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CHAPITRE II Origine et sens du mot mystique

§ 1^'. — Doctrine de Denys le mystique Les trois manières de connaître Dieu. — La connaissance mystique

10. Le mot mystique se tro«-ve dans les ouvrages attribués à ■saint Denys ^ Il est important de voir le sens qu'avait ce mot pour l'auteur de ces li\Tes : personne n'ignore quelle immense

ï On trouve les termes : contemplation mystique, théologie mystique chez Marc l'Ermite, qui semble avoir écrit au début du v« siècle. P. ■G. t. 65 De temper, II, V, col. 1053, 1056.

influence il exerça dans l'Église, et comment tout l'enseignement du moyen âge sur la spiritualité est imprégné de sa doctrine.

Denys veut montrer comment on arrive à la parfaite connaissance de Dieu.

11. Le premier moyen, ce sont les symboles : Dieu est représenté sous des images sensibles. Ces symboles, l'auteur les avait expliqués, nous dit-il, dans un ouvrage aujourd'hui perdu, la Théologie symbolique. Ainsi l'on use de symboles quand on dit de Dieu qu'il habite des lieux, qu'il revêt des ornements, quand on lui prête la colère, la douleur, le sommeil, le réveil, etc. Il est évident que ces symboles donnent de Dieu une notion très incomplète.

12. Le second moyen, déjà plus parfait, consiste à étudier le sens des noms donnés à Dieu et qui lui conviennent en toute vérité. L'auteur avait employé ce moyen dans ses Hpotyposes ou Institutions théologiques, aujourd'hui perdues. Il y traitait de l'unité divine, de la Trinité, de la paternité et de la filiation, du Saint-Esprit, de l'Incarnation. Dans les Noms dit-ins, il explique pourquoi Dieu se nomme bon, pourquoi II se nomme vie, sagesse, force.

13. Ce n'est point encore là le moyen le plus parfait pour acquérir de Dieu une juste idée; au-dessus il y a une science, dont Denys parle souvent, c'est « cette parfaite connaissance de Dieu qui s'obtient par ignorance en vertu d'une incompréhensible union; ceci a lieu lorsque l'âme quittant toutes choses et s'' oubliant elle-même, s'unit aux clartés de la gloire divine et s'éclaire parmi ces splendides abîmes de la sagesse insondable ». {Noms divins, vu, 3.)

Cette science est bien supérieure à celle que nous pouvons obtenir par les lumières de notre raison. Par notre raison, en effet, « nous ne connaissons le divin que dans ses effets; mais de dire ce qu'il est en Lui-même, c'est ce qui dépasse tout entendement. Lorsque nous nommons ce mystérieux océan de l'être. Dieu, vie, substance, lumière ou Verbe, nous ne concevons autre chose que les grâces qui nous en viennent et par lesquelles la déification, l'existence, la vie ou la sagesse nous sont départies; mais pour Lui nous ne l'atteignons que par le repos complet des facultés de l'entendement, n'apercevant plus rien, ni déification.

ni vie, ni substance, qui soutienne comparaison exacte avec cette cause première, suréminemment élevée par-dessus tout. » {Noms divins, ii, 7.)

Ce n'est donc pas par le raisonnement que l'on o"btient cette très haute idée de Dieu, qui est la plus parfaite connaissance que nous puissions avoir de Lui; ce n'est pas non plus, comme certains auteurs du xx^ siècle l'ont soutenu, en voyant Dieu; c'est, au contraire, en ne Le voyant pas : « Nous désirons, dit Denys, entrer dans cette obscurité superlumineuse et voir et connaître, par le fait même de ne pas voir et de ne pas connaître. Celui qui est au-dessus de toute vue et de toute connaissance.

At'o'Sliitv.ç y.c/.i ayvwfft'zî î5tîv X7.i yvwvc.t TO ûrrîo Çeav xxi yvwTtv.)

Car c'est véritablement voir et connaître, c'est supersubstantiellement louer le supersubstantiel que de déclarer qu'il n'est rien de ce que sont les autres êtres. » [Theol. myst., ii).

Ainsi l'âme unie à Dieu dans une union d'amour reçoit une lumière qui lui fait comprendre que Dieu est l'Êire incompréhensible, ineffable, et c'est là la vraie connaissance de Dieu.

Cette science, qui est donc obtenue non par les raisonnement ni par une vue de Dieu, mais par une union pleine d'amour et très intime avec Dieu, Denys l'appelle la théologie mystique. Il dit encore : « Les théologiens ont une double doctrine, l'une inexprimable, l'autre évidente et plus accessible, l'une qui sous des symboles cache des mystères, l'autre philosophique et démonstrative. Mais la science mystérieuse et inexprimable se trouve impliquée dans le symbole exprimé; le symbole persuade et inculque la vérité en question; le mystique, l'inexprimable pousse vers Dieu et unit à Lui par une sorte d'initiation qu'aucun maître ne peut enseigner. » {Ep., ix, 1.)

C'est dans la partie suprême de l'âme que s'accomplit l'opération mystique. « A cette portion de l'âme que les passions n'atteignent pas, il faut assigner la contemplation des pures et profondes vérités. » (Ibid.)

§ 2. — La science mystique est un don que Dieu désire accorder et auquel on doit se disposer

14. Cette science mystique. Dieu l'accorde volontiers. « La douce et bienheureuse nature de Dieu, du sein de sa constante

immutabilité, laisse tomber sur les intelligences les salutaires rayons de sa lumière. . . et cette lumière, Dieu est toujours prêt à la communiquer abondamment. » {Hier. eccL, ii, 3.)

« L'Être bon... chasse l'ignorance et l'erreur de toutes les âmes où il règne, il leur dispense à toutes une lumière sainte, . . d'abord II leur donne une petite clarté, puis quand, ayant goûté lu lumière elles en désirent une plus grande, Il la leur distribue avec plus d'abondance; pane qu'elles ont aimé beaucoup, Il les inonde de cette lumière ; et toujours Illes pousse^ plus a\,'ant en proportion du zcle qu'elles mettent à porter en haut leurs regards. » {Noms divins, iv, 5.)

Elle est donc donnée, commo le dit encore Denys, cette lumière si précieuse, aux âmes bien disposées, aux âmes avides de perfcclion, pleines à la fois d'humilité et d'une noble et confiante ardeur. {Noms divins, i, 2.) Aux âmes moins avancées conviennent les symboles qui cachent la science inexprimable,, que tous ne peuvent avoir. « Le voile n'est levé que pour les sincères amants de la sainteté qiù, par leur pureté d'esprit et la puissance d^ leur faculté contemplative, sont aptes à pénétrer le vrai dans sa simplicité intime et dans sa surnaturelle profondeur. » {Ep.,'ïx, 1.)

C'est donc Diiu qui communique cetDe science mystique; Lui, dit De: ;-- 'f ^ v ^' ^ -^ ^ : ''.li'e, la paix créatrice, qui, sans sortir d':']! toutes les créatures, IK saisit

l'âme. Il J.^ i. k-niêine d'une union ineffable.

« Par Dieu, dit encore Dt-iiys, pur Dieu, paix substantielle, les âmes rassemblent leurs raisonnements multiples et les réduisant à l'unité d'un concept pur, s'é'èvent, par une voie qui leur est propre, jusqu'à l'union qivi est au-dissus de toute compréhension )» {Noms divins, XT, 1, 2.p"

15. Mais le rôle d^ l^âme ne consiste pas uniquement à recevoir la faveur divine, elle doit s'y disposer. 0\\ s'y dispose par la prière : « Avant tout que la prière nous conduise vers le principe de tout bien, et que nous approchant de Lui i, nous soyons initiés aux très saints dons e^ui l'environnent. . . A la vérité II est toujours présent à tout, mais toutes choses ne Lui sont pas toujours présentes. Quand nous Lui adressons de Irès-

' Acccdite ad cum et illuminamini (Ps. XXXIII, 6).

•pieuses supplications, l'esprit dégagé de tout trouble et avec une disposition d'âme favorable à l'union divine, alors nous Lui devenons présents. L'homme s'élève donc par la prière à la contemplation sublime des grandeurs de la divine Bonté. » (Noms divins, m, 1.)

On s'y dispose « par de généreux et continuels élans vers le Dieu un, par la mortification et l'anéantissement de tout ce qui est contraire ». (H. E., ii, 5.) On s'y dispose « en faisant cesser tou le opération de l'entendement pour se jeter autant qu'il est possible dans la splendeur supersubstantielle » (c'est-à-dire en Di u.) {Noms divins, i, 4.) — « On s'élève aux vérités mys iques, comme le veui la tradition sacrée, par un élan superintellectuel. » {Ibid., Il, 7.)

. C'est là la doctrine enseignée'par Denys et résumée dans le fameux texte où il indique à son disciple comment il doit « s'exercer aux contemplations mystiques », texte que tant de grands Docteurs se sont plu à commenter, le regardant avec raison comme d'une importance capitale, comme l'un dos points fondamentaux de la doctrine mystique :

« Pour toi, ô bien-aimé Timothée, exerce-toi sans relâche aux contemplations mystiques; laisse de côté les sens et les opérations de l'entendement, tout ce qui est matériel et intellectuel, toutes les chosts qui sont et celles qui ne sont pas, et d'un essor surnaturel, va t'unir, aussi intimement qu'il est possible, à Celui qui est au-dessus de toute essence et de toute notion. Car c'est par ce sincère, spontané et total abandon de toi-même et de toutes choss que, libre et dégagé d'entraves, tu te précipiteras dans l'éclat mystérieux de la divine obscurité. » {TlwoL myst.^ 1, 1.)

Ainsi donc laisse toute réflexion, oublie tout ce qui est créé, oublie-toi toi-même, donne le repos à ton esprit, et demeure uni -dans une charité ardente à l'Être ineffable et incompréhensible. C'est un acte d'amour, si'encieux, mais intense et très pur, que conseille ici le grand Mystique. Car cette union qu'il recommande, c'est dans l'amour qu'elle s'opère, comme il le remarque ailleurs : « C'est une chose qui dépasse la portée des intelli- ;gences vulgaires que cette Uivi^^u liiliin^, cette fusion produite par l'amour divin »... car « l'amour est une force unissante ». ■{Noms divins, iv, 12.) Et le résultat ce sera la déification de

l'âme : « la déification est, dans la mesure du possible, la ressemblance et l'union avec Dieu ^ » {Hier. eccL, i, 3.)

Denys établit donc ces deux vérités fondamentales : l'état mystique est une faveur de Dieu à laquelle il serait insensé de penser s'élever par ses propres forces, mais c'est une faveur à laquelle il faut aspirer, à laquelle on peut et on doit se disposer.

16. Telle est la doctrine mystique de Denys. Ce qui fit, sans doute, sa grande fortune, c'est que les saints Docteurs du moyen âge trouvaient là exactement décrites les opérations divines qu'ils constatai nt en eux-mêmes ^. Aussi ils ne trouvèrent rien de mieux pour les exprimer que de lui emprunter les termes dont il s'était servi : repos ou quiétude, silence, transport, contemplation, union, termes qui deviendront classiques et formeront la langue de la mystique.

§ 3. — Signification du mot « mystique »

17. Mais le mot mystique lui-même, quelle est sa raison d'être et sa signification?

Denys insiste beaucoup sur ceci que la vérité saisie dans l'état mystique est indicible, inexplicable; elle n'a donc pas cette précision qui permet de l'exprimer par des termes nets et compréhensibles; elle est saisie confusément, et c'est pour cela qu'elle est appelée mystique, c'est-à-dire, mystérieuse, cachée.

' Notons encore les paroles qui suivent ces dernières : elles montrent que Denys se faisait de la perfection l'idée qu'en ont eue depuis les autres mystiques : « Le terme commun de toute hiérarchie — la hiérarchie comme l'explique notre auteur, a été organisée par Dieu pour mener les créatures à leur perfection — c'est la charité envers Dieu, charité produite saintement par le souffle de Dieu qui unit l'âme à Lui . . . Auparavant il faut se dépouiller de tout ce qui lui est contraire . . . alors on apprend à connaître les choses dans la réalité de leur être (les choses présentes comme passagères et ks autres comme éternelles); alors on approche de la vérité, et on participe à la perfection simplifiante. En quoi consiste la simplification? A s'élever (au-dessus des êtres sensibles et misérables) à la simplicité divine, c'est là le banquet de la contemplation... banquet tout céleste et divin. »

* La Vénérable Mère Marie de l'Incarnation disait de Denys : « Il surpasse, d'après l'impression qui m'en reste, tous les auteurs qui ont traite ces sujets et je suis persuadée qu'il était éclairé lui-même des lumières divines. » Vie par Dom Claude Martin, ch. xix, addition.'f j

C'est ce qu'a très bien expliqué le Bienheureux Albert le Grand dans son Commentaire sur Denys. Le Bienheureux se fait cette objection : « Aucune science ne peut être dite mystique, car ce qui est connu d'après ses principes, est mis dans tout son jour et ne peut être appelé mystique. » Il répond : « La science qui procède des données de la raison met dans tout leur jour les vérités qu'elle déduit, mais~cèt1r© science (mystique) ne procède ^as des données de la raison, elle procède plutôt d'une certaine lumière divine, qui n'est pas l'affirmation (nette et précise) d'une vérité. L'objet saisi par l'âme (c'est Dieu lui-même), agit si fortement sur l'intelligence, que l'âme veut à tout prix s'unir à Lui. Cet objet étant au-dcssus de la portée de l'intelligence ne s'en fait pas connaître clairement, aussi l'intelligence s'appuie sur quelque chose qui n'est pas déterminé i. »

Ainsi connaissance élevée maïs mystérieuse de la divinité, attrait puissant vers Dieu, attrait qui aboutit à une union toute d'amour, voilà, nous pouvons déjà le dire, les éléments constitutifs de l'état mystique. Si l'on ajoute, toujours d'après Denys, que cette très haute idée de Dieu ne s'obtient pas par le raisonnement, mais est versée directement par i'Esprit- Saint dans la partie suprême de l'intelligence, et que l'amour mystique est aussi un amour infus et non pas acquis par les efforts de l'âme fidèle, on aura la notion exacte de l'état mystique.

§ \.^^. — Clément d'Alexandrie, Hésychius

18. Denys fut parmi les Pères grecs celui qui précisa davantage la nature de cette science mystique et qui popularisa ce nom; il ne fut pas le seul à la signaler; les autres Pères ont parlé aussi de cette connaissance supérieure de Dieu que

i In libr. De Myst. theoL, Q. proaem, ad I. Nous avons donné d'autres textes fort remarquables du même Docteur. Vie d'Union, n» 204 à 21 1<

Lui-même communique aux cœurs purs et que les raisonnements humains sont impuissants à procurer; eux aussi ils ont enseigné que, pour l'obtenir, il faut renoncer aux images sensibles, se dépouiller des affections terrestres et vivre dans une grande pureté de cœur.

19r~TelIe est déjà la doctrine de Clément d'Alexandrie au ia« siècle. D'après lui, quand l'âme se sera affranchie des frivolités des sens, de tous les défauts auxquels donnent naissance les idét'S vaines ou erronées et des passions sensuelles, alors elle recevra la lumière qui la sanctifiera. La plupart des hommes ne sachant pas se dégager de leure passions n'ont pas sur Dieu des idées justes, ils se font un Dieu à leur image; la vraie connaissance de Dieu est une grâce qu'il accorde par les mérites de son Fils. On ne parvient pas à cette connaissance du Souverain Bien, de l'Êlre heureux et éternel, sans une grâce insigne, qui donne à l'âme des a'iîes et lui permet de s'élever jusqu'à Dieu, Et cr-Iui qui a reçu cette grâce insigne est devenu un homme éclairé, un gnostiqu«, un contemplatif; saintement indifférent aux choses de la terre, il demeure constamment uni à Dieu par la prière et par l'amour \

20, Il est dit dans le livre De libertale mentis, attribué autrefois à saint Macaire, mais composé par un auteur bien postérieur (P. G., t. XXXIV, col. 951).

« Le divin Apôtre Paul, voûtant nous apprendre plus exactement ce qu'est dans toute âme croyante le mystère du christianisme arrivé à sa perfection, nous dit qu'il est produit par l'opération divine; et cette opération est l'irradiation de la lumière céleste produite par la puissance du Saint-Esprit. 22. Cotte illumination de l'Esprit est une illumination stable et continue, une irradiation de la lumière substantielle. 25. Toute âme qui par ses efforts et par une foi parfaite se rend digne de revêtir le Christ par la puissance de la grâce, et de s'unir à la lumière-céleste de l'Être incorruptible, reçoit l'intelligence des mj^stères célestes ».

Hésychius, prêtre de Jérusalem, f 433 (P. G., t. XCIII;

* Voir, dans la Vie cC Union, les textes auxquels nous faisons allusion, et beaucoup d'autres textes des autres Docteurs que nous avons cra superflu de répéter ici.

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