CHAPITRE VI
La nature de l'état mystique
d'après saint Jean de la Croix
§ l^î". — Clarté de sa doctrine
49. D'où vient cette idée trop répandue que saint Jean de la Croix est un écrivain obscur et presque inintelligible?
Au risque d'étonner beaucoup de nos lecteurs, nous dirons que de tous les Mystiques, saint Jean de la Croix est au contraire l'un des plus clairs et des plus faciles à comprendre. Il faut, il est vrai, pour le lire avec fruit — et c'est là sans doute ce qui, trop souvent, fait défaut — avoir saisi les points fondamentaux de sa doctrine et s'être habitué à sa terminologie ; mais une fois ceci acquis, on trouve chez lui un enseignement très substantiel et très salutaire. Ce qui le prouve c'est qu'il a toujours eu des lecteurs assidus; pour notre part nous lui connaissons de nos jours bon nombre de fervents disciples, qui reconnaissent volontiers les lumières et le profit spirituel dont ils lui sont redevables.
Sur la question qui nous occupe, l'enseignement de saint Jean de la Croix est si précis, il résume si bien et expose si clairement la doctrine des autres Maîtres, qu'il ne devrait, nous semble-t-il, rester aucun doute, qu'on ne devrait rencontrer aucune divergence entre les auteurs.
la contemplation mène à l'orgueil, non seulement sainte Thérèse, mais saint Grégoire [Vie d'union, 136), saint Laurent Justinien [Ibid., 293), saint Alphonse Rodriguez (Ibid. ,n.355), saint Jean de la Croix [Nuit, 1, 12), et on pourrait le conclure de l'enseignement des autres Maîtres, affirment qu'elle conduit à l'humilité, et à l'humilité parfaite^ C'est ce que confirme du reste l'expérience journalière : on ne comprend jamais mieux que dans la contemplation et tout ce qui est dû à Dieu, et combien on est loin de Le servir comme II le mérite.
§ 2. — La connaissance amoureuse de Dieu, connaissance éminente, reçue et non acquise, est le fondement de Vétat mystique
50. L'état mystique commence dans ce que le saint auteur appelle la nuit des sens ou contemplation purgative. {Nuit, I, 1, et passim.) Là l'esprit reçoit « une nourriture intérieure et substantielle, qui est, un commencement de contemplation obscure, sèche, ordinairement secrète pour les sens i et imperceptible à celui-là même qui la reçoit yK{Nuit, i, p. 30) ^. Voilà bien l'élément mystique, cette contemplation obscure, ou, pour parler plus exactement, ce qui produit cette contemplation, savoir « cette connaissance générale, confuse, amoureuse, par le moyen de laquelle se fait l'union de l'âme avec Dieu ». {Montée, IH, xxxii, p. 370.) Parlant d'une manière générale de la contemplation, il la définit : « une science d'amour, une connaissance amoureuse de Dieu infuse » {Nuit, ii, 18), paroles qui montrent bien qu'il n'admet pas de contemplation acquise. De même, dans le Cantique il dit : « Cette science savoureuse est la théologie mystique, que les spirituels nomment contemplation. » {Str. 27.) ,
51. Ce n'est pas seulement dans la Nuit obscure que le grand Docteur mystique signale cet élément infus, dans la Montée du Carmel, il en est constamment question ^. Le Saint, avant de commencer à parler de la contemplation, déclare qu'il va écrire pour ceux « à qui Dieu a fait la grâce de les mettre en état de
1 Qui ne produit aucun effet, aucune douceur, dans la partie sensible.
* Nous indiquons les pages de l'édition critique publiée à Tolède en 1912. Nous nous conformons aussi à cette édition pour la numérotation des chapitres, qui est différente pour la Montée du Carmel, 1. II, de celle qu'on trouve dans les éditions antérieures. Ce qui formait le chapitre !'='■ est marqué comme un prologue dans la nouvelle édition, qui est en retard d'une unité jusqu'au chapitre xii inclus des anciennes éditions. De plus les chapitres xii et xiii des anciennes éditions ne forment plus qu'un chapitre, qui est le xi", et depuis le chapitre xiv« des anciennes éditions la nouvelle est en retard de deux unités.
' Nous insistons sur ce point parce que quelques-uns (Etudes carmélitaines, avril 1920) veulent que la contemplation dont parle saint Jean de la Croix, dans la Montée du Carmel, soit une contemplation acquise : c'est une opinion inacceptable. Les textes quenous allons donner n'ont sans doute pas été remarqués par notre contradicteur, puisqu'il les passe sous silence : ils nous paraissent absolument convaincants.
d'après saint JEAN DE LA CROIX 59
contemplation ». (II, vi, p. 125.) Il montre ensuite (chap. vu) comment les iconnaissances que l'on peut acquérir en usant de son intelligence, l'amour que la volonté peut se procurer par ses propres efforts, ne peuvent suffire à produire la véritable union; il faut la contemplation, que l'on appelle théologie mystique, laquelle est une sagesse secrète, venant de Dieu et faisant connaître Dieu. « Par cette connaissance amoureuse et confuse, dit-il ailleurs [Montée, II, xii, p. 228-229), Dieu s'unit à l'âme dans un degré élevé et divin. Car d'une certaine manière cette connaissance obscure et amoureuse, qui est la foi, sert dans la vie présente de moyen à l'union divine, comme en l'autre vie, la lumière de gloire sert de moyen pour la claire vision de Dieu. »
Après avoir dit qu'à force de méditer on acquiert un fond de connaissance et d'amour de Dieu qui reste dans l'âme, saint Jean de la Croix dit : « Ceci — ce fond de connaissance et d'amour — le Seigneur aussi a Vhabitude de le produire dans beaucoup d'âmes sans le moyen des actes de la méditation, du moins sans que beaucoup d'actes aient précédé, les mettant Lui-même immédiatement en contemplation et en amour (cli. xii, p. 154).
Il y a donc deux manières d'obtenir ce fond de connaissance et d'amour, ou à force de méditer, ou en le recevant directement de Dieu. Or, est-ce l'acquis ou l'infus que le Saint en a vue quand il parle de cette connaissance amoureuse qui donne la paix, qui calme l'âme, pacifica y sosegada, qui est pleine de saveur; — le Saint insiste sur ce point : sabiduria, sabor, — ■ et que l'âme boit avidement comme l'enfant boit le lait au sein maternel? Tous ces caractères ne conviennent évidemment qu'à la contemplation infuse.
« Nous dirons ici, ajoute-t-il, seulement une raison qui montre clairement comment, pour que le contemplatif doive laisser la méditation et les raisonnements, il faut qu'il ait cette attention à Dieu, cette connaissance amoureuse et générale de Dieu : c'est que si l'âme n'avait pas cette connaissance ou présence de Dieu elle n'aurait rien et ne ferait rien. Laissant la méditation, dans laquelle elle opère en se servant de ses puissances sensitives, et n'ayant pas la contemplation, qui est cette connaissance générale que nous avons dit? dans laquelle l'âme a ses puissances spirituelles, mémoire, entendement et volonté unies (à Dieu) par cette connaissance qui est produite en elle.
reçue en Mie, obrada y recibida en ella, l'âme nécessairement manquerait de tout exercice à l'égard de Dieu . . . S'il n'y avait aucune sorte d'exercice, l'âme n'opérant pas avec ses puissances sensitives dans la méditation et le raisonnement, et n'ayant pas ce qui est reçu et produit, recibido y obrado, dans ses puissances spirituelles et qui est la contemplation, elle ne serait occupée à rien, elle serait donc dans l'oisiveté. » Puis le saint recommande à « ceux qui commencent à entrer dans cet état » de renoncer aux raisonnements. « Par là ils entreront dans la nuit de l'esprit, par laquelle ils doivent passer pour parvenir à une union avec Dieu qui surpasse toute science humaine. »
De cette connaissance et attention amoureuse et pleine de paix, nécessaire pour qu'on doive laisser la méditation le saint a dit plus haut (chap. xi, p. 151) :« Au début, quand commence cet état, on remarque à peine cette connaissance amoureuse, parce que dans ces commencements elle est ordinairement très subtile et délicate, et comme insensible. » Il répète encore dans le chapitre xn qu'elle est subtile et délicate; et il fait remarquer que cette connaissance générale, cette lumière surnaturelle entre dans l'âme d'une manière si pure, si simple, si dépouillée des formes ou représentations intelligibles que l'entendement ne la remarque pas et ne s'en rend pas compte. De toute évidence, c'est de la contemplation infuse que parle saint Jean de la Croix; c'est elle qu'il dit être requise pour qu'on puisse abandonner la méditation.
Ceux que « le Seigneur commence à mettre dans cette connaissance surnaturelle de contemplation, sont les profitants... Dieu se communique passivement à l'âme, de même que, à celui qui a les yeux ouverts et ne fait rien autre, la lumière se communique passivement. Recevoir ainsi la lumière qui lui est infuse surnaturellement, c'est entendre passivement^. .. Cependant
' L'auteur auquel nous faisions allusion tout à l'heure , toujours dans le but de prouver que saint Jean de la Croix entend parler ici d'une contemplation acquise, cite aussi ce chapitre xiii, où le saint montre comment l'habitude de contempler ne s'acquiert pas du premier coup — nous donnerons bientôt ses paroles (n» 55) — mais il arrête sa citation juste avant cette phrase que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, phrase qui prouve si clairement que c'est de la contemplation infuse qu'il est encore ici question.
d'après saint JEAN DE LA CROIX 61
c'est librement que la volonté reçoit cette connaissance générale et indistincte de Dieu. » (Chap. xiii, p. 163-164.) Et cette lumière, ainsi communiquée, laisse dans l'âme les effets qu'elle a produits sans que l'âme en ait eu conscience, à savoir tine élévation de l'esprit qui est éclairé sur les choses célestes et un admirable dégagement des choses et des images terrestres. (Chap. XII, p. 159-160.)
52. Saint Jean de la Croix, qui parle si souvent de cette connaissance mystique et qui la présente comme une faveur d'un si haut prix, l'appelle toujours une connaissance amoureuse. En effet, ce n'est pas seulement dans l'intelligence que Dieu verse les dons mystiques, II agit simultanément sur la volonté à laquelle II communique un amour nouveau.
« Dieu ne communique jamais la sagesse sans y joindre l'amour; c'est même par cet amour qu'elle se répand. » {Nuit, II, XII, p. 88.) « Que l'homme spirituel apprenne à demeurer dans une attention amoureuse envers Dieu, tenant en repos son entendement, quand il ne peut méditer, alors même qu'il lui semblerait qu'il ne fait rien. Ainsi en effet, peu à peu et même très rapidement, il sentira le repos divin et la paix envahir son âme avec d'admirables et très hautes connaissances de Dieu, enveloppées dans l'amour divin. » (Montée, xiii, p. 165.) « Dans cet état (la contemplation initiale) c'est Dieu qui agit et l'âme qui reçoit, Dieu instruisant l'âme et lui infusant dans la contemplation des biens très spirituels, qui sont la connaissance et l'amour divin joints ensemble. L'âme se voit ainsi remplie de cette connaissance amoureuse sans raisonner, sans faire des actes, car elle ne peut plus raisonner ou produire ces actes comme autrefois. . . » {Vive flamme, str. 3, vers 3,§ 5, p. 445- 446.) « Dieu alors lui communique une connaissance amoureuse ou une sorte de lumière dont la clarté et la chaleur ^ sont inséparables. Aussi l'amour de la volonté a-t-il précisément les mêmes qualités que la connaissance de l'entendement. De même en effet que la connaissance est générale et obscure, l'entendement ne parvenant pas à comprendre distinctement ce qu'il saisit, de même la volonté aime d'un amour général et confus. Dans une communication si délicate, Dieu, voulant qu'il y ait
La chaleur représente l'amour.
à la fois lumière et amour, agit également sur ces deux puissances, bien que parfois. Il blesse davantage l'une que l'autre. Ainsi quelquefois il y a plus de connaissance que d'amour, .mais d'autres fois l'amour est plus intense que la connaissance. » {Vive flamme, str. 3, vers 3, § 10, p. 455.) « Quelquefois au milieu de ces obscurités l'âme se trouve éclairée et la lurhière luit dans les ténèbres, l'influence mystique s'exerçant directement sur l'entendement, pendant que la volonté reste sèche, ne ressentant pas l'union am.oureuse ; mais l'âme est dans une paix et une simplicité si subtile et si délectable que le langage humain ; ne trouve pas de termes pour l'exprimer, et l'âme alors goûte , Dieu tantôt d'une manière et tantôt d'une autre. Parfois l'intelligence et la volonté sont blessées simulLanément : alors l'amour redouble de force, de tendresse et de perfection. Ces deux puissances s'unissent plus parfaitement et j)lus délicatement à mesure que là purification de l'entendement ^ est plus complète. Mais le plus souvent, quand on n'est pas encore arrivé à cette complète purification de l'intelligence, on ressent la touche d'embrasement dans la volonté, avant de constater la j touche d'une parfaite connaissance dans l'intelligence. » {Nuit, II, XII, p. 91.)
§ 3. — La théologie mystique
53. Telle est bien la doctrine traditionnelle sur la nature de l'état nlystique; saint Jean de la Croix le montre clairement dans tous les passages où il explique ce que les Docteurs ont entendu par théologie mystique. « Ce que les contemplatifs, dit-il, appellent théologie mystique ou coritemplation infuse est une influence de Dieu sur l'âme qui la purifie de ses ignorances... Là Dieu se plaît à instruire l'âme dans le secret. . . ; c'est une sagesse amoureuse de Dieu qui, en purifiant l'âme et en l'éclairant, la prépare à l'union. » {Nuit, II, v, p. 58.) « La contemplation ténébreuse n'est autre que la théologie mystique nommée par les théologiens sagesse secrète, laquelle, d'après le sentiment de saint Thomas, se communique et s'infuse plus spécialement
1 L'entendement se purifie en se vidant des vaines pensées, des conceptions humaines, des raisonnements et de tout ce qui est le produit de son activité naturelle.
d'après saint JEAN DE LA CROIX 63
dans l'âme par la voie de l'amour. » {Nuit, II, xvii, p. 105.) On appelle tMologie mystique ou sagesse secrète de Dieu cette
contemplation par laquelle l'esprit est divinement éclairé et
qui est cachée même à celui qui la reçoit. » {Montée, II, vu,
54. Dans le Cantique spirituel, saint Jean de la Croix explique
ce vers :
C'est là qu'il m'enseigna une science très savoureuse.
« Cette science savoureuse, dit-il, c'est la théologie mystique, cette science secrète de Dieu, que le^ spirituels nomment contemplation, science tj-ès savoureuse parce que c'est une science toute d'amour; c'est l'amour qui l'enseigne, c'est l'amour qui la rend savoureuse. Dieu lui-même communique cette science, et II la communique dans l'amour avec lequel II se donne. Elle est savoureuse pour l'entendement ; elle est savoureuse pour la volonté, car elle est renfermée dans l'amour qui appartient à la volonté. » (Str. 27, p. 306.)
Ailleurs expliquant ce vers :
Durant la nuit sereine,
Il dit « Cette nuit est la contemplation. L'âme lui donne le nom de nuit, parce que la contemplation est obscure; c'est pour la même raison qu'on l'appelle aussi théologie mystique, c'est-à-dire sagesse de Dieu secrète ou cachée. Dans cette contemplation, sans bruit de paroles, sans le secours d'aucun sentiment soit corporel (sensible) soit spirituel, dans le silence et la quiétude, à l'insu des sens et de la, nature. Dieu instruit l'âme d'une manière très secrète et très cachée, et l'âme elle-même ne comprend pas comment elle est instruite. » (Str. 39, p. 364.)
« Au début de la purification spirituelle, dit encore saint Jean de la Croix, l'effet produit par le feu de l'amour divin n'est pas encore de consumer l'âme, mais plutôt de la sécher et de la disposer à être embrasée ; mais avec le temps, quand ces flammes l'envahissent, le plus ordinairement l'âme ressent les ardeurs brûlantes de l'amour. Et comme l'entendement a été purifié au moyen des ténèbres de cette nuit obscure, il arrive parfois que cette théologie mystique et amoureuse, en même
temps qu'elle enflamme la volonté, atteint aussi l'intelligence et l'éclairé en lui communiquant une connaissance et une lumière toute divine. » {Nuit, II, xii, p. 90.)
§ 4. — La part de rame dans la contemplation mystique
55. Saint Jean de la Croix, aussi bien que sainte Thérèse montre que, dans la contemplation mystique, une part importante est laissée à l'âme. Si celle-ci ne peut produire par son , propre travail cette contemplation, qui lui apporte de si grands biens, elle peut y mettre obstacle; elle peut, au contraire, s'y disposer et en favoriser l'exercice. Elle y met obstacle -si elle recourt aux raisonnements, faisant de belles considérations, multipliant les actes, recherchant les émotions, les consolations sensibles. Au lieu de s'agiter de la sorte, elle doit « fermer les yeux, non seulement dans la partie sensitive et inférieure, par laquelle elle considère les créatures et les choses passagères, mais même selon la partie raisonnable et supérieure, qui a pour objet Dieu et les choses spirituelles. » {Montée, II, m, p. 106.) « Celui qui aspire à l'union à Dieu ne doit pas tenir compte de ses connaissances, ni s'appuyer sur les goûts, les sentiments ou l'imagination, mais il doit faire acte de foi sur la perfection de l'Être divin, que ne peut saisir ni la raison, ni l'appétit sensitif, ni l'imagination, ni aucun sentiment. . . ^.
« L'âme pose un grand obstacle à l'acquisition de l'état si élevé d'union quand elle s'attache à quelque connaissance, à un sentiment, à une imagination, ou à sa propre volonté. Pour arriver là, (à l'union) il faut sortir de soi, il faut s'éloigner extrêmement de soi-même. » {Montée, II, m, p. 108.)
Ce n'est donc pas seulement au travail de l'entendement que l'âme doit renoncer, elle doit en même temps établir « sa volonté dans la privation et le dégagement de toute affection ». {Jbid., V, p. 116.)
Si, dès qu'elle a constaté en elle les trois signes qui dénotent la présence des grâces mystiques, l'âme qui s'est bien mise en
' On remarquera la conformité de cet enseignement de saint Jean de la Croix avec la doctrine dionysiaque exprimée dans le texte célèbre que nous avons cité plus haut'(n° 15).
d'après saint jeax de la croix 65
présence de Dieu, reste dans un calme profond, dans une sainte indifférence et dans la simple attention à Dieu présent, disant, par exemple : je crois, j'espère, j'aime, ou demeurant dans ces dispositions de foi et d'amour sans même les formuler, elle favorisera l'afTlux des grâces contemplatives, c'est-à-dire l'effusion de cette connaissance amoureuse de Dieu, que Luimême a commencé de verser eu elle et qu'il a grand désir de continuer et d'accroître. A la longue, si elle est fidèle à écarter les obstacles et à bien se disposer, elle en arrivera à « acquérir une habitude de contempler, en quelque manière parfaite. Alors chaque fois qu'elle voudra méditer, elle se trouvera dans cette connaissance et dans cette paix «.(Montée, I, xiii p. 163), qui lui seront donc immédiatement communiquées,
Avant d'en arriver à cet état, qui est celui des âmes avancées dans la contemplation, il y a tantôt de l'un, tantôt de l'autre, de sorte que souvent l'âme se trouvera plongée dans cette atten tion amoureuse et paisible sans agir aucunement avec ses puis sances; souvent aussi elle devra s'aider doucement et modéré ment par le raisonnement pour entrer dans cette contemplation Alors il est vrai de dire que s'opèrent dans l'âme et qu'y sont déjà opérées la connaissance et l'amour, sans- qu'elle-même fasse autre chose que se tenir amoureusement attentive à Dieu, ne cherchant pas à sentir ou à voir quoi que ce soit mais se contentant de se laisser porter par Dieu. » {Montée II, i, p. 163-164.) C'est toujours la contemplation infuse, mais Dieu, qui ne demande qu'à l'accorder, la rend habituelle quand l'âme sait s'y disposer.
En se disposant ainsi à recevoir les grâces contemplatives, l'âme se dispose à la perfection et à l'union avec Dieu, dont la contemplation est le moyen. « Pour gravir la montagne de la perfection, il faut, comme Dieu l'avait commandé à Jacob {Genèse, xxxv, 2), rejeter les dieux étrangers, qui sont' les attaches et les affections du cœur, se purifier par la nuit des sens de ce que les attaches ont laissé de souillé dans l'âme, en les désavouant et en les regrettant; enfin changer de vêtement. Mais si les deux premières conditions sont remplies. Dieu luimême remplacera les vieux vêtements par de nouveaux, mettant dans l'âme, à la place de l'ancienne manière de concevoir, une nouvelle connaissance de Lui-même, puisée en Lui-
même, et un nouvel amour, par lequel l'âme aimera Dieu en Dieu 1. . . Dieu fait ainsi cesser tout ce qui est du vieil homme; les forces naturelles n'agissent plus, l'âme est revêtue d'une force nouvelle, toute surnaturelle, dans toutes ses facultés, si bien qu'au lieu d'agir humainement, elle agit divinement; voilà ce que l'on obtient dans l'état d'union. » {Montée, I, v, p. 54-55.) « Ce qui dispose l'âme à l'union, ce ne sont pas les conceptions, les goûts, les sens, les imaginations, se produisant selon le mode naturel, mais la pureté et l'amour, c'est-à-dire le dépouillement et le renoncement parfait en vue de Dieu seul; il ne peut y avoir une transformation parfaite s'il n'y a pas pureté parfaite; l'illumination de l'âme et son union avec Dieu seront proportionnées à cette pureté. » {Montée, II, iv, p. 114.)
§ 5. — Uunion mystique est Vexercice parfait de la foi, de Vespérance et de la charité.
56. Cette connaissance mystique ne sort point de l'ordre de la| foi 2; elle porte sur des vérités connues par la foi : grandeurs,! perfections, amabilités, incompréhensibilité de Dieu. Bien plus-^ l'acte contemplatif est de tous les actes de foi le plus pur et le plus parfait; il ne s'arrête pas aux considérations, il laisse de. côté les sentiments ou émotions sensibles, qui sont souvent un appui pour la foi, mais qui ne sont pas la foi; il consiste uniquement dans l'acte d'adhésion aux vérités proposées, acte d'adhésion fait avec une lumière nouvelle dans l'intelligence, et une fermeté, une intensité de volonté admirable. Il est facile de comprendre qu'une foi aussi élevée, faisant adhérer aussi fermement aux vérités que Dieu lui-même contemple de toute éternité, aux vérités qui sont Dieu même, unit intimement à Dieu. Aussi, nous l'avons vu, le Saint nous dit que la foi sert de moyen à l'union divine, et ailleurs : « plus une âme a de foi plus elle est unie à Dieu ». {Montée, II, viii, p. 132.) « L'âme pour avancer dans la nuit (active) des sens et se dépouiller du sensible
' Encore une fois comment peut-on dire qu'il ne s'agit, dans tout ce livre de la Montée du Carmel, que d'une contemplation acquise?
' Au contraire, les visions, les révélations sont des grâces en dehors de l'ordre de la foi, car elles n'ont pas pour objet les vérités que l'Église propose à notre foi.