CHAPITRE XII La voie unitive
§ ler. — Les mots voie mystique, voie contemplative, voie unitive, voie parfaite, désignent le même état
126. Il y a dans l'enseignement des Maîtres tel que nous l'avons exposé, un parfait enchamement. De l'idée qu'ils se faisaient de l'état mystique il était naturel de conclure que cet état est le terme et le but de toute la vie spirituelle. Celui qui veut se donner au service de Dieu dort commencer par approfondir les vérités de la foi, il doit s'appliquer, parde^ méditations sérieuses, à connaître les grandeurs de Dieu, ses bienfaits, son amour, à se connaître lui-même, ses misères, ses besoins, à connaître ses devoirs, le prix de la vertu. Il le fait d'abord au milieu de luttes pénibles, que lui causent ses mauvaises inclinations, luttes où les victoires sont difTiciles et les défaites fréquentes. C'est la voie purgative ou l'état des commençants.
S'il est fidèle, les inclinations mauvaises perdent de leur puissance, les idées mondaines, les pensées terrestres dont il était rempli se dissipent; les vérités qui lui sont prêchées ou
• Inslruct. sur les états d'or., 1. vu.
qu'il apprend dans ses lectures et qu'il approfondit dans ses méditations, lui paraissent plus claires, plus évidentes; les bienfaits de Dieu, l'amour do Notre-Seigneur qui a tant souffert pour lui, le touchent davantage, la vertu devient plus facile, et comme il en comprend mieux les charmes et la nécessité, il prie avec ferveur pour l'obtenir : c'est. la voie illuminative.
127. Mais jusqu'ici ce chrétien fidèle n'a pas encore, ou plutôt n'a que rarement, et à faible dose, reçu ces lumières supérieures qui jettent un nouveau jour sur les vérités de la foi, qui surtout communiquent la véritable connaissance de Dieu : il n'était pas suffisamment disposé à les recevoir. Quand par sa fidélité à se recueillir, par la pratique généreuse et constante du renoncement, il a su réprimer ces sollicitudes et ces vaines préoccupations, ces tableaux capricieux et changeants d'une imagination toujours en travail, ces désirs naturels, ces volontés humaines, qui sont autant d'obstacles à l'union divine, alors Dieu verse en son âme des grâces plus élevées : Il éclaire l'intelligence, lui faisant comprendre confusément, mais avec une conviction profonde, combien incompréhensibles sont ses infinies perfections, combien douces et touchantes sont ses amabilités; surtout Il agit sur la volonté, et le fidèle alors, sans saisir comment, se voit fortement attiré vers son Dieu. Ce sont là les grâces mystiques, gî-âces qui n'agissent plus, en effet, d'une manière précise et déterminée, comme dans la voie des raisonnements, mais d'une manière secrète et mystérieuse. En même temps qu'il éclaire l'âme et qu'il l'embrase, l'Esprit-Saint la soutient par le don de force.
128. Sous l'influence de ces grâces, l'oraison prend une nouvelle forme : on ne raisonne plus comme jadis, on va droit à Dieu, qui est mieux connu et qui attire avec force et suavité. On ne se plaît qu'à penser à Lui, à Le voir en soi-même ou à se voir près de Lui, à Le regarder, surtout à L'aimer. S'unir à Dieu ou Lui demeurer uni, voilà toute l'ambition de ce chrétien fervent et- tout son bonheur. C'est la contemplation, c'est l'union parfaite, la seule qui mérite vraiment ce nom. En effet l'union de l'âme à Dieu se fait par la connaissance et l'amour (V supra, n» 71), or c'est dans la contemplation surtout que l'âme éclairée de vives lumières, embrasée d'un amour si parfait, est vraiment
unie à Dieu. Quand ces grâces mystiques sont communiquées, non par intervalles et de loin en loin, mais d'une manière fréquente et comme habituelle, l'âme continuant d'être unie à Dieu en dehors de l'oraison, au milieu de ses occupations, elle est dans la voie contemplative ou unitive.
129. II est facile de comprendre que Dieu n'accorde d'une façon habituelle ces dons si précieux qu'aux personnes déjà avancées dans le détachement. Les autres ne peuvent les recevoir qu'exceptionnellement parce qu'elles apportent trop d'obstacles à leur réception. Par ailleurs, ces grâces étant aussi des grâces d'amour, par elles l'amour va toujours grandissant, si bien t£ue ceux qui en sont favorisés en arrivent à n'avoir d'autre volonté que la volonté divine : ils sont donc arrivés à la perfection; ceux qui, au contraire, ne jouissent pas de ces lumières, ceux dont le cœur n'est pas embrasé de cette charité infuse restent beaucoup plus faibles. C'est ce qui fait que les saints auteurs assurent que, si une âme possède les vertus parfaites, c'est la meilleure marque qu'elle a reçu les grâces éminentes de la contemplation.
Dieu pourrait-il fortifier l'âme fidèle au point de la rendre parfaite en ne lui accordant des grâces que selon le mode humain : lumières versées pour aider le raisonnement, inspirations données pour soutenir la volonté, l'exciter à la vertu, la porter à l'amour, les unes et les autres s'exerçant comme dans les actes ordinaires de la vie? Il le pourrait assurément; l'âme serait transformée, elle sentirait ses facultés devenir beaucoup plus puissantes; son intelligence rendue plus pénétrante, sa volonté ayant acquis une très grande énergie, seraient capables de produire des actes parfaits, non pas en passant, mais d'une manière constante. L'âme serait dans l'état de perfection sans être dans l'état mystique.
■ L'expérience prouve que Dieu ne change pas de la sorte la nature humaine ; Il lui laisse sa misère, même chez les saints. Ceux-ci ont conscience d'une action de Dieu qui, suspendant en partie leur activité naturelle, éclaire leur intelligence sans l'aide du discours, et soutient leur volonté ou la pousse au bien, la remplit d'amour d'une manière à la fois forte, suave, et délicate, qui n'est point celle de l'activité humaine. Aussi, en même temps qu'ils se voient éclairés, fortifiés, embrasés par Dieu, ils sentent
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vivement et la petitesse de leur intelligence et la faiblesse de leur volonté '^; l'humilité leur semble toute naturelle.
Dans les périodes de sécheresse, de dégoût, d'impuissance, si l'action du Saint-Esprit ne leur est pas sensible, ils constatent, et encore avec plus d'évidence, que leur fidélité au devoir n'est pas le fruit de leur propre activité. En effet, les raisonnements par lesquels ils voudraient s'exciter ne les touchent guère et leur volonté reste débile. Et poiu-tant ils ont toujours de Dieu une idée fort élevée, ils sont constamment dans la disposition de Lui plaire et de ne plaire qu'à Lui, ils ne reculent devant aucun sacrifice, ils supportent sans faiblir les épreuves les plus cruelles, les délaissements les plus désespérants, les tentations les plus tenaces. Se sentant si faibles et cependant se voyant fidèles, il leur paraît tout naturel de reconnaître que c'est Dieu qui s'est fait leur force et leur soutien ^.
Il semble qu'il est plus conforme à la sagesse de Dieu de faire avec des êtres qui restent naturellement faibles, à l'aide de grâces suprahumaines, des héros de vertu. Ne pourrait-on rappeler ici le mot de saint Paul : Infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia : Dieu prend l'infirmité pour confondre la force ?
Ainsi, quand nous disons que les grâces mystiques sont nécessaires à la perfection, nous tenons compte du plan ordinaire de la Providence; nous considérons l'homme tel qu'il est, non tel qu'il pourrait être ^.
Ainsi l'état mystique est l'état oii s'exercent d'une manière habituelle, et non plus rarement et passagèrement, les dons du
* Il est vrai que leur volonté est devenue plus forte que ne l'est celle des commençants et même des profitants, mais elle est bien trop faible encore pour pouvoir se maintenir, avec le secours des seules grâces communes, dans l'état de perfection.
* Il est, certes, des hommes chez qui on constate une grande énergie de volonté, mais même chez eux cette énergie est mêlée de faiblesse, elle ne s'étend pas à tout : ardents, tenaces, le plus souvent jusqu'à la raideur, quand ils poursuivent l'objet de leurs désirs, ils se sentent faibles ou inconstants en maintes circonstances.
^ Le P. Poulain {Grâc. d'Or., Bibl. n" 140) a écrit que « personne n'accepte la proposition » qui sert de titre à ce chapitre. Cette assertion étrange prouve seulement à quel point était encore, il y a quelques années, ignorée ou méconnue, la doctrine traditionnelle.
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Saint-Esprit, non seulement les dons d'intelligence et de sagesse, qui donnent une connaissance et un goût de Dieu éminents, et le don de science, qui éclaire l'âme sur sa pauvreté et le néant des créatures, mais aussi le don de force, cjui lui fait surmonter de grand cœur les obstacles à la pratique des vertus, et le don de conseil qui lui inspire nombre de sages décisions. Ces décisions, par la vertu de prudence, cette àme n'aurait pu les trouver que lentement, péniblement, douteusement, et même parfois elles, sont contraires à celles que ses faibles lumières lui auraient suggérées. S'exercent encore très fréquemment dans l'état mystique le don de piété, qui fait aimer Dieu d'un amour tout filial, le don de crainte, qui fait redouter par-dessus tout de Lui déplaire.
130. On comprend dès lors pourquoi les auteurs spirituels pendant tant de- siècles ont assimilé l'état mystique, la voie contemplative, la voie unitive et la perfection. Pour eux c'est le même état sous des noms différents. Que telle sojt leur doctrine, il serait facile d'en apporter des preuves nombreuses, mais ces preuves nous les avons données déjà dans un autre .ouvrage. La voix unilive, de l'aveu de tous, est la voie des parfaits, le degré suprême, le terme auquel doivent tendre les âmes pieuses ; mais aussi, de l'aveu de tous, la contemplation est , vraiment le terme normal de la vie spirituelle, elle est l'objet très légitime des aspirations de l'âme fidèle, l'oraison des . parfaits; enfin, toujours d'après les Maîtres, elle est le seul moyen d'être uni à Dieu i.
§ 2. ■ — ■ Témoignages de saint Jean de la Croix, Suarez, Jean de Jésus-Marie, Bona, etc.
131. Qu'on lise par exemple saint Jean de la Croix, qui a exposé d'une manière précise et didactique l'enseignement traditionnel; il est tout plein de cette doctrine, et si nombreux sont les textes qui l'exposent, que nous renonçons à les transcrire; citons seulement celui-ci :
« Les âmes commencent à entrer dans la nuit obscure quand
' Que le lecteur veuille bien, pour s'en convaincre, prendre dans la Vie d'union la table analytique, et se reporter aux textes nombreux indiqués là comme exprimant ces doctrines.
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Dieu les fait sortir de l'état des commençants, car les commençants sont ceux qui s'avancent dans le chemin spirituel par la méditation. Dieu fait donc entrer ces âmes dans l'état des personnes avancées, qui est déjà l'état des contemplatifs. Il veut par ce moyen les amener à l'état des parfaits,, qui est l'état de l'union divine. » [Nuit obscure, I, i, p. 6.) Ainsi les débutants méditent, les personnes avancées commencent à entrer dans la contemplation 1; les parfaits sont dans la contemplation habituelle et l'union divine. D'après lui encore — ■ nous avons cité ce texte (n" 62) — c'est la lumière contemplative qui « élève l'âme à l'état de perfection ». Le but que le Saint se propose dans ses premiers ou\Tages, la Montée du Carmel et la Nuit obscure, c'est, il le répète souvent, d'apprendre à gravir la montagne de la perfection '^, à arrivçr
1 Le Saint le déclare expressément ailleurs [Montée, ii, xiii, p. 163), montrant comment les profitants sont dans un état intermédiaire, où se mêlent la méditation et la contemplation. D'autres auteurs attribuent aux avancés l'oraison affective ; cette doctrine nous paraît exacte et nous l'avons suivie dans les Degrés de la Vie spirituelle. Elle ne contredit pas saint Jean de la Croix, car les âmes sont dans l'oraison affective quand les grâces contemplatives commencent à leur être accordées, c'est donc là la division classique, celle que nous avons adoptée (Degrés, 1. II, ch. m, art. i, § 2). A cette occasion nous devons protester contre une doctrine que le P. Poulain dans ses premières éditions nous attribuait, doctrine d'après laquelle il'y aurait sept degrés d'oraison, répondant aux sept étapes de vertus tracées par sainte Thérèse dans les Demeures. Aous n'avons jamais écrit un mot en faveur d'une pareille classification. Chose étonnante, le même auteur affirme que les sept Demeures de sainte Thérèse sont des étals d'oraison. Comme à chaque Demeure la Sainte assigne un progrès dansla vertu, ils'ensuivrait que cette doctrine, qu'il nous prête à tort et qu'il combat justement, serait celle de sainte Thérèse eUe-même. Mais la Sainte n'entend pas par Demeure un état d'oraison. Quels sont donc, en effet, les états d'orai sons décrits dans les trois premières Demeures? Pour la cinquième nous avons montré plus haut, n» 40, comment elle ne s'identifie nuhement avec l'oraison d'union. De même la sixième Demeure n'est pas l'extase, car on y éprouve des peines terribles intérieures et extérieures. Du reste, la Sainte dit que les ravissements sont fréquents dans cette Demeure : ils ne la consti-tuent donc pas. Enfin, toujours d'après sainte Thérèse, l'âme a encore des extases, quoique moins souvent, dans la septième Demeure. Mgr Farges a sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, suivi le P. Poulain [Phénom. mysl.'p. 150).
^ Montée, Exposit. du sujet, Prolog., I-i, 5, 13. II-l. Nuit Exposit. du sujet. Comment a-t-on donc pu dire et répéter contre toute évidence
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à l'union divine 1, à la transformation de l'âme en Dieu^; pour lui c'est tout un. Que cette union divine, d'après saint Jean de la Croix s'opère par la contemplation, c'est, tous ses lecteurs le savent, la base de tout son enseignement, la voie unitive ou la voie contemplative se confondent donc à ses yeux.
Il ne faudrait pas croire que par l'union de l'âme avec Dieu, le saint auteur entende ce suprême degré d'union qu'il appelle le mariage spirituel. Non, il distingue fort bien et à différentes reprises de cette union suprême et exceptionnelle, ce qu'il nomme l'union commune. {Vwe flamme, str, I, vers 3, p. 396.) Il reconnaît qu'il y a bien des degrés dans l'union à Dieu selon les capacités de chacun, et bien que tous ceux qui sont arrivés par l'union à l'état de perfection y trouvent satisfaction et paix, ils sont loin d'être également parfaits. {Montée, II, iv, p. 115.) Pour atteindre les degrés inférieurs, qui sont le cas ordinaire, il n'est pas nécessaire de passer par les purifications terribles réservées aux âmes d'élite. {Nuit, II, xii, p. 52; et II, I, p. 90.)
132. Suarez est, lui aussi, un témoin autorisé de la doctrine traditionnelle; or, Suarez ne met aucune différence entre la voie unitive et la voie contemplative, il emploie indifféremment les deux mots via unitiva sive contemplatiça.
« Lorsque l'âme, dit Denys-le-Ghartreux, a été réformée dans les appétits sensitifs, et illuminée dans son esprit, elle est apte à la troisième voie, qu'on nomme perfective ou unitive, et qui consiste en ceci : La contemplation des choses divines l'enflamme d'amour; tout embrasée par une étincelle du feu divin, elle s'élève au-dessus de tout ce qui est créé, elle quitte tout et, oublieuse d'elle-même comme du reste des créatures, elle se voit, en toute liberté, sincérité et intégrité, enlevée, liquéfiée transformée et absorbée en Dieu par le brûlant amour qu'elle
que ses livres ne concernaient que les personnes menées par les voies exceptionnelles? C'est qu'il fait tout reposer sur la contemplation et qu'on regardait la contemplation comme une faveur en dehors de la voie commune.
* Montée, Expos, du suj., prolog., 1-2, 3, 4, 5, 13; II-i, 4, 5. Edic. critica, p. 27, 29, 38, 43, 44, 45, 51, 90, 95, 99, 106, 107, 108, 111, 112,
* Montée, 1-4; II-i, 4, 15. Edic. crit. p. 45, 48, 51, 106, 105.
éprouve pour Lui. Telle est la voie unitive, où l'âme s'unit à Dieu d'une manière très intime et surnaturelle ; c'est la théologie mystique qu'a décrite le grand Denys. » {De contempL, 1. I,c. 19.)
133. On trouve dans Jean de Jésus-Marie (1564-1615) le même enseignement. Après avoir donné la description classique de l'état des commençants et des profitants, et après avoir déclaré que les premiers sont dans la voie purgative et les seconds dans la voie illuminative, il dit : « La troisième voie (celle des parfaits) est celle qu'on appelle la voie unitive; c'est celle de Marie, qui choisit la meilleure part. Dans cette voie unitive l'esprit étant purifié, l'âme contemple les choses divines et est unie à Dieu d'aune union mystérieuse; elle jouit d'une paix qui est au-dessus de tout sentiment et goûte un plaisir très pur... La vie active parcourt les deux premières voies; elle détruit les vices, réprime les passions, ce qui est l'afïaire des commençants; elle grandit en vertus, ce qui est le propre des profitants. . . La vie contemplative, riche déjà (de mérites) et ornée (do vertus), parcourt la troisième voie, qui est la voie sublime. . . Ainsi les voies purgative et illuminative correspondent à la vie active, la voie unitive à la vie contemplative. . .
« De là il est facile de conclure à quel degré de charité, à quel iHat appartient la théologie mystique. Gomme elle est cette eonnaissance éminente de Dieu, obtenue par l'union divine, il est clair qu'elle appartient au troisième état, à la voie dans laquelle la contemplation est devenue familière. » {Théol. niyst., c, 2.)
Un demi-siècle plus tard l'illustre cardinal Bona (1609-1672) enseignait la même doctrine presque dans les mêmes termes ^, ajoutant encore : « la voie purgative purifie et perfectionne la partie sensible, l'illuminative la raison, et l'unitive l'esprit ou l'intelligence, qui est la partie supérieure de l'âme», celle dans laquelle les auteurs mystiques placent les opérations contemplatives.