CHAPITRE VIII
Conclusion — L'Union mystique Comment on la reconnaît
69. L'enseignement des Docteurs mystiques, de ceux qui font autorité, n'est pas douteux et, après les preuves que nous avons données, nous pouvons formuler cette proposition :
Il y a dans l'état mystique et dans tout état mystique ce double élément : une connaissance supérieure de Dieu, qui, bien que générale et confuse i, donne une très haute idée de ses incompréhensibles grandeurs puis un amour irraisonné mais très précieux^, que Dieu lui-même communique et auquel l'âme, malgié tous ses efforts, ne pourrait jamais s'élever.
70. Certains mystiques ont vu surtout le deuxième élément, cet amouF intense qui, n'étant pas produit par des considérations raisonnées, semble ne s'appuyer sur aucun motif. En effet, on aime Dieu dans l'état mystique; on se fond, on s'écoule dans l'amour le plus souvent sans pouvoir se rendre compte du pourquoi. C'est cet exercice de l'amour qui frappe davantage. Si pour désigner l'état mystique on s'était servi du mot union d'amour, plutôt que du mot contemplation — ces deux mots union et contemplation ont été employés dès les premiers
' Disons ici, pour empêcher toute interprétation erronée de notre pensée, que, par cette connaissance confuse, nous n'entendons nullement une représentation vague de formes mal définies, ou encore d'un être pénétrant et enveloppant notre être; ce sont là des produits de l'imagination qui peuvent parfois accompagner, mais qui ne constituent pas l'élément mystique : l'élément mystique, c'est la perception intellectuelle d'un être que l'on comprend être indéfinissable et inabordable à la raison; selon le mot du Vénérable Jean de Saint-Samson, c'est <i Dieu inefl'ablement p^rçu ».
* Cet amour peut être très calme, non sensible, à peine aperçu.
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siècles — peut-être en eut-on mieux fait comprendre la nature. Quoi qu'il en soit ceux qui ont l'expérience des états mystiques insistent plus sur l'amour infus que sur les lumières que l'âme y reçoit; quelques auteurs se sont même demandé si l'intelligence agissait dans l'état mystique, ou même ont enseigné que la volonté seule entrait en exercice i. Ils n'ont pas été suivis, et avec raison, car l'amour suppose toujours la connaissance; l'amour mystique porte sur un Être dont on saisit confusément, mais très vivement, les grandeurs et les charmes ^; sans cela on ne l'aimerait pas, et on ne l'aimerait pas d'un amour aussi fort '.
71. Ces principes posés, il est facile de montrer en quoi consiste l'union mystique.
Selon l'enseignement de saint Thomas et des théologiens, il y a trois unions possibles entre Dieu et l'homme *, car il y a trois modes possibles de présence de Dieu dans une âme. Dieu est
' Cf. Suarez qui les réfute, De Oratione, c. xiii.
* Saint Alphonse de Liguori a très bien expliqué ce phénomène mystique (Praxis conf., 135). Nous avons donné le texte dans les Degrés livre V, 1"^^ partie, ch. iv, § 3. n" 27.
' Un auteur contemporain, à la science duquel nous nous plaisons à rendre hommage, le P. Arintero, O. P. (Cuestiones misticas, p. 488) nous reproche de trop restreindre l'état mystique quand nous déclarons que les lumières de foi et d'amour infus en sont les éléments essentiels; il préfère comprendre sous le nom de mystique tout ce qui se fait d'une manière supérieure au mode humain, en un mot tout ce qui est don du Saint-Esprit, et il entend par ascétique tout ce qui se fait en dehors des dons et à l'aide du raisonnement.
Ce ne serait certainement contraire ni à la logique, ni à la théologie d'entendre de cette manière la distinction entre l'ascétique et la mystique; mais cela ne nous semble pas très conforme à l'enseignement traditionnel; la connaissance mystérieuse de Dieu et l'amour infus qui l'accompagne ayant toujours été regardés comme les éléments essentiels de l'état mystique. Du reste, ces éléments se rencontrent plus souvent que ne paraît le croire le savant et pieux dominicain : ainsi dans ces dispositions infuses de piété, de crainte filiale, d'admiration, de respect, d'adoration, de joie, de louanges, qu'il signale comme non renfermées dans notre définition de l'état mystique, il y a certainement lumières et amour infus. Mais il peut y avoir, par exemple, certaines lumières pratiques ressortissant du don de conseil, certains actes du don de force qui ne seraient pas des états mystiques, bien que communiqués selon le mode suprahumain.
* Sent, lib. I, dist. 37, q. i. a. 2.