Jean de Jésus-Marie, préposé général de la Congrégation
saines recherches comment on doit s'y prendre, par l'exercice, par l'attention, en s'appliquant avec un soin extrême à l'œuvre que l'on fait. Les partisans d'une contemplation acquise pensent que c'est d'elle que parle ici Richard de Saint- Victor; il semble plus exact d'appliquer ces paroles à une méditation méthodique, aboutissant à une oraison affective. Cet auteur qui a traité si longuement et si judicieusement de la contemplation, désigne partout ailleurs sous ce nom la contemplation mystique, et il déclare nettement que la contemplation est un pur don de Dieu et que l'âme ne peut s'y élever par ses propres efforts (Benjamin rntnor, ch. lxxiii).
' Réédité par Dalgairns, Londres, Art and Book Company.
des Carmes déchaussés d'Italie, qui, de son vivant, à cause de ses vertus et de sa science avait une très grande autorité, publia, en 1610, sa Schola orationis. Après avoir déclaré que la méditation conduit à la contemplation et que celle-ci ne s'obtient pas par nos efforts, mais est versée [infundi solet) par Dieu dans nos âmes par une grâce singulière, il dit qu'elle s'exerce par le don de sagesse. « Il y a, ajoute-t-il, une contemplation naturelle qui a pour objet Dieu en tant qu'auteur de la nature et les choses et les vérités naturelles. Il y a une contemplation surnaturelle, dans laquelle on regarde Dieu en tant qu'auteur de la grâce et aussi les mystères et les œuvres surnaturelles. C'est de cette manière que de temps en temps contemplent les serviteurs da Dieu qui ont une admirable connaissance des mystères de la grâce, ils s'arrêtent à cette considération paisible et pénétrante : ainsi font d'ordinaire les prophètes, soit qu'ils considèrent les choses surnaturelles, soit même qu'ils regardent les choses de la nature avec des lumières surnaturelles. Enfin il y a la contemplation divine, dans laquelle on contemple Dieu et ses perfections, et cela par le don de sagesse. « C'est là, dit-il, la divine contemplation, si grandement célébrée par les saints auteurs, à laquelle aspirent de toutes leurs forces ceux qui mènent la vie contemplative. »
Pour les divers modes de cette contemplation, le docte auteur renvoie à sainte Thérèse, et il déclare que les diverses oraisons décrites par elle : recueillement intérieur, quiétude, union, sont des degrés divers de la contemplation surnaturelle^ (Ibid. De vitâ act. et cont. Dub. vu et xiv.)
Jean de Jésus-Marie fut donc fidèle à la doctrine classique sur la contemplation : les deux premières contemplations dont il parle ne sont pas des oraisons i; selon lui l'oraison contemplative est uniquement la contemplation mystique, fruit des dons du Saint-Esprit.
L'opinion nouvelle qui reconnaît une oraison contemplative, fruit des efforts de l'âme, ne vient certainement pas de lui.
1 Plusieurs semblent oublier que la contemplation naturelle dont parlent parfois les auteurs n'est nulleme-nt une oraison, mais une admiration suspensive produite par l'étude, qui a fait découvrir des vérités très élevées.
§ 4. — Inexactitudes de certains auteurs : Joseph de Jésus-Marie, Thomas de Jésus, Philippe de la Sainte -Trinité, Honoré de Sainte-Marie, Lopez Ezquerra. — Doctrine plus exacte des PP. Calatayud, Michel de la Fuente. /
114. Il y avait eu à la fin du xvi^ siècle, en Espagne surtout, une suspicion générale contre les doctrines mystiques ^ et au début du xviis siècle, la défiance grandit encore. Saint Jean de la Croix fut l'objet de critiques ardentes; ses détracteurs voulaient faire condamner ses ouvrages. Alors', et, nous semblet-il, pour défendre le saint auteur, certains Carmes imaginèrent de soutenir que les états contemplatifs dont il parle, sont des états inférieurs à ceux que décrit sainte Thérèse et d'une autre espèce; ils n'auraient pas été ces états mystiques qui faisaient pfiur. Saint Jean de la Croix ne serait donc pas un docteur mystique. Notons que sainte Thérèse, morte neuf ans avant saint Jean de la Croix et qui fut béatifiée soixante ans avant lui, jouissait déjà d'une autorité incontestée et point n'était besoin de la défendre. Sainte Thérèse,/disait-on, a traité de la contemplation extraordinaire, laquelle élève l'âme à une connaissance et à un amour de Dieu qui dépasse notre mode humain. Au contraire, ajoutait-on, notre saint Père, le Frère Jean de la Croix, est le grand Maître d'un autre genre de contemplation, celle que nous pouvons obtenir selon notre mode humain par le moyen de la lumière de la foi et les secours ordinaires de la grâce. Ainsi lisons-nous dans un traité du premier historien général de la Réforme carmélitaine, le P. Joseph de Jésus- Marie, traité composé dans les premières années du xvii^ siècle, et publié dans l'édition critique des œuvres de saint Jean de la Croix, (t. III, p. 511 et 534.) Ainsi d'après cet auteur, saint Jean de la Croix n'aurait traité que de l'ascétisme.
115. Il est impossible d'admettre que la contemplation dont traite saint Jean de la Croix soit une contemplation d'une autre espèce que celle dont parle sainte Thérèse, une contemplation non mystique, et personne aujourd'hui ne soutient cette étrange distinction. Mais c'est là, bien certainement, l'un des
' Voir Vie d'Union, 3« édition, n" 347.
premiers indices et l'origine de la doctrine qui admet deux oraisons contemplatives de genre différent ^
Le Père Arintero pense que le premier qui parla de la contemplation acquise fut le bénédictin Antonio Alvarado dans son traité : Del conocim. ose. de Dios, paru en 1608 et très mal à propos, dil-il, inséré parmi les œuvres de saint Jean de la Croix. {Edic. crit.) Le Père Arintero reconnaît comme nous, que la contemplation dont parlent tous les grands Docteurs, est bien la contemplation mystique et qu'iis n'en connaissent pas d'autre. {Cuestiones misticas, c. ii, a. 7.)
.Le Père Vicente de Peralta, qui prouve solidement que ce traité n'est pas de saint Jean de la Croix, reconnaît également que l'auteur de ce traité, qu'il croit bien être le Père Alvarado, fut le premier à parler d'une contemplation acquise. (Estud. francise, octobre 1919.) Mais sans certains auteurs qui, quelques années plus tard, l'adoptèrent et la propagèrent, cette opinion nouvelle n'eut pas élé acceptée.
116. Thomas de Jésus (1564-1627) fut le premier carme à parler de deux sortes d'uraisons contemplatives. Dans le prologue de son premier ouvrage, Grados de oraciun, publié en 1609, il divisait l'oraison en deux classes : l'oraison acquise, qui est la méditation, et l'oraison infuse, qui est la contemplation; cette division est très juste et très conforme, nous l'avons
' Le P. Poulain (Grac. d'or. IV, 7) attribue le mot contemplation acquise à Denys le Chartreux et renvoie à son opuscule De Fonte Lucis, art. VIII. Or ni dans cet opuscule, ni ailleurs, Denys n'admet ni le m.ot, ni la chose; il donne, au contraire, même à l'endroit cité, la doctrine commune. Quand l'âme, dit-il ici-même, est affranchie de ses vices, bien purifiée des restes du péché, elle est bientôt capable d'obtenir ces lumières d'en Haut, elle est apte à recevoir le rayon d'une salutaire sagesse et d'être élevée à la contemplation des choses divines et éternelles. Donc quand l'homme .s'est exercé comme il faut le faire dans la voie purgative, il doit entrer dans la voie illuminative. Là il s'applique à considérer les perfections divines, il occupe son esprit à cette étude, STUDiuM seu occupatio mentis circa contemplanda sublimia Dei... en même temps, il acquiert les vertus d'humilité, de patience, de mansuétude, de chasteté, de justice; Dieu qui le voit pratiquer ces vertus, qui le voit avide de la vérité, soupirant après la fontaine de la sagesse, cherchant à être éclairé, bien vite fait briller sur lui son visage. Il l'illumine du rayon de sa sagesse, Il lui donne de Lui-même une connaissance plus claire, plus délicieuse, c'est-à-dire, qu'il l'introduit dans la voie contemplative et unitive.
no LA CONTEMPLATION MYSTIQUE
montré (no 35), à la doctrine de sainte Thérèse. Ce prologue que l'on trouve dans les éditions de 1610, 1613, 1616 et 1623, fut supprimé dans les éditions postérieures de 1665 et 1725, sans doute parce que la doctrine qui y est exposée ne cadre pas avec celle qui reconnaît une contemplation non mystique. Dans ce même livre, Thomas de Jésus qualifie de « degré d'oraison que tous peuvent obtenir » l'union de conformité à la volonté divine, et il s'appuie sur ce que dit sainte Thérèse dans la cinquième Demeure. Mais ce n'est point là dans l'esprit de la Sainte un degré d'oraison (V. supra, n° 40), ce n'est point une prière; c'est la disposition de l'âme à n'avoir point de volonté propre, disposition excellente que l'on peut atteindre, comme la Sainte l'enseigne, sans recevoir de Dieu la faveur de l'union ou extase faible. Il y avait donc erreur à qualifier cette disposition de degré. d'oraiSon. Plus tard dans son ouvrage De Contemplatione divina i paru à Anvers en 1620, Thomas de Jésus distingua deux sortes de contemplations, la contemplation surnaturelle et mystique et la contemplation acquise ^.
' Le P. Poulain distingue à tort deux Thomas de Jésus, dont l'un serait l'auteur des Grados de oracion et l'autre du livre De Contemplatione devina. C'est bien un seul et même Thomas de Jésus qui a composé ces deux ouvrages.
* Nous ne parlons pas ici d'un opuscule du P. Thomas de Jésus oii il est traité de la contemplation acquise, parce qu'il ne fut publié qu'en 1886 (La Meilleure Part ou la Vie contemplative. Schepens, Bruxelles) et qu'il ne put exercer aucune innuence sur l'enseignement de la Mystique. Thomas de Jésus, qui paraît un homme expert en ces matières, décrit bien l'état contemplatif, mais il appelle contemplation acquise relie que nous avons présentée, à la suite de saint Jean de la Croix, comme une contemplation surnaturelle et mystique; il réserve le nom de contemplation infuse aux degrés plus élevés de cette même contemplation. Ainsi c'est de cette contemplation acquise, la seule dont il veut parler dans cet opuscule (p. 13) qu'il dit : « celte connaissance pleine et parfaite de la vérité, c'est ce que nous appelons contemplation. Elle perfectionne la foi d'une manière admirable, aiguise l'intelligence et fait briher un tel éclat aux yeux intérieurs de l'âme, que, en comparaison de ses clartés, la connaissance obtenue par la méditation paraît presque obscure. Celle-ci est comme une peinture et touche peu; cellelà est vie et vérité et attire victorieusement à soi toutes nos affections et volontés. Les fruits de ces deux connaissances sont fort différentes : le changement de notre vie produit par la méditation se fait lentement et comme pas à pas; par la contemplation, au contraire, on court, on vole à la perfection, cette rapidité à connaître et cette efTicacité à t.ou-
117. Philippe de la Sainte-Trinité i, qui appartenait lui aussi à l'Ordre des Carmes, s'est inspiré des ouvrages que nous venons de mentionner. A Jean de Jésus-Marie, il semble avoir pris quelques-uns des termes par lesquels celui-ci définit la contemplation naturelle, qui est celle des philosophes 2, à Thomas de Jésus il a emprunté cette opinon que l'union de volonté dont parle sainte Thérèse (V^ Demeure, m, p. 86) est un degré d'oraison. Voyant ainsi un degré d'oraison là où il n'y a qu'une vertu, il fut amené sans doute par analogie à voir également un genre d'oraison dans cette contemplation que les auteurs avaient considérée jusque-là comme le résultat de l'étude.
Quant aux t'armes de contemplation acquise et de contemplation infuse, Philippe déclare les employer par analogie avec les vertus acquises et les vertus infuses : les premières sont naturelles et le fruit de nos efforts, et les secondes sont surnaturelles et le fruit de la grâce. Cependant, ajoute-t-il, la contemplation acquise, quoique naturelle en son essence, requiert des grâces actuelles. La théorie de Philippe de la Sainte-Trinité, que nous avons combattue ailleurs^, manque de clarté; elle ressemble .
cher étant l'effet propre de la contemplation » (p. 24). De même les propriétés et les effets qu'il attribue à la contemplation (ch.v) supposent non moins évidemment les grâces supérieures de la contemplation mystique et ne peuvent être considérés comme le résultat du travail de l'àme. Aussi les signes que cet auteur donne, § 5, pour passer de la méditation à la contemplation ressemblent-ils à ceux qui, d'après saint Jean de la Croix, indiquent que l'àme a reçu les lumières mystiques et qu'elle est entrée dans la contemplation surnaturelle. Les conseils qu'il donne, eh. VI, sont impossibles à suivre à quiconque n'est pas dans l'état mystique.
> Philippe de la Sainte-Trinité fit paraître en 1656 sa Summa îheol. mysticœ.
•Jean de Jésus-Marie avait dit très justement en parlant de la contemplation naturelle qui est celle des philosophes et qui ne s'appufe pas sur la foi : « circa Deuin, in quantum ipse naturœ est auctor et in veritates naturales versatur » et de la contemplation des chrétiens : « circa Deum in quantum ipse gratiœ est auctor et circa mysteria et opéra supernaturaiia versatur ». Philippe de la Sainte-Trinité nous semble moins heureux : il dit de la contemplation acquise qu'il attribue pourtant aux croyants : « naturam ipsam prO principio immédiate et Deum ut auctorem naturae pro principio primo cognocit; contemplatio aufcm infusa Deum ut auctorem gratise pro suo agnoscit immediato principio.»
* Vie d'Union, n° 398.
bien plus à une thèse établie a priori par un théologien de profession qu'à la description de faits connus par l'expérié^nce; il serait, croyons-nous, difficile de prouver que la peinture qu'il fait de cette contemplation acquise correspond à quelque réalité.
118. Aussi on ne tarda guère avoir les auteurs mystiques, tout en gardant le mot, lui attacher une signification fort différente. L'un d'entre eux, écrivain fécond et très érudit plutôt que mystique de profession, le P. Honoré de Sainte- Marie (1651-1729), ne trouvant point dans les auteurs anciens, qu'il connaissait à merveille, la notion d'une contemplation acquise telle que l'avait décrite Philippe de la Sainte-Trinité, lui en substitua une toute nouvelle. Il ne fut du reste, pas plus heureux.
« La contemplation acquise, dit-il i, suppose le travail et quelque effort de la part du contemplatif, » De là il conclut que toute oraison contemplative qui a été précédée de quelque travail de recueillement, est une contemplation acquise; aussi comme l'âme peut se recueillir avant d'être élevée à l'extase ^, il assure que la contemplation acquise tout aussi bien que la contemplation infuse « est accompagnée... de l'oraison de quiétude, du sommeil des puissances, du silence spirituel, de i'extase, du ravissement »! ! Dès lors il ne lui est pas difficile de trouver dans la tradition cette prétendue contemplation acquise : toutes les fois que les auteurs parlent des dispositions à apporter à la contemplation, il en conclut qu'il s'agit de la contemplation acquise. « La contemplation acquise, dit-il, renferme essentiellement deux choses, la première l'industrie propre, les efforts et le travail du contemplatif ;"Nla seconde qu'il ne s'élève que peu à peu et comme par degrés plutôt en agissant qu'en recevant, comme parlent les spirituels. Les
• Tradition des Pères, etc., III^ partie, Dis. 3, art. 1^'', § 2. C'est un ouvrage très documenté et très précieux.
* Sainte Tliérèse, parlant de l'union extatique, dit que dans les commencements elle a presque toujours lieu à la suite d'une longue oraison mentale. {Vie, xviii, p. 133.) La même sainte enseigne très nettement que l'on doit se disposer à la contemplation mystique (Supra, n" 35, 36). C'est l'enseignement commun. (Voir encore ci-dessus, no'30, 31, 55, et ci-dessous, Appendice III, n"» 363, 364).
passages des Pères qui expriment Vune de ces deux choses ou toutes les deux ensemble, doivent s'entendre certainement de la contemplation acquise. » (2^ part. Diss. 3, a. 3, § 1.) Est-il besoin d'ajouter qu'après avoir posé un principe de distinction aussi manifestement erroné, les textes qu'il allègue pour démontrer l'existence de la contemplation acquise ne la démontrent nullement, car ils s'appliquent parfaitement à la contemplation mystique?
119. Lopez Ezquerra dans sa Lucerna mystica, qui parut dans les dernières années du xviie siècle i, avait défendu la contemplation acquise. « Il cite, dit le P. Poulain, vingt-cinq Pères et traile assez durement ceux qui regardaient cette contemplation comme une invention moderne. « {Grâc. d'oraison, IV, 9.) Ainsi les partisans d'une contemplation acquise n'étaient pas sans contradicteurs, qui voyJaient avec raison s'en tenir à l'ancienne doctrine. Parmi eux citons le P. Vicente Calatayud, de l'Oratoire de Valence. Cet auteur combattit fortement l'auteur de la Lucerna mystica, lui reprochant de faire dire aux saints Docteurs ce qu'ils n'enseignèrent jamais ^. Il dédia son livre à Benoît XIV, qui, ayant suivi Brancati de Laurea, avait admis la contemplation acquise. Le savant pape lui écrivit ces remarquables paroles : Quod a nostris scriptis recessisti, née tibi nec nobis grave esse débet. In his quae scribimus uti privati doctores scimus nos falli posse, nec etiani dubitamus nos aliquomodo etsi inadverlenter a veritate recessise. In his onus est aliorum nostra refellere, corrigere, emendare ; et irrationabiles profecto essemus si in his tristaremur.
120. On peut encore citer comme n'admettant pas d'autre contemplation que la contemplation mystique, le P. Michel de la Fuente, Carme déchaussé, qui vivait au début du xvii« siècle, qui mourut en odeur de sainteté et qui, après sa mort opéra des miracles. Dans son livre : Les trois vies de l'homme, que les Espa- ,
1 Le véritable auteur de cet ouvrage est le P. Auguste Nagore, chartreux de Saragosse, qui ne l'avait pas publié. Lopez Ezquerra fit imprimer sous son propre nom à Bilbao le manuscrit, qui était tombé entre ses mains.
^ Si les citations eussent été probantes, le P. Poulain n'eût pas manqué de les produire : or il n'en donne pas une seule.
114 LA CONTEMPLATION MVSTIQi:
gnols disent aussi remarquable par la forme que par le fond, on retrouve la doctrine classique des trois voies.
La première vie est celle de l'homme corporel encore plongé dans les sens et en lutte contre ses inclinations mauvaises; celui-ci pour prier et pour prendre des résolutions fera appel à l'imagination, par exemple, s'il veut penser à la mort, il se représentera le lit d'un malade, les luttes de l'agonie, etc. (i, 10.)
La seconde vie est celle de l'homme raisonnable, qui se conduit d'après la raison : dans son mode de prier, celui-ci se sert des considérations et des affections raisonnées de la volonté; c'est la méditation discursive et en même temps affective qui lui convient.
La troisième vie est .celle de l'homme spirituel : à celui-ci convient la contemplation, qui commence par le recueillement surnaturel, (m, 2) très différent du recueillement naturel ou acquis, — naturàl y adquisito, — qui s'obtient par le travail de l'âme. Le recueillement surnaturel est un don de Dieu, et il s'opère dans la partie suprême de l'âme. C'est dans cette partie que le Seigneur verse les grâces surnaturelles qu'il accorde à ses amis (m, 9). Ensuite l'auteur décrit les oraisons surnaturelles de silence, de quiétude, d'union. Il ne reconnaît donc aucune contemplation acquise.
§ 5. — Doctrine exacte, mais termes impropres de quelques auteurs plus expérimentés : Boudon, P. de Clorivière
121. A la même époque d'autres écrivains, qui certainement connaissaient par expérience les oraisons contemplatives, en firent des descriptions fort exactes, et s'ils admettent comme leurs contemporains la contemplation acquise, c'est en réalité l'état mystique qu'ils désignent sous ce nom. C'est ce que fait Boudon, le célèbre archidiacre d'Évreux (1624-1702) : il admet [Le règne de Dieu dans V oraison, 1. I^r) une contemplation active ^ qu'il divise en deux sortes, « l'une qui se fait avec plusieurs connaissances distinctes, et l'autre qui se pratique avec une simple vue confuse, sans presque aucune connaissance particu-
' Il la nomme aussi acquise, 1. I", ch. xv, mais il dit ordinairement active.
lièie <. (L. I"", cil. VIII.) Il ne fait qu'indiquer la première sans même la décrire; sur la seconde il s'étend longuement et il la nomme aussi oraison de foi.
Dans cette oraison, on,« ne regarde Dieu dans aucune aJDQrniation ni négation, ni dans aucune espèce particulière, mais comme un objet universel élevé au-dessus de toute connaissance et capacité créée. » (Ch. viii et xv.) C'est « un simple souvenir de Dieu, qui est cru par foi nue, sans images et sans considération de choses distinctes et l'opération de la volonté est conforme à celle de l'entendement, c'est-à-dire qu'elle est nue et simple. . . Les personnes avancées qui y ont de V aurait, la peuvent pratiquer avec bénédiction. . . Il y en a qui sont attirés suavement, quoique imperceptiblement, mais ils sentent un certain fond de foi de la présence de Dieu, sans pouvoir le discerner, qui les arrête avec douceur et en paix. Il y en a d'autres que Dieu appelle par une grande impuissance de méditer, par des distractions et sécheresses, par des privations pénibles, par les souffrances d'horribles tentations, et c'est à eux qu'un grand Prélat 1 adresse ces paroles : Unissez- vous à Dieu sans discours... dans un profond et universel silence. » (Ch. xv.) Tout ceci ne concorde-t-il pas avec ce qu'enseigne saint Jean delà Croix? Aussi Boudon invoque ici son autorité. Mais le Saint attribue avec raison cet attrait, cette paix et douceur, cette impuissance de méditer aux grâces mystiques; il voit dans cette oraison, comme nous l'avons dit plus haut, n°s 61-62, un état surnaturel, mais non extraordinaire.
Cette oraison qui se pratique dans le fond de l'âme « c'est celle du contemplatif qui se repose en Dieu, par l'oraison d'une foi simple, sans image et sans réflexion, dans son entier abandon à tout ce que Dieu voudra de lui, ne voulant rien et ne désirant rien par lui-même. Comme sur le faîte d'une haute montagne l'on jouit d'un air très pur et la lumière n'est offusquée d'aucun nuage ou brouillard, de même le contemplatif dans son fond respire un air de grâce, qu'aucune tentation ^ ne peut brouiller;
' Mgr Camus, évêque de Belley.
* Non pas qu'on soit à l'abri des tentations, mais es tentations restent dans la partie inférieure et n'enlèvent pas la paix, qui est dans la partie suprême de l'âme.
il possède Je Dieu de toute lumière, que rien ne peut lui ôter. C'est dans ce fond qu'il goûte cette paix qui surpasse tout sentiment. . . La demeure du contemplatif est dans la paix, et la paix demeure continuellement dans la cime de son âme. . . L'exercice de la foi est fondé sur une lumière spirituelle, savoir qu'il faut uniquement aimer et se complaire en l'Être divin, présent en nous plus que nous-mêmes . . . Cette lumière se conserve aisément, n'étant pas dépendante des organes corporels ^ -sujets à se lasser, et même n'occupant pas les puissances de l'âme, l'intellect ^ et la volonté n'empêchant pas les discours et affaires qui se présentent, de sorte que presque en toutes sortes d'occurences l'âme est assistée de ce rayon qui s'offre de soi-même et lui bat devant les yeux, sans empêcher le reste de ses puissances, et même lui donne clarté pour les bien conduire. )) (Ch. xviii.)
Cette oraison n'est pas encore celle que Boudon appelle passive, dont il parlera seulement plus loin (ch. xx), c'est pourtant bien certainement un état mystique. Ce qu'il dit en dernier lieu, n'est-ce pas l'explication très juste d'un phénomène frappant signalé à deux reprises * par sainte Thérèse, la persistance de l'état mystique au milieu des travaux et des occupations de la vie?
122. On dira peut-être : qu'importe qu'on n'ait pas appelé de son nom l'oraison mystique puisqu'on l'admettait pleinement? Ceux qui l'admettaient et qui invitaient les âmes à y tendre n'étaient que le petit nombre; les autres attachèrent peu d'importance à ces oraisons, qu'on leur décrivait sous des noms nouveaux; comme on ne reconnaissait pas en elles la contem-
' Les émotions ou douceurs sensibles n'ont, en effet, sur elle aucune influence et elle subsiste aussi bien dans l'aridité.
^ Au chapitre précédent l'auteur a distingué l'intelligence qu'il appelle ici intellect, laquelle connaît par une vue simple, sans discours, de l'entendement qui procède par raisonnement. Il veut donc dire que cette lumière de foi, cette pensée de Dieu, simple et sans réflexion, étant dans la cime de l'esprit et non dans la partie de l'esprit où se font les raisonnements, ceux-ci ne la détruisent pas; l'âme peut raisonner, réfléchir, s'occuper, sans perdre ni cette simple vue de foi, ni la disposition d'amour qui l'accompagne et qui réside dans la volonté.
^ Vie, xvii, p. 124, 3 et Chemin, xxxi, p. 145. Cf. Lallemant. Doctrine spirituelle, vii Princ, ch. iv, art. 3, § 3.
plation, qui avait été si estimée pendant tant de siècles, on devint de plus en plus persuadé que cette dernière était un genre d'oraison tout à fait rare et extraordinaire et pour ainsi dire inacessible. Aussi les règles données par les Maîtres pour l'oraison mystique furent regardées comme inutiles, comme ne convenant qu'à des âmes tout à fait exceptionnelles, et leurs livres si sages et si pratiques furent même souvent considérés comme dangereux pour la plupart des âmes pieuses.
123. Quand le P. de Clorivière, en- 1778, soumit à l'examen son court mais bien remarquable Manuel sur la Prière et VOraison, « on délibéra parmi les censeurs s'il serait à propos de publier la partie qui regarde les divers degrés de l'oraison passive ». Le P. de Clorivière fit remarquer « qu'au témoignage de sainte Thérèse, le nombre des âmes que Dieu appelle aux oraisons passives, du moins à celles qu'on nomme ordinaires, est assez considérable ». (Préface, p. 1.) Finalement l'ouvrage ne fut pas imprimé; il ne put l'être que dans les premières années du xixe siècle. Et cependant il ne heurtait pas les opinions qui régnaient alors i. De même que Boudon il rejetait l'oraison passive plus loin que les Maîtres n'avaient placé la contemplation. Ainsi il décrit très bien, en homme expérimenté, l'épreuve que saint Jean de la Croix appelle la nuit des sens, et il indique à quelles marques on reconnaît qu'il faut quitter la voie du raisonnement pour entrer dans une oraison qu'il appelle de simple vue et de recueillement. Les marques répondent bien à celles que donnait saint Jean de la Croix et l'oraison de simple vue à ce que le grand Mystique nomme la contemplation. Mais pour le P. de Clorivière, ce n'est pas encore l'oraison passive. Pius loin, voulant préciser la différence spécifique entre l'oraison de quiétude, qualifiée par lui de passive et l'oraison de simple vue, il n'indique qu'une différence de degré; « le recueillement passif, dit-il, que le Seigneur opère dans l'âme sans que l'entendement et la volonté y contribuent en rien, sinon par l'acquiescement qu'ils y donnent, ce recueillement, dis-je, qui n'était
1 II s'y conformait même pour ce qui regarde le désir des oraisons passives (ch. xxxii), tant était alors accréditée la doctrine de Rodriguez et de Scaramelli condamnant le désir de la contemplation, doctrine si contraire pourtant à l'enseignement des Maîtres.
que passager i dans l'état précédent (oraison de simple vue) devient comme habituel dans l'oraison de quiétude ». (Ch. XXXIII.) Ce n'est donc qu'une différence de continuité. Évidemment il eût été plus exact, il était même nécessaire de conclure, puisque dans les deux cas il y a le même élément, que c'est la même oraison, mais l'une est l'état plus faible, l'état initial, l'autre est l'état plus avancé et plus parfait.
§ 6. — L'oraison de simplicité décrite par Bossuet est une oraison mystique
124. Le P. de Clorivière appuie ce qu'il dit de l'oraison de recueillement sur l'enseignement de Bossuet ; d'autres auteurs invoquent aussi l'autorité du grand écrivain pour prouver qu'il existe une contemplation différente de la contemplation mystique; il ne sera pas inutile d'examiner la vérité de cette assertion.
Bossuet a donné, en effet, dans un célèbre opuscule la description d'une oraison qu'il appelle de « simplicité et de simple présence de Dieu ». Cette description est remarquable d'exactitude; il est évident que Bossuet avait suivi de très près des âmes à qui cette oraison était familière. Dans cette oraison Bossuet constatait la présence d'é éments qui ne se rencontrent pas dans les oraisons inférieures, d'abord d'un attrait particulier de la grâce qui éloigne de la méditation et conduit à la contemplation, puis d'une action particulière de l'Esprit-Saint communiquant lumières et vertus.
« La grâce sollicite intérieurement ceux qui veulent être parfaits à se simplifier pour être rendus capables de la jouissance de l'un nécessaire, c'est-à-dire, de l'unité éternelle. . . La méditation est fort bonne en son temps, et fort utile au commencement de la vie spirituelle, mais il ne faut pas s'y^arrêter, puisque l'âme, par sa fidélité à se mortifier et à se recueillir, reçoit, pour l'ordinaire, une oraison plus pure et plus intime, que l'on peut nommer de simplicité, qui consiste dans une simple vue, regard ou attention amoureuse, en soi vers quelque objet
' Et cependant, selon l'auteur, assez fort déjà pour arrêter l'activité naturelle et tenir l'âme dans le silence amoureux.
divin, soit Dieu en Lui-même, ou quelqu'une de ses perfections, soit Jésus-Christ ou quelqu'un de ses mystères ou quelques autres vérités chrétiennes. L'âme quittant donc le raisonnement se sert d'une douce contemplation, qui la tient paisible, attentive et susceptible des opérations et impressions divines, que le Saint- Esprit lui communique. Elle fait peu et reçoit beaucoup ; son travail est doux et néanmoins plus fructueux, et comme elle approche de plus près de la source de toute lumière, de toute grâce et de toute vertu, on lui en élargit aussi davantage. . . Dieu devient le seul Maître de son intérieur, et II opère plus particulièrement qu'à l'ordinaire : tant moins la créature travaille, tant plus Dieu opère puissamment, et puisque l'opération de Dieu est un repos, l'âme lui devient donc en quelque manière semblable en cette oraison, et y reçoit aussi des effets merveilleux, et comme les rayons du soleil font croître, fleurir et fructifier les plantes, ainsi l'âme qui est attentive et exposée en tranquillité aux rayons du divin Soleil de justice, en reçoit mieux les divines influences, qui l'enrichissent de toutes sortes de vertus. . . Cette même lumière de foi qui nous tient attentifs à Dieu, nous fera découvrir nos moindres imperfections et en concevoir un grand déplaisir et regret, etc. »
125. Certes la contemplation ici décrite ne doit être appelée ni active, ni acquise i : elle est un don de Dieu et un don très précieux. Bossuet avait très bien observé ce phénomène de la vie spirituelle qui est le passage de la méditation à la contemplation. Qu'on relise saint Jean de la Croix et on remarquera la parfaite conformité des deux enseignements.
Pour saint Jean de la Croix cette oraison qui succède ainsi à la méditation chez les âmes bien disposées et qui leur procure ces lumières si précieuses, est bien l'oraison surnaturelle et mystique. Bossuet le reconnaissait-il? La fausse idée qu'il se faisait de l'état mystique ou passif — car il assimile les deux
1 Elle est acquise en ce sens qu'on l'obtient « par la fidélité à se raor" tifier et à se recueillir », mais la plupart des auteurs qui emploient le mot acquis en parlant de la contemplation le prennent dans un autre sens. Par contemplation acquise ils entendent une contemplation à laquelle on parviendrait par ses propres efforts en concentrant et en maintenant l'attention de son esprit sur une seule vérité. Il est manifeste que tout autre est l'oraison décrite ici par Bossuet.
120 LA VOIE UMITIVE
termes " - — où il voyait une impuissance absolue de raisonner, le rendait hésitant. Il écrivait, en effet, à M^^ de la Maisonfort : « Je suis bien persuadé qu'en se livrant à la seule foi, qui de sa nature n'est pas discursive, ni raisonneuse, on peut faire cesser le discours, sans être dans l'impuissance d'en faire. Je ne veux pas assurer qu'on soit alors dans l'état d'oraison passive, ainsi que l'appelle le bienheureux Jean de la Croix, etc. » Mais il n'y a aucun doute possible, c'est bien l'entrée dans l'état mjj^stique qu'a si bien décrite le grand Évêque de Meaux.