CHAPITRE II
La réaction politico-ecclésiastique. — Le Parlement de Francfort.
La convention de 181 7 était, malgré ses graves déficits, beaucoup moins avantageuse pour la cour deRome que le concordat bavarois. Au moment où ils la concluaient, les gouvernements réunis opposaient une fin catégorique de non-recevoir à Léon XII qui réclamait d'eux, dans la première ivresse de sa victoire, le rétablissement de la juridiction épiscopale, une organisation des séminaires conforme aux décrets de Trente'. Sous le prétexte de couvrir l'Église de leur protection ils la tinrent, jusqu'en 1848. dans un état de dépendance aussi absolu que les rois de France ;i l'époque des servitudes gallicanes.
Le clergé demeura soumis au droit connnun dans le Wurtemberg et le grand-duclié de Baden. Tout curé s'engagea, au moment de sa nomination, à observer scrupuleusement les lois, à ne prendre part à
' Articles Y ot VI de la bulle aâ (Jominici grer/is ciisfodiam.
aucun acte (]ui troublerait le repos public, à ne lire (lu haut (le la chaire aucun bref de son (}vêque qui n'aurait ])as reçu la sanction civile. Un tribunal, comjjosé, pour les causes importantes, de membres du conseil ecclésiastique ' et de délégués de l'évêque de Rottenbourg, pour les dcMits moins sérieux, du doyen, du bailli du district et de deux autres personnes compétentes, prononçait sur le coupable l'amende, l'emprisonnement, la suspension des ordres '\ Les séminaires furent également l'objet d'une surveillance rigoureuse. Un commissaire laïque présida aux examens des candidats comme à la distribution des bénéfices, à l'élection épiscopale. L'appui que rencontrèrent auprès de l'État les })rofesseurs de Fribourg et de Tubingue favorisa la liberté des recherches. ]M. de Reichlin-Meldegg fut maintenu dans sa chaire de philosophie malgré les sollicitations du nonce (1833j;Schreiber encourut sa disgrâce moins jDOur ses hérésies que pour ses opinions démocratiques (1845).
Le plus grave conflit de cette péi'iode éclata, en 1841, à l'occasion des mariages mixtes. Plusieurs prêtres wurtembergeois, fanatisés par les événements
' Le Couseil ecclésiastique (Kirchenratli) était nommé par le souverain et composé en majeure partie de jurisconsultes de la couronue.
- Édits du mars 1822, du 23 août 1825, du 5 janvier 1831, du 12 juillet 1844, etc.
de Cologne, violèrent la loi de 180(i qui établissait la parité des deux confessions, mais furent moins heureux dans leur tentative de révolte que Mgr de Droste- Viscliering. Le roi (Juillaume, plus habile, et aussi jaloux de son autorité que Frédéric-Guillaume III, les contraignit à l'obéissance et frappa d'une peine sévère le chanoine Mack qui avait écrit dans la Quartalschrift de Tiihingue un article tout à la fois injurieux pour le gouvernement et l'Église évangélique. Le vieil évêque Keller de Rottenburg demanda vainement aux Chambres de rendre à l'Église catholique son autonomie, en transférant aux Chapitres les attributions du Kirchenrath, en autorisant, dans les cas de mariage mixte, le prêtre à la présence passive comme cela se pratiquait en Autriche et comme le cabinet de Berlin le réclamait de l'archevêque de Cologne. La majorité lui répondit qu'elle avait pleine conliance dans l'équité du monarque et passa à l'ordre du jour.
La Cour de Kome ne pouvait contempler avec indifférence une situation aussi dangei'euse. Le 30 juin 1830, Pie VIII ordonnait aux dignitaires de la province supérieure du Rhin d'instruire des erreurs de leurs princes les fidèles de leurs diocèses. Le 5 octobre 1833, Grégoire XVI protestait contre toutes les lois rendues depuis la Bulle de Circonscription et sollicitait, dans son allocution- du 2Î) novembre 183!),
les catlH)li(iiios à la désobéissance. Ces appels trouvèrent i)eu (récho même au sein du clergé. Condanniées en théorie, les maximes de Joseph II n"en demeurèrent pas moins à la bas(? do la jurisprudence ecclésiastique dans toute l'Allemagne du sud.
Les ultramontains auraient perdu toute influence si un accord durable s'était établi entre les princes et le reste de la nation. Ils ne pouvaient être combattus avec des armes efficaces sous un régime qui bravait l'opinion publique et poursuivait de son inimitié les citoyens les plus éminents'. Kn raison même de la solidarité des intérêts un rapprochement était inévitable entre les élèves du prince de Metternich et les maîtres les plus experts dans l'énervement des âmes. De 1832 à 1848 le crédit des jésuites augmenta toujours davantage auprès des cours de Carlsruhe et de Darmstadt', en dépit d'orages passagers, de tiraillements avec les bureaucrates. Toute mesure arbitraire contre les libéraux était accompagnée de nouvelles concessions en faveur de TÉglise romaine, de la mise en désuétude de lois gênantes, d'un redoublement de fanatisme dans la population des campagnes.
La transformation qu'avait subie le haut clergé depuis que Eome absorbait toutes les forces vives
^ Voir les notes XIV et XV à la fin du volume.
du catholicisme était devenue manifeste pour les moins perspicaces. Wessemberg avait été contraint à la retraite, Dalberg et Hontheim ne rencontraient plus d'imitateurs. A leur place régnaient les prélats (pli élaborèrent le concordat badois, tirent de Mayence la cidatelle de l'Église militante^, proclamèrent contre leur propre conviction le dogme de l'infaillibilité pontiticale.
Les doctrinaires (pii siégeaient alors sur les bancs de l'opposition suivaient une politique des plus dangereuses. La plupart se berçaient de l'espoir d'une réconciliation avec une Église qui ne peut admettre le progrès sans renier tout son passé. Ceu.x qui conservaient leurs vieilles haines contre elle la tenaient pour incapable de continuer la lutte devant la diffusion générale des lumières.
Il suffisait qu'à une époque où les formules abstraites exerçaient sur tous les esprits un magique empire, un parti réclamât la liberté absolue pour qu'on oubliât à son égard les règles de la plus simple prudence. Fort d'un appui inattendu, le clergé secoua toute contrainte et acquit une influence illimitée dans la période de troubles et d'angoisses qui précéda le cataclysme de 1848. Cinquante années de caresses n'avaient pu adoucir ses rancunes. La chute des petits souverains allemands lui parut une juste vengeance pour leurs rapts de LS02. Aucune conversion
ne fut plus brusquo, dans un temps fertile en surprises. Les évêques se transformèrent en fougueux démocrates, les partisans du droit divin firent partie des clubs révolutionnaires et bénirent les symboles qu'ils avaient longtemps foudroyés de leurs anatlièmes.
Le Parlement de Francfort offrait à leurs intrigues une arène favorable. Le Comité de constitution avait convenu de ne point aborder le domaine religieux, afin de ne pas jeter dans une assemblée désunie un nouveau brandon de discorde. Un paragraphe des droits fondamentaux qui annulait quelques arrêts de la Diète, attentatoires à la liberté de conscience, déjoua ces prudents calculs et fournit aux membres de la droite un prétexte pour traiter des rapports de l'Église et de l'État. Ouverts le 21 août 1848, poursuivis avec une amertume toujours croissante au travers de discussions d'un tout autre ordre, les débats duraient encore en septembre pendant que l'émeute grondait aux portes du palais, que les patriotes irrités demandaient satisfaction pour l'armistice de Malmoë ' .
Seuls au milieu de l'agitation et de l'incohérence générales, les ultramontains possédaient un plan de campagne mûrement délibéré dans toutes ses parties. Un mot d'ordre, conforme au vœu des masses
' Conclu avec le Danemai'k ou jjlutôt imposé par les grandes puissances le 26 août 1848.
et susceptible des interprétations les plus diverses, leur gagna, sur tous les bancs de la Chambre, de naïfs auxiliaires.
L'Église avait appris, par l'exemple de la Belgique, combien, dans de semblables conditions, la liberté lui était profitable. Grâce à ses vastes ressources pécuniaires, à sa forte organisation, à son autorité permanente sur les âmes, elle défiait toute rivalité, s'emparait de l'école, multipliait les biens de main-morte, exploitait le suffrage universel avec une habileté consommée. Des prédications extraordinaires, des pèlerinages, des miracles opérés au moment opportun entretenaient la ferveur de ses adeptes. Le confessionnal lui livrait les secrets de ses ennemis, le refus des sacrements à l'heure de la mort brisait les plus fermes résistances. En même temps elle était délivrée de tout contrôle de la part de l'État, de tout article organique, de toute loi qui aurait limité son empire.
A peine la révolution de 1848 avait-elle éclaté, que l'archevêque de Cologne appelait à une conférence le clergé de son diocèse et repoussait toute suprématie du pouvoir civil. « Qu'il nous conserve son appui mais ne nous gêne plus dans l'accomplissement de notre mission! Plus de placet, plus de recours comme d'abus, plus de nomination aux bénéfices et surtout plus d'école laïque ! » Des pétitions rédigées
pur le clcrgv, et bientôt couvertes de 300,000 signatures, demandèrent aux législateurs de Francfort d'affranchir l'Église de toute entrave bureaucratique, de la replacer, comme toute autre association, sous le droit commun. Son défenseur le plus instruit et le plus modéré, M. de DOllinger, déveloi)pa la même thèse à la tribune avec une logique spécieuse, d'éloquents appels au témoignage de l'histoire.
Le parti radical persévéra dans les errements qui, sous le précédent régime, avaient été si avantageux pour ses adversaires. La liberté de l'Église lui paraissait équivalente à sa suppression, comme s'il suffisait du vote d'une assemblée pour arracher du cœur d'un peuple des souvenirs vieux de dix-neuf siècles. « L'Église, comme toute institution pétrifiée, est incompatible avec l'État, disait Théodore Vischer, l'esthéticien, auquel son panthéisme et son expulsion de Tubingue avaient valu la faveur des masses. Si jamais elle est pénétrée du ferment démocratique, on la cherchera et on trouvera à sa place la religion. » Son collègue de Giessen, M. Karl Vogt, intervint, avec son cynisme habituel, dans un débat dont le bon goût lui aurait commandé de s'abstenir. « Toute Église, quel que soit son nom, sur quelque principe qu'elle repose, doit être anéantie parce que toute Église est un cachot pour l'intelligence, une barrière pour la
civilisation. Toute Église, puisqu'elle impose des dogmes, réclame une foi quelconque, s'oppose au libre développement de l'humanité. »
Quant aux doctrinaires du tiers parti <j[ui avaient entrepris de rédiger la nouvelle Constitution, ils étaient trop convaincus de l'excellence de leurs théories pour se placer un seul instant sur le terrain des faits. Ils se contentèrent de proclamer en principe l'indépendance absolue de l'Eglise, en abandonnant l'exécution aux incertitudes de l'avenir. Toute délimitation plus précise fut repoussée comme une atteinte à la liberté de conscience par le rapporteur, le savant jurisconsulte Beseler. L'exemple des États-Unis, les embarras dans lesquels s'était jetée la Convention de 1791, en voulant imposer une organisation démocratique au clergé, lui semblaient une réponse péremptoire à toutes les demandes de réforme. Kuenzer, l'ami de Wessemberg et le député catholique libéral de Constance, proposa vainement la création d'une Église nationale allemande, la suppression des con- " cordats, l'élection par les paroisses de leurs conducteurs spirituels. Dahlmann lui-même ne put obtenir de ses amis de sérieuses garanties pour les droits de l'État sur la nomination des évêques, la surveillance des séminaires, la gestion des biens ecclésiastiques. L'assemblée alla si loin dans la voie de l'indifférence
qu'elle revint sur un do ses meilleurs votes et se prononça contre l'expulsion des jésuites.
Deux hommes firent seuls entendre la voix de Texpérience au sein de cette réunion d'idéologues. L'un était le martyr liessois de la libre tribune, Sylvestre Jordan', l'autre le ministre des cultes de Bavière, M. de Beisler. « La séparation de l'Église et de l'État, disait le premier, n'amènera aucun progrès aussi longtemps que les Églises conserveront leur forme actuelle. Elle sera pratiquement stérile, voire même dangereuse, puisqu'elle donnera à la Curie de nouvelles facultés pour ses machinations antiuationales. '>
M. de Beisler, qui avait infructueusement lutté, à Munich, contre les empiétements du clergé, s'exprima avec une énergie plus grande encore. « Si vous séparez l'Église de l'État en n'opérant aucun changement dans son organisation, si pour satisfaire à des réclamations nombreuses vous lui livrez l'école sans contrôle, si, comme on vous le demande encore, vous adoptez une loi électorale qui repose sur la base démocratique la plus large, et investit du suffrage les classes les plus infimes de la population, si vous concédez en outre la liberté d'association et le système d'une Chambre unique, vous aurez achevé de vos propres mains l'édifice clérical, mais vous aurez fait
^ Voir la note XVI à la fin du volume.
au christiaiiisiiie la blessure la plus grave qu'il ait reçue depuis dix-huit siècles. »
Le Parlement ne crut point à cette prédiction trop tôt confirmée par les événements. Il se trouva dans son sein une majorité de 397 voix pour le paragraphe des « Droits fondamentaux » qui décrétait l'absolue liberté de l'Église. Les fractions les plus opposées s'étaient réunies pour introduire le cheval des Grecs dans les murs d'Ilion. DoUinger avait voté avec Karl Vogt, le piétiste Hoffmann de Ludwigsbourg, avec le républicain Vénédey.
Les conquêtes des ultramontains furent les seules qui survécurent à l'œuvre éphémère de 1848. La Diète qui, à peine réintégrée dans ses fonctions, avait aboli les « Droits fondamentaux ' , » récompensa leur félonie par de nouveaux privilèges. Comme le roc auquel elle aime à se comparer, l'Église romaine semblait défier toutes les attaques, se dresser plus superbe au sortir de la tempête. Jamais, cependant, masse plus imposante n'avait reposé sur des bases
' Le paragraphe 14 des Droits fondamentaux était conçu en ces termes : « Chaque Église s'organise et s'administre elle-même avec une entière indépendance vis-à-vis de l'État, bien qu'elle demeure soumise, comme toute autre association, aux lois civiles. De nouvelles sociétés religieuses peuvent se former sans qu'elles aient besoin, pour leur confession de foi, de l'approbation gouvernementale. Aucune association religieuse ne jouit en matière civile d'un privilège quelconque. 11 n'y a plus à l'avenir aucune Église d'État. »
plus fragiles. Une révolution maladroite avait pu lui rendre, auprès des esprits timorés, une partie de son ancien prestige ; les idées modernes la minent aussi sûrement que l'eau de mer triomphe du granit le plus tenace.