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LES ÉLÉMENTS ESSENTIELS

présence de la grâce sanctifiante est un fait qui échappe à celui qui la possède; il peut la deviner par les effets qu'elle produit, mais comment pourrait-il la connaître en elle-même? Il ne peut sentir la grâce, qui est un phénomène purement spirituel et partant insensible; il ne peut voir son âme que par un privilège tout à fait extraordinaire; ce serait une vision purement intellectuelle, qui est l'une des faveurs les plus rares que Dieu fasse aux Saints eux-mêmes. Cette explication nous semble n'avoir aucune chance d'être adoptée.

§ 3. — La joie et les consolations ne sont pas essentielles à l'état mystique

77. Il est très souvent question, dans la description des états mystiques, des joies si délicates et si profondes que goûtent ceux qui y sont élevés. Ces douceurs spirituelles ne se rencontrent-elles pas nécessairement dans tout état mystique, n'en forment-elles pas, par là même, l'un des éléments essentiels? plusieurs auteurs semblent le croire, car ils font entrer ces jouissances dans la définition qu'ils donnent de l'état mystique. Ceci encore nous paraît insoutenable. S'il y a les joies mystiques, il y a les épreuves mystiques; s'il y a dans l'état mystique des consolations ineffables, il y a aussi des souffrances terribles. Rien n'est plus fréquent dans les vies et les écrits des Saints que la description de ces peines intimes, que ne peuvent comprendre les âmes moins éclairées et moins aimantes.

Saint Jean de la Croix a consacré de longues pages à dépeindre ces épreuves. Citons seulement ce passage où il explique comment les lumières contemplatives, qui, nous l'avons vu, forment, d'après lui, l'élément fondamental de l'état mystique, peuvent causer d.es douleurs aussi vives :

a Comment se fait-il que cette lumière de contemplation si suave et si agréable à l'âme qu'il n'est rien de plus digne de ses désirs, lui cause, quand elle commence à s'insinuer en elle, des effets si douloureux? Car c'est cette même lumière qui opère l'union, et en elle l'âme trouvera dans l'état de perfection tous les biens désirables. Cela vient de la faiblesse et -de l'imperfection où l'âme est encore et des dispositions qu'elle a et qui

s'opposent à la réception des divines suavités. Aussi quand la lumière divine se répand dans l'âme, celle-ci doit souffrir. » {Nuit obsc, II, IX, p. 80.)

De plus, la vue des grandeurs de Dieu donne à l'âme un sentiment de sa misère qui l'écrase : « L'abîme de la majesté et de la grandeur divine fait décGu\Tir à l'âme un autre abîme, celui de sa pauvreté et de sa misère. » {Ibid., II, vi, p. 63.)

C'est aussi parce qu'il est plus éclairé sur les grandeurs, les bontés, la sainteté et l'amabilité divine que le contemplatif sent plus vivement, et la grièveté de ses fautes passées, et la sévérité des jugements divins, et les maux de la vie présente, et la peine de l'exil terrestre : tels sont, en effet, les quatre genre» de peine qu'énumère saint Grégoire le Grand, et qui parfois» dit-il, percent l'âme du contemplatif ^.

Il est donc impossible de le méconnaître, la jouissance n'est pas un élément essentiel de l'état mystique.

§ 4. — Le sentiment de la présence de Dieu n'est pas essentiel à Vétat mystique

78. Souvent l'âme contemplative a conscience que Dieu est en elle; soit à l'improviste, soit dans le courant de son oraison, elle est saisie de cette pensée : Dieu est au dedans de moi, et cette pensée la frappe si vivement qu'il est impossible d'en douter : je sens le bon Dieu ^, dira-t-elle ; Il est vraiment dans mon cœur, au plus intime de moi-même. Elle voit très bien qu'alors elle est entrée par une faveur divine dans un état nouveau; ce ne sont point ses réflexions qui l'ont amenée à se convaincre que Dieu est en elle; ce n'est point la considération de ces vérités : Dieu est partout. Dieu a dit qu'il habite en ceux qui l'aiment; non, sa conviction de la présence de Dieu en elle ne repose point sur des motifs de ce genre ; elle est beaucoup plus vive et tout autre que celle qu'elle peut obtenir en recourant à ces considérations.

» Voir Vie d'Union, n° 123.

* Saint Jean de la Croix avait entendu cette expression {supra, n° 1),. mais comme nous l'avons vu, il avait été loin d'en conclure à un contact divin.

SENTIiMENT DE LA PRESENCE DE DIEU

79. C'est assurément un phénomène mystique que nous venons de décrire. Quelques auteurs contemporains ont prétendu qu'il constituait l'essence de tout état mystique, que toutes les fois qu'on n'éprouve pas ce sentiment, on est seulement dans un état ascétique, c'est-à-dire dans un état auquel on peut s'élever par ses réflexions et par ses efforts.

Notons tout d'abord que ces auteurs ou négligent d'expliquer la nature de ce sentiment de la présence de Dieu, (V. article Mysticisme au Dictionnaire apologétique) ou en donnent une explication manifestement erronée (V. ci-dessous Appendicell). Les Docteurs et les Saints (V. injra, ibidem) sont tous d'accord pour attribuer ce sentiment aux effets de grâce que l'âme constate en elle et qui lui font dire : Dieu est en moi, qui pénètre mon cœur et le remplit d'amour, et- aux lumières égÊilement mises dans l'âme par Dieu qui la persuadent de cette même vérité. Ce sentiment doit donc s'expliquer par ces grâces infuses de lumières et d'amour que nous avons montrées être l'élément caractéristique de l'état mystique.

Mais ce sentiment de la présence de Dieu dans l'âme est-il vraiment essentiel? S'il ne se rencontre pas dans tout état mystique, on ne peut pas le ddnner comme étant la note distinctive; ainsi, selon la remarque d'un auteur récent, on ne pourrait définir l'homme : un animal à peau blanche, puisqu'il y a des nègres, des jaunes et des peaux-rouges.

Des exemples prouveront qu'il y a des états dans lesquels ce sentiment n'existe pas, et qu'on ne peut déclarer ascétiques, c'est-à-dire, selon la notion de l'état ascétique admise par tous, obtenus à l'aide des raisonnements et des efforts de l'âme.

Une personne en adoration près de l'autel aura fait de louables efforts pour se mettre en présence de son Dieu; elle se sera dit et répété pendant un certain temps : Jésus est là, tout près de moi, sans parvenir à se pénétrer de cette pensée. Et voilà que, soudain et sans savoir comment, elle se voit toute saisie; cette vérité, qu'elle croyait mais qui ne lui faisait pas d'impression, lui paraît maintenant très claire et en même temps elle se sent fortement attirée d'un «attrait tout d'amour vers ce Dieu si bon et si aimable. Là encore elle constate que quelque chose de nouveau s'est opéré en elle, que la grâce a été beaucoup plus loin que ses efforts, qu'elle a obtenu une illu-

mination de l'inteJligence et un embrasement de la volonté qui est un don de Dieu; elle est dans l'état mystique, et cependant elle ne pense pas à la présence de son Dieu en elle.

80. Saint François de Sales parlant du recueillement mystique dit aussi clairement qu'il est possible : « Ce doux recueillement... ne se fait pas seulement par le sentiment de la présence divine au milieu de notre cœur, ains en quelle manière que ce soit que nous nous mettions en cette sacrée présence... à la seule présence de Dieu, au seul sentiment que nous avons qu'il nous regarde. . . bien que pour lors nous ne pensions a l'autre

PRÉSENCE PAR LAQUELLE II EST EN NOUS, nOS facultés et puis-

sances se ramassent et assemblent en nous-mêmes pour la révérence de sa divine Majesté, que l'amour nous fait craindre d'une crainte d'amour et de respect. » (Amour de Dieu, vi, 7.)

81. Les lumières mystiques portent souvent sur les grandeurs • de Dieu considéré en Lui-même, abstraction faite de sa présence

en nous. L'âme alors, au lieu d'être repliée sur elle-même, est attirée vers Lui, elle a soif de s'unir à Lui; oubliant tout le reste et ne voyant que son Dieu, elle voudrait se jeter, se perdre en lui. C'est là l'élan, le transport mystique si souvent dépeint par les Maîtres sous le nom d''excessus, excessus mentalis. Dans cet état sa pensée n'est pas portée vers cette vérité : Dieu est en moi; elle ne dira pas : Je sens Dieu en moi; elle souffrira plutôt de ne pouvoir, comme elle le voudrait, s'unir à son Dieu.

82. Sainte Thérèse a décrit à différentes reprises ces transports mystiques. « Souvent à l'improviste surgit je ne sais comment un désir. De ce désir, qui, en un instant pénètre l'âme tout entière, naît une douleur si vive que l'âme s'élève au-dessus d'elle-même et de tout le créé . . . Dieu semble alors très éloigné de Vâme. — Y con parecerme que esta entonces lejisimo Dios — ; par moments cependant II lui découvre ses grandeurs de la manière la plus extraordinaire que l'on puisse concevoir. » {Vie, ch. XX, p. 149.) « J'appelle transport — impetus Uamo — un désir qui s'empare de l'âme, parfois sans que l'oraison ait précédé; mais un souvenir lui vient tout à coup qu'elle est' absente de Dieu. » (Relacion V, p. 35.)

« Comme l'âme connaît de mieux en mieux les grandeurs de son Dieu, et qu'elle se voit si absente de Lui — • tan ausente — et bien éloignée de jouir de Lui, son désir grandit beaucoup plus,

parce que son amour aussi grandit à mesure qu'elle découvre combien ce grand Dieu et Seigneur mérite d'être aimé. » (VI* Demeure, ch. ii, p. 173.)

83. Ce n'est pas non plus la présence de Dieu au dedans d'elle-même qui frappe l'âme contemplative quand elle reçoit de vives lumières sur les dogmes de l'Incarnation, de la Rédemption. Le plus souvent, en pareil cas, elle est si fortement saisie par cette pensée d'un Dieu fait homme, d'un Dieu mourant pour nous, que les autres vérités semblent disparaître à ses yeux. « De fois à autre, dit la Vén. Marie de l'Incarnation, Notre-Seigneur me donnait tout à coup de grandes lumières sur le mystère de l'Incarnation. Il me souvient que, pendant un Carême, toute autre occupation me fut ôtée de mon esprit, et il n'y demeura que la seule vue des grandeurs et des perfections de l'âme bienheureuse de Jésus-Christ et des affections bienheureuses de son divin Cœur. Tout cela se fit sans discours, par une simple vue et un seul regard d'amour. » ( Vie, 1'^ partie, ch. VI.)

84. Dans tous les états que nous venons de décrire, la grâce mystique agit puissamment, mais il en est d'autres où elle est à peine perceptible. Saint Jean de la Croix {Nuit, I, ix, p. 28) enseigne qu'on la reconnaît alors à ce simple signe : «c'est que l'âme n'éprouve aucun plaisir à penser à chose quelconque basse ou élevée ». Dans cet état, la grâce mystique ne rejaillit en aucune manière sur la partie sensible, et bien qu'elle soit dans un état mystique, l'âme, dans ce cas, ne dira certainement pas : « Je sens Dieu en moi. » Saint François de Sales signale cet état mystique aride quand il dit : « Quelquefois ni l'âme n'ouït son Bien-Aimé, ni elle ne Lui parle, ni elle ne sent AUCUN signe de SA PRÉSENCE, ains simplement elle sait qu'elle est en la présence de son Dieu, auquel il plaît qu'elle soit là. » (Amour de Dieu, vi, 11.) Puis il donne la fameuse comparaison de la statue immobile dans sa niche, comparaison qu'il avait employée six ans auparavant dans une lettre (16 janvier 1610) à sainte Jeanne de Chantai; ce qui prouve bien qu'il décrit ici l'état de cette grande Sainte.

85. L'état mystique sans aucune douceur est fréquent au début de la voie contemplative, il constitue cette première épreuve mystique que saint Jean de la Croix nomme la nuit des

sens. Mais il est une autre épreuve beaucoup plus dure et qui appartient certainement à la voie mystique, c'est ce que le même Saint nomme la nuit de l'esprit. Cette épreuve si dure "mais si salutaire est, nous dit-il, l'effet d'une lumière infuse, très élevée mais très pénible, qui éclaire l'âme, et sur la grandeur et la sainteté de Dieu, et sur sa propre indignité : « à la lueur de cette lumière si pure, l'âme se voit toute misérable et toute souillée; il lui semble que Dieu s'élève contre elle et qu'elle s'élève contre Lui. » (Nuit, II, v, p. 60.) « Au milieu des étreintes de cette contemplation qui la purifie, l'âme se voit à l'ombre de la mort, elle éprouve comme des douleurs d'enfer; car cette contemplation (purificatrice) consiste à se sentir priée de Dieu, châtié, repoussé par Lui. » {Nuit, II, vi, p. 63.) « La soif d'amour a son principe et sa source vive dans la partie supérieure de l'âme, c'est-à-dire dans l'esprit, celui-ci sentant vivement ce qu'il éprouve, et la privation de ce qu'il désire. » {Nuit, II, XIII, p. 92.) L'âme dans cette nuit de l'esprit est dans un état mystique: elle a toujours et cette haute idée de Dieu que l'Esprit-Saint a mise en elle et l'amour pur et intense, lui aussi infus, qui alors la torture, mais cet état mystique est très différent de celui où elle disait avec une douce consolation : <( Je sens Dieu en moi. »

86. Les contemplatifs, loin d'être toujours sous l'influence du même sentiment, passent donc par des états d'âme très divers; il suffît d'être tant sait peu familiarisé avec la vie des Saints pour en avoir fait la remarque. Contentons-nous de donner comme exemple la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation :

« Tantôt, dit son biographe, elle était toute troublée par la vue de la pureté infinie de Dieu, ses moindres imperfections personnelles lui apparaissaient alors comme de monstrueuses iniquités dont elle ne pouvait supporter la vue. Tantôt c'était l'éclat de la majesté et de la grandeur de Dieu qui lui apparaissait tout à coup. A cette vue elle se sentait pénétrée d'un tel sentiment de sa bassesse et de son néant qu'elle en était défaillante. Quelquefois aussi le Bien-Aimé s'approchait doucement de son cœur, et, par des touches i merveilleuses et d'une suavité

i Voir ci-dessous, n° 104, ce qu'on entend ici par touches.

infinie, commençait à lui faire sentir la douceur de sa présence. » (Vie, I, 6.)

On ne peut donc regarder le sentiment de la présence de Dieu, quelle qu'en soit la nature, comme la caractéristique, la marque essentielle et distinctive des états mystiques, car alors il n'y aurait pas d'épreuves mystiques, et beaucoup d'états devraient être regardés comme non mystiques, qui le sont certainement. Aussi l'opinion qui met ce sentiment de la présence de Dieu à la base de tout état mystique, opinion totalement inconnue avant ces dernières années, est manifestement insoutenable.

87. Il n'était point inutile d'expliquer avec toute la précision possible la nature de l'état mystique, car on devra tirer des conclusions -fort différentes selon l'idée que l'on s'en fera.

Qu'un père donne une caresse ou un baiser à son enfant, c'est sans doute .une marque d'affection qui pourra encourager celui-ci à l'aimer; mais ce n'est qu'un encouragement; l'enfant pourra aimer tout autant son père, n'en reçût-il aucune caresse. C'est ainsi que certains auteurs considèrent l'état mystique : pour eux c'est une caresse que Dieu donne à ses amis, c'est un simple encouragement qu'il leur accorde. Et de là ils concluent : désirez l'amour de Dieu, mais non les caresses divines; soyez assez humbles pour penser que Dreu réservera ces caresses à des âmes plus dignes; pour vous ne demandez qu'à grandir en vertu sans prétendre à aucune faveur.

Mais si l'état mystique consiste dans cette illumination de l'intelligence qui donne une haute idée de Dieu, et dans une action corrélative de la grâce sur la volonté, communiquant une grande puissance d'amour, il en va tout autrement; ce n'est plus une caresse, ce n'est plus une faveur secondaire et accidentelle, une grâce en dehors de la voie commune; c'est le moyen d'amener l'âme à l'amour parfait; c'est une grâce éminemment désirable. Quiconque aura lu attentivement les grands Maîtres ne pourra, nous semble-t-il, avoir entre ces deux opinions la plus légère hésitation.

LES PHASES DE l'ÉTAT MYSTIQUE 89

§ l^r. — // est impossible de mesurer l'intensité des grâces mystiques

88. Une des questions les plus difficiles de la doctrine spirituelle, c'est certainement la classification des états mystiques. Quel doit être le principe de cette classification? Beaucoup d'auteurs, surtout depuis deux siècles, voudraient établir une sorte d'échelle graduée, distinguant les divers états mystiques selon leur valeur intrinsèque. D'après eux, tel mode d'oraison serait l'état mystique faible, tel autre l'état mystique plus élevé, et ainsi de suite. Ce serait bien là la meilleure des classifications si elle était possible, mais l'est-elle, nous ne le croyons guère. En tout cas il ne faudrait pas établir le degré d'intensité de l'état mystique d'après les effets qui s'en manifestent au dehors, comme le recueillement, puis l'absorption, puis l'aliénation complète des sens. L'état mystique, en effet, est un état esseu' tiellement intime et caché et il n'y a aucune marque extérieure permettant d'en mesurer V intensité avec certitude. Ainsi l'extase tst une phase de l'état mystique, mais contrairement à ce qu'enseignent certains auteurs, nous ne pouvons y voir un degré déterminé de l'ascension mystique, tel du moins que l'on puisse dire : l'extase a lieu quand l'âme arrive à tel degré de lumière ou d'amour. Le P. Lallemant, qui réprouve cette division des degrés de la contemplation fondée sur la plus ou moins complète suspension des sens, en donne excellemment la raison : « Une âme aura parfois sans ravissement une lumière plus sublime, une connaissance plus claire, une opération de Dieu plus excellente, qu'une autre avec des ravissements extraordinaires et des extases. La Sainte Vierge était plus élevée dans la contemplation que tous les Anges et tous les Saints ensemble, et cependant elle n'avait point de ravissements. Notre-Seigneur jouissait de la vision béatifique sans extase. Les Bienheureux dans le ciel auront l'usage de leurs sens parfaitement libre. » (Vile Principe, ch. iv, a. 7.)

89. On ne peut révoquer en doute cette doctrine du P. Lallemant. Saint Jean de la Croix n'enseigne-t-il pas que quand une âme a subi une purification complète, « les extases n'ont plus lieu : cette âme jouit de la liberté d'esprit sans perdre la liberté des sens i »? Dieu peut les ravir cependant, mais le ravissement, comme Notre-Seigneur le fit comprendre à sainte Thérèse, peut être accordé ou refusé plutôt pour l'avantage de ceux qui en sont témoins que pour le bien du sujet lui-même. (Relacioh XII, t. II, p. 46. — Édition des Carmélites, Relation IX.)

90. Bernadette à la grotte de Lourdes était en extase ; pendant que Marie se montrait avec des charmes incomparables, la pieuse enfant recevait-elle en même temps les lumières mystiques, ce n'est pas probable. Si elle en recevait, ces lumières étaient-elles égales à celles que recevaient dans leurs ravissements sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse, saint Ignace, etc.; étaientelles supérieures à celles que bien des Saints ont reçues sans perdre l'usage de leurs sens? Personne ne voudra le croire. Un bon nombre de Saints ont commencé tout enfants à avoir des extases, plusieurs à quatre ans, d'autres à six ans; ils n'étaient certainement pas encore arrivés à un état mystique fort élevé.

91. Et c'est précisément pour cela que les Saints ne désiraient pas et ne voulaient pas qu'on désirât les extases. Si elles eussent été un degré plus élevé dans l'ascension mystique, ils n'en eussent pas condamné le désir 2. Ils distinguaient donc, et avec raison, l'extase des communications divines qui la produisent ou du moins qui l'accompagnent. L'extase est-elle le résultat d'une action directe de Dieu sur les sens, les réduisant à l'impuissance pour ne pas gêner l'opération de la grâce, ou bien ces lumières elles-mêmes sont-elles si vives, l'amour qui embrase

' Nuil obsc, 1. II, ch. i, p. 53. Sainte Thérèse, 7« Demeure, ch. m. On lit dans la Vie de la Mère Françoise de la Mère de Dieu que Notre- Seigneur, sur sa demande instante, la fortifia pour qu'elle pût porter en elle-même ce qu'il opérait, sans que cela parût au dehors (Ch. v, sub fine, p. 61).

* Qu'on ne dise pas qu'il est permis de désirer l'extase sans aucune manifestation extérieure, car l'extase consiste précisément dans l'aliénation des sens devenus incapables d'exercer leurs fonctions; désirer l'extase sans ce phénomène, ce serait désirer l'extase sans extase.

l'àmc est-il si ardent que celle-ci, absorbée par ses opérations intimes, ne peut plus exercer les fonctions extérieures et sensibles, les deux sont possibles; mais dans l'un et l'autre cas, l'extase est distincte des opérations mystiques, comme un fait est distinct d'un autre fait à l'occasion duquel il se produit, ou comme l'effet est distinct de sa cause.

92. Il semble bien, il est A-rai, que le plus souvent l'extase accompagne les opérations mystiques assez élevées, mais comme une âme peut être dans un état mystique plus élevé encore sans être ravie, on ne peut pas dire : la contemplation sans extase est un diminutif de l'extase.

On ne peut pas dire davantage : l'extase est un diminutif du mariage spirituel. Nous ne voyons rien dans les grands auteurs qui autorise une pareille assertion. Il est vrai que les Saints ont généralement des extases avant d'arriver au mariage spirituel, mais ils en ont aussi après, quoique plus rarement. Si une âme parvenue à l'état du mariage spirituel avait quelque ravissement, il faudrait, dans l'opinion que nous combattons, conclure qu'elle serait alors descendue d'un degré dans l'échelle mystique ! ! !

Dans le mariage spirituel l'âme est unie à Dieu dans son centre le plus profond i, et cette union qu'on appelle, quand elle est arrivée à son plein développement, union transformante, est très étroite et inexplicable. Ce n'est plus une union passagère : elle persévère au milieu des incidents de la vie, elle persévère quand l'âme est en extase, elle persévère quand cesse le ravissement. Le ravissement est donc un phénomène à côté de l'union transformante, il peut s'y ajouter, comme il peut exister sans elle. Ce n'en est donc pas l'ébauche, ce n'en est pas même nécessairement le prélude : on peut concevoir une personne qui, sans avoir jamais eu d'extase, obtiendrait la faveur de l'union permanente.

93. lien est de même du jeu des facultés intérieures, l'imagination et la faculté raisonnante. Il est certain que l'état mystique est plus complet et plus agréable quand ces puissances sont captivées et n'opposent aucune entrave à l'action divine ; mais

'amour infus peut être plus intense chez une âme qui lutte

1 t L'âme dans le mariage spirituel trouve toujours Dieu au fond d'elle-même. » (P. de Clorivière.)

contre les distractions, que chez une autre qui en sera affranchie.

Nous disons l'amour infus. Dans l'état mystique en efïet la lumière peut être plus grande que l'amour; mais l'amour aussi peut être plus grand que la lumière. C'est la lumière mystique plutôt que l'amour mystique qui arrête les actes de l'entendement et de l'imagination, on peut donc avoir plus de charité dans un état où l'on raisonne encore quelque peu, que dans un état où l'on ne fait plus aucun raisonnement.

Ces réserves importantes faites, on peut diviser les états mystiques selon la part qu'y prennent les diverses facultés; on s'abstiendra seulement de conclure que l'état mystique est nécessairement plus intense quand il est plus complet, c'està-dire, quand il s'étend davantage.

§ 2. — Etat mystique aride

94. Parfois l'élément mystique n'exerce son action que là où est son siège proprement dit, sur la cime de l'intelligence et de la volonté. Alors il ne rejaillit pas sur les sens pour y causer de douces jouissances, il n'empêche ni les divagations de l'imagination, ni même entièrement les réflexions et considérations de l'entendement. Il en est ainsi surtout quand il est faible, comme au début de la vie mystique. Mais il peut être fort, l'élément amoureux surtout peut être intense dans la volonté sans rejaillir sur les autres facultés; nous en avons un exemple frappant dans le cas de sainte Jeanne de Chantai, dont nous avons rapporté les paroles. Écoutons d'abord saint Jean de la Croix.

« Le signe le plus certain » — qu'il faut renoncer aux considérations parce que l'on est arrivé à -l'état mystique — « c'est que l'âme se plaît à se trouver seule avec Dieu, à Lui donner son attention amoureuse sans considération particulière, et à demeurer dans cette quiétude, ce repos, cette paix intime... Il est vrai qu'au début cette connaissance amoureuse ne se remarque pas, parce qu'elle est trop subtile et délicate et comme insensible, et parce que l'âme étant habituée à faire la méditation, qui est plus sensible, perçoit à peine cette connaissance purement spirituelle, qui est pour elle une nouveauté.. . » {Montée, II, xi, p. 150-151.) « Cette connaissance,

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cette lumière surnaturelle s'insinue dans l'âme avec tant de pureté et de simplicité, et elle est tellement dépouillée de toutes les formeslntelligibles, qui sont les objets propres de l'entendement, que celui-ci est incapable de s'en apercevoir et de s'en rendre compte. . . » {Montée, II, xii, p. 158.) « Cet amour, la personne qui le possède, parfois ne le remarque pas et ne le sent pas, parce qu'il ne réside pas dans la partie sensible et n'y produit pas de tendres émotions i, il réside dans l'âme, et lui communique bien plus de force et de courage qu'elle n'en avait auparavant; quelquefois cependant il rejaillit sur cette partie sensible par des efîets pleins de tendresse et de douceur. » (Montée, II, xxn, p. 231.)

95. Quant à sainte Jeanne de Chantai, il est facile, d'après les lettres que nous avons citées (n» 6), d'analyser ce qui se passait dans son âme. D'après sa lettre du 29 juin 1621, son esprit en sa fine pointe était uni à Dieu, mais d'une union très délicate et très simple, union qu'elle-obtenait sans aucun effort, car elle comprenait qu'elle devait non pas s'unir, mais demeurer unie. En même temps elle constatait en elle un amour très sincère, très profond, mais très paisible de la sainte volonté de Dieu, amour qu'elle ne se procurait pas davantage, car elle ne faisait pas d'acte distinct de confiance et d'abandon. Et, au milieu de tout cela, elle n'éprouvait rien, si ce n'est par intervalles, dans la partie sensible.

D'après son autre lettre de la même époque, mais sans date précise, où elle dépeint le même état, on voit que l'oraison à laquelle elle était attirée depuis longtemps, (c'est saint François de Sales qui le déclare dans sa réponse), consistait à demeurer dans la simple vue de Dieu et de son néant, en renonçant aux raisonnements. et en rejetant toutes les pensées et sollicitudes qui se présentaient. Notre-Seigneur, assure-t-elle, lui communiquait alors des lumières mille fois supérieures à celles qu'elle eût pu acquérir par toutes sortes de raisonnements et d'imaginations, et mettait dans son âme, les sentiments qu'elle devait avoir ^.

1 Ternura, c'est le même mot qu'emploie sainte Thérèse pour désigner ces tendresses sensibles.

^ Parlant de cette oraison de simple présence de Dieu, elle écrivait

Elle était donc surnaturollement éclairée et recevait la grâce d'un amour infus très parfait; les éléments mystiques lut étaient donnés dans une très large mesure; sans cela, du reste, il lui eût été impossible de demeurer ainsi dans cette simple vue de Dieu; cependant elle n'éprouvait rien dans la partie sensible. On peut donc être élevé à une haute contemplation et demeurer aride, l'appétit inférieur n'éprouvant aucune émotion.

§ 3. — Etat mystique sensible et doux

96. L'élément mystique peut ne produire aucun effet sur la partie sensible; il peut, au contraire, y produire des jouissances très délicates.

Personne n'a mieux exprimé que Suarez la part que peut avoir dans les phénomènes mystiques l'appétit sensitif : « Que l'appétit sensitif puisse jouer son rôle dans la contemplation, qui est pourtant une chose toute spirituelle et divine, c'est un fait manifeste et d'expérience notoire. C'est dans ce sens que les auteurs entendent communément ce passage du Psaume : mon cœur et ma chair ont tressailli dans le Dieu vivant. Et la raison en est que dans la contemplation, l'appétit supérieur est excité par la joie, l'amour et autres mouvements semblables, et qu'il communique ses émotions à l'appétit inférieur. Il faut donc reconnaître que du côté de la contemplation, quelque parfaite et intense qu'elle soit, rien n'empêche que l'appétit sensitif ne partage les émotions de la volonté. . . et cette coopération des deux appétits, loin de diminuer la force des mouvements de l'appétit supérieur ou volonté, l'augmente plutôt, car il y a une liaison naturelle entre les deux appétits, qui s'excitent et s'échauffent mutuellement. Ainsi donc, quand l'âme contemple Dieu et jouit de Lui par la volonté, l'appétit sensitif, loin d'être réduit à l'impuissance, est au contraire entraîné et prend sa part du bien dont elle jouit.

« Pour le dire en passant,, cette dévotion qui se fait sentir

à Guy-Lasnier, abbé de Vaux^ fondateur de la -Visitation d'Angers : « Cette manière d'oraison a en sa simplicité une grande force pour porter les âmes au total dénûment d'elles-mêmes, bien que, pour l'ordinaire, elle soit destituée de goûts et de satisfactions sensibles. »

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dans l'appétit inférieur, ne doit point être dédaignée par les hommes spirituels, ni regardée comme Je lot des imparfaits, car elle peut venir d'une très parfaite et très haute contemplation; du reste, elle aide à jouir plus facilement et plus souvent de la contemplation elle-même. D'un autre côté, si ces jouissances sensibles font défaut, il n'en faut pas conclure que l'oraison ou la contemplation est imparfaite : souvent elles peuvent être empêchées par les dispositions du corps ou par une disposition de Dieu, qui le veut ainsi pour des raisons faciles à deviner i. »

97. Suarez a raison de dire que les consolations ne sont pas le lot des imparfaits. Il importe cependant de remarquer qu'au début de l'état contemplatif la partie sensible a une part plus grande dans les phénomènes mystiques. Parfois même, dans la période de transition, il est difficile de savoir si les grâces données sont les grâces de l'oraison affective ou déjà des grâces contemplatives. On trouve, en effet, chez certaines personnes des sentiments et des états d'âme qui semblent mystiques et cependant on ne voit pas en même temps les vertus profondes et solides des vrais contemplatifs. Chez elles l'imagination joue encore un rôle fort actif et l'appétit sensitif est fortement remué, mais le peu de solidité des vertus fondamentales semble bien indiquer que la volonté n'est pas saisie jusque dans son fond. C'est sans doute que les deux états sont encore bien mêlés; cette âme n'est pas sans recevoir parfois quelques lumières des dons de sagesse et d'intelligence, et en même temps lui est donné un certain amour infus, mais souvent aussi son imagination est vivement frappée et son cœur tout ému sans que soient intervenus les dons du Saint-Esprit.

Plus tard, si l'âme a pratiqué fidèlement le recueillement et le renoncement, l'état mystique s'accentue, il devient dominant; mais il rejaillit encore fortement sur la partie sensible : l'âme se sent doucement unie à Dieu et elle goûte un amour très savoureux.

Avec les années les opérations mystiques deviennent de plus en plus spirituelles; elles produisent beaucoup moins de suavités sensibles; l'amour tout en étant plus intense est moins violent, il produit souvent encore une satisfaction pleine et

1 De Oratione, ch. xviii, i, 2, 4.

pénétrante, un bonheur calme, une paix profonde. C'est encore la contemplation suave et réjouissante, mais sous un mode plus spirituel.

§ 4. — Etat mystique complet

98. L'état mystique est complet quand toutes les puissances y participent. On peut le caractériser d'un mot en disant que c'est celui où il n'y a point de distractions. Comme nous l'avons dit, une âme peut être dans un état plus méritoire, dans un exercice d'amour plus intense et avoir des distractions; comme elle peut être dans un état mystique faible et n'avoir point ou peu de distractions. Ce dernier cas peut avoir lieu surtout quand l'appétit sensitif est vivement ému et prend une grande part aux affections de la volonté. Ceci arrive parfois à des âmesqui n'ont pas encore passé par de très rudes purifications, chez qui les lumières mystiques ne sont pas encore très brillantes, et dont l'amour est plus démonstratif et plus ardent que profond. Mais souvent aussi et plus souvent, croyons-nous, l'absence de ■ distractions est la conséquence de l'abondance des lumières et de l'intensité d'amour du contemplatif.

99. Tel était le cas pour sainte Marguerite-Marie. Les passages que nous avons déjà cités, n° 2, le prouvent, la page suivante de la même sainte décrit un état mystique complet :

« Tous les matins, lorsque je m'éveille, il me semble trouver mon Dieu présent, auquel mon cœur s'unit comme à son principe et à sa seule plénitude; ce qui me donne une soif si ardente d'aller à l'oraison que les moments que je mets à m'habiller me-durent des heures. Je m'y présente pour l'ordinaire comme un malade devant son médecin. Je me mets à ses pieds comme une hostie vivante, qui n'a d'autre désir que de Lui être immolée et sacrifiée, pour me consommer en holocauste dans les pures flammes de son amour. Là je sens mon cœur se perdre comme en une fournaise ardente, sans que j'en aie plus la jouissance. Il me semble quelquefois que mon esprit s'éloigne de moi pour aller s'unir et se perdre dans l'immense grandeur de son Dieu, sans qu'il soit en mon pouvoir de l'appliquer au sujet que j'ai préparé. Il est content de s'arrêter à cet unique Objet, où il trouve une plénitude si grande que tout le reste lui est indifférent. Mon

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entendement demeure dans un aveuglement si grand, qu'il n'a aucune lumière ni connaissance, que celle que le divin Soleil de justice lui communique de temps en temps. Je n'ai d'autre impression ni mouvement que celui de l'aimer. J'emploie toutes mes forces pour l'embrasser, ce bien-aimé, non pas des bras du corps, mais des intérieurs, qui sont les puissances de mon âme. Les oraisons me paraissent si courtes que je ne puis m'empêcher de faire souvent mes plaintes à mon Dieu.

( Mon bon Maître me faisant sensiblement sentir sa divine présence, découvre ses beautés à mon âme; et son amour liant en même temps toutes mes puissances, je demeure sans Lui pouvoir l'ien dire pour Lui témoigner mon ardeur, ce qui m'est un tourment, quoique la douceur en soit bien grande. » {Vie et Œuvres, t. II, p. 131.)

100. C'est. encore le même état qui est décrit par saint Jean de la Croix dans les lignes suivantes :

« La connaissance et la lumière surnaturelle de la contemplation saisissent l'âme d'une manière si pure, si simple, si éloignée de toutes les formes intelligibles (idées et concepts), qui sont les objets propres de l'entendement, que celui-ci ni ne sent cette lumière ni ne s'en aperçoit. Parfois, c'est quand cette lumière est plus pure qu'elle produit des ténèbres, parce qu'elle sépare l'intelligence de ses lumières ordinaires, des formes et des représentations Imaginatives, et alors l'âme sent très bien et remarque les ténèbres où elle se trouve.

« Quand cette divine lumière ne frappe pas l'âme avec tant de force ,1'âme ne sent point les ténèbres et ne fait point attention à la lumière; il lui semble qu'elle ne saisit rien, ni d'une manière ni d'une autre. Elle demeure dans un oubli très profond ; Ile ne sait plus tard ni où elle était, ni ce qui s'est fait, le temps 'est passé sans qu'elle s'en aperçût. De longues heures parfois 'écoulent dans cet oubli, et, quand l'âme revient à elle, ne lui paraissent qu'un moment i. »

101. C'est l'état mystique complet que décrivent le plus souvent les auteurs spirituels. Et cela se comprend : quand on veut donner la notion d'un arbre, on ne dit pas ce qu'il est

' Montée, II, xii, p. 158. Ici l'édition critique corrige les éditions lintérieures.

quand il commence à sortir de terre ; quand on veut dépeindre une fleur, on ne^a dépeint pas en bouton, mais dans son complet épanouissement. Écoutons encore saint Alphonse Rodriguez :

« Le troisième royaume et paradis de l'âme s'obtient avec la gTâce de Dieu par l'exercice de l'oraison et de la mortification. A l'aide de cet exercice, l'âme se vide d'elle-même pour s'envoler" vers son Dieu et traiter avec Lui sans que personne puisse l'en empêcher. Ce royaume et ce paradis est celui de la contemplation et de l'union avec Dieu. L'âme y contemple les perfections divines. Avec la grâce de Dieu l'âme peut acquérir dès cette vie ce royaume de la contemplation^ où elle jouit d'une extrême paix et d'un délicieux repos, paix que connaissent ceux-là seuls qui l'ont expérimentée. L'âme étant purifiée est allée se cacher dans le sein de Dieu, où elle est comme submergée; elle se trouve avec Lui; Dieu se communique à elle d'une manière très relevéi' et toute divine, avec beaucoup de familiarité et d'amour; l'âme jouit de la divine douceur et de l'amour ineffable du Seigneur, en mémetemps qu'elle est plongée dans l'admiration en contemplant ses perfections infinies, sa bonté, sa splendeur et sa beauté. » {Expl. des demandes du Pater, ch. xi).

§ 5. — Les trois phases de l'état mystique

d'après la Vénérable Marie de l'Incarnation

102. La Vénérable Mère Marie de l'Incarnation, qui fut si éclairée dans les questions que nous traitons, a donné des états mystiques une classification intéressante. Si l'on rapproche sa doctrine de celle de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix, on doit remarquer qu'elle passe sous silence l'état mystique initial et incomplet^ où les distractions sont nombreuses, et où l'âme se sent plutôt attirée vers Dieu que fort éclairée sur ses divins attributs, état beaucoup plus commun que ceux qu'elle décrit. Elle considère donc l'état mystique arrivé à son plein développement, lorsque l'activité de l'esprit a été réprimée et qu'une longue et généreuse mortification de l'imagination a fait le vide dans l'âme et l'a rendue plus apte aux opérations mystiques.

« J'ai remarqué, dit-elle, dans l'oraison surnaturelle trois

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états qui se suivent et qui ont leur perfection propre et particulière. Il y a des âmes qui ne passent pas le premier, d'autres sont élevées jusqu'au second, d'autres enfin parviennent heureusement au troisième. Mais en chacun de ces trois états, il y a divers degrés ou opérations où le Saint-Esprit les élève selon sa volonté.

103. « Le premier état est l'oraison de quiétude où l'âme qui, dans ses commencements, avait coutume de s'occuper à la considération des mystères, est élevée par un attrait de la grâce, en sorte qu'elle s'étonne elle-même de ce que, sans aucun travail, son entendement est emporté et éclairé dans les attributs divins, où il demeure si fortement attaché qu'il n'y a rien qui l'en puisse séparer. L'âme demeure dans ces illustrations sans qu'elle puisse opérer d'elle-même, mais elle reçoit et subit les opérations d:î Dieu autant qu'il plaît à sa bonté d'agir en elle. Après cela, elle se trouve comme, une éponge toute plongée dans ce grand océan ...

« L'âme étant ainsi attachée à Dieu comme au centre de son repos et de ses plaisirs, attire facilement à soi toutes ses puissances pour les faire reposer dans l'union de son Bien- Aimé. De cet état elle passe bientôt à un silence où elle ne parle pas même à Celui qui la tient captive, parce qu'il ne lui en donne ni la permission ni le pouvoir. Ensuite elle s'endort avec beaucoup de douceur et de suavité sur son sein. Ses aspirations néanmoins ne reposent point, mais plutôt elles se fortifient, tandis que tout le reste se repose, et elles allument dans son cœur un feu qui semble la vouloir consumer. Elle entre ensuite dans l'inaction et elle demeure comme pâmée en Celui qui la possède. I « L'ensemble de ces états d'oraison de quiétude n'est pas si permanent dans les commencements que l'âme ne change ( quelquefois pour retourner sur les mystères du Fils de Dieu, ou .sur les attributs divins. Mais quelque retour qu'elle fasse, ses j aspirations sont plus relevées que par le passé, parce que les 'opérations divines qu'elle a subies dans sa quiétude l'ont mise dans une grande privante avec Dieu, sans travail, sans effort, sans étude, mais seulement poussée par son divin Esprit. Si elle est fidèle dans la pratique des vertus que Dieu demande d'elle, elle passera outre et entrera plus avant dans le divin commerce avec le divin Époux.» {Vie, Livre IV, ch. ix.)

La Vénérable englobe donc sous le nom de quiétude tous les états mystiques où l'âme, à la vue des grandeurs divines qui se révèlent à elle, est remplie d'admiration; il y a déjà, dans cet état,:des aspirations qui sont le fruit d'un amour très élevé, mais l'illumination précède et domine l'affection. Plus tard ce sera la volonté qui sera plus directement atteinte par la grâce mystique; alors l'amour dominera et l'âme sera unie plus intimement à son Bien-Aimé, aussi appelle-t-elle ce second état l'union. Remarquotis en passant que la Vénérable n'entend pas l'union comme sainte ThéVèse : pour celle-ci l'union est un état transitoire et extatique; pour la Vénérable c'est un état durable, dans lequel il y a parfois des extases.

104. « Le second état de l'oraison surnaturelle est l'oraison d'union, dans laquelle Dieu, après avoir enivré l'âme des douceurs de l'oraison de quiétude, l'enferme dans les celliers de ses vins pour introduire en elle la parfaite charité. En cet état, la l'olonté tient Vempire sur V entendement, qui est tout étonné et tout ravi des richesses qu'il voit en elle, et il y a, ainsi qu'au précédent, divers degrés qui rendent l'âme un même esprit avec Dieu. Ce sont des touches i, des paroles intérieures, des caresses d'où naissent les extases, les ravissements, les visions intellectuelles et d'autres grâces très sublimes, qui se peuvent mieux expérimenter que dire, parce que les sens n'y ont point de part, l'âme n'y faisant que patir et souffrir ce que le Saint-Esprit opère en elle.

105. « Le troisième et le plus sublime état d'oraison est le divin mariage dans lequel Dieu s'est tellement emparé de Vâme qu'il est comme le fond de sa substance. Ce qui s'y passe est si subtil et si divin que l'on ne peut en parler comme il faut; c'est un état permanent où l'âme demeure calme et tranquille dans une parfaite union à Dieu. Ses soupirs et ses respirations sont à son Bien-Aimé dans un état épuré de tout mélange, autant qu'il le peut être en cette vie ; par ces mêmes respirations, elle Lui parle sans peine de ses mystères et de tout ce qu'elle veut. »

1 La Vénérable appelle touches divines certaines opérations de Dieu sur la volonté. Celle-ci reçoit soudainement des impulsions très douces et très fortes qui la portent vers Dieu, et Le lui font goûter comme sou souverain Bien. (Ibid., ch. x, addition.)

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