L'ÉTAT, LE LUXE, LES ARTS, LES FÊTES
du luxe d'étalage, des minuties amusantes, grandit, et où le côté intellectuel diminue. On se préoccupe plus du spectacle, de la fascination des yeux, de l'ébahissement de la foule, que du résullat sérieux à oblenir, du progrès des arts, de la vulgarisation des bons instruments et des bonnes méthodes.
Ainsi comprise, une Exposition devient surtout une fête publique prodigieusement coûteuse, qui risque de fausser les idées des spectateurs et de donner À certaines parties de la population de mauvaise shabitudes. .
On commence par dépenser, dans une ville, une somme colossale, une centaine de millions au moins si l’on joint à tous les frais publics ceux des particuliers, des exposants. Cette dépense purement voluptuaire donne une impulsion soudaine à certains commerces, ,qui six mois après tomberont dans la langueur. On fait monter brusquement les salaires ou les gains des ouvriers ou des employés de diverses industries, les cochers, les garçons de café; on attire de la campagne, du fond même des provinces les plus éloignées, une quantité de gens pour remplir ces métiers qui, l'année suivante, seront surchargés et devront rendre à l'inquiétude, à l'oisiveté, parfois à la misère, tout ce personnel surabondant,
On fait renchérir, dans le lieu choisi, ordinairement la capitale, tous les services humains, tous les vivres; on alloue des indemnités de 10 ou 45 p. 400 de leur traitement à Lous les employés de l'État où de la ville; mais les administrations privées ne peuvent, pour la plupart, en faire autant; on n'accroît pas de 10 ou 15 p. 100 les rentes servies aux porteurs de fonds publies, ni les pensions payées aux anciens serviteurs de l'État. Comme c'est souvent son cas, l'État agit ainsi sans règle fixe, sans esprit de suite, sans justice réelle, par pur caprice.
On attire de tous les points du terriloire des millions d'hommes, adonnés d'ordinaire à un labeur pénible, et à une vie simple : on étale devant ces imaginations primitives une capitale féerique, qui n'a rien de réel, une sorte de réalisation passagère du conte d'Aladin et de la lampe merveilleuse. Les impressions qu'en gardent tous ces esprits sont fort diverses : bien des jeunes gens en auront retenu que la vie de la capitale est une vie de délices; ils réveront d'y revenir, et ils y reviendront pour grossir la troupe nombreuse des meurt-de-faim; l'éblouissement des fontaines lumineuses sera un jour remplacé pour eux par un gîle immonde et fortuit, encombré de misérables. On aura perdu beaucoup de ces gens par cette vision d’une ville transformée pour quelques mois en Éden ; on en aura aigri d'autres, illusionné un nombre énorme, L'altrait qui pousse les jeunes généralions à quiller le hameau ou la ferme pour se précipiter dans la grande ville s'en trouvera re-
| doublé. La saine apprécialion des choses, pour beaucoup de ces visiteurs, aura disparu.
Cet immense déploiement de faste, sous le prétexte de comparer les produits, aura exercé une profonde action perlurbatrice. Pendant sept ou huit mois, sinon pendant un an, les marchands de province verront une grande partie de leur clientèle leur échapper, au profit du gigantesque bazar central. Notez que ce n'est pas le cours naturel des choses qui aura amené ce déplacement; c'est l'action seule, soudaine, de l'État. Les affaires languiront en province, pour une cause dont l'État seul est responsable.
Une Exposition de celte laille, de celte nature, accompa= gnée de ce luxe officiel, est un impôt mis sur les départements au profit de la capitale. Celle-ci même n'en éprouve qu'une surexcilalion passagère qui la laisse bientôt dans un état de prostralion.