‹ L'état mystiqueChapitre 19 sur 99 · SAINT JEAN DE LA CROIX · texte numérisé non relu

SAINT JEAN DE LA CROIX

avait dû être aidée (au début de la vie spirituelle) par les désirs véhéments d'un amour sensible, mais pour faire régner le calme dans la partie supérieure, il lui faut maintenant concentrer et fixer ses facultés, ses goûts et appétits spirituels dans la foi. » {Montée, ii, p. 98.)

57. L'espérance, elle aussi, s'exerce plus, parfaitement dans l'état mystique, pour cette raison que l'âme, s'étant vidée du souvenir des choses créées, n'oppose aucune entrave à l'action de la grâce mystique, qui la fait aspirer aux biens célestes, à Dieu, qui sera sa récompense éternelle. « Plus la mémoire se dépouille (des images et des souvenirs qui la remplissent d'ordinaire), plus elle a d'espérance; et plus elle a d'espérance, plus est grande son union avec Dieu.» (Montée, III, vi, p. 290.)

58. Enfin l'amour contemplatif, tout en étant un don de Dieu et non le fruit des efforts de l'âme, n'en est pas moins un acte de la vertu de charité, et même l'acte le plus parfait. Si c'est Dieu Lui-même qui donne l'impulsion amoureuse, l'âme qui n'a pas eu besoin de s'exciter à aimer, ou qui du moins, si elle s'est excitée, s'est vue embrasée d'un amour qu'elle n'aurait pu acquérir, consent volontiers à cet amour infus, et elle en a tout le mérite. Or ce qui produit surtout l'union, c'est l'amour : l'amour essentiellement tend à l'union; cet amour si élevé produira donc une union très étroite avec Dieu. « L'âme s'unit

Dieu dans l'entendement par la foi ; dans la mémoire par l'espérance; et dans la volonté par l'amour. . . Les puissances spirituelles doivent, — par l'exercice de ces trois vertus — se vider de tout ce qui n'est pas Dieu et se maintenir dans les ténèbres produites ainsi par ces -vertus théologales, qui sont le moyen et la disposition pour l'union de l'âme avec Dieu. » (Montée, II, V, p. 117-118.) « Comme l'amour est l'union du Père et du Fils, ainsi est-il le lien d'union entre l'âme et Dieu. » (Cantiq., str. 13, p. 231.)

§ 6. — Par r union mystique s'opère la transformation de Vâme en Dieu

59. Saint Jean de la Croix — et en cela encore sa doctrine est tout à fait conforme à celle des autres Maîtres — joint souvent

et identifie l'union et la transformation de l'âme en Dieu, ou encore la parfaite ressemblance de l'âme avec Dieu. « Quand nous parlons de l'union de l'âme avec Dieu, ce n'est pas de cette union substantielle par laquelle Dieu est toujours présent à toutes ses créatures que nous parlons, mais bien de l'union et de la transformation de l'âme en Dieu par Vamour, ce qui ne peut avoir lieu que lorsqu'il y a entre eux deux une ressemblance d'amour; voilà pourquoi nous la nommons union de ressemblance. . . Il faut que l'âme rejette loin d'elle tout ce qui n'est pas conforme, tout ce qui ne ressemble pas à Dieu, pour qu'elle reçoive sa divine ressemblance. . . » Faute de ce dépouillement, « elle ne recevra pas dans le Saint-Esprit une nouvelle naissance, elle ne pourra posséder ce royaume de Dieu qîii est l'état de perfection. Renaître parfaitement du Saint-Esprit en cette vie, c'est se rendre semblable à Dieu par une pureté qui n'admet aucun mélange d'imperfection, et alors s'opère la pure transformation, non par l'union d'essence, mais par l'union de participation. » {Montée, II, iv, p. 112-113.)

60. Comment donc l'union -qui se fait dans l'état mystique, par l'exercice parfait des trois vertus théologales, est-elle une union de transformation ou de ressemblance?

L'âme contemplative vit de Dieu beaucoup plus parfaitement que celui qui n'est pas dans l'état mystique. Celui-ci se servant pour aller à Dieu de ses imaginations, des considérations, et s'appuyant sur les émotions sensibles, atteint Dieu moins directement; le contemplatif, au contraire, va droit à Dieu; Dieu, voilà l'objet immédiat et l'objet très fréquent de ses pensées, de ses espérances, de son amour. Grâce à sa foi pure et éclairée, il pense Dieu; par son espérance ardente il tend à Dieu; par son amour intense il se repose en Dieu; mais penser Dieu, tendre à Dieu, se reposer en Dieu, c'est la vie intime de Dieu, qui se contemple sans cesse et qui prend en Lui-même ses infinies complaisances, c'est ce qui produit au sein de la Trinité la génération éternelle du Verbe, la spiration éternelle de l'Esprit-Saint. La vie mystique est donc la ressemblance la plus parfaite de la vie divine; c'est aussi la possession de Dieu la plus parfaite qu'on puisse avoir ici-bas; enfin, comme pour produire cette vie mystique il faut une action toute particulière, et par

d'après saint JEAN DE LA CROIX 09

conséquent une présence très intime de Dieu i, c'est vraiment et l'union et la transformation de l'âme en Dieu.

§ 7. — L'état mystique est une grâce éminente, mais non une javeur extraordinaire

Gl. L'état ou r union mystique n'est donc pas aux yeux de saint Jean de la Croix un privilège exceptionnel, n'ayant, comme l'ont prétendu tant d'auteurs modernes, que des rapports éloignés avec la perfection, c'est au contraire I'exercice le plus parfait DES TROIS vertus THÉOLOGALES. Pour pratiquer parfaitement ces grandes vertus les efforts de l'âme fidèle aidée de la grâce commune ne suffisent pas, il faut des grâces éminentes dans lesquelles l'âme est plus passive qu'active. Saint Jean de la Croix, parlant en cela comme sainte Thérèse, appelle surnaturelle la. connaissance mystique de Dieu. (Montée, II, ix, p. 135.) Elle est surnaturelle en ce sens que l'enter^dement, même chez une âme en état de grâce, ne peut l'acquérir par ses efforts et raisonnements : « todo aquello que se âa al entendimiento sobre su capacidad y habilidad natural ». Le saint auteur appelle ilaturelles les considérations de la méditation {Montée, II, xi, p. 146), qui sont pourtant surnaturelles au sens moderne du mot, étant produites sous l'influence de la foi ^. « Dans cet état, l'exercice des puissances cesse..., la lumière et la'' suavité d'amour se répandent dans l'âme sans que celle-ci agisse... •Dieu se communique passivement à l'âme comme la lumière

Tanto alichi nuturœ perfectius unitur Deus, dit saint Thomas (opusc. ad caiit. Antioch.), quanîo in eam magis suam virtutem exercet : Dieu est d'autant plus étroitement uni à une créature qu'il opère en elle de plus grandes choses. Pour Dieu, en effet, être quelque part c'est y agir, et c'est pour cela que l'on établit les degrés de la présence de Dieu selon les degrés de son opération.

* C'est ainsi que le Bienheureux Albert le Grand, dont la doctrine présente des ressemblances si frappantes avec celle de saint Jean de la Croix, appelle aussi surnaturelle la lumière mystique et naturels les autres modes de connaissances; voir Vie d'union, n° 204, où nous avons cru devoir traduire modos visionis naturales par modes ordinaires de connaissances, le mot naturel, étant employé maintenant pour signifier ce qui se fait sans le secours de la grâce, nous eût paru un contre-sens.

matérielle à celui qui tient les j-eux ouverts. « {Montée, II, xin, p. 164.)

62. Si c'est là une grâce éminente, ce n'est point du tout ,aux yeux du saint Docteur, une faveur extraordinaire : les faveurs qu'il appelle extraordinaires ^ {Ibid., II, xi, p. 139) et qu'il ne veut pas que l'âme désire ni demande, sont des choses qui peuvent s'ajouter à l'état mystique, comme visions, révélations, etc., mais qui en sont très différentes. L'état mystique, au contraire, étant l'état de contemplation et d'union à Dieu et, comme il le dit souvent, l'état de perfection, doit faire l'objet des aspirations de l'âme fervente, et Dieu ne demande qu'à le communiquer. « Cette lumière, qui, dit le Saint, élève Vâme à Vétat de perfection, est toujours prête à répandre ses clartés dans l'âme. . . Faites disparaître les obstacles, enlevez les voiles, aussitôt votre âme, simplifiée et purifiée par le dénuement spirituel, se transformera dans la pureté et la simplicité de la sagesse divine qui est le Verbe de Dieu. A mesure que l'âme éprise de l'amour divin se dépouille de l'élément naturel » — • par le renoncement et le recueillement, — «l'élément divin se répand en elle naturellement^etsurnaturellement, afin qu'il n'y ait pas de vide dans la nature {Montée, II, xiii, p. 165).

Page 1