CHAPITRE V
Enseignement de sainte Thérèse sur l'état mystique
34. On ne peut traiter cette question de la nature de l'état mystique sans exposer sur ce point la doctrine des plus illustres auteurs spirituels du xvi^ siècle, sainte Thérèse et saint Jean de la Croix ^.
§ 1er. — Distinction faite par sainte Thérèse entre les oraisons acquises et les oraisons infuses
35. Sainte Thérèse revient souvent, dans- ses écrits, sur la distinction fondamentale (jui existe entre les oraisons qu'on peut acquérir en faisant effort, et celles qui exigent des éléments infus et par là même que nos seuls efforts, même aidés de la grâce commune, ne peuvent nous procurer. Elle appelle ces dernières surnaturelles ; ce sont celles que, de nos jours, on nomme les oraisons mystiques. Après avoir dit que les sentiments de tendresse, les larrnes, la méditation sont choses qui, avec l'aide de Dieu, se peuvent acquérir ici-bas — que aca
1 Dans tous les passages que nous citons de ces deux grands Mystiques, nous nous rapprochons autant que possible du texte original; aussi nos phrases seront moins élégantes que celles des autres traducteurs; nous voulons avant tout qu'elles soient très fidèles : dans ces matières si délicates, il suffit souvent d'un mot ajouté ou mal traduit pour que la pensée ne soit plus exactement rendue. En citant sainte Thérèse, nous indiquons les références d'après la nouvelle et excellente édition de ses œuvres de Burgos, qui sont en cours de publication. Dans le Chemin de la perfection, Bouix compte deux chapitres, le iV^ et le v*, là où les autres éditeurs n'en marquent qu'un, sainte Thérèse ellemême s'étant corrigée et ayant indiqué que ces deux chapitres devaient être réunisen un seul. Il s'ensuit que, à partir du chapitre v, l'édition Bouixestd'un chapitre en retard. Si donc nous indiquons le chapitre xxx ce sera le xxxi« de l'édition Bouix.
d'après sainte THÉRÈSE 45
podemos adquirir — elle déclare qu'elle va parler des grâces surnaturelles : « J'appelle surnaturel ce qui ne peut s'acquérir — no se puede adquirir — par nos efforts, quelque grands que soient ces efforts. Mais on peut s'y disposer, et on doit regarder comme chose très importante de s'y disposer. » Puis elle énumère comme oraisons surnaturelles le recueillement (passif), la quiétude i, etc. {Lettre au P. Rodr. Alvarez. Relacion V. page 31.)
Dans le livre de sa Vie (chap. x, p. 70), voulant distinguer l'oraison qu'elle nomme la théologie mystique d'une autre qu'elle avait eue auparavant et qui est certainement l'oraison affective, elle dit : « J'avais eu, auparavant d'une manière continue, une tendresse de dévotion, qu'en partie, me semblet-il, on peut se procurer. . . Il me semble que pour cela nous pouvons beaucoup nous aider nous-mêmes en considérant notre bassesse, notre ingratitude, etc. » Elle appelle encore acquise — adquirida — cette dévotion que l'on obtient en faisant de la sorte agir l'entendement (chap. xii, p. 80). Dans la théologie mystique, au contraire, Dieu intervient directement; Il fait cesser le raisonnement en accordant les lumières. Il fournit à l'âme de quoi admirer et de quoi s'occuper (chap. xii, p. 88). Au chapitre xiv (p. 104) elle appelle encore surnaturelle l'oraison qu'eUe symbolise par la deuxième eau ou deuxième manière d'arroser le jardin, et elle déclare qu'elle voudrait pouvoir bien expliquer la différence qu'il y a entre le secours général (donné par Dieu aux âmes qui méditent) et le secours particulier (qui produit la contemplation). (P. 103.)
Traitant de la quiétude, dans le Chemin de la perfection (chap. xxxi, p. 143) elle dit : « C'est une chose surnaturelle et que nous ne pouvons nous procurer, quelques efforts que nous fassions. » — « Ne pensez pas, par vos propres forces et votre applicatit)n, pouvoir aller jusque-là. » (Chap. xxxii, p. 156.)
Dans le Château de Vâme, à la quatrième demeure, sainte Thérèse insiste fortement sur ce principe de distinction entre ce qu'elle nomme les contentements, émotions suaves que nous
1 Ceux-là sont en contradiction' manifeste avec sainte Thérèse qui appellent ces diverses oraisons contemplatives ici décrites par la sainte, contemplation acquise.
46 L ÉTAT MYSTIQUI
acquérons — adquirimos — par de pieuses considérations et qui procèdent de notre nature — procède de nuestro natural (p 45) — et les goûts que Dieu produit directement dans l'âme. Elle donne cette différence comme la marque caractéristique des oraisons supérieures, qu'elle nomme encore ici surnaturelles i (chap. III, 59).
§ 2. — Les 07'aisons extatiques
36. Au-dessus des oraisons surnaturelles auxquelles on doit se disposer, il en est d'autres qui sont des faveurs vraiment extraordinaires, car, d'après la'Sainte, on ne doit pas les désirer; ce sont celles où l'on perd l'usage des sens r l'union qui est le premier degré de l'extase, l'extase proprement dite, le ravissement, le vol d'esprit.
Nous allons voir que sainte Thérèse parle bien diversement des premières et des secondes.
Elle en note très clairement la différence, quand, faisant successivement la description des divers états d'oraison, elle aborde les oraisons extatiques, en premier lieu celle d'union. {Vie^ ch. XVIII, p. 129.)
Elle déclare d'abord qu'elle sent plus vivement le besoin du secours divin pour expliquer ces nouveaux modes d'oraison.
« Dans l'oraison précédente — c'était le sommeil des puissances, oraison surnaturelle mais non extatique, que la Sainte appelle la troisième eau ou troisième manière d'arroser le jardin — l'âme sent qu'elle n'est pas morte entièrement, je dis : pas entièrement, car elle est cependant morte au monde. Mais, comme je l'ai dit, elle a assez l'usage des sens pour comprendre qu'elle est dans le monde et pour sentir sa solitude, et elle se sert de l'extérieur pour donner à entendre au moins par desmarques visibles 2 ce qu'elle éprouve. Dans toutes les oraisons-
' Sans le savoir sainte Thérèse s'accorde admirablement avec les théologiens, puisque ceux-ci donnent comme principe de la contemplation les dons du Saint Esprit et indiquent, comme caractère distinctif des dons, le mode ultra-humain, selon lequel l'âme reçoit lumières et impulsions directement de Dieu sans le secours du raisonnement, t
■ <i Por sepas », par exemple, par son attitude, par ses soupirs, etc.-
d'aPRÈ? SAIXTïï THÉRÈSE 47
:;t j'ai parlé jusqu'ici» — oraisons surnaturelles mais non itiques — «le jardinier doit fournir quelque travail; il est bien \rdi que dans les dernières» — quiétude et sommeil des puissances— «le travail se fait avec tantde charmes et de gloire ^ ■qu'on voudrait ne jamais le cesser; c'est moins un travail que de la gloire.
« Ici — dans l'oraison qu'elle entreprend de décrire — il n'y a plus d'usage des sens, « aca no hay sentir », l'âme est toute à la jouissance sans comprendre ce dont elle jouit. Elle voit qu'elle jouit d'un bien qui renferme tous les biens, mais qui reste incompréhensible. Tous les sens sont absorbés dans cette jouissance, si bien qu'aucun ne garde assez de liberté pour pouvoir s'occuper d'autre chose soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Auparavant il leur était possible, comme je l'ai dit, de donner ^quelques signes extérieurs des jouissances qu'ils éprouvaient, mais maintenant le plaisir que l'on goûte est sans comparaison plus grand et peut bien moins se manifester : le corps n'a plus de pouvoir et l'âme ne peut communiquer par lui ce qu'elle ressent. . .
« Quand il y a ainsi union de toutes les puissances, l'âme ne pourrait, quand même eJle le voudrait, manifester sa joie; si elle en est capable, ce n'est plus l'union. Quant à la nature et au mode de cette oraison qu'on appelle union ^ je ne saurais les
• Les Espagnols emploient d'ordinaire le mot gloire pour désigner le bonheur céleste; ici gloire veut dire l^onlieur.
* Le Père Poulain (Grâces d'or, xviii, 3) nous a reproché, à nous et à d'autres, d'avoir commis une méprise en attribuant à l'union ce que la Sainte dit ici de la quatrième eau (ch. xviii et xix de sa Vie.) D'après lui cette quatrième eau serait l'extase. Ce serait au chapitre xvi qu'elle décrirait l'union; la Sainte l'aurait confondue avec le sommeil spirituel, donnant ainsi au sommeil spirituel un sens différent de celui qu'elle lui attribue dans les autres passages où elle en parle. Il conclut de là que l'union de sainte Thérèse, qu'il appelle l'union pleine, ne diffère de la quiétude que par le degré d'intensité et l'absence de distractions. La méprise n'est pas de notre côté : qu'on lise le texte espagnol, en conviendra qu'il n'y a aucun doute possible. En effet c'est Bouix et non pas sainte Thérèse, comme l'a cru et dit cet auteur, qui à la fin du ch. xviii emploie le mot extase. La Sainte, au contraire, déclare expressément dans ce chapitre qu'elle décrit l'oraison à laquelle on donne le nom d'union « que llaman union »; elle la décrit absolument comme elle décrit ce qu'elle appelle aussi l'union dans la cinquième Demeure; employant souvent les mêmes expressions; on va le voir tout à l'heure. Au ch. xvi elle déclare non moins expressément qu'elle décrit
faire comprendre... Dans les commencements c'est presque toujours à la suite d'une longue oraison mentale que cette eau céleste tombe du ciel . . .
6. . . « Pendant qu'elle cherche son Dieu, l'âme se sent avec un très grand et très suave plaisir comme déjaillir tout entière^ c'est une espèce d'évanouissement ; elle va perdant la respiration et toutes les forces corporelles, si bien qu'elle ne peut même remuer les mains qu'avec beaucoup de peine. Ses yeux se ferment sans qu'elle le veuille; si elle les tient ouverts, elle ne voit presque rien;. . . elle entend, mais elle ne comprend pas. ce qu'elle entend. Elle ne se sert en rien de ses sens ;. . . toutes ses forces extérieures se perdent et par là s'augmentent cellesde l'âme, afin qu'elle puisse mieux jouir de sa gloire.
7 . . . « Que l'on remarque bien que, du moins à mon avis,. cette suppression de toutes les puissances, même dans le cas où elle se prolonge davantage, est toujours de courte durée. Quand elle dure une demi-heure c'est beaucoup; pour moi je ne crois pas y être demeurée jamais aussi longtemps. . .
8 . . . « L'âme se représente alors être tout près de Dieu, et il lui en reste une certitude telle qu'elle ne peut en aucune manière ne pas le croire. Toutes ses puissances défaillent ; elles sont tellement suspendues, qu'on ne peut en aucune façon comprendre qu'elles opèrent. . . La volonté doit être bien occupée à aimer, mais elle ne comprend pas comment elle aime. . .
XIX, 1. . . « Sans que Vâme le veuille on a fermé la porte à tous les sens, afin qu'elle puisse mieux jouir de son Dieu. . . elle ne voit ni n'entend. »
le sommeil spirituel, et tout ce qu'elle en dit dans les divers endroits de ses œuvres concorde parfaitement; ce serait très injustement, à notre avis, qu'on l'accuserait de s'être contredite sur ce point. Enfin c'est au ch. XX qu'elle commence à parler de l'extase proprement dite, et à montrer ce qui la différencie de l'union qu'elle vient de décrire; là encore le doute n'est pas possible. Du reste si elle ne voyait dans l'union, qu'une quiétude plus intense et sans distraction, elle n'aurait pas dit et répété qu'on doit désirer la quiétude, et qu'on ne doit pas désirer l'union. — Depuis que fut écrite cette note dans la première édition, 1903, les Carmélites ont donné une nouvelle traduction des Œuvres de sainte Thérèse, 1907; elles ont reconnu comme nous, la grosse erreur du P. Bouix,. reproduite par le P. Poulain. Celui-ci a maintenu cependant son interprétation. Grâces d^or. (xvii et Xviii.)
d'après sainte THÉRÈSE 49
37. Dans la Cinquième Demeure du Château (ch. i), la Sainte pxplique de la même manière l'oraison d'union.
' 3. « Dans l'union, le peu de temps qu'elle dure, l'âme demeure eomme privée de Vusage de ses sens, et elle n'a pas le pouvoir de penser à rien, quand même elle le voudrait. Elle n'a besoin d'aucun artifice pour suspendre ses pensées; elle ne comprend même pas comment elle aime, ni ce qu'elle aime, ni ce qu'elle veut, elle est de tout point morte au monde . . . elle est arrachée à toutes les opérations qu'elle pourrait accomplir dans son corps. . . on dirait qu'elle en est séparée. . . 8. . . Cette âme, vous le voyez. Dieu la rend toute niaise, afin de mieux imprimer en elle la véritable sagesse, car elle ne voit ni n'entend, ni elle ne comprend, tant qu'elle est dans cet état, mais cet état est toujours de courte durée... 10. Dieu ne veut pas que Von ouvre la porte des puissances et des sens. Il veut que tous soient endormis lorsqu'il entre ainsi dans le centre de l'âme. » La Sainte répète ici, n° 9, ce qu'elle avait dit au chap. xviii de sa Vie, que c'est pour avoir été favorisée de cette oraison qu'elle comprit, à n'en pouvoir douter, que Dieu est présent à nos âmes.
38. Sainte Thérèse fait encore une description de cette oraison dans sa lettre au P. Rodrigue Alvarez, description tout à fait conforme aux deux premières. « Quand il y a union de toutes les puissances, celles-ci ne peuvent agir : l'entendement est comme épouvanté, la volonté aime plus qu'elle ne comprend; mais on ne peut comprendre, de façon à le dire, ni si l'on aime, ni ce que l'on fait. De mémoire, il me semble qu'il n'y en a plus; plus de pensée ; les sens ne sont plus éveillés, on dirait qu'on les a perdus, tout cela, à mon avis, afm que l'âme soit tout entière à sa jouissance; c'est pour cela que, pendant ces courts instants, on n'a plus de sens. . . Extase et suspension sont, à mon avis, la même chose; je me sers du mot suspension pour ne pas employer celui d'extase, dont on s'épouvante; mais l'union dont je viens de parler peut bien, elle aussi, s'appeler vraiment une suspension; la différence qu'il y a entre l'union et l'extase, c'est que cette dernière dure plus longtemps et se fait plus sentir à l'extérieur; on va perdant la respiration, on ne peut ni parler ni ouvrir les yeux. Il est bien vrai que la même chose arrive dans Vunion, mais l'extase produit cet effet avec une force beaucoup plus grande. » La Sainte avait déjà dit au livre de sa Vie
(ch. xviii, p. 132) que le vol d'esprit et l'union ne diffèrent que du plus au moins, comme un grand feu d'un petit.
39. Il est donc impossible de le contester, l'union dont parle sainte Thérèse, dans les passages que nous venons de citer, est une oraison extatique; ce n'est que le premier degré de l'extase/ car on peut encore résister, bien qu'avec peine {Vie, xx, p. 146), mais si l'on ne résiste pas, on perd l'usage d'^s seris et l'on est vraiment en extase. Saint François de Sales avait compris comme nous la doctrine de la Sainte. « La Bienheureuse Mère Thérèse dit excellemment que l'union étant parvenue jusqu'à cette perfection que de nous tenir pris et attachés avec Notré- Seigneur, n'est point différente du ravissement, suspension .ou pendement d'esprit, mais qu'on l'appelle seulement union ou suspension ou pendement quand elle est courte, et quand elle est longue, on l'appelle extase ou ravissement. » {Amour de Dieu, VIII, 3.) .
40. Il était nécessaire de bien exposer ce que sainte Thérèse entendait par l'oraison d'union : sans cela, on ne , comprendrait pas pourquoi elle parle si différemment, comme on va le voir, de cette oraison et dès oraisons purement mystiques. Faute d'avoir noté ces différences, nombre d'auteurs, M et Bossuet entre autres, ont commis de regrettables confusions.
. Cette oraison d'union extatique, sainte Thérèse, nous le répétons, ne veut pas qu'on la désire. Elle le déclare à deux reprises différentes (V® Demeure, ch. m, p. 86, 87, et Fondât., ch. v, p. 44) et nettement dans les deux cas. La raison qu'elle en donne est excellente : sans doute il faut désirer monter jusqu'aux demeures supérieures (IV^ Dem., ch. i), mais « le Seigneur peut conduire les âmes à ces demeures sans les faire passer par ce sentier abrégé » qui est l'union extatique (V^ Dem., ch. m, p. 87). Aussi la Sainte qui avait dit à ses Filles (V^ Dem., ch. i, p. 69) que grâce à Dieu elles entraient presque toutes dans cette cinquième Demeure, avait ajouté qu'à un petit nombre seulement arrivaient certaines choses dont elle allait parler, et ces choses dont elle voulait parler, il n'y a qu'à lire ce chapitre et le suivant pour s'en convaincre, c'étaient les faveurs de l'union extatique. Du reste ceci concorde tout , à fait avec ce qu'elle dit ailleurs {Fondât., ch. iv) : si