une parfaite tolérance n'avait, depuis le traité de Munster, cessé de régner en Allemagne, dans tous les États mixtes. Les rois de Prusse s'étaient entre tous leurs coreligionnaires distingués par leur condescendance, je dirai presque leur servilité, à l'égard du saint-siége.
Avec de pareils antécédents, l'arrestation de Mgr de Droste-Vischering ne pouvait manquer de produire une commotion extraordinaire. Interprétée à l'origine dans les sens les plus divers, selon les passions des
partis, elle demeure encore aujourd'hui l'objet d'une vive polémique entre les publicistes, les jurisconsultes. Il convient d'en examiner tour à tour la légalité, l'opportunité.
Sur la question de droit il ne saurait, à notre avis, subsister aucun doute. Frédéric-Guillaume III ne prit qu'après de longs scrupules cette résolution extrême pour sauvegarder les plus chers intérêts de la monarchie. L'archevêque se complaisait dans la transgression manifeste, persistante de la loi. 11 avait, de son propre chef, sans enquête préalable, suspendu des fonctionnaires royaux^ des professeurs de l'Université de Bonn, du séminaire de Cologne. Ces empiétements n'étaient pas des actes fortuits, passagers ; ils se reliaient à un plan fortement médité , mis en œuvre avec autant de hardiesse que de persévérance. L'archevêque ne tendait à rien moins qu'à affranchir l'Église de tout contrôle de l'État, pour employer le langage de la chancellerie romaine, à placer l'État dans la dépendance absolue de l'Église, d'après les principes de la civilisation moderne.
Mgr de Droste n'avait, d'ailleurs, jamais fait mystère de ses desseins. Ses mandements pastoraux, sa conversation, sa correspondance particulière, témoignaient de sa hautaine franchise. Il n'avait pas craint, entre autres, de déclarer à la commission scolaire de Coblentz que, du moment qu'elle n'avait
pas été nommée par lui, il lui déniait toute autorité sur les gymnases de la province. Il ne s'agissait pas entre Son Éminence et le pouvoir civil de divergences accidentelles^, secondaires, mais d'une lutte entre deux principes incompatibles dont l'importance actuelle ne pouvait être méconnue, qui entraînait pour l'avenir des conséquences plus graves encore.
Le roi n'avait pas, en effet, à sévir contre un rebelle isolé. La province du Rhin tout entière, fanatisée par les jésuites, aigrie par le régime des bureaucrates, prêtait aux instigations des ultramontains belges une oreille complaisante et se montrait disposée à secouer le joug des HohenzoUern. Seul mandataire reconnu par Grégoire XVI, l'archevêque profitait de sa puissance pour hâter l'explosion des troubles. La Cour de Rome s'était obstinément refusée à l'intervention bienveillante qu'avait réclamée d'elle Bunsen. Loin de redouter un conflit avec une puissance hérétique, elle en avait hâté la venue par ses provocations, ses intrigues. Elle se flattait par sa victoire de mettre un terme en Allemagne à la libre recherche scientiflque, à la parité entre les deux confessions. Grégoire XVI n'avait pas attendu jusqu'à son encyclique de 1838 pour jeter le gant à tous les monarques de la chrétienté. Des deux athlètes engagés dans l'arène, l'État moderne et l'Église du moyen âge, l'un devait nécessairement succomber.
Le cabinet de Herlin, par la maladresse dont furent empreints tons ses actes, gâta une cause excellente en elle-même. Avant d'entamer des négociations avec la Cour de Rome il ne s'était pas rendu un compte exact de leur difticulté, des conditions d'un accord, des périls d'une rupture. Tous les cas litigieux auraient pu être aisément réglés par une commission nationale de théologiens, de jurisconsultes. Au lieu de i-ecourir à leurs bons oftices il avait investi une puissance étrangère d'un droit fâcheux d'intervention, négligé une occasion avantageuse de conclure, élevé aune des plus hautes charges ecclésiastiques un ennemi déclaré de la monarchie. Son plan n'était pas encore déterminé lorsqu'il ordonna l'arrestation de Mgr de Droste-Vischering. « Nous ne savons que . faire de l'archevêque, » disait en décembre 1837, le prince de Prusse à Bunsen. * Personne n'avait compris la gravité de la situation, ^ ajoute, après avoir rapporté cet entretien, l'ambassadeur dans ses Mémoires.
De toutes les manières de sévir, Frédéric-Guillaume III avait choisi la moins heureuse. Mieux aurait valu, malgré le manque des documents supprimés par Michaelis, un procès devant la haute Cour qu'une mesure marquée, au suprême degré, du cachet de l'arbitraii-e. La générosité, le respect pour les fonctions exercées par Mgr de Droste-Vischering
qu'invoqua plus tard le gouvernement afin de justifier sa conduite n'obtinrent, de la part des observateurs impartiaux, aucune créance. Si nécessaires qu'elles puissent être, les rigueurs de la police n'ont jamais les sympathies de la population. L'Église romaine a recherché l'alliance de la démagogie toutes les fois qu'elle l'a jugée opportune; elle profita en 1837 des fautes du ministère pour entretenir une sourde agitation parmi les masses.
Comme tous les hommes d'État rétrogrades, le prince Wittgenstein se défiait de l'opinion publique. Il fut abandonné par elle dans la seule occasion où il défendit la cause de la liberté, du protestantisme. Seuls, quelques liommes d'une intelligence supérieure .qui entretenaient avec la Cour d'intimes relations, un Frédéric de Raumer , un Léopold de Ranke, un Alexandre de Humboldt applaudirent à la décision du 13 novembre. A Berlin même, la bourgeoisie, dans sa majorité, resta indittérente. Dans d'autres villes, les personnes les plus éclairées ne virent dans l'arrestation de l'archevêque qu'un nouvel acte de despotisme.
Le gouvernement recueillit les fruits de sa brutalité envers la presse, l^es rapports officiels ne trouvèrent aucune créance ; l'opposition ne possédait aucun organe sérieux sous le régime de la censure. Tout au contraire les partisans de Tultramontanisme
étaient unis par de solides liens. Leur nombre croissait chaque jour, grâce au talent de leurs chefs, à l'abondance de leurs ressources pécuniaires, à l'activité de leur i)ropagande. L'allocution que prononça Grégoire XVI, au lendemain des événements de Cologne, fut aussitôt répandue par milliers d'exemplaires: elle parvint jusque dans les districts les plus reculés de la Westphalie, les moindres villages de la province rhénane. Le prince Wittgenstein dédaigna de faire imprimer le mémoire dans lequel Bunsen réfutait, avec autant de précision que de vigueur, les calomnies de ses adversaires. Frédéric-Guillaume III manqua dans sa lutte avec la Curie de la première condition pour la réussite : « au lieu d'être appuyé par son peuple, il vit l'opinion publique se tourner ouvertement contre lui ' . »
Les résultats de cette déplorable politique ne se firent pas longtemps attendre. Un seul jour détruisit le travail de plusieurs années ; labime qui séparait les catholiques rhénans de la dynastie protestante des Hohenzollern fut désormais infranchissable.
Rien au début ne faisait cependant prévoir une aussi terrible catastrophe. Les habitants de Cologne avaient gardé un calme surprenant à la nouvelle de l'arrestation de leur archevêque. Plusieurs vicaires
' Bunsen, Mémoires.
qu'avait blessés la hauteur de ses manières, les membres du Chapitre qui, dans leur grande majorité professaient les opinions d'Hermès, en avaient même ressenti une secrète satisfaction.
L'événement fut connu le 21 novembre au matin, par un édit des ministres de la justice et des cultes. Il n'y était point parlé de l'emprisonnement de l'archevêque dans la forteresse de Minden. Le texte semblait plutôt indiquer qu'il s'était retiré de son plein gré à Munster au sein de sa famille, et y attendait tranquillement les ordres de Sa Majesté. Venaient ensuite l'exposé de ses différends avec le pouvoir civil, la justification des mesures qui en étaient la conséquence. Les actes de Mgr de Droste-Vischering étaient à l'avenir dépourvus de toute valeur officielle ; tout commerce avec lui interdit sous peine de la prison, de l'amende. Le Chapitre pourvoyait à l'expédition des aftaires courantes : un arrangement définitif ne tarderait pas à être pris avec le saintsiége.
Les chanoines de Cologne se prêtèrent volontiers à la tâche qu'exigeait d'eux le gouvernement. Le 22 novembre ils prévinrent Grégoire XVI du dessein où ils étaient de procéder, dans l'espace de huit jours, à l'élection d'un vicaire capitulaire. Ils le priaient nonseulement de confirmer leur candidat, mais de ne pas leur refuser son assistance en des temps aussi diffici-
les. « Tous les yeux sont dirigés en ce moment vers le trône de Votre Sainteté : il dépend d'elle de j;arantir la paix publique, d'opérer une réconciliation générale. »
Le récit qu'ils faisaient des événements eux-mêmes était tout en faveur du roi. « Il ne nous appartient point d'examiner les violations de la loi que notre très-digne archevêque s'est permises, de rechercher les motifs qui lui ont aliéné la bienveillance de son souverain. Nous sommes cependant obligés de reconnaître que nous ne pouvons approuver de tout point sa manière d'agir. »
Après avoir énuméré les griefs que nous avons déjà reproduits (p. 364-365), le Chapitre concluait en ces termes : « Nous ne l'avons point observé sans une amère douleur, et depuis longtemps déjà nous aurions adressé une requête au saint-siége si nous n'avions été retenus par la haute dignité de l'archevêque, notre vénération pour lui, l'espoir qu'il pourrait être ramené par l'expérience à des vues plus saines. »
Il semblait, d'après ce mémoire, que la Cour de Rome eût perdu toute chance de succès, que le cabinet de Berlin possédât toutes les sympathies du clergé, de la population.
L'allocution tenue par Grégoire XVI, le 10 décembre, deuxième dimanche de l'A vent, dans le Consis-
toire des cardinaux, opéra un revirement complet dans les esprits. Le pape tranchait en juge suprême un différend qu'il ne coiniaissait encore que par des narrations passionnées, incomplètes. Tantôt il trouvait, pour flétrir rini(iuité des monarques, les superbes accents de Grégoire VII, tantôt il affectait un ton larmoyant lorsqu'il décrivait les souffrances de l'Église. Les papes pleurent toujours lorsrpi'ils s'adressent en latin à l'humanité pécheresse. D'excessives louanges étaient décernées à Mgr de Droste-Vischering pour sa fidélité à toute épreuve, sa vaillance, ses vertus de tout ordre ; il était même dans un passage comparé au prophète Élie opprimé par Achab pour sa foi en Jéhowah. Dans la pensée de son auteur ce panégyrique devait servir aux autres évêques tout à la fois d'avertissement, de garantie contre le despotisme du pouvoir civil.
Les plus graves accusations étaient proférées contre le cabinet de Berlin sans qu'elles s'appuyassent sur aucun document officiel. Gi-égoire XVI ne lui reprochait rien moins que de mépriser l'épiscopat, de porter atteinte aux libertés de l'Église, de fouler aux pieds les droits du saint-siége, d'exercer sur les choses les plus saintes une juridiction illégale.
Gôrrès ne se lassa pas, dans son « Aihanase, » de célébrer la dignité du souverain pontife, son éloquence pour flétrir le crime, son courage vis-à-vis
de ses persécuteurs. « 8es paroles, » dit-il, « que plaça sur ses lèvres le Très-Haut lui-même, trouvèrent dans tous les cœurs catholiques un puissant écho, éveillèrent même chez plusieurs protestants un sentiment de regret, un étrange malaise. »
En réalité le pape atteignit son but : il s'empara de l'opinion publique, que jusqu'alors ses prédécesseurs avaient accablée de leurs anathèmes. Nous sommes aujourd'hui blasés sur le contenu des encycliques, nous savons quelles violences de langage se permet le chef des croyants non-seulement visà-vis d'hérétiques mais de tils très-soumis de l'Église romaine : l'empereur d'Autriche ' , les rois de Bavière', de Belgique', d'Espagne*. En 1837, l'allocution de Grégoire XVI produisit une sensation inouïe. Bunsen la compare à l'éclair déchirant un ciel sans nuage. Le cabinet de Berlin expiait cruellement sa faiblesse envers le clergé : il était pris au dépourvu par une attaque préparée de longue main, mûrie jusque dans ses moindres détails.
* Suppression graduelle du concordat, 20 juillet 18G7 (allocution de Pie IX, 22 juin lS(i8).
^ Circulaire du prince Holienlolie pour une action commune dos puissances catholiques vis-à-vis du Concile, 9 avril 1870.
^ Réorganisation de la justice par M. Bara sous le miuistèr Frère-Orban. Part accordée aux conseils communaux dans l'administration des biens ecclésiastiques, avril 1868.
* Liberté des cultes. Constitution votée par les Cortès après la chute d'Isabelle, G avril 1867.
Le Chapitre de Cologne se trouvait dans une situation des plus fausses. Il avait pour l'intérim, occasionné par l'absence de l'archevêque, choisi comme vicaire capitulaire un ami intime de Mgr Spiegel, le doyen Hiisgen. La Curie, après avoir répondu à sa première communication par un amer l'équisitoire, s'était renfermée dans un opiniâtre silence. Les actes du nouveau titulaire étaient par là même frappés d'interdit.
La confirmation de M. Hiisgen par le cabinet de Berlin, au lieu de lui donner de nouvelles forces, avait accru ses embarras ; il avait depuis lors été repoussé par la majorité de son diocèse comme un complice du tjTan, un traître, un apostat. Son mandement pour le carême n'avait pas été lu dans les églises; plusieurs suffragants dont les fonctions expiraient à cette époque les avaient résignées plutôt que de lui en demander le renouvellement. L'agitation était adroitement entretenue par le nonce du saint-père à Bruxelles, Mgr Spinelli. Quoiqu'il n'eût pas été officiellement accrédité par la Curie, ce prélat se comportait en vicaire apostolique de la province rhénane, déclarait l'élection de M. Husgen illégale, encourageait la résistance des ultramontains, rendait des arrêts, distribuait les cures selon son bon plaisir.
La Cour de Rome avait rapidement regagné le terrain qu'elle avait perdu dans un premier instant de
surprise. A l'étoiinement avait succédé la douleur, l'irritation contre un monarque protestant, la soif de la vengeance. Dans les campagnes il n'avait pas été difficile de fanatiser une population aveuglément soumise au clergé, ignorante, superstitieuse. Tous les moyens avaient paru bon depuis l'auberge jusqu'au confessionnal. Quelques prêtres avaient du haut des chaires adressé à leurs paroissiens de véritables appels à l'insurrection. De longues troupes de pèlerins, pieds nus, en vêtements de deuil, parcoururent les vallées du Rhin et de la Moselle, visitant chaque cloîtré, chaque église, implorant en faveur de l'archevêque l'intercession des saints les plus renommés. Mgr de Droste-Vischering avait conquis, à peu de frais, la palme du martyre. Jamais de son palais de Cologne il n'avait exercé une puissance aussi grande que de sa cellule de Mindeu.
La bourgeoisie des villes, qui s'était montrée jusqu'alors hostile à l'Église romaine, la soutint dans cette occasion. Avec l'arrestation de Mgr de Droste- Vischering s'opéra dans ses sentiments une complète métamorphose. L'archevêque lui avait été précédemment odieux pour son orgueil, sa dureté, son étroitesse ; depuis sa captivité à Minden elle ne vit plus en lui qu'une victime de ses convictions religieuses.
L'offense faite en sa personne à la papauté la touchait moins que la violation des franchises pro-
vinciales. Elle ne pouvait admettre qu'un homme, fût-il un prêtre, fût arrêté sans mandat d'un tribunal, sans enquête préalable. Les journaux officieux eurent beau démontrer que le gouvernement avait usé de son droit de légitime défense, que la foi des catholiques ne courait aucun péril : ils ne purent détruire la fâcheuse impression produite sur tous les esprits éclairés par un acte abitraire. La rupture fut désormais complète entre les Rhénans et les Prussiens des anciennes provinces. Toute jeune fille de bonne famille promit à son confesseur de ne jamais épouser un hérétique; des hommes qui depuis longtemps ne fréquentaient plus les églises se rendirent à la messe, afin de protester contre les entraves apportées à la liberté de conscience.
Dans plusieurs grandes villes, à Clèves, à Munster, à Paderborn le mécontentement se traduisit par des émeutes ; à Cologne la maison d'un prêtre hermésien fut démolie par la populace. La paix extérieure fut à grand'peine rétablie par la force armée, aujourd'hui encore les blessures sont toujours béantes. En ces heures de trouble naquit la devise : « Nous sommes Rhénans, par conséquent nous sommes catholiques » qui a transformé une province libérale en une des plus redoutables forteresses ultramontaines.
Le prestige du talent s'ajouta en faveur de Rome à
l'auréole du martyre. Joseph de Gorres ' exprima dans son « Afhanasc, » avec une force irrésistible, les sentiments qui remplissaient tous les cœurs. Les mesures prises par Frédéric-Guillaume III contre un sujet rebelle y étaient assimilées aux persécutions des Césars de Byzance contre les ariens, Mgr de Droste-Vischering élevé au même rang que le patriarche d'Alexandrie. La confiance avec laquelle étaient soutenues les assertions les plus tranchantes en imposait au lecteur. Par son langage hautain, sa dialectique captieuse, ses amers sarcasmes, autant que par certaines pages d'une haute et mystique poésie, Gôrrès offre une singulière ressemblance avec l'abbé de Lamennais.
Son autorité grandit par ses contradictions mêmes. Les catholiques rhénans applaudirent à une revendication des droits du peuple précédée d'une apologie de la papauté au moyen âge. Le passé de l'auteur justifiait cette bizarre alliance. Avant de se constituer le champion de l'Église romaine, Gôrrès avait été en Allemagne un des plus ardents apôtres des principes de 1789. Entre les deux rôles d'ailleurs, la disparate n'était qu'apparente. Le clergé s'est empressé de bénir les arbi'es de la démagogie toutes les fois qu'il en a attendu pour lui-même des fruits savoureux. C'est grâce au suffrage universel que Bonn,
' Voir la note XXVI à la fin du volume.
Coblentz, Cologne sont actuellement représentées par des ultramontains de la nuance la plus sombre au Eeichstag. « Comme à la roulette nous oscillons entre le rouge et le noir, » me disait naguère M. de Sybel. Aujourd'hui les deux internationales sont unies par une fraternelle amitié.
Napoléon avait traité de puissance malfaisante le Mercure Rhénan^ une petite feuille provinciale rédigée par Gôrrès. La même épithète s'appliquait à « VAthanase » avec plus de justesse encore. Son interdiction par la censure lui avait ouvert toutes les demeures. Les arguments inspirés par le seul bon sens pâlirent devant son éloquence passionnée. Un écrit aussi modéré, aussi judicieux que ÏIrénœus de Gieseler n'obtint auprès des lecteurs impartiaux qu'un succès d'estime.
A'is-à-vis des incessantes provocations de la Curie le cabinet de Berlin manqua de fermeté, de dignité. Au lieu de rompre tout rapport diplomatique avec elle, il renvoya sans instruction précise son ambassadeur au Capitole.
Depuis cette résolution fatale s'accumulèrent fautes sur fautes. Bunsen, avec la connaissance qu'il possédait de Grégoire XVI, des principaux membres du sacré collège, aurait dû renoncer de lui-même à tout espoir de conciliation. Les avertissements directs lui furent tout aussi peu épargnés, de la part de ses amis
comme de celle de ses adversaires. Cappacini le supplia de rester à Berlin ; le prince de Metternich, à son passage à Vienne, lui prédit une défaite certaine; son propre secrétaire, M. de Buch, l'informa par écrit, à son arrivée à Trieste, que Grégoire XVI était décidé à ne pas le recevoir. Il n'en persévéra pas moins dans l'accomplissement d'une tâche impossible. La note du 17 décembre, datée d'Ancône, mit le dernier sceau à l'humiliation de la Prusse. Bunsen y représentait sa mission comme éminemment pacifique. La détention de l'archevêque ne devait être regardée que comme une mesure temporaire, imposée par les circonstances. Il appartenait au saintpère de prononcer en dernier ressort sur elle comme sur une cause toute ecclésiastique. L'ambassadeur ne parlait qu'en termes vagues de l'allocution du 10 décembre.
On croit aujourd'hui rêver à la lecture de semblables propositions. Le roi de Prusse fait arrêter un archevêque et avoue qu'il ne peut être son juge. Il implore le verdict du pape qui a déjà décerné à ce rebelle la palme du martyre. M. de Bunsen feint de ne connaître que par ouï-dire un document dont il aurait pu se procurer le texte dans chaque café d'Ancône. Le cardinal Lambruschini avait trop conscience de ses avantages pour ne pas en user d'une manière excessive. La reprise des négociations fut subordonnée
par lui au rétablissement de l'archevêque sur le siège de Cologne.
Toute l'habileté de Bunsen échoua devant l'obstination de la Curie; Grégoire XVI ne consentit pas même à lui accorder une audience. La continuation de son séjour était désormais impossible. Ses meilleurs amis lui fermaient leurs portes. Ses salons du Capitole, naguère encore le rendez- vous d'une société d'élite, étaient maintenant déserts. Les gens du peuple, persuadés qu'il avait le mauvais œil, se détournaient de lui comme d'un pestiféré lorsqu'il traversait le Corso.
Sur la catastrophe du 20 novembre elle-même couraient les plus bizarres rumeurs. On se racontait tout bas que Monsignore l'archevêque n"avait été emprisonné que parce qu'il s'était refusé, dans sa vieillesse, à épouser une jeune dame hérétique. En de pareilles conjonctures la réception de ses lettres de rappel fut pour l'ambassadeur une véritable délivrance. Sous le prétexte d'une courte absence, il quitta Rome clandestinement sans prendre congé du pape, d'aucun cardinal. Quelques semaines après il rédigeait en Angleterre une dernière protestation contre les empiétements de la Curie.
Le départ précipité de Bunsen trahissait une réelle disgrâce. Le cabinet de Berlin, quoiqu'il n'eût encore adopté aucune ligne de conduite précise^ n'avait pu
pardonner un aussi complet échec à un diplomate dans lequel il avait mis toute sa confiance. La plupart de ses membres s'étaient ralliés à la maxime du laisser faire, la seule que Wittgenstein eut héritée d'Hardenberg.
J'emprunte à une lettre d'un personnage intlueut de la Cour de Berlin, datée du 20 novembre 1838, un piquant tableau de la situation.
« Quant à la marche de nos affaires publiques, elle est si lente, elle se traîne tellement que j'ose affirmer : mieux vaudrait actuellement pour nous une fausse démarche que la persistance dans le statu quo. Notre inaction, signe trop évident de la léthargie où sont plongés les ministres, nous a fait perdre toute estime, soit dans la nation, soit à l'étranger. Ce ne sont pas nos difficultés ecclésiastiques qui nous nuisent, mais notre inaptitude à prendre une résolution quelle qu'elle soit. Tout au moins satisferions-nous une portion de l'opinion publique : aujourd'hui chacun nous rend un témoignage de pauvreté d'autant plus éclatant que nous nous le sommes déjà donné à nousmêmes.
« Il n'est pas encore décidé si l'ambassade sera rappelée de Rome ou non; j"ai cependant de bons motifs pour admettre cette seconde alternative. Quoique dans l'histoire moderne, depuis qu'il existe des ambassades, il se ti'ouve peu d'exemples de la continuation
des rapports avec une puissance dont on a reçu d'aussi graves injures que nous de la Curie, je ne m'y serais pas cependant montré trop opposé si l'on avait rempli une seule condition. L'allocution pontificale, aussitôt que nous en aurions reçu le texte, aurait été réfutée dans un mémoire détaillé, écrit avec de la bonne encre, publié dans la Gazette officielle de manière à ce que nous renvoyassions au Vatican la boue dont il nous a couverts. M. de Buch en aurait remis à la Cai'ie deux exemplaires en les accompagnant d'une note des plus polies, des plus cérémonieuses, afin qu'il ne fût pas obligé de quitter Rome. Si le pape avait pris la mouche et l'avait congédié, ^jat^rowe.'
« Le moment d'un semblable mémoire est aujourd'hui passé; pour répondre à une sottise personne n'attend une semaine. Comment pourrons-nous nous sortir à notre honneur de cet imbroglio? je l'ignore complètement, je l'avoue. Cela nous est d'autant plus difficile que le cercle des mesures positives auxquelles nous pouvons avoir recours est fort restreint, que sur les points les plus importants la lutte est toute spirituelle. Dans de semblables combats, le vaincu est celui qui s'est montré moralement le plus faible. Si c'est le cas pour nous, quelle fraction des protestants ou des catholiques, quel parti en xUlemagne, en Europe, quelle puissance au monde consentira dans l'avenir à s'allier à nous, à nous accorder sa confiance ? »
La prince de Prusse fut, après la catastrophe, le seul qui prît la défense de Bunsen, mais, par ses sympathies déclarées pour le captif de Minden, il compromettait plutôt qu'il ne servait la cause de ses clients. Un moment il avait été question pour l'exambassadeur de la direction des musées royaux, d'un emploi élevé au ministère des affaires étrangères. Son attitude dans la question romaine, l'indépendance de ses vues, la rondeur de ses manières avaient excité dans le monde des bureaucrates un trop vif déplaisir pour qu'ils ne redoutassent pas sa présence à Berlin.
Bunsen se disposait à renoncer à la carrière diplomatique , à partir pour l'Angleterre afin d'y poursuivre ses études, lorsque Frédéric-Guillaume III le choisit pour son représentant à Berne (novembre 1839). Les deux années qu'il passa sur la colline de la Hiibel furent des plus fructueuses pouf son développement intellectuel. Il se dépouilla pendant ce séjour sur terre réformée d'un dernier reste de préjugés luthériens, de ses sympathies trop exclusivement piétistes. En-politique, la pratique sincère des institutions républicaines le convainquit toujours davantage de l'excellence du libéralisme. Depuis cette époque, l'amitié de Bunsen pour la Suisse ne s'est jamais démentie : en 1848 il fut parmi les hommes d'État prussiens le seul qui se prononçât contre le Sonderbund, con-
seillàt il Frédéric-Guillaume IV la cession de Neucliâtel.
La disgrâce de ce fidèle serviteur fut la seule satisfaction que le prince AVittgenstein donna à l'opinion publique. Aucun nouvel ambassadeur ne fut, il est vrai, envoyé au Capitole, mais M. de Buch continua comme par le passé à gérer la légation, à essuyer les dédains du cardinal Lambruschini, les violences de Grégoire XVI.
M. d'Altenstein, déjà vieux et malade, se laissa circonvenir toujours davantage par des intrigues de Cour. Grâce à la faiblesse du ministère, la liberté d'enseignement reçut dans les Universités prussiennes les plus graves atteintes. Achterfeldt, Braun, Elvenich furent, en 1843 , privés de leurs traitements après avoir perdu, depuis 1836, la venia legendi ; les partisans d'Hermès abandonnés pieds et poings liés à la vengeance de leurs ennemis .
La défaite du gouvernement fut complète même sur cette question de mariages mixtes qui avait été l'origine du conflit. Les prêtres ultramontains furent désormais autorisés à prendre pour l'éducation des enfants des informations discrètes : pourvu (jue dans leurs exigences ils s'abstinssent d'une promesse formelle, il leur était laissé à tout autre égard une entière liberté d'action.
L'ordonnance ministérielle de février 1838 coupa
court aux progrès du protestantisme dans la province rhénane : sur une centaine d'entants issus d'unions mixtes, il y en eut quatre-vingt-dix-neuf qui furent élevés dans l'Église l'omaine. Il ne valait point la peine, pour arriver à un aussi triste résultat, de mettre enjeu toutes les forces du royaume, de multiplier les édits, d'emprisonner un archevêque, de commencer et de rompre des négociations avec la Curie. C'était véritablement la montagne qui accouchait d'une souris.