CHAPITRE XI
Origine de la division de la contemplation en contemplation mystique et contemplation acquise ou non mystique.
§ l^r. — Les Maîtres ne connaissent que la contemplation mystique
106. Nous avons employé indifféremment les mots étal, lumières, union mystiques et état, lumières, union contemplatives : les deux mots ont pour nous la même signification. Depuis deux siècles et demi, beaucoup d'auteurs enseignent qu'il y a une contemplation qui n'est pas mystique; ils ne pourraient donc employer l'un pour l'autre les mots mystique et contemplatif. A leur doctrine nous préférons la doctrine dts Maîtres. Quand ceux-ci parlent de la contemplation et qu'ils l'opposent à la méditation, c'est bien de la contemplation mystique et d'elle seule qu'ils entendent parler.
Depuis l'antiquité jusqu'au xviie siècle, en effet, on entend par contemplation un genre d'oraison bien supérieur à la méditation, genre d'oraison pour lequel sont requises des lumières nouvelles et très élevées, que la méditation serait impuissan.te à donner et que Dieu verse directement dans l'âme, en même temps qu'il lui communique un amour intense et pur, qui est un don particulier de sa bonté. On attribue donc la contemplation à une grâce de choix, grâce qui n'est accordée d'ordinaire qu'aux âmes avancées dans la vertu, mais qui leur est accordée en règle générale, puisque « la sainte contemplation est la fin et le but auquel tendent tous les autres exercices : lecture, rhéditation, prière * »; elle est donc le terme normal qu'atteignent les âmes vraiment fidèles. C'est de cette contemplation que parlent avec tant d'éloges les grands Maîtres de la Mystique, Denys, Clément d'Alexandrie, saint Maxime, saint Augustin, saint Grégoire, saint Bernard, saint Pierre Damien, Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure, saint Laurent Juslinien, le
* Saint François de Sales, Amour de Dieu, VI, vi.
bienheureux Suzo, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse, Suarez, saint François de Sales, etc.; ils n'en connaissent pas d'autre, ils ne parlent jamais d'une contemplation qui ne serait pas une contemplation mystique.
Quelques auteurs modernes ont prétendu qu'ils l'admettaient cependant, qu'ils parlent tantôt de l'une et tantôt de l'autre, et cela dans le même ouvrage, parfois dans la même page et que, s'ils ne les distinguent pas en termes exprès, la distinction n'en était pas moins très nette dans leur esprit. Eh bien, non, cela n'est pas possible; car s'ils avaient reconnu deux espèces de contemplation aussi différentes l'une de Vautre, ils auraient certainement pris soin de les distinguer, de donner à chacune un nom; ils ne diraient pas la contemplation, sans ajouter un mot pour préciser de laquelle ils veulent parler, pas plus qu'on ne dit la république sans distinction, si dans le même ouvrage, à plus forte raison dans la même page, on veut parler successivement de la Suisse et des États-Unis. C'est, nous semble-t-il, fairelnjure à ces grands Docteurs de leur prêter une manière d'exprimer leur pensée si contraire à toutes les règles du langage, si capable de jeter la confusion dans l'esprit des lecteurs.
§ 2. — Doctrine de saint François de Sales, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix
107. Du reste que l'on examine avec soin leurs écrits, on verra <:ju'ils ne méritent nullement ce reproche. Qu'on lise par exemple saint François de Sales i, qui a si bien résumé la doctrine traditionnelle. Il commence par diviser, comme on faisait toujours jusque-là, l'oraison en deux degrés, la méditation et la contemplation; il établit la différence de la seconde avec la première, et tout ce qu'il dit de la contemplation convient admirablement à la contemplation mystique.
Après avoir montré comment la contemplation se distingue de la méditation, il explique ce qui se passe dans cette sainte contemplation, et aussitôt il décrit des phénomènes qui n'appartiennent qu'à l'état mystique. C'est d'abord ce recueillement amoureux « que nous ne faisons pas nous-mêmes par élection,
' Amour de Dieu, I. VI, cli. ii et suiv.
d'autant qu'il n'est pas en notre pouvoir de l'avoir quand nous voulons et ne dépend pas de notre soin, mais Dieu le fait en nous quand il Lui. plaît ». Il signale déjà ici le sentiment mystique de la présence de Dieu. Puis il passe à la quiétude et il appuie sa doctrine sur celle de sainte Thérèse, c'est bien encore la contemplation mystique. Où donc pourrait -on placer une contemplation non mystique?
108. Sainte Thérèse, qui pourtant a décrit des états d'oraison si divers, qui, au début du moins, multipliait les divisions, ne souffle jamais mot d'une contemplation non mystique i. Elle déclare très formellement dans le livre de sa Vie (ch. xiii, p. 87, 88, 89) puis elle redit avec la même énergie dans le Château de rame (IV® Demeure, ch. m, p. 61) qu'on ne doit pas rester oisif et silencieux tant que Dieu n'a pas mis l'âme dans cette oraison toute d'amour qui est la contemplation mystique. Se placer de soimême dans la contemplation, ce qui serait le cas pour une contemplation acquise ou active, lui paraît une témérité insupportable.
109. Saint Jean de la Croix a décrit avec grand soin et à trois reprises différentes ^ le passage de la méditation à la contem
' Afin qu'on ne nous accuse pas derechef « de ne pas discuter les textes qu'on nous oppose », nous dirons que le passage [Vie, ix) où sainte Ttiérèse parle d'une manière de procéder dans l'oraison sans faire de raisonnements, ne s'applique nullement à l'oraison de simple regard. Les raisonnements qu'elle veut exclure, ce sont seulement les raisonnements suivis et longuement déduits, et la méditation avec sa marche méthodique et calculée. Dans l'oraison dont elle parle, on remplace ces raisonnements par des considérations plus simples et exigeant moins d'efforts d'esprit, comme les faits de la vie de Notre-Seigneur et l'on donne davantage aux épanchements du cœur. Elle vient de dire, en effet, que ne pouvant elle-même aller par là voie des raisonnements, .elle se figurait Notre-Seigneur au dedans d'elle; elle se représentait ses mystères, elle se voj-ait près de Lui dans le jardin de l'agonie, elle considérait la sueur qui l'inondait, elle eût voulu l'essuyer, mais la vue de ses péchés la retenait, etc. C'est la même oraison qu'elle a décrite déjà (iv) et qu'elle appellera plus tard oraison de recueillement [Chemin, xxvin et xxix); elle y voit si peu une oraison contemplative qu'elle l'appelle à deux reprises une prière vocale (xxvin et xxix) : sans doute à cause des colloques affectueux qui remplissent cette oraison : c'est ce que l'on nomme aujourd'hui oraison affective.
• Moulée, II, 13, 14, 15. Édic. crit. cap. 11, 12, 13. .Yîu7, i 8 et 9, p. 26 et suiv. et Vive jlam., str. 3, vers 3, 5. p. 445.
platioli : ur, chacun sait comment le saint auteur défend absolument et avec insistance que l'on quitte la méditation avant d'avoir reçu Vêlement mystique, qui est la connaissance infuse et amoureuse de Dieu, et Vavoir reçu dans un degré suffisant pour ressentir le dégoût des considérations et pour trouver un vrai bien-être à demeurer seul avec Dieu. L'attention amoureuse à Dieu, dont cartains auteurs ^ ont voulu faire une contemplalioii iTon mysfiqu'\ esf donc absolument la même chose que la quiriu.l ■ cii !Mi:i-iri[)|;ii ion mystique. Dans un texte que nous avons rilé,ii'"J4.i!, qui s'appliqu:' à la contemplation mystique, il la désigne iadiiïéremment par les mots de quiétude ou d'attention amoureus'. Ainsi dans la doctrine si sage et si exacte de saint Jean d.^ la Croix il n'y a pas de place pour une contemplation non mystique.
110. Nous "pourrions continuer et faire la même démonstration pour, les autres grands Docteurs, mais ce serait tomber dans de fatigantes répétitions. Ceux-là, du reste, suffisent : il <'st bien permis de ne p:is .ulnvtlre l'existence d'une contemplation que de tels Maîti< s n'oiil pas même soupçonnée.
N'est-il donc pas possible, objectera-t-on peut-être, après avoir souvent médité, par exemple, sur la présence de Dieu, de demeurer dans cotte pensée que Dieu est présent, sans avoir reçu d'S lumières nouvelles? Quand on a longtemps approfondi quelque vérité, ne peut-on se la rappeler sommairement sans s'astreindre à suivre de nouveau la filière des raisonnements et des réfl 'xions inélhodiques, et alors demeurer longtemps occupé par la même pensée, sans multiplier beaucoup les affections F Cet état, répondrons-nous, qui ne serait en réalité qu'une variété de l'oraison affective, en théorie paraît possible, en pratique est très rare, si rare qu'il ne mérite pas d'être classé parmi les degrés d'oraison que parcourent d'ordinaire les âmes fidèles. La contemplation naturelle est produite ou par un beau spectacle, comme la vue d'un magnifique paysage, surtout si c'est un spectacle inaccoutumé, ou par un ardent amour, ainsi une mère contemple son enfant. Que l'on fasse comprendre à une âme neuve, jusque-là peu instruite, les grandeurs et les bontés de Dieu, elle pourra rester quelque temps suspendue dans
* (^)uri)i)ii par exemple, Inst. jam. sur Voraison mentale, 3® partie.
PAS DE CO.\TF.MPLATIOX ACQUISE 105
l'admiration, mais bientôt elle s'habituera à es vérités, et celles-ci ne produiront plus chez elle l'étonnement et le regard prolongé. Quant à l'amour, il ne produit la suspension des raisonnements et des actes réfléchis que s'il est très ardent. Quand l'amour surnaturel d'un Dieu que l'âme ne connaît que dans l'obscurité de la foi, est assez ardent pour produire une union silencieuse, c'est que l'âme est affranchie des attaches naturelles, il n'y a donc plus en elle d'obstacle qui s'oppose à l'exercice des dons du Saint-Esprit; et on peut conclure, ce que, du reste, l'expérience prouve, que ce sont ces dons du Saint-Esprit qui ont éclairé l'âme, ce sont eux qui ont produit l'union d'amour. Si l'âme n'a pas fait de notables progrès dans le détachement, elle peut bien, à la longue, n'avoir plus besoin de longs raisonnements pour saisir des vérités déjà souvent considérées, elle ne restera pas, pour cela, dans la contemplation de ces vérités, auxquelles elle s'est habituée et qui ne font plus sur elle une vive impression; au contraire, presque toujours, si les élans affectifs, comme dé.sirs, demandes, protestations, bons propos, ne sont pas là retenant son attention, elle est plus exposée aux distractions. Or ces distractions, si naturelles à l'esprit humain, la contemplation infuse les supporte : produite par l'Esprit-Saint dans la partie suprême de l'intelligence et de la volonté, très souvent elle continue de s'exercer pendant que dans la partie inférieure l'âme endure malgré elle les divagations de son imagination. Mais si elles coexistent souvent avec la contemplation infuse, les distractions sont incompatibles avec la contemplation naturelle ou acquise, qui saisit l'âme tout entière;- nécessairement elles l'empêchent. Aussi en pratique ne la rencontre-t-onpasoubien ce sont des cas très exceptionnels.
C'est pour cette raison, sans doute, que les Saints ne signalent pas de contemplation non mystique i.
* On cite parfois comme admettant ce genre de contemplation Richard de Saint-Victor. Dans un passage de son « Benjamin major » (1. V, ch. Il) cet auteur parle d'une contemplation par dilatation d'esprit, laquelle a lieu quand le regard de rintelligence s'étejid et devient plus vif sans cependant dépasser la portée des efforts humains aidésde la grâce. Ce mode de contemplation, ajoute-t-il, progresse de trois façons : par l'art, en apprenant soit par un enseignement exact, soit par de
§ 3. — La contemplation des païens et des savants Doctrine d'Albert le Grand, Walter Hilton
111. Gomment donc s'introduisit cette notion d'une contemplation non mystique, appelée acquise ou active, et opposée à ce que les Maîtres appelaient simplement la contemplation, oraison mystique qu'on appela alors passive ou infuse?
Les auteurs païens avaient parlé de contemplation, mais cp qu'ils entendaient par ce mot différait grandement de la contemplation dont parlent les auteurs chrétiens. Albert le Grand le premier, croyons-nous, en a fait la remarque : les païens ont pu, remarque-t-il, arriver à une certaine contemplation qui était le fruit de leurs recherches et qui restait dans l'intelligence sans produire l'amour dans la volonté. {De adhœrendo Deo ch. IX.)
112. D'autres écrivains mystiques font la même remarque. Ainsi dans un livre intéressant de Walter Hilton, livre qui était fort répandu au xiv^ siècle en Angleterre, The scale of perfection i l'auteur ayant proposé la contemplation comme le but à atteindre (part. l,chapt. m, and xin),expliquela nature de la contemplation. Il parle alors de la contemplation des savants- Ceux-ci, grâce à leurs longues études, peuvent acquérir une certaine vue de la vérité et une certaine science des choses spirituelles; mais, ajoute l'auteur, ce n'est point là la vraie contemplation, ce n'en est que l'ombre, car elle ne procure point cette saveur spirituelle, ce goût de Dieu, cette douceur intime, que l'on ne peut éprouver que lorsqu'on est dans un haut degré de charité. {Ib. ch. iv.)