CHAPITRE PREMIER
DE QUELQUES APPLICATIONS ET DE QUELQUES EXTENSIONS EXCESSIVES DU DROIT DE POLICE.
Nature du droit de police de l'État, page 386. — Les médecins poussent toujours au développement de la police hygiénique, page 387. — L'un des périls de la société moderne est la domination des spécialistes, page 38N.
Réglementation des industries insalubres et incommodes et des lieux publics, page 388. — Surveillance des constructions dans les villes, page 388, — Contrôle aur les garnis, page 338. — Difficultés administralivea pour les logements insalubres, page 289. — luronvénients de la destruction inconsidérée de quartiers malsains, page 489,
Projet de faire construire en commandite par les pouvoirs publics des logements populaires, page 391. — Inconvénients d'une intervention de ce genre, page 391.
Réglementation de certaines industries : le bill Plimsoll pour la proteetion des marins eu Angleterre, page 393. — Mauvais effets de cette legi-lation, page 391.
Intervention de 1 État dans certaines institutions secourables ou philan- Uhropuques : les monts-de-pitié, page 395. — Les caisses d'épargne, page 4: —- Les pays où les caisses d'épargne sont privées et autonotes euploient mieux les capitaux populaires que les pays où ces établissements sont centralises, page 397.
Les lois sur l'usure, page 397. — Les moraloires, page 398.
Les fabriques d'État; exemple des fautes de l'État fubricant : les constructions navales, page 399. — Les monopoles en vue d'impôts et les fabriques modeles, page 400. — La tutell: du commerce de la boucherie et de la bonlangerie, page 401. — De l'intervention de l'État daus les cas d'accaparement de marchandises ou de curners, page 402.
— L'expérience prouve que ces syndicats d'accaparement échouent, sauf dans quelques cas où ils sont, pour la plupart, avantageux & la société en général, page 403.
La liberté commerciale est le seul remède efficace aux abus de la spéeulation, page 403.
L'Etat ne doit pas intervenir pour favoriser dans une même industrie les concurrents réputés faibles, aux dépens de ceux réputés forts, page 405. — Il doit s'abstenir, sauf la garantie de l'ordre public et de la sécurité des propriétés et des personnes, dans tous les différends entre ouvriers et patrons, page 405. — Inconvénients des tarifications officieuses de salaires : la série des prix de la ville de Paris, page 406.
Exagéralion des lois contre l'intempérance dans certains États, page 406. — Les lois sur les sociétés commerciales, page 407. — Les lois de succession, page 408.
Nous nous disperserions dans une täche infinie si nous avions l'intention d'éludier un à un tous les cas où l'État juge à propos d'intervenir, sous l’une de ses trois formes de pouvoir central, pouvoir provincial ou départemental, et pouvoir communal.
L'objet principal de cet ouvrage a été d'étudier le caracière concret de l'État moderne, ses moyens el ses procédés d'action, sa mission essenlielle, ses prétentions décevantes, et d'établir, par deux ou trois illnstrations, les limites qu'impose à son aclion sa propre nature.
Ce livre n’est pas un dictionnaire où l'on puisse chercher. chaque espèce particulière el voir si elle peut justilier une intervention de l'État. C'est d'après les grandes lignes gé= nérales et par voie d'analogie que l'on peut prononcer sur toutes les questions spéciales.
Néanmoins, l'opinion publique, préoccupée d’une foule de points particuliers, jugerait que nous avons incomplètement trailé notre sujet si nous ne jetions, du moins, un coup d'œil rapide sur quelques-unes des matières que l’on sollicite chaque jour l'État d’accaparer ou de réglementer.
C'est surtout par le recours au droit général de police
CAS ACCESSOIRES D'INTERVENTION DE L'ÉTAT. 387 que l'on prétend supprimer beaucoup de maux de la vie civile ou de la vie industrielle.
Nous avons donné de la police la définition habituelle : «un ordre, un règlement établi pour tout ce qui regarde la sûreté et la commodité des citoyens. » Il nous a été facile de montrer combien ces deux termes, surtout le second, sont vagues et élastiques (1).
La police étend de plus en plus ses exigences, en partie légitimes, en partie dérivant de la conception d'un inaccessible idéal. Ses ambitions croissent à mesure que les centres de population se multiplient et grandissent, que l'éducation, l'instruction et le bien-être ont diversifié, raffiné les besoins, rendu les hommes plus délicats et que les règles de la salubrité et de l'hygiène sont mieux connues.
Les sciences naturelles, notamment la science médicale, poussent toujours au développement de la police hygiénique, à des règles imposées aux individus, dans l'intérêt de tous. Cette police est, en principe, parfaitement justifiée, <ar un seul homme, par une déraisonuable obstination, peut causer un tort général ; une pratique mauvaise, un local défectueux, peut être une source d'épidémie. Or, l'on ne peut triompher des résistances individuelles que par la contrainte, et l'État seul a le privilège de la contrainte.
Aussi les attributions de police vont sans cesse en augmentant, sous la pression des médecins et des philanthropes d'un côté, et du sentiment populaire de l'autre.
IL'est bon de rappeler, toulelois, qu'il peut y avoir, même en matière de police sanitaire, de dangereuses exagérations. Médecins el philanthropes sont une nature allière d'âmes, qui de Lout Llemps ont ressenti une inclinalion au péché d'orgueil et à la tyrannie. Leurs lumières, parfois
(1) Voir plus haut, page 103.
be
vacillantes et incertaines, ne valent pas toujours leurs intentions. Une nation qui serait livrée, comme une matière d'expériences, à une académie médicale, souffrirait, à coup sûr, dans sa liberté, et peut-être ne gagnerait-elle pas une compensation suffisante en santé et en longévilé.
L'un des périls des sociétés modernes, c'est la domination des spécialistes. La spécialité et le fanatisme vont, d'ordinaire, de compagnie.
Ilne suffit pas qu'une mesure paraisse bonne et utile pour que la police la rende obligatoire; il faudrait qu'elle fût vraiment nécessaire el indispensable.
On comprend que les pouvoirs publics assujettissent & certaines règles les industries dites insalubres et incommodes; une enquêle de commodo et incommodo est, dans ce cas, pourvu qu'elle soit précise et claire, absolument justifiée. On peut considérer comme frivoles les scrupules de Dunoyer, qui ne veut que des règlements répressifs et qui prescrit Loutes les précautions préventives,
De même, une réglementation des lieux publics de toute nature, théâtres, cafés, marchés, se peut admettre. Il y à là un intérêt public commun. On peut dire, en outre, que ces établissements, étant fréquentés par un personnel mobile et qui se renouvelle sans cesse, la personne qui y entre n'a pu, avant de prendre sa place, se rendre compte de l'état des lieux,
Pour les fabriques et les usines, même dans les industries non insalubres, la police peut parfois revendiquer, mais avec discrétion et prudence, un certain droit d'interventions ainsi, pour les chaudières et les appareils à vapeur qui, ma= nifestement défectueux, assujeltiraient à des risques d'explosion tout le voisinage.
Est-il admissible que l'État exige des fabriques qui ne se. rapprochent qu'imparfaitement des lieux publics une,
CAS ACCESSOIRES D'INTERVENTION DE L'ÉTAT. 389 certaine hauteur de plafond, un cube d'air déterminé, diverses précautions, qu'il impose, par exemple, que les transmissions des machines soient entourées de grillages? Ce sont là des questions qui prêtent à controverse; là où l'on emploie des jeunes filles et dés enfants, l'État peut invoquer sa mission de protéger les êtres incontestablemen faibles pour revendiquer des altributions de celte nature. Encore doit-il toujours user de ce droit avec une circonspection attentive, l'expérience prouvant que l'industrie est surtout prospère dans les pays où l'État intervient le moins, comme la Belgique el, jadis, la Suisse.
Le devoir de police peut s'étendre à une surveillance générale, mais discrète, des constructions dans les villes (1), notamment de celles qui, étant louées en garni, au jour ou à la semaine, se rapprochent beaucoup des lieux publics.
Juste en soi est le principe de la réglementation des logements insalubres, puisqu'il ne s’agit pas seulement de proléger l'individu mal logé, mais encore et surtout d'empêcher la propagation de maladies aux dépens de tout le monde, L'exercice de celte réglementation est toutefois, en pralique, singulièrement délicat. pet
L'insalubrité peut lenir soit au bâtiment, soit à l'usage qu'on en fait. Dans le premier cas, quand le bâliment est trop pelit, trop sale, sans cour, sans aération, sans égout, sans eau, sans privés, il est aisé à l'État de prescrire le remède ; il est beaucoup plus diflicile de faire que toules les classes de la population puissent payer la location de logements entièrement salubres.
La difficulté s'accroît quand l'insalubrité résulte de l'u
(1) À Paris, la icipalité tombe, à lat de vue, dans de grands PE 2 ave au propane qu ag varier Fr se #08, ALLLE LE pignons, balcons, résulte une désolante uniforslté. è
| sage qu'on fait du logement, Ainsi, huit | i s'entassent dans une chambre qui, d'après.
officiel, n'en devrait contenir que deuxou trois. ce cas, n'a aucun moyen efficace d'action. ne peut défendre à ces huit ou dix personnes de se mettre dans celle chambre qu'à la condition de leur fournir deux om Urois autres chambres dont la location dépasserait leurs ressources. totales.
La police peut donc veiller à ce que les maïsons neuves soient construites dans des conditions hygiéniques : largeur de rue et de cour, hauleur de plafond, égout, eau, privés. A l'observateur superficiel, son rôle apparaît comme facile: mais la raison de discrétion se montre immédiatement à qui réfléchit : il ne faut pas, par des exigences outrées, faire renchérir outre mesure le prix du logement ete porter au-dessus des ressources du localaire.
Pour les logements anciennement aménagés, la police, peut faire effectuer graduellement des amélioralions; maïs c 'est déjà lu taux constructions tout à fait
villes, à Londres dans beaucertaines agglomérations, ndaire, la Cité des Kroumirs.
Les philanthropes sont trop l'un des côtés du sujet. Ce qui nous apparait est quelquefois u
r. Où allaient-ils trouver asile? Pour'se mieux log l'argent leur manquait. Ces pauvres gens, victimes d'une philanthropie superfi= cielle, allèrent en grand nombre demander un abri aux voûtes des ponts, aux bateaux sur la Seine, aux maisons
CAS ACCESSOIRES D'INTERVENTION DE L'ÉTAT. 391 en construclion on aux carrières des environs de Paris. Graduellement, en n'aulorisant aucune construction nouvelle dans des conditions manifestement trop défectueuses, en exécutant, sans une hâte excessive, des percements dans les vieilles parties des villes; on parviendra à les renouveler, à les rajeunir; il y faudra peut-être un demi-siècle, Mais aura-t-on ainsi résolu complètement le problème : il y aura sur la lisière des grandes villes d'autres repaires improvisés qui ne vaudront pas mieux que les anciens; on aura reculé la souillure et l'on se félicitera de ne la plus voir.
Puis toujours se représente cette éternelle question : il y a, par ses propres vices, sinon parfois par d'autres causes, telle couche si réfractaire ou si peu aisée de la population qu'elle ne veut ou ne peut mettre le prix d'un abri décent. On lui donnera de meilleures habitudes, dit-on; par la diselle des logements malsains, on la forcera à dépenser plus
en logement et moins en boissons. Il est possible qu'on obtienne ainsi, à la longue, quelques résultats. Mais il y aura toujours une certaine écume d'hommes qui ne concevront l'habitation que comme un simple et rudimentaire abri contre les intempéries.
Aux prises avec son prétendu devoir d'assurer à toutes les classes des logements, sinon confortables, du moins salubres et décents, l'État, soit sous sa forme centrale, soit sous sa forme municipale, est en train de se demander, dans divers pays, s’il ne va pas se faire entrepreneur ou commanditaire de maisons ouvrières.
Les objections sont nombreuses : d'abord les objections d'ordre général, déjà énumérées dans les parties précédentes de cet ouvrage : l'impossibilité d'étendre les entreprises de l'État sans rendre insuffisants et inefficaces tous les rouages qui président à la bonne gestion et au contrô le
des finances publiques; les tentalions croissantes de corruplion, de dilapidation, le favoritisme, la dépendance électorale. L'État arriverait à donner des logements gratuits ou demi-gratuits à la clientèle du parti au pouvoir & qu'on n'oublie pas que l'Élat moderne est, en elfet, essentiellement un parti au pouvoir.
Supposons que, par un excès d'abnégation, auquel les parlis ne nous ont pas accoutumés, ou voulût faire profiter des maisons ouvrières de l'État ou de la municipalité toute la population laborieuse, la classe ouvrière, considérant le loyer comme un impôt, finirait par ne plus vouloir le payer; ; sous la pression du corps électoral, on en réduirait constamment le laux. La tendance à la gratuité de tous les services d'État n'a été que trop démontrée (4).
Il en résullerait pour l'État d'inextricables embarras financiers et, pour les particuliers, une diminution de Ja responsabilité personnelle.
11 faut tenir compte surtout de l'action éminemment perturbatrice de toute entreprise d'État survenant au milieu des entreprises individuelles. Les particuliers, soit isolés, soit réunis en association, ayant à lulter contre un concurrent aussi puissant, aussi fantasque, dont les décisions peuvent être si malaisément prévues, suspendraient immédiatement toute construction de maisons à petits logements, Le problème de l'amélioration du logement RO au lieu d'avancer, reculerait.
On a parlé d'une intervention plus limitée ; l'État, au lieu de se faire constructeur de maisons ouvrières, prêlerait simplement aux sociétés qui se chargeraient de ces entreprises, des fonds à 3 pour 100 d'intérêt, en Angleterre même à 2 3/4, puisque le crédit public est à ce taux en ce pays.
{1) Voir plus haut, spécialement page 163.
CAS ACCESSOIRES D'INTERVENTION DE L'ÉTAT. 393 Cet expédient serait moins dangereux, mais il n'est nullement certain qu'il füt efficace et que l'État n'en éprouvât pas des pertes, sans bienfait correspondant pour la population ouvrière.
Sans aucune dépense directe, ni subvention, ni garantie d'intérêt, simplement par une bonne économie des finances publiques, en profitant de toutes les occasions de conversion et d'amorlissement des delles nationales et municipales, par la diminution des impôts sur les transports, sur les matériaux, des droits de mutation et d'enregistrement, en réduisant au minimum les frais d'égout, d'adduction d'eau, d'éclairage, l'État, tant national que municipal, pourrait contribuer à l'amélioration du logement des ouvriers.
Il n'est pas besoin, pour cet objet, d'une législation de classe. L'État presque partout peut plus par des règles générales que par des règles particulières.
L'État est sollicité d'intervenir spécialement dans certaines industries qu'on dépeint comme plus périlleuses que les autres : celle des mines, par exemple, où de la navigation.
L'exemple de ce qui s'est passé, en Augleterre, pour la seconde de ces industries témoigné du mal que peut faire une action intrusive et inconsidérée des pouvoirs publics.
Un philanthrope, membre du Parlement, M. Plimsoll, était frappé du nombre considérable des naufrages ; il l'attribuait à ce que les armateurs, par goût de lucre, chargeaient trop les navires ou mainteuaient à la mer des vaisseaux vermoulus. Il obtint du Parlement un bill qui instituait une surveillance de l'État sur les navires. L'exécution de la loi n'était guère aisée, car il sort, d'ordinaire, 200 navires du port de Londres chaque journée et parfois même 300. En 1886, il y avait 22,815 navires enregistrés dans le Royaume-Uni, représentant 7,361,818 tonnes; or,
comme le tonnage total des entrées et des sorties des navires nationaux dans tous les ports du Royaume alteignait dans la même année 46 millions de tonnes, on peut en conclure que les entrées ct les sorties ont représenté plus de 150,000 navires britanniques, non compris une trentaine de mille navires étrangers (1).
Un homme d'État qui a versé dans le socialisme, quoique aujourd'hui il s'y sente moins d'inclination, M. Chamberlain, s'écriait, lors de la discussion du bill Plimsoll : « Une véritable armée de savants ne pourrait pas remplir complètement des services aussi étendus. Avec un nombre d'agents limités comme celui dont dispose le Zoard of Trade, iln'est possible d'intervenir que dans les cas les plus flagrants qui s'imposent à l'attention des inspecteurs. »
Illusoire, cette intervention n'est pas inoffensive. Ce certificat délivré, sans information suffisante, est plus nuisible que l'absence de cerlificat; il couvre les fautes des armateurs et atténue leur responsabilité; il répand en quelque sorte et généralise une moyenne de mauvaises praliques.
Un homme d'État britannique judicieux, M. Goschen, af= firme que le but de M. Plimsoll n'a pas élé atteint. « Tout le monde dit-il, a travaillé de cœur au succès de la loi; mais si l'on en croit les rapports et les enquêtes, de résultat est nul ou pire que nul; la responsabilité individuelle a été brisée et l'État n'a pas pu mieux faire. Des mesures préventives impuissantes empêchent la répression (2). »
(1) Le Statistical Abstract for the United Kingdom from 1872 Lo 1886 donne seulement le chiffre du tonnage des entrées el des sorties dans les ports britauniques et non celui des navires; mais, comme il fouruit, äla fois, l'indication du nombre de navires immatriculés danse Royaume Uni et de leur tonnage de jauge, nous avons pu, par voie d'analegie, évaluer approximativement le nombre de navires qui entrent dans Îles
ports britanniques ou en sortent chaque année. (2) Voir Léon Say, Le socialisme d'État, pages 18 et 06.
Il est différentes catégories d'institutions ayant un objet |
en quelque sorte social se rapprochant un peu de la charité ou de l'assistance qu'on a voulu soit confier à l'État, soit soumettre de sa part à une réglementation minulieuse : les monts-de-piélé, par exemple, les caisses d'épargne. On invoque le devoir de l'État de protéger les faibles se de prévenir les friponneries.
IL faut distinguer ici l'action directe de lat, surtout celle qui s'exerce par voie de monopole, et la simple régle-
mentalion, surtout quand elle comporte de la souplesse. Le !
système de la liberté absolue et non réglementée des montsde-piété qui existe en Augleterre est aussi mauvais que le monopole de fait qui s'est constitué en France. On peut, dans une certaine mesure, assimiler les maisons de prêts sur gages à des lieux publics. Le besoin pressant y pousse les hommes et les femmes auxquels manquent les moyens d'information. Que l'État prenne certaines précautions pour l'ouverture de ces entreprises et pour leur contrôle, rien de mieux. Mais les interdire absolument à ceux qui, par esprit d'industrie ou par intention philanthropique, s'y sentent enclins, c'est leur enlever beaucoup de leur efficacité. Partout où les monts-de-piélé sont constitués en une sorte de monopole d'État où de municipalité, ils fonctionnent dans des conditions insuffisantes. On voit pulluler autour d'eux le commerce louche des reconnaissances, et l'exploitation du public pauvre s'y développe, par ces végétalions parasites, beaucoup plus que sous le régime d'une liberté, judicieusement réglementée, des prêts sur gage. L'organisation des monts-de-piélé sous un régime simple admettrait bien des combinaisons heureuses. Elle pourrait se constituer ici sous le mode de la mutualité, là en se ratlachant aux sociétés coopéralives, ailleurs par un lien avec les caisses d'épargne. La variélé, qui est la vie et le pro-
grès, perfectionnerail singulièrement ces établissements.
Le même par les caisses d'épargne. Une réglementation discrète de l'État est admissible en celte matière. Mais ce qui ne l'est pas, c'est que l'Elat, comme en France, absorbe en achats de rente ou en placements au Trésor en comptes courants les 2 ou 3 milliards de francs, ultérieurement les 5,8 ou 40 milliards de francs, qui forment ou qui formeront un jour l'actif de ces caisses. Le mal de cette méthode est aussi grand pour le pays que pour l'État Iuimême. Pour ce dernier, c'est une tentation constante au gaspillage; un affllux ininterrompu de ressources extrabudgétaires qui trompe le contrôle des Chambres.
Pour le pays, c'est une perte de capitaux. J'ai expliqué bien des fois (1) que le capital et l'épargne ne sont pas des choses identiques : le capital, c’est l'épargne vivifiée, sortant de la passivité et s'appliquant à la production soit agricole, soit commerciale, soit industrielle. Les caisses d'épargne sollicitent, sur tous les points du territoire, les économies de la petite classe moyenne et de la classe laborieuse; par un taux d'intérêt, en France notablement trop élevé, elles enlèvent ces économies à tous les emplois sur place. Elles pompent ainsi, sur toute la surface du territoire; les infiniment petits d'épargne pour les transformer en: rentes sur l'État, c'est-à-dire en richesses passives. Par ce procédé elles stérilisent en quelque sorte tous les hameaux, tous les villages, toutes les petites villes, prenant tous lés embryons de capital qui s'y produisent et allant les engloutir dans la capitale en atténuation de la dette flottante et du passif général du Trésor. Supposez l'atmosphère pompant toute l'humidité qui se produit dans toutes les loca= lilés et ne la leur restituant jamais sous la forme de pluies
(1) Voir notamment nos ouvrages Précis d'économie politique et Essai sur la répartition des richesses,
CAS ACCESSOIRES D'INTERVENTION DE L'ÉTAT. 397 fécondantes, vous aurez l'image du régime français des caisses d'épargne.
Pour remédier à ce déplorable système, il faudrait, sous une réglementation judicieuse et modeste, une liberté et une autonomie tempérée des diverses caisses. Elles pourraient faire alors ce que font les caisses d'épargne d'Italie, un peu moins celles de Belgique et d'Autriche ; employant, sinon la totalité, une partie de leurs recelles à l'escompte du papier de commerce, en prèts hypothécaires, en prêts agricoles, en avance aux sociétés populaires recommandables. Les caisses d'épargne et le crédit agricole pourraient souvent aller de compagnie.
Dans ces conditions les caisses d'épargne, sous la réserve de l'observation de certains règlements, devraient être indépendantes des pouvoirs publics. Ceux-ci, en effet, entratnent Loujours la politique à leur suile avec son cortège de maux : favoritisme, tentative de gagner le corps électoral par séduction ou par intimidalion. On ne peut conlier à des politiciens le soin de faire des escomptes ou des prêts avec les dépôts populaires. Un régime efficace des caisses d'épargne ne se rencontre que dans les pays où ces établissements ne sont pas sous le joug asbolu de l'État.
Bien conduites par l'initiative privée, ces institutions pourraient rélablir le crédit dans les campagnes et y alténuer l'usure. L'usure y a toujours existé et s’en est montrée le fléau; quant au crédit, depuis la dissémination des valeurs mobilières, il en à disparu. La valeur mobilière omniprésente a tué le crédit personnel.
Rien ne sert à l'État de fixer un maximum du taux de l'intérêt. Cette prétention est contraire à la nature des choses, c'est-à-dire à la fois au droit et aux fails. Le monde n'est pas intéressé à la protection des prodigues. La limite du taux de l'intérêt nuit aux hommes entreprenants.
Si l'État ne peut restreindre le ta toutes les circonstances actuelles abaisser, il doit réduire au niveau moyen le taux légal, celui qui court par suite en justice et des faits de même nature l'abaisser à 4 pour 100 (1).
L'absence de toute règle préventive sur le tau térêt dans les contrats n'exclut nullement la rép actes immoraux d'usure, c'est-à-dire des mana sives qui peuvent avoir vicié le consentement. contractants. Elle transforme seulement en culières, jusliciables après coup des tribunaux, ces affaires que l'ancienne législation pré d'une façon générale et sommaire, par une règle si toute matérielle. Ce n'est pas le taux de l'intérêt l'usure ; un prêt peut être consenti à 50 pour 100 sans aucune immoralité, par exemple à l'auteur vention d'un mérite problématiqu se des manœuvres qui peuvent avoir précédé et & prêt.
L'État est mal venu également, sauf les cas de guerre, quand, par des moratoires, il délie les déb leurs engagements pour l'échéance de leurs dettes, aux tribunaux loujours qu'il appartient de voir, dans cas particulier, si l'on peut accorder des délais sans vie l'esprit du contrat, sans nuire sérieusement au et sans provoquer un mal général, de nature diffuse, s gulitrement dangereux, la diminution de la confiance
(1) On nous permettra de renvoyer pour tout ce qui ec de l'intérêt à notre ouvrage : Essai sur la répartition des richesses la tendance à une moindre inégalité des conditions où nous eroÿon se trouve exposée pour la première fois la vraie doctrine « du capital, des influences qui en font varier le taux et des c très diverses et longtemps inaperçues de son abaissement.
l'observation exacte des engagements et, par conséquent, le resserrement du crédit dans le pays.
Ce qui échappe, d'ordinaire, à l'État, dans tous les cas où l'on sollicite son inlervention, ce sont ces conséquences indirectes, lointaines, celle répercussion indélinie, cette sorte de diffusion, dans tout le corps social, d'un malaise bien pire que les maux présents el circonscrils auxquels on veut obvier.
L'État doit-il exercer des industries? En général, pour les raisons que nous avons indiquées dans les premiers livres de cet ouvrage, il y est fort impropre. Herbert Spencer s'est donné le plaisir de relever les fautes grossières et 6videntes qu'a commises la marine brilannique, que l'on peut considérer comme étant l'objet, de la part du peuple le plus industriel du monde, d'un soin tout particulier.
Sans le suivre dans cette voie, nous ne pouvons nous empêcher de citer une très intéressante constatation qui vient d'être faile au moment où nous écrivons ces lignes (juin 1888). On a constaté que la construction de chacun de nos navires d'État, croiseurs ou cuirassés, dure dix à douze ans, c'està-dire juste le temps nécessaire pour qu'il se produise dans l'intervalle des changements notables en l'art naulique,
Le rapporteur du budget de la marine pour 4890 constate que l'on met encore des navires en chantier dans tous les ports pour en occuper les ouvriers. « Avec toute aulre organisation du travail, le département aurait pu songer à activer les navires en cours. » Il demande que l'on fasse figurer, sur les tabeaux-programmes des construetions neuves, les noms des ingénieurs successivement chargés de la construction de nos navires. Il fait remarquer qu'il est mauvais qu'un trop grand nombre d'ingénieurs soient appelés à diriger les travaux du même bâliment, « On a vu, il y a peu d'années,
trois ingénieurs se succéder en moins de six mois à la direction de l'achèvement à flot d'un vaisseau; il en résulla, entre autres inconvénients, deux réfections successives de la dunette et de la passerelle (4). »
L'État plie toujours sous les mêmes servitudes et souffre de ses incurables infirmités : le joug électoral qui ne lui perme, ni de concentrer ses atelierst ni de régler leur activité, d'après les seuls avantages techniques; le joug aussi des recommandations, du favoritisme ; une infirmité presque irrémédiable, la responsabilité restreinte de ses fonctionnaires (2).
Ainsi, quoique l’on soit tenté d'admettre deux catégories d'entreprises où il serait permis à l'État de se faire fabricant, à savoir la fourniture de ses engins de guerre, poudres, canons, vaisseaux, et, d'autre part, les industries que l'État, en vue de l'impôt à en retirer, a soumises à un monopole lucralif, comme l'industrie du tabac, on doit néanmoins faire, même sur ces deux points, beaucoup de réserves. Il ne faut pas oublier que l’une des premières fabriques de canons du monde, l'usine Krupp, est une entreprise privée et que le monopole des poudres, en France, nuit singulière ment à la propagation de toutes les poudres perfectionnées que découvre l'imagination inventive des chimistes.
Accordons à l'État, sinon comme des avantages sociaux certains, du moins comme des vestiges respectables dm passé, certains établissements réputés modèles, tels que les manufactures de Sèvres ou des Gobelins et l’Imprimerie nationale. Mais combattons toutes les extensions auxquelles on voudrait se livrer en ces matières, comme l'imprimerie
(1) Voir le Journal des Débats des 5 et 6 juin 1889.
e) Voir plus haut, page 81, le développement de cette formules: « l'État, pour le choix de ses fonctionnaires, ne se place presque jamais
au point de vue simplement technique. » Il en est de même pour tous ses travaux. j
municipale de Paris, qui ne peut même se flatter d'un mérite artistique quelconque, et les projets si souvent éclos de brasseries ou de malteries nationales modèles.
Manquant de souplesse pour l'industrie, l'État n'en a pas | davantage pour le commerce. C'est pitié qu'il veuille parfois réglementer celle des occupations humaines où le soufile permanent de la liberté répand le plus de bienfaits. Mais n'y a-t-il pas, dit-on, certains commerces particulièrement intéressants, celui des grains, de la boulangerie, de la bou- <herie, où la main soit de l'État central, soit du moins de l'État local, devrait se faire sentir? On a plaidé, nous l'avons vu, d'autre part, la même cause pour le logement. On iraît infiniment loin dans cette voie.
Eu France, les municipalités ont encore le droit d'établir des taxes du pain et des taxes de la viande. Rien ne juslille cette présomption ad, strative. Elle est plus inadmissible aujourd'hui qu'autrefois. Alors l'intervention des pouvoirs publics semblait plus justifiée, parce que la zone d'approvisionnement était plus restreinte, les diseltes plus fréquentes, les moyens de transport embryonnaires, les professions moins libres et la concurrence moins effective.
La tutelle où l'on a maintenu le commerce de la boucherie et de la boulangerie peut être pour quelque chose dans le peu de progrès qu'elles ont accomplis.
Les citoyens de Zurich ont eu le bon sens de repousser, il y a quelques années, le projet de conférer au gouvernement cantonal le monopole du commerce des grains. Pourquoi ne lui donnerait-on pas aussi le monopole du commerce du vin, qui est l'une des denrées les plus sophistiquées, du Jait, qui est l’une des plus essentielles ?
C'est seulement par une liberté absolue, sous la réserve de la répression des fraudes, que le commerce de l'alimentation pourra s'améliorer, à l'image de tous les autres : il a
LE
de en
déjà fait quelques progrès par la constitution des Bouillons populaires et de certaines sociétés coopératives de consommation.
La liberté de ces commerces n'empêche pas l'État, soit national, soit municipal, d'exercer une surveillance judicieuse sur les halles et les marchés, de faire, dans la mesure du possible, des lois ou des règlements contre les falsifications de denrée et la tromperie sur la nature de lu marchandise vendue, d'empèchér la margarine de se parer du nom de beurre, et les mélanges les plus divers du nom de wins naturels. Les laboratoires municipaux, si altaqués parle charlatanisme et l'indiscipline démocratique, peuvent avoir leur raison d'être.
Au contraire, il est impossible d'admettre une intervention de l'État et de la police en ce qui concerne la spéculation sur les marchandises et les tentatives d'accaparement, ce que l'on appelle en Amérique des corners. Les syndicats ou coalilions de spéculateurs ou de producteurs ont été fréquents dans ces dernières années. On en a vu, notamment, de gigantesques sur les huiles, sur les pétroles, sur le café, sur le sucre, sur le suif, et plus particulièrement sur le cuivre. Ce dernier syndicat, le plus fou de tous, avait été jusqu'à vouloir accaparer pour dix ans lout le cuivre du monde et avait conclu des marchés pour 700 millions de francs.
Quelques personnesréclament, en pareille matière, l’action de l'État, soit préventive, soit répressive. Les Lentatives d'ae= caparement, quoique, en stricte morale, elles soient souvent condamnables, ne pourraient être l'objet de mesures légis= latives ou administratives, sans que le principe même dela spéculalion fût atteint. Or, en dépit de tous ses écarts eb de ses fautes, la spéculalion est la merveilleuse ouvrière qui, avec un instinct généralement sûr, pousse les capitaux et:
les hommes vers les productions les plus utiles, proportionne, sur chaque point de l'espace et de la durée, l'offre dla demande, rationne imperceptiblement et doucement quand le déficit des denrées doit en restreindre l'usage, sollicite les inventions, les économies de toute nature ; la spéculation est l'âme de la production contemporaine; on ne la pourrait gravement frapper sans revenir graduellement à la torpeur et à l'indigence des sociétés primitives.
L'expérience prouve, d'ailleurs, que les syndicats d'accaparement, quand ils dépassent une entente momentanée pour relever, dans une mesure légitime, une industrie languissanle, aboutissent à des échecs décisifs qui sont le châtiment naturel des accapareurs. L'histoire a été faite des syndicats de cette nature; le relevé détaillé de leurs agissements montre qu'ils ont abouti, pour la plupart, à une déroute. Ç'a été l'issue notamment des derniers syndicats des huiles, des cafés, des suifs et, de la façon la plus implacable, du syndicat du cuivre. Sous un régime de liberté, avec la facilité des transports et la mobilité des capilaux, on ne triomphe pas de la concurrence, et l'on ne peut imposer longtemps la loi au consommateur. La seule précaution ulile en pareil cas, c'est d'avoir une législation douanière internationale qui ne repose pas sur le principe prohibitif ou sur des droits extravagants. Dans l'enceinte étroite d'un pays de 40 ou même de 60 millions d'âmes, il est quelques industries concentrées où un syndicat de producteurs pourrait parfois réussir à faire la loi. Mais si les frontières ne sont pas absolument fermées aux produits des autres pays par des droits excessifs, ces Lentalives d'accaparement ne peuvent obtenir aucun succès durable. Quant au trouble momentané qu'elles peuvent jeter dans les transactions, c'est un mal d'importance secondaire et qui est cent fois compensé par les heureux effets habituels du commerce libre.
N L'État ne doit pas davantage intervenir entre les personnes exerçant une même profession, pour corriger les inégalités naturelles ou acquises qui donnent à certaines une supériorité et qui infligent à d'autres une infériorité. J'ai prouvé ailleurs que le processus de la société économique moderne tend, indirectement mais sûrement, à une moindre inégalité des condilions (1). 11 ne faut pas se dissimuler, toutelois, que cette tendance, en partie heureuse, n'est pas sans inconvénients graves. C'est par l'inégalité des forces et des résultats, par la différence des prix de revient dans les divers établissements similaires, que s'effectue le progrès industriel, et que le genre humain s'élève en bien-être et en intelligence. Il y a là une des applications pratiques de la célèbre théorie de l’évolution qui, si elle n'explique pas l'origine et la fin des choses, jette une merveilleuse clarté sur les lois de leur développement.
N L'État intervenant pour que, à l'inégalité des efforts des aptitudes, des combinaisons, ne corresponde plus une inégalité proportionnelle des résultats et des produits, les meilleurs échantillons humains se trouveraient découragés et les plus médiocres n'éprouveraient plus aucun stimulant. L'humanité, privée de son aiguillon, reviendrait peu à peu à une situation inférieure.
L'État ne doit donc user ni de l'impôt ni d'aucun autre moyen pour corriger les inégalités existantes; en le faisant, il sortirait de sa mission. Son rôle, souvent difficile à remplir, consiste simplement à ne pas accroître par des faveurs voulues ou des mesures maladroites les causes natu= relles d'inégalité, à ne pas leur en joindre d’artificielles. Ainsi l'impôt progressif, la suppression ou la taxalion exe cessive des successions, soit en ligne directe, soit en ligne
(1) Voir mon Essai sur la répartition des richesses el sur la tendance à une moindre inégalité des conditions.
collatérale, sont de déplorables expédients qui, à la longue, tournent à l'appauvrissement général de la société et indirectement à l'aggravation de la situalion des hommes les plus pauvres.
= L'État, par l'impôt, se doit proposer un but simple: recueillir équitablement et avec la moindre perturbation possible pour la société, les ressources qui lui sont nécessaires. Il doit chercher à respecter, autant que possible, toutes les situations existantes et tous les rapports entre ces situations.
La même pensée doit guider l'État dans ses lois sur l'industrie, sur les sociétés, sur les successions et sur la police qui applique ces lois.
Ainsi l'État ne doit jamais intervenir dans les différends industriels entre employés et patrons, que pour maintenir l'ordre matériel, sans aider directement ou indirectement ni les uns ni les autres. Souvent tentés de s'entremettre, en sortant de la circonspection qui se borne à des conseils purement généraux et conciliants, les agents de l'État risquent d'aggraver les querelles par les espérances et les ilinsions qu'ils suscitent ou qu'ils entretiennent.
Moins les agents de l'État se méleront des grèves, en se prélant à des délégations, des enquêtes, des interpellations, mieux cela vaudra. À plus forte raison des secours ou des encouragements donnés où promis à l'une ou à l’autre des parlies sont des mesures ineples et pernicieuses. Certains conseils municipaux, par pure ostentation, votent des fonds pour assister les familles des grévistes; c'est un emploi indu des sommes si péniblement payées par la généralité des contribuables, et ces générosilés, failes avec l'argent d'au trui, tournent généralement contre les intérêts que l'on prétend protéger.
De même encore, l'État central ou l'État municipal doit
éviter de délerminer, par des publications, par des tarifs même officieux, un changement quelconque dans les conditions du marché du travail.
L'idée de bureaux de placement municipaux, qui séduit quelques esprits en théorie, aboutit, comme on a pu le voir -par la Bourse du travail de Paris, à subventionner quelques coteries d'électeurs agitésou viclents, d'aspirants poliliciens, à créer un nouveau parasilisme, et à troubler les cervelles. C'est aux associations industrielles ou ouvrières où mixtes ou philanthropiques de constituer des agences pour tempérer ce qu'il pourrait y avoir d'âpreté dans les entreprises particulières de celle nature.
Quant aux tarifs officieux pour les salaires dans le genre de la célèbre Série des pri de la ville de Paris, les inconvénients en sont très sensibles, à moins d'une souveraine pru= dence, difficile à observer longtemps. On induit ainsi les ouvriers en erreur; ils voient un jugement dans ce qui ne devrait être qu'une constatation. Ils considèrent, comme des vols à leurs dépens, tous les rabais qu'ils doivent subir sur ces tarifs officieux. Ils s'en aigrissent ; on pousse ainsi au renchérissement général et à l'universel mécontentement.
C'est de cette façon qu’on a vu la Série des prix de la ville de Paris inscrire, en 1883, p cerlaines catégories d'ouvriers, des salaires de 9 à 14 francs par jour au-dessous desquels, dans la pratique, on élait obligé de descendre de 15, 20 où 25 p.100, mais non sans une grande irrilation de Ja part de gens qui se croyaient frustrés.
S'il ne doit flatter aucune catégorie de citoyens, l'Étalna pas davantage mission d'en gêner aucune dans la satisfac= tion de ses goûts non délictueux. Tout le monde est d'accord sur les inconvénients de l'ivrognerie; on ne chicane pas l'État de demander à l'alcool une riche contribution. On admet des peines légères contre l'ivresse manifeste, qui est
une cause de trouble et de danger public. On comprend que l'État prenne des précautions contre le pullulement indéfini des cabarets, où se produisent souvent des rixes, des scandales. Mais il y a certains sectaires de la tempérance qui prétendententrainerl'Étatbien au delà des mesures raisonnables de police et de précaution. Il est des pays, comme l'État du Maine en Amérique, où l'on interdit presque absolument la vente des liqueurs fortes, où l'on prive ainsi les hommes de denrées qui, dans beaucoup de cas, sont inolfensives, où l'on s'arroge le droit de régler leurs actions et leurs goûts. C'est une gène générale pour un résultat des plus incertains; c'est un empiètement manifeste de l'État sur la liberté individuelle : et dans cette voie l'on pourrait aller loin. Quelques pays d'Europe, notamment les États Scandinaves, et en ce moment l'Angleterre, poussés par des fanatiques de tempérance, sont sur le point de s'associer à ces exagérations. Si l'État, cependant, devait prêter main forte à l'observation de tous les préceptes moraux d'ordre privé, on reviendrait à une société inerte el somnolente, comme celle des anciennes Missions du Mexique et du Paraguay.
Le principe général du respect des contrals, des libertés individuelles et des responsabilités personnelles, doît inspirer l'État dans toute sa législation économique.
Ainsi, dans les lois sur les sociétés par actions, l'État doit laisser aux intéressés loute la liberté possible, ne pas interdire, par l'élévation des coupures des titres, l'accès de ces associations aux pelits capitalistes; il doit se contenter de prendre les précautions indispensables pour que la sincérité soit ubservée ; pour qu'une obligation, par exemple, soit bien une obligation, pour qu'un capital dit versé soit bien réellement versé, pour que la publicité ne manque pas aux actes principaux el que le contrôle soit possible à ceux qui veulent contrôler. Le vieux mot : vigilantibus non dormientibus jura
subventunt, est un de ceux qui, en matière législative, comportent la plus forte dose de sagesse et d'expérience. La société a tout à redouter de l’inerlie; elle ne doit done pas s'ingénier à protéger, avec de grands efforts et en quelque sorte malgré eux, les gens inerles.
De même encore, dans les lois de succession, l'État ne doit pas se proposer de former une sociélé à son choix où existeraient certains rapports de fortune, Le principe général en matière de succession devrait être que qui a fait une fortune soit libre de la laisser à qui il veut, tout en conservant cependant à ses enfants une certaine quote part, pour les mettre à l'abri du besoin et même pour les faire vivre dans une siluation un peu analogue à celle où ils ont grandi; et que qui, au contraire, a hérité de la fortune de ses ancêtres, doive la transmettre à ses descendants.
C'est le principe moral. On ne peut entrer dans tous les
l détails des cas particuliers ; le législateur qui prononce pour la généralité et non pour les espèces, est obligé de recourir à des solutions moyennes : c'est ainsi qu'est sortie la règle de la réserve héréditaire pour les successions en ligne directe, que la fortune ait été créée ou héritée par le défunt. Cette réserve héréditaire, qui se rattache à la constitution même de la famille, est en soi raisonnable. Mais elle ne doit pas absorbér toule la fortune, ni même la plus grande partie.
En tout cas, l'Élat doit se mettre en garde contre ses pro= pres convoitises, contre la tendance, par des subterfuges divers, à l'accaparement des héritages, Nous avons montré les inconvénients des mesures de ce genre et le mal qui en résulterait pour la société (1).
Ainsi le grand rôle du législateur, c'est de ne pas contra-
(1) Voir plus haut, page 117.
rier et combattre la nature des choses, de ne mettre point ses volontés capricieuses à la place de l'instinct humain, d'agir toujours avec sobriété et modestie ; car cet ètre collectif, qu'on appelle le législateur, partagé entre des tendances diverses et oscillant de l’une à l’autre, souvent au hasard, a tout aussi besoin de modestie et de sobriété que chaque unité humaine.
L'ÉTAT, LE LUXE, LES ARTS, LES FÊTES. su populaire: une cour qui se liendrait quelques jours par an ou mème quelques jours par décade d'années et où tout le monde aurait accès, où tout le monde ferait la fête.
L'État démocratique, renonçant à toute économie minutieuse et maussade, éprouve de l'inclination aux grands 4 spectacles, au luxe publie, à la joie officielle, descendant d'en haut, par com mande, sur toutes les couches de la population,
Dans ces dernières années, dans ce jour même où j'écris, celle disposition se manifeste avec éclat. Elle vaut qu'on l'étudie et qu'on la juge.
On peut le faire au point de vue soit de l'économiste, soit du politique, soit du philosophe.
Commençons par les aperçus de ce dernier,
I y a des partisans convaincus du luxe public, lesquels sont parfois les adversaires du luxe privé.
Dans une discussion qui a eu lieu il y a deux ans sur le luxe et qui fut provoquée par nous, au sein de l'Académie des sciences morales et politique (1), un philosophe, homme de grand mérite, M. Ravaisson se prononçait très énergiquement en faveur du luxe public.
Il admettuit que le luxe est indispensable à une société et que, d'autre part, il développe la sensualité, la vanité individuelle. Les Grecs, pensait-il, avaient lout concilié : on trouvait chez eux la simplicité privée et le luxe publie.
Laissons la parole à M. Ravaisson :
« Les anciens avaient sur ce point une doctrine qu'il est « difficile de ne pas approuver. En faisant une certaine part « à un désir, naturel à chacun et légitime, d'orner en quel- « quelque sorte sa vie, ils pensaient que la somptuosilé .
(1) L'occasion de cette diseussion fut, en effet, la lecture qua nous
fimes à cette académie du chapitre consacré au luxe dans notre Précis d'économie politique, alors en préparation.
« dévait en général avoir pour objet la chose publique et « commune que devaient préférer à eux-mêmes les ndi- « vidus. C'est l'idée qu'on voit régner chez les peuples de « l'antiquité, aux plus belles époques de leur histoire. Les « Athéniens, au temps qui suivit leur victoiresur les Perses, « habitaient des demeures fort simples, au milieu desquelles «s'élevait, sur l'Acropole, un temple de marbre, et dans « ce Lemple un colosse tout en or et en ivoire, image de la « divinité qui représentait le génie de la cité, Il en était de « même des Romains de la République, dans leurs habi- « tations plus que modestes au pied du Capitole, couvert, « disait-on, de tuiles d'or. Un de leurs principaux poèles « résume ainsi les maximes qui dominaient lorsque Rome « se rendit maîtresse du monde :
« Privatus illis ceusus erat brevis, « Commune muguuim, » ”
Ayant ces paroles, prononcées en 1887 au cours d'uné discussion académique, M. Ravaisson, au sujet de l'instrue= tion esthélique, avait émis déjà des idées un peu analogues® « L'homme du peuple, disait-il, sur lequel pèse d'un poids. « si lourd la fatalité matérielle, ne trouverait-il pas le meil- « leur allègement à sa dure destinée, si ses yeux étaient « ouverts à ce que Léonard de Vinci appelle la hellezæ del « mondo, s'il était préparé à jouir, lui aussi, de ces splen* « deurs que l'on voit répandues sur tout le vaste monde « et qui, devenues sensibles au cœur, comme le dit Pascal, « adoucissent ses trislesses et lui donnent le pressentiment. «et l'avant-goût de meilleures destinées. » Ces lignes tou tefois sont moins précises que le premier morceaus il semble qu'il s'agisse là du simple développement des dispo» silions esthéliques qui rendent l'homme ouvert au senti meut de la nature et de la beauté du monde. Il n’est pas.
L'ÉTAT, LE LUXE, LES ARTS, LES FÊTES. 413 besoin de grandes dépenses publiques pour faire apprécier à chäcun la splendeur et la diversité des spectacles que l'univers offre gratuitement à tous. Ici se vérifie cette loi que ce qui est indispensable à tous les hommes se trouve gratuit vu peu coûteux (1).
Un économiste moraliste, historien du luxe, M. Baudrillart, s'est complu également à vanter le luxe public :
Tantôt, éerit-il, il invite la masse à jouir de certains agré-
ments, comme les jardins publics, les fontaines ou le
théâtre; tantôt il ouvre les trésors du beau à ces malli-
Ludes, sevrées de la possession des œuvres de la statuaire
et de la peinture. Pour l'art, ily a des musées, comme
il y a des bibliothèques pour les sciences et les lettres,
et des expositions pour l'industrie. Sous loutes les
formes, enfin, ce luxe collectif, s’il est bien dirigé, pro-
fite à tous. IL élève le niveau et féconde le génie de l'in-
dustrie. Ce luxe, en outre, a un mérite éminent: il ble
au faste ce qu'il a, chez les particuliers, d'égoïste et de
solitaire. IL met à la portée de la foule des biens dont le « riche seul jouit habituellement, ou ne fait jouir momen- « tanément qu'un petit nombre de personnes .»
Qu'il y ait quelque part de vérilé dans ces observations, nous n'aurions garde de le contester; mais elles contiennent aussi une part d'exagéralion, et les applications pratiques en peuvent être fort dangereuses. SE
Un certain luxe est, certes, permis à un État qui estriche, qui se sent fort à l'aise dans ses revenus. Si les États-Unis qui jouissent de 7 à 800 millions de, francs d'excédent des recettes sur les dépenses, avec des impôts généralement modérés, sauf les droits de douane, voulaient consacrer en quinze ou vingt ans quelques centaines de millions à
1) Voir le di de cette dans uotre Précis d'éco- RL léveloppement pensée
L'ÉTAT, LE LUXE, LES ARTS, LES FÊTES. . 45 aussi les mairies et les autres bâliments municipaux et provinciaux. Mais tout cela doit être fait sans emportement, en laissant au temps sa part, en n'imposant pas à quelques années une œuvre que les diverses générations doivent’ continuer et compléter.
Rien de dangereux comme l'excès de ce luxe collectif, L'expérience récente suggère à ce sujet deux importantes observations, En premier lieu, avec le développement notable de la richesse privée et le goût qu'ont les millionnaires d'illustrer ou de perpétuer leur nom, on peut compter sur les dons et les fondations pour enrichir, en dehors des sacrilices publics, le patrimoine artistique où ornemental des villes. Que de particuliers en province ont légué leurs jardins privés pour qu'ils devinssent des jardins publics! Ce n'est pas assez; nous voudrions que chaque ville de quelque importance possédât à une distance de 2 où 3 kilomètres un vérilable parc de 10 à 30 ou 40 hectares. Mais une fois avertie de ce besoin, l'iniliative privée se mettra, par des dons et legs, à le satisfaire (1). Ce n'est pus avec l'argent péniblement versé par les contribuables qu'on peut pourvoir à ces dépenses d'agrément collectif.
La seconde observation, c'est que le rôle esthétique des pouvoirs publics, sous le me électif, tend à être faussé par les préjugés et les ements. J'ai montré plus haut que, par sa nature même, l'État moderne intensifle l'engouement momentané dont la nalion est la proie, et que l'État moderne n'est jamais impartial, ni à l'égard des doctrines ni à l'égard des hommes.
L'action de l'État moderne est toujours passionnée, On retrouve chez lui quatre vices, dont il né parvient pas à se. débarrasser : 1° il n'exécute ni viteniàbon marché ;2° il eède
(1) Voir plus baut (page 37, ce que nous disons d'un mode tout uouveau de sport aristocratique.
L'ÉTAT, LE LUXE, LES ARTS, LES FÊTES. #17 battue, celle des fêtes publiques. Il y aurait à les entièrement proscrire un excès de rigorisme; mais on doit reconnaître qu’elles foisonnent en inconvénients et qu'on n'y saurait apporter trop de circonspection.
C'est un problème singulièrement délicat que celui d'improviser une fête publique et de l’imposer à la conscience nationale. Ces fêtes doivent naître en quelque sorie d'ellesmêmes, se rattacher à la tradition ou, du moins, à un événement national si éclalant, si incontestablement heureux pour l'ensemble de la nation sans distinction de parti, que, pour ainsi dire, personne sur la totalité du territoire u’en éprouve de froissements et de regrets.
Les fêtes publiques peuvent être de trois catégories: ou religieuses, ou nationales, ou se reliant à un fait d'ordre économique. :
Les fêtes religieuses sont les plus anciennes et celles qui, encore dans la généralité du pays, rencontrent le plus d'adhérents et comportent le moins d'inconvénients. Elles offrent un caractère plus familial; elles enveloppent davantage tous les âges; elles entraînent moins avec elles, elles excluent mème par leur principe, une partie inévitable du cortège des fêtes, les excès, la débauche et l'ivrognerie. Si elles sont contraires aux opinions d'un certain nombre d'hommes, comme la tolérance doit être la grande loi extérieure de l'humanité, on ne voit pas que personne puisse sérieusement se plaindre de cérémonies qui satisfont beau coup d'êtres humains et qui ne peuvent offenser aucun homme pacifique et tranquille. Aussi peut-on considérer que l'interdiction, qui est devenue presque générale en France, des fèles religieuses extérieures, procède d'un vé- | ritable fanatisme et qu'elle prive, sans aucune raison sérieuse d'ordre public, la majeure partie de la population de jouissances inolfensives.
L'ÉTAT, LE LUXE, LES ARTS, LES FÊTES. sy
plaisent aux autres; elles aigrissent les divisions des citoyens, au lieu de les apaiser pour un jour.
Voilà pourquoi à un peuple qui n'a pas dans son histoire un événement décisif, consacrant la formation de la nation et son affranchissement du joug étranger, il est toujours très difficile d'improviser une fête nalionale. Il décore de ce nom une fête purement politique, qui est toujours froide, compassée et artificielle.
La Révolution a donné sous ce rapport l'exemple des essais les plus ridicules. Nous ne parlons pas ici en particulier de la fête de la déesse Raison; c'était là une application de fanatisme étroit. Afin de remplacer, non seulement les fêtes religieuses, mais celles encore des corporalions supprimées, on avait fait appel aux plus grands génies ; ceux-ci montrèrent que toutes les ressources de l'éloquence et de la poésie restent stériles pour communiquer à toute une nation le goût de se réjouir en commun à propos d'incidents auxquels elle n'attache pas d'importance. Mirabeau, Marie-Joseph Chénier, Talleyrand, trois esprits, certes, bien doués, soit pour la force et l'autorité, soit pour l'ingéniosité et l'invention, ont laborieusement rédigé ou inspiré des programmes divers de fêtes nationales. Des esprits graves s’en sont aussi mêlés, comme Boissy d'Anglas.
Les uns et les autres n'ont abouti qu'à des combinaisons grotesques ou fastidieuses. Il faut lire la liturgie ou le rituel de « la fête des époux », de « la fête de la vieillesse » et autres cérémonies que la philanthropie révolutionnaire proposa à l'adoption de la France (1). Ni les poètes, ni les législateurs,
{1) Dans une de ces fêtes Ï1 est indiqué qu'à un instant marqué, toutes les mères devront regarder leurs enfants « avec des yeux altendris ».
ni les orateurs ne purent insuffler un peu de vie et de gaieté à ces prétendues réjouissances où tous les détails étaient d'avance arrêtés et prévus. Ces tentatives infructueuses doivent détourner des fêtes purement pplitiques.
Restent les fêtes qui se rattachent à un fait économique: ce sont les plus naturelles, celles auxquels notre temps tsele plus propice. Dans tous les siècles les grands faits agricoles ou industriels ont été l'objet de réjouissances
len commun: l'ouverture des vendanges, le retour de la ‘grande pêche, les foires. Aujourd'hui nous avons les côncours agricoles, les expositions de toute nature: Quand un pays est prospère, qu’il jouit de bonnes finances, que les citoyens ne sont pas trop taxés, il peut ètre légitime que les pouvoirs publics s'associent, dans une mesure discrèle, sans en faire le grôs des frais, à ces occasions dé joie.
On peut dire, cependant, qu'ils ont une tendance exagérée, depuis quelque temps, à prélever d'énormes sommes pour amener le peuple à se réjouir. Sans parler des grands bals que le conseil municipal de Paris a cru devoir offeir pour « faire aller le commerce parisien » et qui n'ontété qu'un gaspillage, nous pouvons nous arrêter un instant aux Expositions, surtout aux Expositions intégrales, universelles, dont l'étendue, la dépense s'accroissent sans cesse, en même temps que leur ordonnance devient de moïnsen. moins lechnique et de moins en moins instructive.
Au point de vue vraiment industriel et comparalif,Mla. dernière grande Exposition a été celle de 4867, d'un si merveilleux classement. Les suivantes deviennent de plus en plus des virtuosités intéressantes, où la part de l'ostentation,
Le peuple tout entier doit chanter à la fois. À un certain momett,le peuple s'écriera lui-même : « Vive le peuple! » On célébrera les récentes victoires et d'un orchestre à l'autre on se répélera ces mots :« Répétéz-
* nous encure ces heureuses nouvelles. »