PRÉ FACE
DE LA THOlSlÈiME ÉDITION.
Depuis la publication de la deuxième édîiion de cet ouvrage, neuf ans se sont écoulés. De nombreux travaux nous ont empêché d'en faire paraître plus tôt une édi^ tion nouvelle, revue et fortifiée par un surcroît d'exemples et de preuves, suivant notre constante habitude.
L'expérience de ces neuf années a été, certes, démonstrative. Partout rÉtat moderne a étalé de plus en plus à la fois sa fragilité et sa présomption.
Deux conditions surtout constituent Tiitat moderne ; d'abord les hommes qui détiennent l'Etat, qui parlent et qui agissent en son nom, sortent de Télection populaire, avec de brèves délégations de pouvoirs; ils sont censés ainsi représenter la volonté du peuple. En second lieu, par la disparition ou Taffaiblissement de toutes les anciennes forces sociales organiques, Eglise, aristocratie, corps intermédiaires divers et traditionnels, l'Etat moderne se trouve investi, d'une façon complète en théorie et qui tend à devenir complète en pi'atique, de la toute puissance; la toute puissance, voilà l'attribut principal de l'Etat moderne (1.) Or, chacun sait que la
(1) Oq verra plus ^oia que la plupart des théoriciens allemands conteinporains revendiquent pour l'État la toute puissance.
D'autre part uit des psychologues sociaux les plus originaux et les plus pénétrants, M, Tarde, dans sou ouvrage Les Transformations pouvoir (page :205 note), s'exj>rime ainsi :
« A propos de la guerre des paysans, eu Souabe (1525), M. Denis écrit
toute puissance est une cause habituelle d'infatualion.
Incohérent, irréfléchi, corruptible môme, démesurément ambitieux et intrusif, voilà l'Etat moderne tel que les faits nous Tout montré.
Un journal anglais disait naguère à propos de cet ouvrage que, sous le nom d'Etat moderne, nous décrivions simplement le gouvernement français, et que nos observations et nos conclusions n'avaient pas d'application en dehors de notre territoire.
Quelle singulière erreur de jugement! L'Etat moderne que nous avons décrit, ce n'est pas seulement la France, c'est Tltalie, c'est les Etats-Unis, c'est môme la Suisse et l'Angleterre; ce sont aussi, sans parler de l'Amérique du Sud, les jeunes colonies de Victoria, de l'Australie Méridionale et delà Nouvelle- Zélande.
Dans tovites ces contrées et d'autres encore, qui réalisent les conditions de l'Etat moderne, on retrouve, à des degrés légèrement divers, les mêmes faiblesses, sinon les mômes vices.
Il se peut que dans certains pays TEtat Moderne ait péché moins que dans d'autres contre la stricte honnêteté vulgaire.
Si les scandales des banques en Italie, ceux de certains votes de tarifs aux Etats-Unis ainsi que de l'ad midans \ Histoire générale : « En somme ces révoltés étaient des réactionnaires et ils poursuivaient la restauration d'un système vieilli : ce qui représentait le progrès et l'avenir à cette époque, c'étaient les princes qui travaillaient à dégager du moyen âge V Etat ynodeme. Or, qu'estce qui le caractérise, cet État moderne? Le même auteur nous le dit quelques pages plus loin, a Les princes, enrichis des dépouilles du clergé et maîtres de la conscience comme des biens de leurs sujets, n'avaient en quelque sorte plus d'adversaires. Le champ s'ouvrait librement devant eux et ils pouvaient réaliser enfin leur idéal de gouvernement et créer de véritables Etats modernes oiinalle volonté ne gênerait la Leur et dont toutes les ressources seraient concentrées entre leurs mains. >'
<« Le caractère de l'État moderne, conclut M. Tarde, c'est sa toute puissance, c'est la suppression de ces entraves multiples et muUif<u*mes que l'État féodal avait dû subir. » Voir au^^si plus loin (page TIS)) un mot très caractéristique de Roscher, le célèbre économiste allemand.
PRÉFACK DE LA TROISIÈME ÉDITION. Xlll
nistratioii habituelle de la ville de New-York, égalent ou surpassent les scandales législatifs et administrât! is divers qui ont causé en Finance tant d'émotion dans les dix dernières années, on peut aiguer que la petite llelvélie est demeurée, autant qu'on en peut juger, pure de ces actes de manifeste immoralité gouvernementale.
La corruption, consciente et voulue, est, toutefois, Tun des moindres inconvénients de TEtat Moderne. Certaines petites démocraties peuvent y échapper. Aucune, au contraire, ne peut se dégager de Tinfatuation, de l'activité papillonne et perturbati ice ; aucune ne peut se soustraire longtemps à la domination de lo médiocrité ignorante et audacieuse. Aucune ne peut s'élever à la conception de l'intérêt général et permanent, et lui donner habituellement la préférence sur les intérêts particuliers et transitoires.
Nous avons, dans cette édition, ajouté à notre livre un chapitre nouveau que nous considérons comme très important, intitulé : \S État moderne^ le protectionnisme et Le chaiwinis7ne\ c'est un des phénomènes, en effet, les plus attristants et les plus inquiétants du temps présent que le développement, au sein de nos démocraties , du chauvinisme et de l'exclusivisme national le plus extravagant.
On a vu, en Angleterre, un gouvernement qui avait à sa tête des hommes expérimentés, de la plus haute culture intellectuelle, en possession du prestige que donne une famille historique ayant, depuis près de trois siècles, joué un rôle prédominant dans le pays, lord Salisbury et M. Bal four, s'abandonner pratiquement à la direction incohérente et téméraire d'un de leurs subordonnés, simple charlatan, sans aucune instruction générale, M. Chamberlain, uniquement parce que cet homme borné était un excellent manœuvrier électoral. Voilà un des trails qui carcictéi isent l'Etat moucrne.
XIV L'ÉTAT MODEHiNE ET SES FONCTIONS-
De la peinture que nous faisons de TElat moderne, doit-on conclure qu'il convienne de le détruire et de le remplacer, soit par l'État bureaucratique dont la Prusse nous offre Texemple, soit, ce qui s'en rapproche, par de grandes monarchies administratives, comme celle de notre ancienne France ? Ce n'est aucunement là notre conclusion. Il pourrait être douteux que, en se plaçant à un point de vue d'ensemble, on gagnât à ce changement, et, d'ailleurs, le choix n'est pas à notre disposition.
Ce qui ressort de notre étude, c'est simplement que les hommes éclairés doivent s'efforcer de contenir l'ambition de l'Etat moderne, ne pas lui permettre de s'adjuger, aux dépens de l'activité privée et des groupements libres, de nouvelles sphères d'action pour lesquelles il n'a aucune vocation réelle.
Quand même l'Etat concret se rapprocherait, par ses qualités propres, de l'Etat abstrait des philosophes, il faudrait, pour maintenir la plasticité sociale et la spontanéité individuelle, lulter contre ses empiétements. A combien plus forte raison ne faut-il pas le faire quand, outre les souvenirs de l'antiquité et du Moyen-àge, la récente expérience continue, aujourd'hui séculaire, démontre chez tous les peuples, combien peu Frôlât concret, représenté par des hommes sortis de l'élection, ressemble à l'Etat abstrait, objet de tant d'encens et d'une dévotion si crédule!
Montplaisir,près Lodève, le 2r> novembre 1899.
Paul Leroy-L>eâulieu.