CHAPITRE IV
L'état mystique d'après les Docteurs du moyen âge
§ 1er. — Saint Bernard
24. Pour saint Bernard désirer le baiser de l'Époux, qu'il appelle le baiser de la contemplation, c'est désirer « l'esprit de sagesse et d'intelligence : l'intelligence pour atteindre jusqu'à Dieu, la sagesse pour goûter ce que l'intelligence aura saisi ». « La faveur du baiser, dit-il encore, renferme ces deux choses, la lumière et Vonction . . . Que l'Époux prépare doncsesdeux lèvres, sa raison, siège de l'intcllig^Mice, et sa volonté, siège de la sagesse, afin de recevoir directement la double grâce du très saint baiser. »
« Il y a dans la bienheureuse contemplation deux sortes de transports, Vuti est dans V intelligence , Vautre est dans Vaffection ; l'un dans la lumière. Vautre dans la ferveur ; Vun dans la connaissance, Vautre.dans la dévotion. »
A ces quelques lignes que nous avons déjà citées ailleurs {Vie d'union, n^s 151 et 163) ajoutons encore ces autres paroles du saint docteur : « Ce baiser que sollicite l'âme aimante, c'est l'effusion des joies divines » — ces joies sont évidemment des joies d'amour — «c'est la révélation des secrets d'en haut, c'est un admirable et presque inséparable mélange de lumière céleste avec la lumière de l'âme. Aussi je ne veux ni vision, ni songe,ni figure, ni énigme; je dédaigne même l'apparition des angeS; car mon Jésus les surpasse par sa beauté et sa majesté. » {In cantic, Sermo 2.)
Et saint Bernard indique bien que ces lumières si précieuses et ces douceurs d'amour sont une faveur, une grâce infuse et non pas une contemplation et une union acquises par les efforts de l'âme quand il dit : Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche-
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l'homme ne trouve pas ce cri dans son cœur, il n'est possible qu'à celui qui ayant déjà reçu, ne fût-ce qu'une fois, le baiser spirituel de la bouche de Jésus-Christ, est porté par sa propre expérience à le redire volontiers. A mon avis, celui-là seul qui a reçu cette faveur sait en quoi elle consiste : c'est une manne cachée et seul celui qui en a mangé la désire encore; c'est une fontaine scellée où l'étranger ne puise pas; celui-là seul qui a pu y boire, en a soif encore. » (In cantie. Sermo 3.)
§ 2. — Saint Thomas
25. Saint Thomas indique bien encore la rôle de l'intelligence et du cœur dans la contemplation lorsqu'il montre le contemplatif fixant sa pensée sur Dieu parce qu'ill'aime; et le saint Docteur déclare en même temps que l'âme doit se disposer à l'acte contemplatif en se rappelant la grandeur et la bonté de Dieu. « La vie contemplative, dit-il, consiste surtout dans une. opération de l'intelligence; le nom même de contemplation l'indique, car il signifie vision, regard. Pour arriver à ce regard de la contemplation auquel vise surtout le contemplatif, il se sert des considérations de la raison. . . Bien que les créatures visibles soient la voie pour arriver à la contemplation du divin, cependant la contemplation, ne consiste pas surtout dans ce qui est la voie (les considérations préalables), mais dans ce qui est le terme de cette voie (le regard sur Dieu). » (III Sent. D. 35, q. 1., a. 2, sol. 2.)
La contemplation mystique n'est pas, aux 'yeux de saint Thomas, une oraison que l'on acquiert et que l'on exerce par le simple usage des facultés de l'âme, puisque le saint Docteur dit toujours, — ce que diront tous les autres docteurs sans exception — qu'elle est l'effet des dons du Saint-Esprit, et il nomme spécialement le don de sagesse. Conte?nplatio aliquando capitur stricte pro actu intellectus divina nieditantis et sic contemplatio est sapientiœ actas. (IV Sent. D. 15, 4, a. 1, sol. 2, ad. 1.)
Citons encore quelques paroles de saint Thomas qui vont encore nous montrer quel rôle il attribue dans l'état mystique aux facultés connaissantes et aimantes :
« Le don de sagesse procure une connaissance éminente par une certaine union aux choses divines, auxquelles nous ne
sommes unis que par l'amour, de sorte que celui qui adhère à ■ Dieu ne soit qu'un même esprit avec Lui.
« Le Seigneur dit qu'il a révélé à ses disciples les secrets de son Père parce qu'ils étaient ses amis. Aussi le don de sagesse présuppose l'amour comme principe et par là il est dans l'affection; mais quant à son essence il est dans la connaissance. De là suit que l'acte de la sagesse paraît être ici-bas et là-haut de contempler les choses divines aimées et par elles de juger les autres choses, non seulement pour ce qui est spéculatif, mais, aussi pour ce qui est de la pratique » . {III Sent. D. 35, q. 2, a. 1, sol. 3. C/. ib. D. 36, q. 1, a. 3., c. et ad. 4. — 2. 2. q. 45, a. 5.)
« Le désir de la contemplation naît de l'amour de l'objet à contempler; ainsi la vie contemplative ne va pas sans l'amour. Cependant si la contemplation requiert l'amour, elle consiste essentiellement dans un acte de la faculté connaissante; aussi saint Grégoire dit : La vie contemplative consiste à s'attacher de tout son cœur à l'amour de Dieu et du prochain et à se reposer des œuvres extérieures de façon à ne pas prendre son plaisir dans l'action, mais foulant aux pieds tout souci, s'embraser du désir de contempler la face du Créateur. » (III Sent. D. 35, q. l,a. 2, sol. 1.)
« Le mot intelligence semble ne désigner que la simple perception; le mot sagesse indique une pleine certitude pour juger de ce qui a été perçu. Mais on ne peut juger de ce qu'on a ainsi connu que par des choses supérieures, auxquelles celui qui est sage est spirituellement uni, si bien qu'étant comme placé dans un lieu supérieur, il juge de toutes choses. Cette union aux choses divines se fait par l'amour. Donc la sagesse a pour principal objet les choses divines, qui causent une délectation produite par l'amour qu'on a pour elles. Quant à l'intelligence, elle a pour objet indifféremment tout ce qui est perçu par l'esprit; en soi l'intelligence (et par conséquent le don d'intelligence) n'entraîne pas le plaisir causé par l'amour. » (III Sent. D. 35, q. 2, a. 2, sol. 3.) Voilà pourquoi le saint Docteur attribue la contemplation mystique, qui se fait dans l'amour, plus au don de sagesse qu'à celui d'intelligence.
Il dit encore : « De même qu'une lampe ne peut briller que si le feu est allumé, de même la lampe spirituelle ne brille que si elle est enflammée du feu de la charité. Ainsi la chaleur précède
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la lumière, et c'est par la chaleur de la charité qu'est produite la connaissance de la vérité ». {In Ev. Joan. V, 1. VI.)
26. Mais si l'amour est le principe de la sagesse et donne au contemplatif la pleine lumière, en retour la lumière obtenue par le don de sagesse accroît l'amour : « II y a, dit saint Thomas, une connaissance de la vérité qui est affective, produisant l'amour de Dieu; elle appartient au don de sagesse. » (1. q. 64, a..l. c.)
La contemplation mystique étant le fruit des dons exige une action particulière de l'Esprit-Saint; le propre des dons est en effet de disposer l'âme à recevoir les impulsions divines et sous ces impulsions à produire des actes, qui sont ici surtout des actes de foi et d'amour.
« L'homme est agi par le Saint-Esprit, dit saint Thomas, mais de telle sorte qu'il agit lui-même, puisqu'il est un être libre : aussi a-t-il besoin d'un habitus : Homo sic agitur a Spiritu Sancto quod etiam agit, in quantum est liberi arbitrii : unde indiget habitu. (1. 1. q. 68, a. 3, ad. 2.) Et commentant le mot de saint Paul : tous ceux qui sont agis par l'Esprit de Dieu sont enfants de Dieu {Rom., viii, 14), saint Thomas dit : « Non seulement l'homme spirituel est instruit par le Saint-Esprit de ce qu'il doit faire, mais encore son cœur est mû par ce divin Esprit. . . il est poussé à l'action non pas principalement par le mouvement de sa propre volonté, mais par l'impulsion du Saint- Esprit. » Et il dit ailleurs : « Les qualités propres du Saint- Esprit se trouvent dans l'homme spirituel comme les qualités du feu se trouvent dans le charbon enflammé. » {In Joan. ni.)
27. Mais pour que l'action du Saint-Esprit se produise, pour que cet Esprit d'amour et de sainteté transforme ainsi celui dans lequel II opère, il faut qu'il ne rencontre pas d'obstacles qui s'opposent à son action :
« Les dons sont des biens que Dieu lui-même nous donne, mais pour que les dons puissent exercer leurs actes, il faut que l'homme soit affranchi de ce qui est mauvais rQuamç-is dona sint qusedam bona a Dec data, tamen ad hoc quod possint habere débitas operationes, oportet quod a malis liberetur homo. (III Sent. D. 34, q. 1, a. 6, ad 3.)
Cette pureté de l'âme est nécessaire, non seulement pour l'exercice du don de sagesse, qui présuppose un amour pur et
ardent, mais aussi pour le don d'intelligence. « Le don d'intelligence exige une telle pureté de cœur que celui-ci non seulement soit exempt de la séduction des passions, — pureté» que ne donne pas le don d'intelligence, il la présuppose acquise par les œuvres de la vie active — mais encore que l'âme soit affranchie des erreurs, et aussi des représentations de l'imagination et des concepts intellectuels (des raisonnements) : de toutes ces choses, comme l'enseigne saint Denys, ceux qui tendent à la divine contemplation doivent s'éloigner. » (III Sent. D. 34, q. 1, a. 4.)
28. Saint Thomas vient de dire que la pureté de l'âme est présupposée acquise par les œuvres de la vie active parfaite : Munditia... prassupponitur per ■ vitam actwam perfeetam ; c'est l'enseignement constant du saint docteur que les vertus de la vie active précèdent et préparent la vie contemplative. .« La vie active est une disposition à la vie contemplative; aussi saint Isidore a dit : C^lui qui d'abord profile bien dans la vie active monte jusqu'à la contemplation. C'est pourquoi tant que l'homme n'est pas parvenu à là perfection de la vie active, on ne peut trouver en lui la vie contemplative, ou bien ce n'est qu'un commencement encore bien imparfait. Mais cpiand la vie active est parfaite, alors les œuvres des vertus morales sont devenues faciles; elles n'empêchent plus de vaquer à la contemplation. Cependant selon que l'on est plus ou moins parfait dans la vie active, on peut plus ou moins mêler la vie active à la vie contemplative. Il est du devoir des supérieurs d'être parfaits dans l'une et l'autre vie; car, médiateurs entre Dieu et le peuple, ils reçoivent de Dieu par la contemplation, et ils donnent au peuple par l'action; aussi faut-il qu'ils soient parfaits dans la pratique des vertus morales. Il en est de même des prédicateurs; autrement les uns et les autres seraient indignes d'assumer leurs charges ». (III Sent. D. 35, q. 1, a. 3, sol. 3.)
n II en est, dit-il encore, qui s'adonnent surtout aux œuvres de la vie active tout en accomplissant de temps en temps les nctes de la contemplation; d'autres appréciant moins les œuvres (\i la vie active, s'adonnent principalement à la contemplation; d'autres s'appliquent aux deux. Cependant il est certaines œuvres qui requièrent l'une et l'autre, comme la prédication et l'enseignement; ces œuvres, en effet, commencées par la
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contemplation se" terminent par l'action comme les effets procèdent de leur cause. » (III Sent. D. 35, q. 1, a. 1, ad 5.)
« L'exercice des vertus morales et intellectuelles précèdent les dons, car par là même que l'on se conduit bien selon les règles de la raison, on est disposé à bien se conduire à l'égard de Dieu. » (1. 2. q. 68, a. 8, ad 2.)
Ce qu'est la vie du contemplatif, saint Thomas le montre dans le passage suivant : « Par la considération des causes les plus élevées juger des causes inférieures et les bien ordonner, c'est un exercice humain, qui se fait par la sagesse, vertu intellectuelle. Mais s'unir à ces causes très élevées en leur devenant semblable — de cette manière celui qui s'unit à Dieu, ne fait qu'un avec Dieu — et par là même pouvoir ensuite de l'intime de soi-même » de ce fond où réside le Dieu auquel on est uni, « tirer des jugements, et non seulement apprécier les choses connaissables, mais ordonner ses propres actions, gouverner ses passions, ceci est au-dessus du mode humain et se fait par le don de sagesse ». (III Sent. D. 34, q. 1, a. 2.)
29. De ces textes et de ceux que nous avons donnés ailleurs, il résulte clairement que saint Thomas ne considère nullement la contemplation mystique comme l'ont considérée un si grand nombre d'auteurs depuis le xvii'^ siècle, comme un état en dehors de la voie ordinaire, comme une faveur du genre des grâces gratis datée, réservée à un petit nombre et requérant une vocation toute spéciale. D'après lui, la contemplation est le fruit naturel des dons du Saint-Esprit quand ceux-ci ont acquis leur développement dans l'âme fidèle. Lorsque cette âme, grâce aux œuvres de la vie active et à la pratique des vertus s'est purifiée, qu'elle a acquis un ardent amour, et qu'elle a éloigné les obstacles qui s'opposaient au libre exercice des dons du Saint- Esprit, cet Esprit divin lui communique les lumières du don de sagesse et lui met dans le cœur un amour nouveau. Il la transforme en lui-même, comme le feu transforme le charbon qu'il enflamme; et ainsi la vie contemplative est le propre de l'amour parfait ^.
1 On pourra trouver dans la Vie d'union d'autres textes du saint docteur exprimant la même doctrine. Nous avons voulu n'alléguer ici que les passages que nous n'avions pas cités dans cet ouvrage.
§ 3. — Saint Bonaventure
30. On trouve dans saint Bonaventure la même conception de la contemplation mystique que dans saint Thomas. La description qu'il fait du don de sagesse et de ses effets montre, qu'il y voit le principe des douceurs que goûte l'âme contemplative, et ces douceurs il les explique et par une connaissance donnée à l'âme, différente de la connaissance obtenue par le raisonnement, et par des sentiments d'amour. « Le mot sagesse, dit-il (III Sent. Dist. 35, a. 1. q. 1), pris dans le sens propre, désigne la connaissance expérimentale de Dieu. C'est là l'un des sept dons du Saint-Esprit, qui s'exerce quand l'âme goûte la suavité divine. Pour que l'âme éprouve ces goûts intimes qui produisent la délectation, il faut qu'il y ait union par la faculté affectii'e et perception par la faculté connaissante . . . Les actes du don de sagesse sont donc partie intellectifs et partie affectifs ; ils commencent dans V intelligence, ils s'achèvent et se complètent dans l'affection ; le goût en effet, c'est la connaissance expérimentale de ce qui est bon et doux. L'exercice du don de sagesse, c'est donc surtout un acte de la faculté affective... Saint Grégoire dit que la fonction de la sagesse est de ranimer l'âme, Denys déclare que « le propre de cette sagesse est d'être sans raison, parce que l'idée que nous nous formons de Dieu par négation et soustraction — et non par le raisonnement — dispose bien mieux à l'aimer que la connaissance affirmative », que fournit la raison.
Parlant ailleurs de ce don de sagesse (Coll. de Bonis Spir. Sancti, 9) le saint Docteur écrit : « Il est vrai que ce don vient de Dieu, mais si tu veux l'avoir, il faut que tu le désires, car la sagesse n'entre que dans l'âme qui aspire très vivement à la posséder, et à cette âme elle n'est pas refusée ».
Traitant du don d'intelligence, « l'effet de ce don, dit-il, est d'élever l'âme à la contemplation de la souveraine Vérité, à l'aide d'une lumière, qui fait non seulement accepter cette Vérité, mais, une fois acceptée; la fait comprendre comme elle doit être comprise. . . L'objet du don d'intelligence est donc le Vrai éternel. . . l'acte de ce don est de contempler le vrai cru par la foi, pour le faire croire plus pieusement et le faire aimer plus ardemment ». (III Sent. EKst. 35, q. 3).
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Dans son célèbre opuscule Itinerarium mentis ad Deum le Docteur séraphique trace la voie qui conduit l'âme jusqu'à Dieu, auquel elle doit s'unir dans une contemplation toute d'amour. A cette contemplation on doit se disposer par la considération d'abord des œuvres de Dieu, puis de Dieu lui-même; cependant elle ne sera pas le fruit des efforts humains, ni le résultat des méditations, mais un don très précieux de Dieu et l'œuvre de l'Esprit-Saint ; c'est une mystique sagesse et un amour communiqué par ce divin Esprit, amour qui porte son feu jusqu'au fond des entrailles et qui donne une paix au-dessus de tout sentiment. Dieu, dit encore le saint Docteur, invite tous les vrais spirituels à se perdre ainsi en Lui dans les transports de l'amour : Omnes viros vere spirituales Deus... invitât ad hujusmodi transitum et mentis excessum.
31. On comprend donc ce qu'enseigne ailleurs le saint Docteur et ce qui résume si bien, du reste, l'enseignement de tous les Maîtres : « La contemplation est une faveur, mais une faveur à laquelle on doit se disposer en se séparant de toutes les créatures et, s'il était possible, de soi-même. C'est là l'union suprême, qui se fait par l'amour. Contemplatio fit per gratiam ; tamen ad hoc juvat industria, scilicet ut se separet homo ab omni eo quod Deus non est et etiam a seipso, si possibile est. Et hsec est^ suprema unitio per amorem. {In Hex. col. ii, n. 30.)
Dans ce même ouvrage, saint Bonaventure distingue les trois états que l'on trouve dans l'âme fidèle : celui de la prudence naturelle et raisonnable, où l'âme gouverne ses puissances et ses sentiments en s'éclairant des lumières de la raison : industrie cum natura ; celui de la prudence opérant aussi selon le mode naturel, mais fondée sur la foi, où l'âme se dirige parleslumières que la grâce lui donne, industrie cum gratia ; enfin celui de la grâce surpassant la nature et l'industrie humaine : gratiœ super naturam et industriam ; « c'est l'état où l'âme élevée au-dessus de soi et se dégageant d'elle-même, reçoit les divines illuminations et contemple au-dessus d'elle ce qu'il lui est donné de contempler; par là elle monte dans les hauteurs, elle s'élève jusqu'aux choses divines. Il y a alors trois choses : réception des grâces, illumination, union : quando scilicet anima supra se elevata est et se déserta suscipit divinas illuminationes , et supra se speculatur quod sibi datum est ; et ex hoc surgit in divina sive
sursum agitur. Ista tria sunt : susceptio, revelatio, unio. {In Hexain. col. xxii, n. 23, 26, 27.)
Le sainl Docteur montre encore dans son traité « De perfectione vitse ad sorores » (ch. v) comment la prière doit aboutir à l'oraison mystique. Il dit, en effet, à l'âme religieuse : sois constante et fervente dans l'oraison « jusqu'à ce que tu puisses pénétrer dans la maison de Dieu, et que là, ayant goûté combien le Seigneur est doux, tu te jettes dans ses bras, que tu Lui donnes les baisers de la dévotion la plus tendre et qu'ainsi, séparée de toi-même, toute-ravie au ciel, toute transformée dans le Christ, tu ne puisses plus retenir ton âme». C'est bien évidemment une oraison toute d'amour que décrit ici saint Êonaventure, d'un amour enflammé, auquel on doit se préparer, mais que Dieu seul communique à ceux qu'il prend avec Lui, qu'il introduit dans le secret de sa demeure.
Ailleurs il dit encore : « Bien que la pratique de toutes les vertus semble tendre à la perfection, cependant la prière a cela de particulier qu'elle tend à porter l'âme à Dieu par toute son intelligence, tout son amour, toute sa mémoire; l'âme se détachant de tout le reste, cherche par la prière à s'unir à Dieu seul. Il suit de là que la prière est parfaite quand l'âme obtient ce qu'elle recherche en priant, savoir que, dégagée de toutes les choses inférieures, elle s'unisse uniquement à Dieu, ne voulant et ne pouvant penser qu'à Lui ». (De prof. rel. ii, 72.)
32. Dans son commentaire sur le Livre des Sentences, saint Bonaventure expose la même doctrine.
Après avoir expliqué que l'âme humaine, même avant la chute originelle, ne pouvait voir Dieu en Lui-même, ce qui est réservé à l'état de gloire, le Docteur séraphique ajoute :
« Je le reconnais cependant, le regard de l'âme peut se fixer sur Dieu de telle sorte qu'elle ne voie rien en dehors de Lui; mais même dans ce cas, elle ne découvre pas le pur éclat de la lumière divine, car alors même qu'elle s'élève ainsi vers Dieu, elle demeure dans les ténèbres. Cette connaissance plus élevée, elle l'obtient par l'oubli de toutes choses. C'est ce que Denys enseigne dans son livre de la théologie mystique, et il appelle cette connaissance la savante ignorance. Dans cet état, le cœur s'embrase d'un admirable amour. Ceux-là le comprennent qui éprouvent de temps à autre les transports anagogiques.
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Cette manière de connaître Dieu, je crois que tout fidèle ici bas doit y aspirer : si Dieu lui accorde quelque chose de plus, ce sera alors un privilège spécial, en dehors de la loi commune. » (II Sent. D. 73, a. 2, q. 3, ad 6.)
On ne sort donc pas de la loi commune, ou, pour parler le langage moderne, de la voie commune, quand on obtient cette connaissance mystique à laquelle tous les fidèles doivent aspirer; on a reçu alors non pas une grâce extraordinaire, comme tant de modernes le soutiennent à tort, mais une grâce éminente. C'est ce que déclare expressément le Docteur séraphique dans ce même article, où il réserve aux visions et apparitions les noms de grâces spéciales, c'est-à-dire extraordinaires.
« Il y a quatre manières de connaître Dieu : par la foi, par la contemplation, par une apparition, par la claire vision. La première est une grâce commune, primum est gratiae communis ; la seconde est une grâce, éminente, gratiae excellentis ; la troisième une grâce d'un genre spécial, gratiœ specialis;\a quatrième est de la gloire consommante. » (Ibid. in c.)
33. Cette connaissance supérieure de Dieu et l'union amoureuse qui l'accompagne sont le fruit des dons du Saint-Esprit. Tous les grands Docteurs l'enseignent expressément, saint Bonaventure le déclare également, comme nous l'avons vu, et déclare au^^i que ce sont les dons qui établissent l'âme dans la pi-rfection. « Les habitus des vertus, dit-il, disposent surtout à la vie active ; les habitus des dons préparent au repos contemplatif. » {Breviloq. p. 5, cap. vi, n. 6.)
« Les vertus s'exercent dans l'état dos imparfaits tandis que les dons conduisent l'homme à l'état de perfection : il s'ensuit que les dons sont plus parfaits que les vertus, comme l'état des profitants est plus parfait que celui des commençants. » (III Sent. D. 34, p. 1, a. 1.) « Les âmes qui n'ont pas été élevées à la contemplation, dit-il encore, sont comme dans l'hiver; celles qui sont élevées à une contemplation médiocre sont comme dans le printemps; celles qui sont élevées jusqu'aux transports extatiques ^ sont comme dans l'été, et elles récoltent
' Par transports extatiques, le saint Docteur n'entend pas l'extase, mais des élans d'amour qui font que l'âme s'oublie pour ne penser qu'au Bien-Aimé. (V. Vie d'union, n° 218. Cf. infra n" 204.)
les fruits de l'automne, car elles sont arrivées au repos. {InHexam., n. 9, 10, 11.)