D APRES SAINTE THERESE
presque toutes ses Filles arrivaient à la contemplation parfaite, quelques-unes seulement étaient élevées jusqu'à l'extase.
I Sainte Thérèse dit encore : « Malgré tout ce que j'ai dit, il reste encore quelque obscurité sur cette cinquième Demeure, or il y a tant d'avantages à entrer dans cette Demeure, qu'il sera bon de ne pas laisser sans espérance ceux à qui le Seigneur n'accorde pas des faveurs aussi surnaturelles » — que l'union extatique. — « En effet la véritable union peut très bien s'acquérir, avec l'aide de Dieu, si nous nous efforçons de n'avoir pas d'autre volonlé que la volonté divine » p. 86. Ainsi ceux qui ne sont pas élevés à l'union extatique, ne doivent pas désespérer d'entrer dans cette Demeure, si avantageuse à habiter; ils y entreront s'ils renoncent fidèlement à leur propre volonté, et là-dessus sainte Thérèse, afin, dit-elle, qu'il ne reste aucune obscurité sur ce qu'est la cinquième Demeure, se met à expliquer l'union de'conformité à la volonté divine.
41. Voilà donc la pensée de sainte Thérèse, les faveurs extatiques ne doivent pas être désirées, parce que l'on peut, sans elles, atteindre la sainteté. Ce sont des faveurs exceptionnelles qui ne sont point comprises dans la providence ordinaire de Dieu sur ses élus. Comme nous le dirons plus loin. Dieu- peut communiquer des lumières mystiques très élevées et une grande puissance d'amour sans que l'usage des sens soit suspendu. Il peut conduire l'âme jusqu'à l'union transforrriante, au mariage spirituel, sans lui accorder de ravissements. Saint François de Sales fait la même remarque. « Plusieurs Saints sont au ciel qui jamais ne furent en extase ou ravissement de contemplation. » (Amour de Dieu, vu, 7.)
§ 3. — Les oraisons purement mystiques
42. Pour ce qui regarde les oraisons que nous appellerons purement mystiques, oraisons beaucoup plus communes, et qui n'ont rien d'exceptionnel, sainte Thérèse, en cela d'accord avec les autres Maîtres, les présente comme très désirables; elle ne cesse d'exciter ses Filles à y aspirer; c'est le but qu'elle leur propose, le terme vers lequel elle les dirige. (V. Vie d'union, n» 313 et suiv.)
Ces oraisons, elle les appelle de divers noms : oraison de quiétude ou de repos, goûts, conteniplation, contemplation parfaite, théologie mystique, sommeil spirituel ou ivresse céleste. Toutes ont cela de commun — et la Sainte le note avec soin pour chacune — que les sens et les puissances de l'âme ne se perdent point; même dans l'ivresse mystique, l'âme n'est pas tellement hors d'elle-même qu'elle ne comprenne quelque chose de ce qui se passe; si parfois il en coûte de parler, ce n'est pas impossible comme dans les oraisons extatiques ^.
Ces oraisons sont cependant bien supérieures à la méditation, car s'il y a une part laissée à l'activité de l'âme, « si dans toutes ces oraisons le jardinier doit fournir quelque travail ». {Vi£, XVIII, p. 129), la part de Dieu est bien plus grande que dans la méditation. Dans celle-ci Dieu donne seulement son concours au travail de l'âme qui réfléchit et se livre à de salutaires considérations; dans les oraisons surnaturelles il y a des éléments nouveaux, infus, que toutes les réflexions possibles ne sauraient procurer et qui ne peuvent venir que de Dieu. (IV^ Demeure, ch. I et II.)
43. Ces diverses oraisons n'ont pas entre elles des différences essentielles. La Sainte nomme quiétude une oraison mystique très fréquente chez ceux qui s'appliquent sérieusement au service de Dieu, oraison dans laquelle on goûte une grande paix et des douceurs sensibles fort consolantes; le cœur y demeure uni à Dieu, mais la raison et l'imagination causent souvent de pénibles distractions. Elle nomme sommeil spirituel ou ivresse céleste une oraison un peu plus élevée ^ et où il y a encore moins
^ Vie, x, p. 69; xv, p. 107; xvi, p. 117. — Chemin, xxv, p. 117; XXXI, p. 144. — Pensées sur le Cant., iv, p. 248.
* /Fe Demeure, ch. ii, n° 11. Ce qui prouve encore que la Sainte ne voyait pas de différence bien tranchée entre la quiétude et le sommeil ou ivresse, c'est que dans son Explication du Cantique, ch. iv, elle décrit à la fois et sains les distinguer l'une et l'autre et que dans le Chemin de la Perfection, xxxi, 3, elle attribue à la quiétude ce qu'elle avait dit de la troisième eau au ch. xviii, 3, de sa Vie, la persistance de cet état mystique au milieu des occupations et des travaux. Ce n'est du reste que dans son premier ouvrage que sainte Thérèse subdivise à ce point les oraisons mystiques : plus elle va, plus elle simphfie; dans son dernier ouvrage (/F<> Demeure) elle englobe tout sous le nom de goûts « gustos », se bornant à remarquer que le sommeil spirituel est une oraison un peu supérieure aux simples goûts.
d'après sainte THÉRÈSE 53
de travail : dans la quiétude on doit recourir à quelques pensées très simples, s'appliquer à dire quelques paroles d'amour; dans le sommeil spirituel ou ivresse céleste, cela même n'est pas nécessaire, toutes les puissances de l'âme sont captivées à la fois et tout occupées de Dieu, ce sont des élans ardents et tout spontanés,' des épanchements d'amour qui ressemblent, dit sainte Thérèse, à une sainte et toute céleste folie. Dans la théologie mystique {Vie, x, p. 69 et xii, p. 87) comme dans l'ivresse toutes les puissances sont captivées, mais la Sainte — et c'est la seule différence — y dépeint l'âme comme plus calme et tout étonnée des lumières qu'elle reçoit. Enfin ce que dit la Sainte de la contemplation parfaite ^ peut s'appliquer à l'une et à l'autre de ces deux dernières oraisons, et aussi à la quiétude quand elle est exempte de distractions ^, mais elle n'appelle pas de ce nom les oraisons extatiques ^.
44. Dans toutes ces oraisons, il y a une véritable et intime union de l'âme avec Dieu; aussi sainte Thérèse emploie-t-elle volontiers à leur sujet les mots d'union, puissance unie; parlant du sommeil spirituel ou ivresse, elle dit que cette oraison lui semble une union manifeste de l'âme avec Dieu *, mais pas une union complète de toutes les puissances ^. Aussi plus ordinairement elle réserve le nom d'union parfaite à l'union exta-
1 Chemin, xxv, p. 117. Ce n'est pas sainte Thérèse, c'est le P. Bouix, lequel paraphrase assez souvent, qui appeUe contemplation parfaite l'oraison dont il est question au ch. xxxi, p. 147 du Chemin de la Perfection et que la Sainte compare à la quiétude pour en montrer la différence. Cette oraison c'est l'union extatique, car elle se fait sans travail aucun de la part de celui qui la reçoit, il n'a pas même à avaler le lait qu'il trouve au plus intime de lui-même sans savoir comment le Seigneur l'a fait entrer.
* Voir surtout sur cette quiétude complète et sans distractions, qui est bien une contemplation parfaite, Chemin, ch. xxxi, au commencement et Vie, ch. xiv, p. 102 : « les autres puissances aident parfois la volonté... »
' Ainsi, elle dit au ch. xxviii, p. 132 du Chemin de la Perfection que le Seigneur ne refusera pas la contemplation parfaite à l'âme qui aura su se recueillir : évidemment ce n'est pas une o'raison extatique qu'elle a en vue.
* Union muy conocida de toda el aima con Dios. Vie, xvii, p. 124.
* Bien entendia que no era del todo union de todas las potentias. Ibid., XVI, p. 118.
tique : l'âme lui paraît plus unie à Dieu dans ces oraisons où tout travail est supprimé, et où les sens sont devenus incapables d'exercer leurs fonctions.
§4. — Les éléments distinctijs de V oraison mystique : I. Paix et satisfaction profonde. — //. Douceurs sensibles. — III. Amour ardent. — IV. Lumières
45. Nous avons dit que, d'après sainte Thérèse, dans ces oraisons mystiques il y a des éléments nouveaux et infus, car l'âme ne peut se les procurer par sesefforts et ils ne peuvent venir que de Dieu.
L'élément sur lequel elle insiste davantage, c'est le repos du cœur en Dieu et la paix profonde qui remplit l'âme.
« Quand on est dans cette oraison, on voit bien qu'elle est un contentement très grand et calme de la volonté, mais préciser expressément ce que c'est, on ne le peut. » {Chemin^ XXXI, p. 147.) « Cette satisfaction, l'âme la ressent au plus intime d'elle-même; elle ne sait ni d'où, ni comment elle lui est venue. » {Vie, xiv, p. 103.) Sainte Thérèse compare cette suavité mystique à une onction très douce qui serait dans la moelle de l'âme. {Pensées sur le Cant., p. 248.) « C'est une paix intérieure qui rend l'âme si heureuse qu'il lui semble que rien ne lui manque : parler la fatigue, elle ne voudrait qu'aimer. » {Lettre au P. Rodr. Alv., p. 32.)
46. Cette paix de l'âme, ce contentement, qui est tout spirituel et qui réside dans la volonté, rejaillit sur la partie sensible et y produit de très suaves délices. Les douceurs sensibles, tel est donc le second élément signalé par sainte Thérèse, qui le distingue nettement du premier : Le Seigneur opère « dans l'âme en lui communiquant une grande satisfaction intérieure et extérieure ». {Vie, xiv, p. 103.) « On sent de très grandes délices dans le corps et une grande satisfaction dans -V âme. » {Chemin, xxxi, p. 144.)- «C'est une chose qui se sent beaucoup par la satisfaction et la paix qui s'introduit dans Vâme, avec un grand contentement et repos des puissances et de très suaves délices i. » {Vie, xv, p. 107.)
1 Ces douceurs sensibles ne sont pas essentielles à l'état mystique : sainte Thérèse ne l'explique pas comme l'expliquent saint Jean de la
d'après SAIME THÉRÈSE 55
47. D'où viennent et cette satisfaction profonde de l'âme et ces délices sensibles? Elles sont le fruit d'un amour de Dieu très ardent. « Ce très suave amour de notre Dieu entre dans l'âme et y répand une satisfaction profonde sans que l'on sache d'où provient un si grand bien. » {Pensées sur le Cantiq., p. 248.) « Cette oraison est une étincelle du véritable amour de Dieu; en la donnant, Dieu veut faire comprendre ce qu'est cet amour. » {Vie, xv, p. 109.) « Celles d'entre vous qui boivent de cette eau (de la contemplation) et celles à qui le Seigneur donnera d'en boire, comprendront comment le véritable amour... s'élève et plane au-dessus de toutes les choses de la terre et devient maître de tous les éléments. » {Chemin, xix, p. 89.) L'âme dans la contemplation parfaite « jouit sans savoir comment elle jouit, elle s'embrase d'amour sans savoir comment elle aime ». {Chemin, xxv, p. 117.) Et cet amour purifie l'âme de toutes ses fautes. {Chemin, xix, p. 90.) i
48. On n'aime que ce que l'on connaît, on ne peut aimer qu'imparfaitement ce que l'on connaît mal, ceux-là aiment davantage Dieu, l'Être infiniment aimable, qui- connaissent mieux ses amabilités. On est donc fondé à penser que l'âme, pour être embrasée comme nous l'avons vu, a dû être aussi fort éclairée. Sainte Thérèse, il est vrai, a insisté davantage sur les sentiments que l'on éprouve dans l'état mystique que sur les lumières qu'on y reçoit. Elle n'est pas cependant sans les avoir signalées. ^
Dans la quiétude « l'esprit se voit tout près de la lumière et tout investi de ses clartés ». {Vie, xv, p. 111.) Aussi si l'on éprouvait des sentiments qui ne laisseraient point de lumières dans l'entendement, ces sentiments ne viendraient pas de Dieu; {Ibid.. p. 112) ce ne serait point là la vraie quiétude.
La Sainte insiste davantage sur les lumières mystiques quand elle décrit la contemplation parfaite, soit qu'elle l'appelle
Croix, saint François de Sales, sainte Jeanne de Chantai, mais elle le donne bien à entendre puisque, comme nous le verrons plus loin (n» 175), elle fait comprendre que l'épreuve de l'impuissance est un état mystique.
i II détruit les péchés non quant à la peine", mais quand à la coulpe, ce qui est l'effet du reste de tout acte de charité parfaite porté jusqu'à la détestation des moindres fautes.
de ce nom, soit qu'elle la nomme théologie mystique ou sommeil ou ivresse spirituelle.
Dans la théologie mystique « l'entendement est comme épouvanté de la grandeur de ce qu'il contemple, il voit qu'il ne peut rien comprendre de ce que Dieu lui représente ». {Vie, X, p. 69.) « Le Seigneur l'arrête (dans ses raisonnements). Il lui donne de quoi s'occuper et de quoi s'extasier, si bien que sans faire de raisonnements, on en comprendra davantage dans l'espace d'un Credo qu'on n'en pourrait comprendre avec tous les efforts possibles pendant de longues années. » ( Vie, xii, p. 88.) « L'esprit sans raisonner est délicieusement occupé de Dieu, comme quelqu'un qui regarde et voit tant de merveilles que l'une fait perdre l'autre de vue. » (Vie, xvii, p. 126.)
Dans la contemplation parfaite « l'âme comprend que sans bruit de paroles le Seigneur l'instruit ». (Chemin, xxv, p. 117.)
Et ce "ne sont pas là des lumières distinctes, dont on puisse expliquer la nature, puisque sainte Thérèse, nous l'avons vu, répète sans cesse que dans ces oraisons l'âme ne comprend pas ce qui se passe en elle, elle ne peut préciser ce qu'elle ressent, elle ne sait ni ce dont elle jouit, ni comment elle aime, etc. Ceci ne concorde-t-il pas avec la doctrine des autres Maîtres enseignant que les lumières mystiques sont des lumières indistinctes, qui donnent seulement une très haute idée des incompréhensibles grandeurs de Dieu et de ses inexplicables amabilités, et qui, en même temps, font comprendre le néant des créatures? « De grandes vérités lui sont communiquées ; une lumière l'éclairé dont elle ne comprend pas la nature, mais qui lui fait voir la vanité du monde. »(Can«ij., iv, p. 248.) Et ce n'est pas seulement le néant des autres créatures, c'est son propre néant que l'âme comprend alors : « Le Seigneur, grâce à la lumière qu'il lui communique, lui donne une véritable humilité (Vie, xv, p. 114) i,
' L'auteur d'un article de Revue (5 janvier 1903) parlant de la contemplation loue ceux qui inspirent « la crainte de ces états extraordinaires, où l'on est si exposé, soit à s'égarer dans les illusions, soit à se perdre par l'orgueil ». Nous avons rapporté ailleurs [Vie d'union n° 419), des assertions analogues de Scaramelli. Les Saints se font une tout autre idée de la contemplation. Loin de prétendre qu'on doit la redouter pour ses dangers, dont ils ne parlent pas, ils veulent qu'on la désire pour ses avantages, dont ils parlent sans cesse. Loin de croire que
P'aPRÈS saint JEAN DE LA CROIX 57
lien supérieure à celle que nous pourrions obtenir avec tous nos pauvres raisonnements. »