CHAPITRE VII
La nature de l'état contemplatif d'après Suarez
63. La doctrine de saint Jean de la Croix est aussi claire que possible; il semble qu'il n'y a rien à y ajouter, et que la question
i Le saint distingue'avec soin de ces biens spirituels, qui sont la base de l'état mystique et qui contribuent directement à la perfection, les dons gratuits, gratise gratis datae, qui ont pour but l'utilité du prochain. Sainte Thérèse, comme saint Jean de la Croix, réserve le mot » extraordinaire » aux visions [Fondations, ch. vi) ; la contemplation mystique n'est point à ses yeux chose extraordinaire.
' Naturellement veut dire ici normalement; 1 sens est donc : l'âme s'étant vidée du naturel, il est tout naturel qu'elle soit remplie du surnaturel.
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dont nous cherchions la solution : quels sont les éléments constitutifs de l'état mystique, est une question tranchée.
Cependant nous croyons devoir encore exposer l'enseignement d'un grand Maître, à la fois théologien illustre et mystique expérimenté. Suarez, dans son traité si remarquable de l'oraison, sous une forme différente, enseigne au fond la même doctrine. Voici cette doctrine :
64. Trois des dons du Saint-Esprit concourent à produire la contemplation, les dons d'intelligence, de sagesse et de science. L'intelligence fait concevoir les choses de la foi d'une manière plus élevée qu'on ne pourrait les concevoir par le seul raisonnement ou par la puissance naturelle de connaître. C'est là la fonction propre du don d'intelligence. Or plus profondément on pénètre , une vérité, plus facilement on reste devant elle suspendu dans l'admiration. De plus ces vérités, ces choses de la foi étant, grâce à une motion particulière de V Esprit- Saint, mieux comprises, paraissent plus divines et plus dignes de notre croyance et procurent à l'âme qui s'arrête à y penser, une plus grande jouissance.
Quant aux dons de sagesse et de science, ils rendent ces mêmes vérités plus aimables, plus capables d'agir sur la volonté. La science le fait par des raisons d'ordre inférieur, la sagesse par des raisons plus élevées et surtout par le moyen de cette sympathie, de cet attrait pour les choses divines, qui les fait trouver savoureuses. {De Oratione, x, 9.)
65. On sait en effet ce que sont d'après Suarez les dons du Saint-Esprit. Il les place, suivant en cela les Pères, parmi les grâces les plus surnaturelles, spécialement infuses par le Saint- Esprit. « Aperte numerant (Patres] hœc dona inter gratias maxime supernaturales et a Spiritu Sancto specialiter infusas. (De Gratia, 1. II, ch. xxi, n. 4.) D'après lui « il faut attribuer au don d'intelligence tout ce qu'il peut y avoir de vive pénétration, d'acuité, si l'on peut parler de la sorte, dans la perception surnaturelle des choses de la foi. Pertinet ad hune intellectum quidquid acuminis, ut sic dicam, supernaturalis intelligentise in concipiendis rébus fidei intervenire potest. » (Ibid., xix, n. 8.) Il paraît certain, dit toujours Suarez, que l'esprit humain, même doué de la foi, ne peut pas toujours suffire par sa seule lumière naturelle à saisir, à confirmer, à expliquer les choses de la foi
aussi parfaitement que l'on voit les fidèles le faire; souvent pour le faire comme ils le font, il leur faut un secours particulier et surnaturel du Saint-Esprit, et ce sont alors les actes du don d'intelligence. Ces actes, il est plus conforme à l'enseignement de l'Écriture et des Saints de les croire en eux-mêmes et substantiellement surnaturels, « car cette pénétration des mystères divins. . . surpasse les forces de V esprit humain. L'expérience du reste confirme cette doctrine : ne voyons-nous pas parfois li's simples et les ignorants avoir une conception plus profonde et mieux expliquer les mystères de la foi que les savants? »
66. C'est également à une motion toute spéciale de l'Esprit- Saint que Suarez attribue la complaisance que prend l'âme dans les vérités qu'elle contemple, et qui est l'effet du don de sagesse. {De Gratia, II, xix, n» 11.) Il cite à ce propos Albertlo-Grand disant que le don de sagesse est une certaine lumière grâce à laquelle on connaît et l'on goûte par expérience les choses divines. Il cite aussi Richard -de Saint-Victor, di.sant que c'est un exercice du don de sagesse que de contempler Dieu par amour, avec une certaine jouissance expérimentale, qui a son siège dans la faculté aimante. -
67. C'est donc par des lumières et par un amour surpassant les efforts humains et communiqués par une opération toute particulière de l'Esprit-Saint que le docte théologien explique la nature de l'état contemplatif ou mystique. Pour lui, l'état mystique est le fruit des dons du Saint-Esprit. Comme par ailleurs les dons du Saint-Esprit sont des grâces éminentes et non des faveurs exceptionnelles, des grâces qui, pour se développer et s'exercer d'une manière habituelle, ne demandent que de trouver un cœur tout à fait docile aux inspirations divines, ce qui est le cas des âmes parfaites, Suarez est très logique quand il présente la voie unitive ou contemplative non comme une voie extraordinaire, mais comme la voie commune des âmes parfaites.
68. Suarez {De Orat., xi), indique comme étant l'objet de la contemplation les vérités de la foi, les choses divines sans préciser davantage. Ailleurs, expliquant le fameux texte dionysiaque, si souvent cité par les Maîtres, il dit que c'est dans la pensée des grandeurs incompréhensibles de Dieu, connu plutôt par des négations que par des affirmations, que l'âme conteifi-
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plative doit, d'après Denys, trouver son repos. « Vult ergo qiiod mens quiescat in cogitatione cujusdam eminentise ineffabilis, quœ per negationes potius quam per affirmationes concipienda -•st. » {Ibid., XIII, 28.)