‹ L'Etat moderne et l'église catholique en AllemagneChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'Église nationale allemande. — Wessemberg' et Wangenheim.

La Bavière était, en 1815, la seule contrée de TAlleniagne qui otirit un terrain favorable aux usurpations du saint-siége. Les circonstances étaient, moins propices dans les autres États du Sud ' ecclésiastiquement réunis en un seul faisceau sous le nom de province supérieure du Rhin. Le protectoi'at français entraîna avec lui la suppression de tout pi ivilége. L'acte constitutif de la Confédération du Rhin ^ affranchit de toute réserve confessionnelle la participation aux droits civils. Uœqualîtas exact a mitfuaque, qui n'avait été réalisée par le traité de Westphalie qn'in ahsfracto pour les deux grandes

' Le Wurtemberg, les grands-duchés de Baden et de Hesso- Darmstadt, le duché de Nassau.

^ Il fut signé à Paris le 12 juillet 1806 et communiqué le P"" août au Reichstag.

Églises nv;ilos,le fut maintenant iii concrcto pour clia- (jue individu. Quelques mois après. Napoléon entraîna les nouveaux souverains, ses vassaux, dans sa lutte avec la papauté, et mit brusquement un terme aux négociations commencées, en 1807. à Stuttgart, par le nonce délia Genga.

Les perspectives d'un accord étaient tout aussi illusoires lors du Congrès de "S'ienne, malgré le crédit qu'avaient valu à la Cour de Rome ses récentes infortunes, le réveil religieux provoqué du bout de l'Europe à l'autre par la restauration de Pie VII. Les maximes josépliistes n'en demeurèrent pas moins dans toute l'Allemagne la base du droit canonique. De Mêles disciples du prince de Kaunitz, Wangenheim dans le Wurtemberg, Burg dans le grand-duché de Baden, Koch dans le Nassau, maintinrent avec une jalouse sollicitude les prérogatives de l'État.

La haine de l'ultramontanisme était à cette époque le seul lien qui unit des populations arbitrairement groupées en vue d'intérêts dynastiques, aussi différentes par la race que par la culture intellectuelle et les traditions locales. Si bons catholiques que fussent les montagnards de la Haute-Souabe ou du Brisgau, ils étaient plus attachés encore à leurs antiques franchises et les défendaient avec une égale vigueur contre toute agression, qu elle provînt d'un pouvoir politique ou se couvrît d'un prétexte religieux. (^)uant

il la bourfîeoisie des villos, elle suivait les iiiipiilsioiis libérales qui déteruiinèrent le soulèvement de 1813 et observait avec inquiétude les signes précurseurs d'une réaction.

Les écrivains de la période classique avaient réellement accomi)li l'Education du f/enre humain si élo- (piemment décrite par Lessing. Ils n'avaient pas seulement pénétré de leur esprit quelques cercles cultivés de Berlin ou de Weimar, mais l'ensemble de la nation. Le clergé romain lui-même n'avait pu se soustraire à leur intiuence. On insistait moins, en ce temps de fermentation et de métamorpliose universelles, sur les dogmes distinctifs de chaque Église que sur les vérités philosophiques et morales, communes à tous les croyants. La religion était regardée comme un auxiliaire de Tordre social, les prêtres comme des fonctionnaires salariés par l'État tenus de respecter les lois au même titre que les laïques.

De fréquents rapports entre les diverses sectes avaient adouci leurs vieilles haines et sanctionné par des résultats pratiques les idées de tolérance, si chères au XYIII""' siècle. Wessemberg comparait les protestants aux membres de la gauche dans un Concile œcuménique. D'autres prélats éminents, Dalberg, Jaumann, Werkmeister, ne travaillaient pas avec un zèle moins désintéressé à la diffusion des lumières et

s'inspiraient dans toute leur conduite des maximes de Nathan le Sage.

Les principautés ecclésiastiques elles-mêmes n'avaient pu échapper à la contagion. Le cardinal Pacca se plaignait pendant son séjour en Allemagne (1786- 1787) du relâchement de la censure, de la facilité laissée par les prêtres pour les mariages mixtes, de la défaveur dans laquelle étaient tombés les couvents et les lieux de pèlerinage. Il n'était point rare que des savants réformés fussent honorés par les Académies catholiques de flatteuses distinctions et occupassent leurs chaires profanes. Nicolas Vogt fut nommé professeur d'histoire au séminaire de Mayence. Sclielle lut au gymnase de Salzbourg un programme sur la liberté de penser (de lihertate cogitandi, scrihendi, loquendi).

Les dernières barrières tombèrent avec la dissolution de l'Empire germanique. Le principe territorial qui était à la base du traité de Westphalie : cujus regio,cujusreMgio,Y)ei\\iiit désormais toute signification. Un souverain protestant ne pouvait, à l'avenir, ni imposer des croyances à un pays deveim en majorité catholique comme le grand-duché de Baden', ni

^ Le margraviat de Baden se composait jusqu'en 1802 de districts en très-grande majorité protestants. Il reçut à cette époque, par le traité de Lunéville, l'ancien évêché de Constance, en 1805, par celui de Presbourg, le Brisgau, en 1806, la principauté de Leiningen, les comtés de Fiirstemberg et deKlettgau, tous pays catholiques.

maintenir des privilèges confessionnels au sein (1(^ populations qui avaient été réunies sous son sceptre sans avoir été consultées, comme celles de la Hesse et du Wurtemberg ' .

Les Universités contribuèrent, dans une lai'ge mesure, à ce rapprochement des partis adverses. I'ik' nouvelle vie les animait depuis que les jésuites eu avaient été expulsés au milieu du XVIH""' siècle et que les arguties scolastiques du moyen âge avaient fait place à une méthode plus rigoureuse. Le droit joséphiste était en pleine vigueur, quoique Fébronius eût été contraint de se rétracter sur son lit de mort. Hedenlieim, Spiegel, Gregel, Oberthui-, continuaient de l'enseigner à Bonn et à Wiirtzbourg sans que leur nomination eût été agréée par la Curie et frappaient d'un blâme sévère les empiétements de la papauté sur l'épiscopat.

Les autres disciplines théologiques n'étaient pas cultivées dans un esprit moins libéral et comptaient

' Les districts catholiques du Wurtemberg lui turent pour la plupart donnés de 1802 à 1800 et se trouvent dans la Forêt-Noire et sur le Haut-Danube (Rottenburg-Ravensburg). Ceux de Hessf- Darmstadt ont également une origine napoléonienne. Le graud-duclié, qui n'était auparavant (ju'un simple landgraviat, fut agrandi en 1806 de la majeure partie de l'évêché de ISIayence (Lorcli- Gernsheim-Heppenlieim), du canonicat de Worms de l'abbaye de Seligenstadt, en \8l!S des villes de Mayence, de Bingen, d"Alzey, de plusieurs cantons appartenant à l'ex-département français de Mont-Tonnerre.

(les représentants d'nne incontestable valeur à Tubiniïen, à Fribonrg en Brisgaii, à Uiessen. Sailer ' continuait les pieuses traditions des Mystiques. Staudenmaier s'appuyait dans sa défense de la relii'ion révélée, moins sur les preuves traditionnelles (pie sur des arguments pliilosoplii(iues. Werkmeister combattait dans de hardies brochures le célibat des prêtres et le culte de la Vierge. Hug et Jahn enrichissaient la critique sacrée de travaux de premier ordre. Drey d(mnait aux études de Patristique une vigoureuse impulsion, et fondait dans la Quadakdinft de Tiibinrjeii^ un des rares journaux catlioli(]ues qui fournissent encore aujourd'hui une honorable carrière. Tous les produits de cette école se distinguent par l'élévation des vues, l'étendue et la solidité des recherches^ une réelle équité à l'égard des opinions contraires. Loin d'être étrangers au mouvement intellectuel de leur époque, ils s'en sont appropriés les meilleurs résultats et trahissent un commerce assidu avec Kant, Gellert, Herder.

Cette action de la science protestante demeura sensible longtemps après le retour des luttes confessionnelles. ^Nlohler qui en donna le signal par la publication de sa Symbolique (1832j, qui ne voyait dans la Réforme qu'une insurrection de l'individu

^ Voir la note XII à la fin du volume.

contre l'oidir social. s"était préparé à son (nivr(> par une étude attentive de He^el et de Sclileierniaclier. l'n jeune professeur de Tubhijïen, Kuhn, tut parmi les adversaires de Strauss l'un de ceux dont les objections semblèrent le i)lus spécieuses au })énétrant critique.

Le moment paraissait donc opportun pour créer une p]glise catholi(pie nationale et affranchir T Allemagne du joug- de la Curie. Il fut saisi avec empressement })ar deux lionnnes qui jouissaient d'un légitime crédit et poursuivaient le même but, l'un par des motifs politiques, Tautre dans un dessein religieux. Le baron de Wangenheim ' espérait par le système épiscopal accroître le pouvoir des petits États et leur assurer au sein de la Diète une intiuence prépondérante. Wessemberg * désirait ramener l'Église à l'idéal apostolique et regardait la théocratie romaine connue un hybride mélange de judaïsme et de paganisme.

Xi Tun ni l'autre n'avaient attendu pour réaliser leurs projets l'ouverture des négociations avec le saint-siège. Wessemberg, qui défendait au Congrès de Vienne les intérêts de son ami le primat de Dalberg,

' Le baron de Wangenheim qui avait été en 1805 curateur de l'Université de Tubingen et en 1816 ministre des cultes, représentait, depuis le 11 novembre 1807, le Wurtemberg à la diète de Francfort.

- Voir la note XIII à la tin du volume.

avait exposé dans plusieurs mémoires l'urgence de traités communs à toute l'Allemagne, mais n'avait pu triompher du mauvais vouloir des puissances et de leurs discordes intestines. L'Autriche était hostile à tout changement et protégeait l'ultramontanisme comme son allié naturel : la Prusse se flattait de gagner, par l'étendue de ses concessions, ses nouveaux sujets des provinces lUiénanes ; la Bavière repoussait toute entente comme incompatible avec ses droits souverains et préférait conclure l'équivoque concordat de 1817. Le cardinal Consalvi avait également rencontré d'actifs auxiliaires soit dans les orateurs ou chargés d'affaires des princes-évêques, soit dans les apostats luthériens (|ui servaient par leurs écrits la cause de la réaction : Frédéric de Gentz, Zacharias Werner, Frédéric Schlegel.

Le prince de Metternich avait coupé court aux sollicitations de Wessemberg en abandonnant au bon plaisir de chacun des membres de la (Confédération la solution de ses diftérends avec le saint-siége. Les promoteurs d'une réforme ecclésiastique usèrent de cette latitude pour en tenter la réalisation dans la province du Rhin supérieur. Ils ouvrirent dans ce but, le 24 mars 1817, des conférences à Francfortsur-le-Mein. Tous les petits États y envoyèrent des délégués quelle que fût la confession à laquelle ils appartinssent : le Wurtemberg, la Hesse Électorale, les

(Il

gTands-duchés de liaden, d'( )ldeiiboiirg, de .Meckleiiibourg-Scliweriii, de Hesse-Dannstadt, les duchés Saxons, les Villes-Libres. Sur quoi M. de Niebulir observait que jamais autant de diplomates protestants ne s'étaient occupés du sort d'un aussi petit nombre de catholiques.

M. de Wangenlieim, qui présidait les séances, affecta dès le début une extrême hauteur vis-à-vis de la Curie et crut qu'il suffirait de quelcjucs articles oiganiques pour rendre à l'Église son ancienne indépendance. 11 était entretenu dans cette illusion par deux prélats josépliistes qui avaient vu la papauté dans ses jours d'humiliation et étaient animés envers elle des sentiments les plus hostiles : le doyen du chapitre de Rottenbourg, Jaumann et le chanoine wurtembergeois , comte de Schmitz-Grollenbourg. Un autre de ses collègues qui avait autrefois reçu les ordres, le conseiller Koch de Nassau se maria pendant le Congrès avec une protestante, comme pour rendre d'avance inacceptable l'œuvre à laquelle aurait collaboré un prêtre indigne.

Les négociateurs de Francfort s'inspirèrent dans leurs travaux des principes qu'avait formulés en 1763 M. de Hontheim dans son célèbre livre : De statu Ecclesiœ et légitima potestate Boniani pontificis , mais les entendirent dans un sens à la fois plus autoritaire et plus démocratique.

Fébruiiius n'avait point deniandô une réforme complète des abus, mais une simple extension de la puissance épiscopale. Les papes ne possédaient, selon lui. qu'une primauté purement honorifique et ne pouvaient prétendre à aucun des privilèges dont les avaient dotés les canonistes du moyen âge. Tout au contraire les métropolitains ne reconnaissaient aucun pouvoir qui leur fût supérieur. Ils avaient le droit de disposer des bénéfices de leur diocèse, d'interdire la lecture des brefs pontificaux, de repousser connne illégale toute inmiixtion d'une cour étrangère. Il appartenait à eux seuls de prononcer eu dernier ressort sur toutes les affaires ecclésiastiques.

M. de AVangenlieim repoussait également la suzeraineté de la Curie mais la remplaçait i)ar celle de l'État. Il investissait ce dernier de tous les privilèges qui étaient réservés aux évêques dans le système de Febronius. Le placet et le recours comme d'abus n'étaient pas seulement affirmés, comme dans tous les concordats conclus pendant cette période, mais déterminés jusque dans les moindres détails et entourés des plus minutieuses garanties. Aucun bref de la chancellerie romaine ne pouvait être publié ou remis eu vigueur avant d'avoir reçu la sanction ministérielle. Il suffisait en tout temps d"un simple décret pour lui ôter toute valeur légale. Quelques-uns des délégués proposèrent même la suppression des non-

ciatiires. aliii de ravir aux iiitrigiu's ultrainoiitaiiics leur principal foyer et d'écarter tout piétexte de conflit.

l^a juridiction épiscoi)ale était renfermée dans les plus étroites limites. Les couvents ne pouvaient désormais servir de prisons pour les délits ecclésiastiques. Le verdict d'un tribunal civil était nécessaire pour destituer ou suspendre un prêtre de ses fonctions. Le gouvernement jouissait enfin pour la nomination desévêques des prérogatives les plus étendues. 11 choisissait, entre les trois candidats présentés pur le Chapitre, celui qui lui plaisait davantage, après avoir préalablement ra3 é de la liste tous ceux qu'il tenait pour indignes (personas minus gratas). Le siège demeurait vacant aussi longtemps que durait le désaccord. 11 ne restait au pape que le droit de confii mation. Phicore devait-il en user dans l'espace de quatre mois s'il ne voulait le laisser à l'archevêque du diocèse. L'État disposait donc, en dernier ressort, de tous les bénéfices ; des souverains protestants exerçaient sur rÉglise catholique un véritable i)atronage

Le rôle attribué au bas clergé tempérait un peu les conséquences de ce régime bureaucratique. Les curés devaient, à l'avenir, être consultés sur le choix de leurs supérieurs et compter au sein du Chapitre un nombre de représentants égal à celui des chanoines. Tout candidat devait, pour être éligible, avoir

rempli pendant trois ans les fonctions pastorales, ou enseigné, dans un séminaire du diocèse. Quelques amis de Wessemberg allèrent i)lus loin encore dans cette voie, et demandèrent qu'on rendît aux paroisses la nomination de leurs conducteurs spirituels.

Le moment semblait, en effet, opportun pour rompre avec les traditions hiérarchiques et seconder les efforts d'un prélat éminent. Wessemberg avait déployé, pendant son vicariat à Constance, une remai- (juable activité et jeté les bases de sérieuses réformes. Le chant et la liturgie avaient été de nouveau célébrés dans la langue nationale, le culte purifié de ses plus grossières altérations, la confession abolie, le Nouveau Testament de van Espen ' abondamment distribué dans les familles, des ouvrages excellents comme r« Histoire Biblique, » de Schmidt et le « Livre de la Mère,» de Pestalozzi, introduits dans les écoles. Le jeune clei'gé recevait une solide instruction au gymnase de Mru-sbourg. De fréquents colloques présidés par l'évêque du diocèse entretenaient le goût

' Van Espen, célèbre canoniste et professeur de Louvain, né dans cette ville le 9 juillet 16J6. Il prit une part considérable aux controverses jansénistes et fut l'un des fondateurs de l'Église d'Utrecht. La Congrégation de l'Index mit au nombre des livres défendus, le 22 août 1704, son principal ouvrage le Jus EcclesiasHcum Unicersim, où il établissait contre les sophismes ultramontains la souveraineté de l'État.

(les fortes études et loiiniissaieiit pour la cure d'âmes de salutaires directions.

Les monarques de la province du Rhin contribuèrent à ce réveil en soumettant tous les ecclésiastiques à un examen d'État, en couvrant de leur protection les tliéolof>iens les plus distingués. Giessen et P'ribourg en Brisgau brillèrent d'un vif éclat pendant cette période; un nouvel esprit anima les prêtres wurtembergeois depuis que le séminaire d'Ellwangen eut été réuni, en 1827, à l'Université de Tubingen. Seul, l'évêque de Fulda réussit à empêcher la création d'une Faculté catholique à Marbourg, et à préserver ses novices de tout contact avec la science profane.

Wessemberg fut moins heureux pour une institution destinée dans sa pensée à introduire le principe représentatif au sein du catholicisme. Il avait été, de bonne heure, frappé du rôle qu'avaient joué les Conciles du IV'"'' siècle et voyait dans le retour à ces grandes assemblées l'unique remède aux maux qui affligeaient la chrétienté. L'idée parut aussi dangereuse aux ministres rétrogrades de 1815 qu'aux prélats ultramontains. Peut-être Wessemberg, s'il avait atteint son but, aurait-il éprouvé une aussi amère déception que d'honorables protestants français qui ont passé une moitié de leur vie à désirer le Synode, l'autre à regretter ses conséquences. Tout

au moins les souvenirs du XV'"'' siècle irétaiciitils point faits pour exciter un vif enthousiasme. Un futur Concile, loin de réformer l'Église in cap'itc et membris, ne pouvait que consacrer le despotisme pontifical.

Comme la jument de Roland, le projet de Constitution arrêté à Francfort possédait toutes les vertus, sauf la plus essentielle, la vie. Ouvertes le 24 mars 1817, les Conférences avaient été interrompues le 20 avril pour reprendre du 17 juillet au 14 octobre. Aussitôt après leur clôture, deux des plénipotentiaires, le baron de Turkheim et le comte de Schmitz- Grollenburg étaient partis pour Rome atin de communiquer leur résultat au saint-père et de lui soumettre une Déclaration plus respectueuse pour la forme que les Articles organiques, mais toute semblable pour le contenu.

La haine avec laquelle la Curie poursuivait Wessemberg était un siir indice des sentiments avec lesquels elle accueillerait toute proposition de réforme. Le Fénelon badois n'avait jamais réussi, malgré sa piété et son zèle, à se faire pardonner son libéralisme, sa tolérance envers l'hérésie. La Cour de Rome avait déjà gardé, en 1813, nn silence de mauvais augure lorsque Dalberg avait, avec l'agrément du grand-duc, nommé son ami coadjuteur de Constance. Les intrigues du nonce Testaferrata avaient

étc raïuiûc suivante couruimées (riiii plein succès; le primat avait consenti, dans un instant de faiblesse, à séparer du diocèse les paroisses suisses nialfiré les protestations du cabinet de Carlsrulie et le mécontentement des principaux intéressés (décembre 1814).

Le conflit était entré deux ans après dans une phase plus aiguë encore, lorsque le Chapitre avait, d'une voix unanime, appelé son vénérable pasteur à la succession de M. de Dalberg (10 février 1817j. Le pape, qui ne pouvait formuler aucune accusation précise, allégua, pour casser l'élection', des motifs généraux d'une extrême gravité (f/ravisswiœ rmisœ), mais il rencontra, de la part du gouvernement badois, une résistance inattendue. Le grand-duc Charles regardait la disposition des bénéfices vacants comme un de ses droits inaliénables, et repoussa dans les termes les plus dignes l'intervention du saint-siége. « Il convient aussi peu à l'autorité ecclésiastique qu'à l'autorité laïque, disait-il dans sa réponse au bref pontifical, de juger sans connaissance de cause, de condamner sans avoir entendu les deux parties. Qu'adviendrait-il de l'Église, de l'indépendance de l'Allemagne, de l'honneur de ses princes, de la sécurité de ses habitants, s'il suffisait d'une menace de la lointaine Rome pour frapper d'impuissance tous les

^ Bref du 15 mars. Le langage en était d'une violence inouïe.

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actes du pouvoir civil et jeter le trouble dans la vie des laïques les plus pieux, des prélats les plus émiiients?» Le nonce, effrayé d'un aussi ferme langage, se rendit à Carlsruhe, mais tous ses efforts furent inutiles et il ne i)ut empêcher le maintien de Wessemberg comme administrateur à Constance.

Après la mort du grand-duc Charles, la situation fut tout autre. Le prince Louis, son successeur, avait pour l'Autriche de trop vives sympathies pour ne pas prêter une oreille complaisante aux insinuations cléricales. La diète ne se départit pas, en cette circonstance, de sa politique de laisser aller habituelle, et n'engagea pas même une discussion sur le mémoire qui lui avait été transmis par le gouvernement badois. Wessemberg cependant ne perdit point courage. Il partit en juillet 1817 i)Our Tltalie et résolut de plaider lui-même sa cause auprès du saint-père comme devaient le faire, quatorze ans plus tard, trois autres pénitents non moins illustres, MM. de Montalembert, Lacordaire et de Lamennais. Les plus cruelles humiliations lui étaient réservées. Pie VII refusa de l'entendre. Consalvi ne désirait nullement être mieux renseigné et ne voulait obtenir de lui qu'une promesse de soumission absolue. Il quitta Rome le cœur brisé et ne revint dans sa patrie que pour assister à la ruine de ses plus chères espérances.

Les délégués du Congrès de Francfort avaient, en

elVet, compléteinent écliour dans leur mission, lis s'étaient risqués, sans pré])aration suffisante, sur un terrain des plus danf>ereux et avaient, dès les premières entrevues, blessé les prélats romains par l'orgueilleuse rudesse de leur langage. « Prennent-ils le pape pour un Turc?» s'était écrié dans un moment d'irritation le cardinal Consalvi.

Les articles du projet semblaient combinés pour produire sur Pie VII l'impression la plus fâcheuse. Il repoussa la juridiction civile comme une atteinte à son pouvoir souverain et revendiqua hautement pour les évêques le droit de correction et de censure, « ad corrigendos kù'cos admon'itiones et ecdesiasticas censuras adhibcre. » L'obligation de la résidence et le rôle attribué aux curés dans l'élection de leurs supérieurs lui apparaissaient comme un déni de • justice envers la noblesse allemande qu'il regardait avec raison comme un de ses plus fermes soutiens et qui aurait été pi'ivée, pour les cadets de famille, de la ressource des bénéfices ecclésiastiques. Après s'être longtemps renfermé dans un dédaigneux silence, il répondit, le 10 août 1819, par un mémoire intitulé « Esposizione dei Sent'menti, » où il se plaçait au point de vue strictement canonique et opposait une fin de non-recevoir absolue à toute demande de réforme.

Les négociations devenaient désormais inutiles et

la grande Charte', rêvée par AVaiigeiilieim \m\v l'Kglise germanique, s'évanouissait au premier contact de la réalité. Il ne restait aux membres de la province du Rhin d'autre ressource que celle de conventions séparées avec le saint-siége, comme le leur avait prédit dès le début M. de Niebuhr. Encore avaient-ils laissé échapper l'occasion favorable et ne pouvaient-ils, depuis les décrets de Karlsbad, qu'accepter les conditions de leur adversaire.

Wangenlieim et ses amis songèrent un instant à revenir aux principes joséphistes. Ils jetèrent même les bases d'une Pragmatique ecclésiastique qui aurait sanctionné la rupture avec Home et remis tous les points litigieux à la décision de l'État, mais aucun d'eux ne possédait le tact^ l'autorité nécessaires pour mener à bien une aussi difficile entreprise. Ils se dépai'tirent peu à peu de leurs prétentions primitives et se contentèrent, au lieu des réformes projetées, d'une bulle de circonscription qui fixait les limites des nouveaux diocèses (18 août 1821. Bulle Provida solersque) .

Pie VII y demeurait fidèle à la politique de ses prédécesseurs. La province du Rhin était, malgré sa faible étendue, fractionnée en autant de sièges épiscopaux que d'États souverains: Mayence, Limbourg,

' Magna Charta liberiatis. L'expression revient souvent dans sa correspondance.

Fulda, Friboiirg on lirisf^au, Rotteiiburg. Les petits monarques allemands comprenaient au reste si peu la nécessité de l'union contre l'ennemi commun qu'ils ne se soumirent (lu'avec une extrême répugnance au métropolitain de Fribourg et (pie Wangenlieim regarda leur acceptation finale comme un de ses plus beaux triomphes. Si misérable qu'en fut le résultat, il avait suffi de cette simple tentative de rapprochement pour exciter le courroux du prince de ^Metternich.

La bulle « ad dominïci f/rcf/is cusfodfiam , » qui prononçait la suppression de l'évêché de Constance, consacra, en 1827, l'entière victoire du saint-siége. Il ne fut pas une seule fois question, dans les pourparlers avec la Diète helvétique, de l'évêché national, origine première du conflit. Tout au contraire, il ne fut pas créé moins de quatre diocèses aussi exigus, quant au territoire, qu'onéreux pour les budgets cantonaux : Genève-Lausanne , Sion , Coire , Bâle ' . La Curie qui, dans sa haine pour Wessemberg, avait violemment rompu un groupement avantageux pour tous les fidèles, assigna, sans aucun scrupule, les paroisses du Tessin à deux juridictions étrangères,, celles de Côme

' Le traité définitif pour l'évêché de Lausanne datait de 1820, celui pour l'évêché de Bâle fut signé avec Berne, Lucerne, Zug, Soleure, le 2G mai 1828, avec l'Argovie, le 28 décembre (Bulles inter Prœcipiie, de Sainte animarum).

et de Milan. Une division aussi arbitraire ne tarda pas à porter les fruits que redoutaient les libéraux suisses. Les nouveaux titulaires se montrèrent aussi serviles envers Rome qu'arrogants à l'égard du pouvoir civil. Le nonce, désormais tout puissant rouvrit une période de luttes confessionnelles auxquelles il ne fut mis un terme que par la dissolution du Sonderbund.

Wangenlieim méconnaissait trop gravement les tendances de son époque pour n'être pas condamné dans ses essais de réforme à une défaite inévitable. Comme tous les hommes politiques du XVIH""' siècle, il avait gardé des précédentes humiliations de l'Église un trop vif souvenir pour comprendre l'ascendant qu'elle exerçait sur une génération rendue dévote par l'infortune. Le souverain pontife n'était plus ce Pie VI dont les larmes n'avaient pu prévenir les rigueurs de Joseph II et qui était mort sur la terre de l'exil ; c'était Pie VII dont les menaces de Napoléon n'avaient pu abattre la résistance et qui célébrait de nouveau la messe dans la capitale du catholicisme, sur l'autel d'Ignace de liOyola. Ses demandes n'avaient nulle part rencontré un accueil aussi favorable qu'auprès de puissances hérétiques ou schismatiques comme la Prusse et la Russie.

L'École romantique, dont l'influence était alors à son apogée, ne voyait pour la société d'autre voie de

salut (ju'uu brusque retour au moyeu âge; seuls les jésuites pouvaient achever l'oeuvre des soldats de la coalition. « Les idées de la Révolution ne doivent plus être combattues à main armée, » disait aux monarques de la Sainte-Alliance, le cardinal de Hohenlolie. «Il faut transformer l'éducation, ramener la jeunesse dans le sein de l'Église. » Les hommes les plus éclairés partageaient l'opinion du prélat thaumaturge. M. de Niebuhr, le critique diplomate était, dans la crainte de nouveaux bouleversements, mieux disposé envers les ultramontains qu'envers les joséphistes.

La médiatisation des biens ecclésiastiques apporta, dans les rapports du haut clergé avec Rome, les changements les plus regrettables. Il perdit avec son indépendance politique toute liberté de pensée, tout sentiment de sa nationalité. Wangenheim, qui croyait trouver parmi ses membres de sûrs auxiliaires, fut complètement déçu dans son espoir. Ce n'étaient plus les descendants des fiérs prélats qui avaient adhéré malgré la bulle in cœna JJomini au traité de Munster et défendu contre la Curie dans les articles d'Ems leurs droits séculaires, mais les dociles agents d'un souverain étranger. Ils n'attendirent pas le Concile de 1870 pour donner de leur faiblesse de caractère de significatifs témoignages.

Wessemberg fut l'une des premières victimes de cet affaissement général des esprits. Le Chapitre de

Friboiii'g' Favait, après la siip})ressioii du diocèse de Constance, choisi à runanimité pour son évèque,mais le grand-duc Louis, qui s'était laissé circonvenir par les intrigues des jésuites, refusa de confirmer l'élection. Son ministre, M. de Hagke, poussa même la perfidie jusqu'à interpréter dans le sens d'une renonciation formelle une lettre où Wessemberg protestait de ses intentions pacifiques, et se justifiait des calomnies de ses adversaires. Peu après, le nonce réussit à l'écarter du siège de Rottembourg où l'appelait M. de Wangenheim.

Découragé par ces incessantes tracasseries, Wessemberg se démit de fonctions que nul ne remplissait aussi dignement que lui, mais il poursuivit sur un autre terrain la réalisation des idées qui TaA'aient guidé» pendant son pastorat. Il défendit à la Chambre haute de Carlsruhe, pendant douze années de la plus sombre réaction (1819-1831), les principes libéraux qui étaient à la base de la Constitution badoise, et déploya, en particulier dans le domaine de l'instruction primaire, Factivité la plus heureuse. Le parti féodal ne voulut pas supporter plus longtemps la présence de cet honnête et courageux censeur. Wessemberg, contraint de renoncer à la tribune, se retira auprès de ses anciens paroissiens de Constance et remplit ses dernières années par l'exercice de la bienfaisance, la collection d'œuvres d'art, d'impor-

tantes recliorclies de théologie historique'. Une joie profonde était réservée à sa vieillesse. Il vécut assez longtemi)s ' pour assister au rejet du Concordat (1 859), à l'adoption des lois (pii mirent dans le grand-duché de lîaden un terme à la domination ultramontaine. Aucun signe ne pouvait être pour la nouvelle ère d'un plus favorable augure que la bénédiction de l'octogénaire qui avait travaillé de toutes ses forces à son avènement et n'avait jamais séparé dans sa pensée la ri>ligion de la liberté.

' Les grands conciles du XV""' et du XVI""* siècle. Wesseniberg mourut le (5 août ISfiO.

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