L'ARBITRAIRE ET LA CORRUPTION
endroit. La presse est facilement corruptible. Enfin, Télecteur lui-même, surtout dans les pays centralisés et où les attributions de rÉtat sont très étendues, est influencé par des promesses ou des menaces qui, sauf dans les moments d'une extrême gravité, comme au lendemain d'une guerre ou d'une révolution, atténuent singulièrement sa liberté morale.
Enclin à envisager toutes les mesures, toutes les décisions qu'il est amené à prendre au point de vue de leurs répercussions électorales, porté toujours à satisfaire sa clientèle pour Ja maintenir et en faciliter le recrutement, et à intimider ou décourager le camp adverse pour en réduire les chances de succès, le parti qui est au pouvoir tourne tout le prestige gouvernemental, toutes les places, tous les avancements, toutes les concessions, toutes les autorisations, qui relèvent du gouvernement, en instrument de règne. Ainsi l'arbitraire s'épanouit et tend à devenir le régime normal. Quand le gouvernement a une certaine tenue et cherche à observer quelque décorum^ cet arbitraire ne va pas jusqu'à violer ostensiblement les lois, mais on en fait un usage absolument contraire à l'impartialité et à Tesprit de justice.
Quand le personnel gouvernemental a moins le souci de la tenue et de la respectabilité, il ne recule pas devant des actes franchement illégaux. Il y a peu d'années, le procureur général à la Cour de Paris, dans une de ces enquêtes que le Parlement ordonne de temps en temps pour soulager sa conscience ou pour apaiser l'opinion publique, ayant à expliquer des pratiques judiciaires illégales, reprenait, en propres termes, l'une des formules de l'ancien régime les plus connues et les plus condamnées et disait sans réticence à une commission de la Chambre : c'est le fait du prince^ entendant par là un acte ultra-légal, supra-légal, ordonné par le gouvernement et devant lequel la magistrature s'incline. Cette partie tout au moins du personnel judiciaire eu
France, qui a mission de dénoncer et de poursuivre les crimes et les délits, la magistrature debout, suivant Texpression consacrée, était appelée sous Tancienne monarchie « les gens du roi » ; elle mériterait d'être appelée aujourd'hui « les gens du gouvernement », c'est-à-dire exclusivement des ministres ; chargée de soutenir les intérêts propres du personnel gouvernemental, et non pas ceux de Tordre public en général, elle tend à donner la préférence et son soutien à ceux-là, s'ils viennent à être en conflit avec ceux-ci.
La classe des politiciens modernes et de la clientèle dont ils servent avec ardeur les intérêts personnels n'échappe nullement à la corruption ; on en a vu des exemples éclatants se succédant avec rapidité : il suffit de rappeler l'affaire Wilson, qui amena la chùte du président Grévy, l'affaire de la Compagnie de Panama et de l'autorisation demandée par elle d'émettre des obligations à lots, celle plus récente de la liquidation des congrégations. On peut, à l'étranger, citer le cas du danois Alborti qui, au cours de son ministère (1901-1908), déroba 13 millions de couronnes (environ 18 millions de francs) à des associations paysannes d'épargne. Dans ces cas divers, la corruption s'est prolongée un certain temps ; elle a couvé, transpirant sans se dénoncer hautement, puis quelque hasard a fait éclater au jour le scandale. Il est utile de constater que, en moins de cinquante ans, deux ministres des travaux publics en France, Teste, sous le régime de Louis-Philippe, Baïhaut, sous la troisième République, ont été convaincus de concussion, le premier pour avoir accepté d'un concessionnaire éventuel une somme de cent mille francs, le second pour en avoir exigé une de cinq cent mille de la Compagnie de Panama qui sollicitait l'autorisation d'émettre des obligations à lots.
Si la corruption directe, sous la forme de concussion manifeste du haut personnel gouvernemental dans l'État