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L'ARBITRAIRE ET LA CORRUPTION

quelconque, peuvent avoir à invoqvier une mesure gouvernementale ; on les classe soit parmi les Corinthiens, c'est-àdire les amis, soit parmi les Carthaginois, c'est-à-dire les ennemis ou les tièdes et on les traite en conséquence.

C'est surtout en matière militaire que cette distinction prévaut pour le choix des garnisons, pour les autorisations de changements de corps, pour les permissions ou congés, pour les sursis aux réservistes, pour Tallocation de 0 fr. 75 centimes par jour aux familles privées de leur soutien appelé sous les drapeaux, la faveur et les considérations électorales tiennent une large place. Au mois de septembre 1910, M. Barthe, député socialiste de l'Hérault, adressait au président du Conseil, M. Briand, une lettre pour se plaindre de ce que, « dans divers dossiers adressés par de jeunes conscrits de l'arrondissement de Béziers, demandant à faire bénéficier leur famille de l'allocation journalière de 75 centimes, accordée depuis la loi du 21 mars 1905, l'autorité préfectorale avait glissé des fiches politiques » ; ces demandes étaient accompagnées pour plusieurs de ces conscrits d'un « avis défavorable », par la raison qu'ils appartenaient au parti socialiste (1). Ceux qui étaient soupçonnés d'appartenir au parti modéré ou au parti conservateur, n'étaient pas mieux traités ; mais le député socialiste ne s'occupait que de sa clientèle propre. Ainsi, tout secours sur les fonds du budget est considéré par le gouvernement et ses agents comme une faveur réservée aux « amis )n Les agents gouvernementaux ne se gênent pas pour répandre dans le pays cette conviction afin d'en tirer parti aux jours d'élection.

A plus forte raison en est-il ainsi pour la nomination aux fonctions publiques et l'avancement des fonctionnaires. Tous les hommes réputés peu favorables au gouvernement,

(1) Voir le journal le Temp^ du 8 srpLeiubro 1910, douxiùuio page, (leuxicuie colonne.

alors même qu^ils se contenteraient de voter contre ses candidats sans faire aucune manifestation, ni aucune propagande, mais montrant une certaine tiédeur, sont systématiquement exclus. Or, si Ton considère que, d'après la statistique administrative, publiée depuis la loi du 23 avril 1905, en même temps, chaque année, que le projet de budget, on compte, en 1910, 968121 fonctionnaires, dont 630 257 agents de rÉtat et 337 864 agents des départements et des communes, on comprend quelle est la puissance de corruption que, avec ce nombre énorme de places et d'avancements, possède rÉtat (1). Et ce n'est pas seulement le vote de ces fonctionnaires qu'il prétend diriger, c'est aussi celui de toute leur famille, de leurs pères, beaux-pères, fils et gendres, en province et dans les petites localités du moins, sinon à Paris et dans les grandes villes où un contrôle en pareille matière serait plus difficil(\

Pour appliquer tous ces moyens de pression dont jouit rÉtat, et pour se partager tous les avantages dont il dispose, pour diriger aussi et manœuvrer les élections, il se constitue, en tout pays démocratique, à côté du gouvernement légal, une sorte de gouvernement occulte : un colossal syndicat qui surveille les électeurs, les fonctionnaires, les députés, les ministres.

Aux États-Unis, cette organisation, qui conduit les partis, s'appelle « la machine » ; elle exerce une véritable prise sur le corps électoral ou, du moins, sur cette fraction du corps

(1) Voir à ce sujet rarticle de M. de Foville: « La Statistique des fonctionnaires », dans VÉconomiste Fra7içais du 27 a^ril 1910. On pourrait prétendre que de ce chiffre de 968 121 fonctionnaires, il conviendrait de retrancher 34 289 officiers ou assimilés et 101825 sous-officiers, caporaux ou soldats rengagés ou coinniissionnés ; niais ces catégories n'échappent pas à Tintluence et à la pression g<mvernernentale ; puis, (piaufKau lieu de 968 121 fonctionnaires, on voudrait n'en cojnpter que 8(30 000, ce nombre serait encore énorme et donnerait à TEtot de grands moyens de pression.

L'ÉTAT ET LES EMPLOYÉS DES SERVICES PUBLICS. 105 électoral qui appartient au parti qu'elle représente. 11 est très difficile d'aller contre cette « machine », lortement constituée et, d'ailleurs, irresponsable ; elle regarde le pays, les fonctions publiques, les lois, le budget comme une véritable proie et veut s'en saisir, dans l'intérêt de ceux qui la composent, surtout de ceux qui la dirigent ou qui la subventionnent.

En France, depuis une vingtaine d'années, a la machine », au sens américain du mot, a eu pour noyau une vieille association, jadis uniquement doctrinaire et à prétentions exclusivement philanthropiques, mais descendue sur le terrain pratique et y manœuvrant avec ardeur et esprit de suite ; la franc-maçonnerie.

Les (( machines » ainsi constituées tâchent de se juxtaposer, sinon de se superposer, au gouvernement légal, de le dominer ou de l'inspirer, de le « contrôler », suivant l'expression américaine. Elles n'admettent pas qu'on diffère d'opinion avec elles ou qu'on leur résiste.

Les institutions les plus respectées, les plus vénérables et les plus utiles, sont l'objet de leurs violentes attaques quand elles voient en elles un obstacle soit permanent, soit même temporaire. C^est ainsi que l'on a vu aux Etats-Unis un homme qui, cependant, a occupé pendant huit années la présidence de la fédération, M. Roosevelt, dans ses tournées oratoires du mois de septembre 1910, s'attaquer avec la plus grande violence à la Cour suprême des États-Unis, laquelle est considérée depuis plus d'un siècle comme l'un des remparts de la liberté du citoyen américain et qui a fait l'admiration de tous les écrivains politiques au xix^ siècle, Tocqueville, Bryce et autres. Cette Cour suprême s'étant opposée à certains projets démagogiques et les ayant, suivant son droit, déclarés inconstitutionnels, M. Roosevelt a vu dans ces actes d'indépendance une série

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d^attontats contre la volonté du peuple, laquelle, vraie ou prétendue, sincèrement exprimée ou falsifiée, ne doit plus être assujettie à aucun frein. Quand un homme venant de remplir d'^aussi hautes fonctions et ayant cette expérience politique soulève ainsi les foules irresponsables contre une institution universellement respectée et dont Futilité est proportionnelle à son indépendance, on peut se rendre compte de ce que peut penser et faire le vulgaire troupeau des politiciens.

Les excès de prépotence de rÉtal moderne, ses abus criants en ce qui concerne la distribution des places, Tavancement dans les adminsitrations, ont fini par soulever contre lui le personnel même qu^il occupe. Les scandales administratifs devenaient de plus en plus nombreux : de malheureux agents du gouvernement traqués et, sinon chassés, déplacés dans des conditions défavorables et privés de tout avancement, parce qu'ils n'avaient pas prêté à un député, à un conseiller général, à un maire Taide électorale que celui-ci réclamait ou parce qu'ils avaient refusé de se prêter à un acte illégal ou- déloyal que celui-ci prétendait imposer ; de jeunes chefs de cabinet, ayant échoué la veille au concours d'auditeurs à la Cour des Comptes ou au Conseil d'État et promus soudain conseillers référendaires ou maîtres des requêtes à ces corps, en avance de cinq, six ou huit années sur les concurrents par lesquels ils avaient été battus dans les concours d'entrée ; tel réfractaire au service militaire qui aurait dû être disqualifié pour toujours de toute fonction publique et qui, parvint d'un ministre, obtenait une des meil- ♦ leurs places de percepteu r de France, alors que ces situations sont, pour la plus grande partie, en principe réservées aux anciens militaires, ayant de bons et loyaux services.

Un nombre incalculable de cas de cette nature a fini par émouvoir les fonctionnaires publics. Ils se sont rappro-

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