L'IMPÉRIALISME
L'État moderne et le protectionisme, page 483. — Les primes à certaines industries page 485 — Exemple frappant d'une industrie arriérée, disparaissant dans l'ensemble du monde et qui est développée par PÉtat français : la marine à voiles, page 485. — Colossale absurdité du régime français à ce sujet, page 489.
L'État démocratique, proie de tous les intérêts particuliers et immédiats, n'ayant aucun organe pour sauvegarder l'intérêt général et permanent, est enclin à céder beaucoup plus aux exagérations du protectionisme que l'ancien État plus pondéré et j)lus rétléchi, page 4^1)0. — Il fait souvent la guerre aux nouveautés industrielles, page 490. — Exemples de cette guerre, page 401.
L'État moderne est ultrachauvin, page 491. — Il tend à proscrire l'immigration étrangère, page 4 92.
Le pédantisme de PÉtat moderne, page 492.
Appendice à lix qualriome édition; Vimpérialisme chez les peuples modernes, page 492.
Nous ne voulons consacrer que quelques très courtes réflexions à raltitude de l'État moderne en ce qui concerne le régime industriel général, le protectionnisme et la liberté du commerce. Sur le débat entre les deux systèmes, nous renvoyons à notre grand ouvrage qui traite de l'économie j)olitique soit dans ses principes, soit dans ses applications (1).
Nous reconnaissons que, en dehors de l'Angleterre, il n'y a guère de peuple qui pût à l'heure actuelle, même sous la réserve de la taxation fiscale de quelques objets, adopter le hbre échange absolu. Dans certaines circonstances, soit d'une manière permanente, par des considérations pohtiques et sociales, soit d'une façon temporaire, à certains stages
(l) Traité tkéorique et pj^atique d'économie politique. 4 volumes iaoctavo.
du développement économique, des mesures protectionnistes, aj^ant surtout un caractère modéré, peuvent être recommandables. Il pourra en être ainsi tant que les difïcrents peuj)lesne formeront pas une même nation et n'auront pas la même législation générale et fiscale.
Mais, entre des lois admettant pour certains articles une protection limitée, ne nuisant d'ailleurs que très peu à la division du travail à la spécialisation des nations suivant leurs aptitudes propres ou celles de leur sol, et le protectionnisme quasi universel qui s'épanouit, avec des droits très élevés, aux États-Unis et en France, et qui impose ace dernier pays, d'une étendue et d'une population limitée, la tâche contre nature de produire, sinon toutes les denrées agricoles ou toutes les matières brutes, ce qui serait impossible, du moins tous les articles industriels, ce qui prive la France du bienfait de la division du travail et l'a (faiblit, il y a un écart immense.
Or, aux Etats-Unis comme en France, c'est surtout l'extrême démocratie, avec ses entraînements et son ignorance, le défaut de contrepoids de son système politique, qui est le facteur des exagérations du protectionnisme.
Les économistes du milieu de ce siècle s'imaginaient que la xiémocratie tendrait au libre échange ; c'est tout l'opposé; ses préjugés l'en éloignent ; or, la démocratie extrême est surtout gouvernée par des préjugés. Elle ne voit qu'une chose, c'est que le protectionnisme arbore le drapeau de la défense du travail national, de l'ouvrier national, tandis que le libre échange apparaît comme une doctrine cosmopolite.
L'extrême démocratie ne voit jamais loin ; elle s'arrête toujours à la surface des choses; les conséquences indirectes ou lointaines ou enchevêtrées des phénomèneslui échappent. De là vient que les sociétés démocratiques de l'Australie et
L'ÉTAT MODERNE, LE PROTECTIONNISME ET LE CHAUVINISME. 485 de la Nouvelle Zélande à rexception de la Nouvelle Galles du Sud, encore vacillante, sont hautement protectionnistes. De là vient aussi que, malgré ses intérêts manifestes dans le sens contraire, la Grande-Bretagne elle-même fait depuis peu de temps quelques concessions à cette doctrine.
En démocratie, on ne saurait trop le répéter, il n'y a aucun organe pour défendre Tintérêt général et permanent; il ne se rencontre dans les divers pouvoirs publics que des représentants des convoitises particulières et immédiates,.
Non content d'établir des droits élevés, souvent prohibitifs, sur un très grand nombre d'articles étrangers, de susci^ ter ou de fortifier des monopoles à l'intérieur, comme ceux de la métallurgie et de la raffinerie en France et un nombre beaucoup plus grand aux États-Unis où ils s'installent et trônent cyniquement sous le nom de trusts, l'État moderne institue tout un système de primes pour le sucre, la soie, le chanvre, le lin, la navigation, la construction des navires; c'est là le règne de la fantaisie et de la faveur. On arrive parfois avec ces primes aux mesures les plus extravagantes.
Nous'n'en voulons d'autre preuve que ce qui se fait en France depuis une douzaine d'années pour la construction des navires. On a voté des lois donnant des primes à la navigation et d'autres à la construction des vaisseaux marchands ; au point de vue politique et militaire, peut-être même, dans une certaine mesure, au point de vue économique, ces primes pourraient se justifier. Mais ce qui peint l'incommensurable légèreté de l'État moderne, c'est la répartition de ces primes: on les a combinées d'une façon si absurde qu'il est beaucoup plus avantageux de construire et de faire naviguer des voiliers que des vapeurs. Il en résulte cette absurdité que l'on arme très peu de ces derniers et beaucoup des premiers. Or, tous les grands pays commerçants et navigateurs, TAngleterre et l'Allemagne notamment, abandonnent déplus en
plus les voiliers. La disparition de la marine à voiles anglaise et allemande n'est qu'une question de temps.
En voici la preuve pour l'Angleterre, dans deux tableaux : Tun donnant le relevé de la marine à voiles et de la marine à vapeur dans cliacune des quinze dernières années, l'autre fournissant, pour la même période, le relevé des constructions des navires de chacune des deux catégories (1).
Nombre total et tonnage des 7iavi7*es à voiles et à vapeur enregistrés comme appartenant au Royaume-Uni et employés tant dans le cabotage que dans le commerce étranger.
TOTAL
Nombre de
navires Tonnage
Netenons compte que du tonnage, le seul élément important. On voit d'après ce tableau, que le tonnage total, voiliers et vapeurs réunis, de la marine marchande britannique s'est élevé de 7 026 062 tonnes en 1883 à 8 925 813 en 1897, ce qui est un accroissement de 1 900 000 tonnes en chiffres ronds, ou de plus de 27 p. 100. Mais si Ton examine les catégories des voiliers et des vapeurs chacune à part, on