CHAPITRE XIII
Description et analyse psychologique de l'état mystique
Nous avons posé les principes : il sera facile maintenant de décrire les opérations mystiques «eZ/es que l'expérience les récèle et d'analyser les éléments qui s'y rencontrent.
§ l^r. — L'entrée dans la voie mystique
139. Quand une âme fidèle s'est pendant un certain temps appliquée avec générosité aux pratiques pieuses, quand elle a goûté dans l'oraison les émotions douces, les élans affectueux de la piété naissante, quand elle a fait des efforts sérieux pour se recueillir, se vaincre et se mortifier, il s'opère au dedans d'elle-même un changement qui l'étonné. Je n'éprouve plus, dira-t-elle, ce que j'éprouvais autrefois : les prières, l'oraison, la communion elle-même ne font plus naître en moi les mêmes sentiments, je suis devenue comme insensible, les considérations qui me touchaient ne m'émeuvent plus,- et les distractions qui m'envahissent sont plus difficiles à repousser.
Et cependant cette âme n'a rien diminué de ses généreux efforts; la dissipation et l'immortification produisent souvent des effets analogues chez des personnes moins ferventes, mais celle que nous supposons s'applique toujours avec la mémo générosité au recueillement et à l'abnégation. Tant qu'il n'y a pas abus de la grâce, tant que la grâce n'est pas repoussée, elle ne diminue pas, elle grandit plutôt; elle n'est donc pas devenue moins abondante ni moins forte chez cette âme fidèle, mais elle n'agit plus de la même manière.
C'est une crise dans la vie spirituelle, crise pénible, mais dans le plan divin crise salutaire, salutaire en effet si on sait en profiter. De l'issue de cette crise dépend souvent la vie entière. Nous n'avons à parler ici que de ceux qui dans cette épreuve ne cèdent en rien au relâchement i. Suivant les conseils qui leur sont donnés, ces chrétiens généreux acceptent et bénissent la volonté divine, ils en louent la sagesse, sans trop comprendre ses voies, ils en proclament la bonté, alors même qu'elle les fait souffrir : ce sont là les dispositions qu'il faut leur recommander, les actes qu'ils doivent s'efforcer de faire et de réitérer au milieu des sécheresses de l'oraison et de la communion.
Alors et souvent assez rapidement ^ si leur générosité est grande et leur conformité à la volonté divine entière, le changement s'accentue, les nouvelles opérations de la grâce deviennent manifestes. C'est d'abord un attrait secret et presque continuel vers Dieu : au milieu de la journée le cœur tend à Dieu, le désir
1 Nous avons montré ailleurs, (Degrés, I. III, l'^part., ch. m, et 1. IV, ch. m), comment les autres ne progressent pas ou même ne se maintiennent pas dans l'état mystique; ils peuvent recevoir quelques grâces mystiques, mais faibles et passagères et à cause de cela difficiles à discerner. Très souvent, du reste, ceux-là mêmes qui sont plus avancés dans l'état mystique ne s'en doutent pas; ils ne savent pas que les sentiments qu'ils éprouvent, et même que leurs impuissances et épreuves intérieures appartiennent à la voie mystique.
* Nous devons dire qu'on rencontre des exceptions, même chez les âmes généreuses, quand elles sont accablées d'occupations et que le recueillement leur est difficile, et surtout quand elles n'ont pas été formées à la vie intérieure et qu'elles n'en comprennent pas la nécessité. Immense est l'avantage de ceux qui ont appris tout le prix de l'union intime avec Dieu et à qui a été enseignée la manière de l'obtenir : on trouve parmi eux un nombre beaucoup plus considérable de contemplatifs.
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do L'aimer, de Lui plaire revient fréquemment et anime toutes If s actions, on se sent attiré à l'oraison, on se rend au pied du tabernacle avec joie et empressement, on évite les conversations inutiles et l'on se plaît dans la solitude où l'on espère trouver Dieu. Quand on est à l'oraison, on est content, on goûte une grande paix, s'il faut l'interrompre on souffre, il en coûte de s'éloigner de Dieu et cependant on n'éprouve plus les émotions si douces, les consolations sensibles d'autrefois.
§ 2. -- Action de Dieu sur les parties suprêmes de V intelligence et de la volonté
.140. Que se passe-t-il donc alors? Dieu agit directement sur la partie suprême de la volonté. : c'est Lui-même qui y verse l'amour, puisque ce n'est point en s'excitant, point en se raisonnant qu'on l'obtient. L'attrait vers Dieu est le signe de cet amour : on n'est attiré que vers l'objet qu'on aime; l'adhésion à la volonté divine en est un acte; la satisfaction profonde de la volonté en est un effet : c'est parce qu'on L'aime cjue l'on se trouve si bien avec Lui. Cet amour, qui ne naît pas des considérations, n'en est pas moins très raisonnable : on sait qui l'on aime, on sait que l'Être aimé est mille fois digne de cet amour, aussi c'est un amour pur, fondé sur les perfections incompréhensibles du Bien-Aimé, perfections que l'on ne précise pas, que l'on saisit d'une façon générale et confuse, mais dont on est intimement pénétré. C'est un amour très libre i : si on l'a reçu et non acquis par ses efforts, il n'en est pas moins accepté très librement, on n'a même qu'un désir, c'est de le voir s'accroître encore.
141. Ce n'est pas sans raison que les auteurs spirituels attribuent aux parties suprêmes de l'âme les opérations mystiques. Ceux qui sont dans cet état remarquent souvent, en effet, un curieux phénomène : dans ces moments mêmes où ils éprouvent cet attrait puissant, cette paix profonde, cette union de leur
1 Tout en étant très libres les actes d'amour qui sont faits dans cet état sont pour la plupart très rapides, non réfléchis, souvent même non"^ aperçus : ce sont alors des actes directs. Nous avons expliqué ce que sont ces actes directs. Degrés, 1. V, P^ partie, ch. iv, § 2.
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cœur à Dieu, des opérations d'un autre genre s'accomplissent en eux : ou bien l'imagination continue ses divagations, ou bien leur esprit travaille et réfléchit, ou bien ils se livrent à des travaux qui sollicitent quelque attention, ils peuvent même éprouver des tentations pénibles ^. On appelle partie inférieure de l'âme celle où se font les perceptions sensibles et les mouvements de l'appétit sensitif, celle aussi où agit la raison opérant , sur les données que lui fournissent les sens extérieurs et intérieurs; c'est le siège de la plupart des tentations. La partie moyenne de l'âme est celle où se placent les actes plus nobles de la raison, les réflexions sur les choses morales et spirituelles, les calculs, les recherches du beauj de l'utile, du vrai, et les actes de la volonté qui s'ensuivent. C'est dans cette partie qu'il faut placer les méditations, les résolutions prises à la suite de réflexions inspirées par la foi, les actes de contrition et d'amomauxquels s'est excitée l'âme fidèle. Mais ce n'est pas dans cette partie moyenne que s'accomplissent les actes mystiques, puisqu'ils peuvent coexister et en réalité coexistent souvent avec des opérations qui sont très distinctes et qui ont là leur^ siège. Les opérations mystiques sont plus élevées et voilà pourquoi on les attribue, selon le langage reçu, à la cime de l'intelligence, à la pointe de la volonté.
§ 3. ^ — Comment se comporte la partie inférieure pendant que s'exerce Vaction mystique
142. C'est parce que les actes mystiques s'exercent dans la partie suprême que, assez souvent, la partie inférieure ou sensible n'y prend aucune part. Elle est moins étrangère aux opérations raisonnables qu'aux opérations mystiques. Il arrive bien, il est vrai, que des déterminations, des résolutions fermes peuvent être prises par la volonté sans émotion sensible, mais quand on éprouve des joies raisonnées quelque peu vives, il est rare que ces joies n'aient pas leur contre-coup dans l'appétit
' Saint François de Sales a bien noté cette simultanéité étrange des phénomènes contemplatifs et des écarts de l'imagination. Sainte Thérèse a recommandé avec insistance aux âmes mystiques de ne point s'en troubler (V. Degrés de la vie spir. t. II, n°» 53, 54, 166).
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inférieur; les joies mystiques, au contraire, existent souvent, fortes et profondes, sans efîet sensible.
« Dieu me favorise, écrivait saint François de Sales, de beaucoup de consolations et de saintes affections par des clartés et des sentiments qu'il répand en la suprême partie de mon âme, la partie inférieure n'y a point de part. » Bossuet, qui cite ces paroles i, y voit une preuve que le Saint n'était pas dans l'état mysticp.ie. Il n'éprouvait point, en effet, cette impuissance absolue de raisonnt^r qui est, d'après Bossuet, l'un des caractères de l'état mystique. Pour nous, nous voyons, au contraire dans ces paroles une preuve que saint François de Sales était dans cet état.
143. Il peut aussi arriver qu'il y ait opposition entre la partie inférieure et la partie suprême. « J'éprouve des attraits si puissants, écrivait sainte Marguerite-Marie, qu'il me semble que ma poitrine est toute traversée de rasoirs, ce qui m'ôte souvent le pouvoir de soupirer,... mon cœur souffrant avec mon Jésus, et mon esprit se réjouissant en l'aimant. Mais c'est là que la partie inférieure ne trouve pas son compte, parce qu'elle ne voit ni ne connaît ce qui se passe en la partie supérieure de mon âme, qui s'oublie elle-même et n'a d'autre désir que de s'unir et de se perdre dans son Dieu. »
-, L'opposition entre ces différentes parties de l'âme était donc chez la sainte Visitandine fort accentuée. Il en est souvent ainsi chez les Saints et parce que leurs sentiments d'amour, qui sont dans la partie suprême, sont fort intenses, et parce qu'en même temps très vives sont leurs peines, très fortes les répugnances et les révoltes de la partie inférieure : Dieu^ traite durement ces cœurs vaillants pour les purifier et les sanctifier davantage.
Chez ceux (fui, tout en étant dans l'état mystique, n'ont pas atteint cet héroïsme, le même phénomène, sans être aussi sensible, se rencontre souvent; au milieu de leurs peines et même de leurs inquiétudes, ils constatent en eux une paix profonde; paix qui n'est pas acquise, qui n'est pas naturelle, car alors elle
' Jnsir. sur les états d'oraison, 1. IX. Cf. Déposition de sainte Jeanne de Chantai pour la canonisation de saint François de Sales, art. 33 et Lettre de la même sainte à Dom Jean de Saint François sur les vertus de saint François de Sales.
exclurait toute anxiété, mais que Dieu Lui-même verse dans leur âme.
144. La partie sensible n'est pas toujours ainsi en guerre avec la partie suprême; elle n'observe pas non plus toujours, comme on l'a vu pour saint François de Sales, la neutralité. Assez souvent, au contraire, l'appétit sensitif, suivant les mouvements de la volonté qui se délecte dans l'amour, est ému, parfois faiblenuMil, p^irfois grandement. Dans ce dernier cas ce sont de vraies di'lircs. <! s tendresses très délicates et très vives. Quand on est iliiiis ( . l état mystique savoureux, on peut beaucoup plus facilement goûter l'union à Dieu au milieu des travaux et des diverses occupations, alors même qu'on ne serait pas encore arrivé à un très haut degré conteniplatif.
L'imagination ne semble pas pouvoir être d'un grand secours dans l'état mystique, presque toujours, au contraire, elle est une sourc (h- disi raclions. Cependant en se représentant les scènes de l'Évangile, et surtout la Passion, on l'empêche de causer des tiraillements pénibles, on la ramène vers le Bien- Aimé, on peut même faire grandir, ne serait-ce qu'en enlevant les obstacles, le recueillement et l'amour infus i.
§ 4. — Rôle de la partie moyenne
145. Quant à ce que nous avons appelé la partie moyenne de l'âme, elle peut contrarier ou favoriser l.^s opérations mystiques. Elle les contrarie sans toutefois les détruire, quand des préoccupations involontaires, qu'on ne parvient pas toujours à repousser, retiennent en partie l'attention; l'âme se voit unie à Dieu et souffre de ce que cette union soit incomplète, mais il n'est pas toujours en son pouvoir de s'unir davantage.
146. Ce sont parfois plus que des préoccupations distrayantes, ce sont des pensées fort pénibles qui envahissent cette partie moyenne et causent alors les grandes épreuves; la paix n'existe plus que dans la partie suprême.
' Le souvenir de la Passion, qui revient souvent chez le contemplatif, est bien plus une vue intellectuelle qu'une représentation Imaginative; celui qui est arrivé à l'état mystique est très frappé des soufïrances morales el physiques de Notre-Seigneur, mais il les comprend plutôt qu'il ne se les dépeint.
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« Lorsque j'étais dans l'attente intérieure de mon divin Époux, dit la Vénérable Marie de l'Incarnation, je me vis un jour tout à coup comme descendue dans un abîme. Toute consolation me fut ôlée. Le souvenir même des grâces que j'avais reçues augmentait mes peines. Il me semblait que j'avais été jusque-là le jouet d'un rêve. Je ne trouvais nulle part la moindre consolation, et les avis de mon confesseur lui-même me causaient un vrai martyre... Ce qui augmentait le plus ma douleur, c'était la pensée de Dieu que je ne perdais pas de vue, car il me semblait que je ne l'aimais pas i. Je me voyais toute remplie de misères et d'imperfections. . . , mon cœur éprouvait les douleurs les plus étranges à la vue du changement qui s'était opéré en moi. . . Toutefois ma volonJ é était soumise. J'étais comme un petit enfant lié de toutes parts, qui est paisible et ne dit mot. Je voyais bien de loin la paix retirée au fond de mon âme, qui acquiesçait à toutes les dispositions de Dieu à mon égard, mais c'est à peine si je pouvais me rendre compte de cet acquiescement de ma volonté 2. »
Marcelline Pauper (t 1708) décrit un état semblable : « Environ quinze jours après cette faveur — elle avait été communiée miraculeusement — Dieu permit que je fusse éprouvée par la tentation d'une telle manière qu'il semblait que toutes mes passions s'étaient soulevées pour me perdre. Je fus tentée, tout à la fois, de doutes sur la foi, de b.'asphème, d'impureté ef de gourmandise. Cela me dura plus d'un mois. Tout cet orage jetait la terreur dans mon esprit et mon imagination était fort travaillée. Il y avait néanmoins un fond intérieur, bien enfoncé, où Dieu régnait, et la paix n'en pouvait être altérée. Cela était si caché que toute la surface de l'âme n'en recevait ni consolation, ni assurance. Dieu me faisait de grandts grâces pour ne pas consentir à ces tentations. » (Vie par elle-même, ch. vu, p. 37.)
147. Quand il n'y a ni ces tiraillements, ni même de distractions, l'âme goûte un grand bonheur. Si c'est l'action de Dieu
' C'était au contraire un amour infus très intense, mais non senti, qui ramenait sans cesse sa pensée vers Dieu et qui lui faisait si vivement désirer de l'aimer davantage.
* Vie, l'e partie, ch. vi.
prévenante et forte, qui captive l'âme tout entière, il n'y a qu'à se laisser porter par la grâce. En même temps qu'il opère dans la partie suprême, Dieu agit parfois puissamment dans l'intelligence, présentant avec de grandes lumières certaines pensées distinctes, en complète harmonie avec la vue générale et confuse qui réside dans la cime de l'esprit.
Ces lumières varient beaucoiip. Parfois Dieu presse l'âme, lui faisant comprendre qu'elle est encore loin de L'aimer comme Il le mérite, et II excite dans la volonté des désirs d'amour plus ardent, d'union plus intime, qui charment et torturent à la fois. Le sentiment de tristesse domine, quand les lumières divines portent surtout sur la sainteté de Dieu et l'indignité de la pauvi-e créature ; c'est ainsi que se produisent les épreuves mystiques ; mais si une grande confiance se joint à ces anxiétés d'amour, elle en tempère l'amertume et produit même un sentiment de bonheur.
D'autres- fois, c'est sur l'infinie bonté, sur l'amour de son Dieu que l'âme reçoit de grandes lumières; une impression très vive entre en elle tout à coup et lui fait comprendre que Dieu l'aime; elle sent naître en elle cette conviction aussi parfaitement que si Dieu Lui-même lui disait « je t'aime ». Ou bien elle se sent manifestement unie à Dieu, dans une union très suave et très délicieuse, et elle s'abandonne tout entière à la joie de cette union. Dilectus meus mihi et ego illi ; mon Bien-Aimé est à moi et je suis à Lui.
A d'autres moments l'âme est très frappée de certaines pensées distinctes sur les bienfaits de Dieu, si mal payé de retour, sur sa toute-puissance, ses grandeurs infinies, sur les mystères, la Trinité, l'amour mutuel des trois Personnes divines et leur inaltérable bonheur, sur l'Incarnation, la Rédemption, les souffrances et l'amour du Dieu fait homme. La lumière divine rend claires et brillantes pour le contemplatif ces grandes vérités, il les saisit mieux qu'un autre ne le pourrait faire en recourant aux réflexions et aux raisonnements, et de là naissent des sentiments de complaisance très intenses et très doux, des regards prolongés sur la même vérité, une admiration suspensive, grâce à laquelle l'amour redouble.
148. Nous disons que ce sont là des pensées distinctes, il faut remarquer pourtant que l'âme contemplative entre peu
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dans le détail, des vues d'ensemble lui conviennent beaucoup mieux. Si, par exemple, elle se rappelle le souvenir de l'Incarnation, d'un seul coup d'œil elle embrasse tout ce qu'il y a de prodigieusement humble et de prodigieusement bon dans le Verbe Éternel fait homme pour nous, elle voit à la fois et sa grandeur infinie et son abaissement ineffable, son amour pour son Père et son dévouement pour les hommes. C'est ce qui faisait dire aux Maîtres que la contemplation saisit d'un seul regard un grand nombre de vérités, tandis que la méditation dissèque et analyse.
149. Souvent donc à mesure que se prolonge une oraisoii fervente, les opérations de la partie moyenne se ralentissent et la vie semble se retirer dans la partie suprême de l'âme. Les pensées, en effet, deviennent moins distinctes, les vues, plus générales, l'intelligence, moins active, elle est même comme su.çpendue, et lais.se pleine carrière à la volonté, qui, au contraire, sent redoubler ses forces. L'âme se plonge dans l'amour, sans pouvoir analyser cet amour, elle se serre, elle s'unit, ou bien elle s'écoiile doucement en son Dieu, ou encore elle demeure silencieu.se, abimée dans son amour. Elle ne veut qu'ainu-r, elle ne peut qu'aimer. C'est l'état mystique pur, c'est l'union contemplative sans mélange.
§ 5. — Coopération plus active aux grâces mystiques
150. Nous avons jusqu'ici supposé le cas où l'action divine s'exerce avec force, mais souvent la grâce prévenante est peu sensible, l'état mystique n'existe que dans une faible mesure. Dieu alors demande davantage à la coopération humaine, et le fidèle doit se disposer plus activement aux opérations divines. Il le fera en recourant précisément à ces souvenirs, à ces vues simples et élevées, en pioduisant ces actes d'amour, de complaisance et de bienveillance dont nous parlions tout à l'heure et qui se trouvent en harmonie avec les opérations mystiques i. L'étude sérieuse des attributs de Dieu, des grands mystères de la foi est, à cause de cela, très utile au contemplatif, qui alors se
' On peut appeler ces actes, selon l'expression très juste et très heureu.se du P. Poulain, les actes additionnels [Les grâces d'oraison, ch. ix).
les rappellera plus facilement; les souvenirs qu'il en aura ne formeront pas à proprement parler le fond de son oraison, mais ils s'ajoutent à la pensée générale de Dieu, qui en est la base et, grâce aux lumières que Dieu accorde, ils agissent dans le même sens et favorisent l'union amoureuse. Parmi ces hautes vérités, il en est qui d'ordinaire frappent davantage le contemplatif, et pour lesquelles il a plus d'attraits; c'est à celles-là qu'il doit revenir de préférence; il est plus certain de répondre aux desseins de Dieu et il se dispose mieux à recevoir ses lumières. Mais il se les rappellera plutôt par une simple vue de foi que par des considérations réfléchies, pour lesquelles il n'a plus de goût. Du reste quand on a souvent remis-devant son esprit les mêmes vérités, d'un simple regard on embrasse tout l'ensemble, et elles produisent leur effet plus rapidement et plus complètement que si on les examinait dans le détail.
151. Aux âmes contemplatives qui souffrent des distractions et de l'insensibilité de leur cœur, sainte Jeanne de Chantai, si sage et si expérimentée, donne ce conseil : « Elles doivent avec la pointe suprême de leur esprit se joindre à Dieu et se perdre toutes en -Lui. » {Rép. sur le Coutumier.) Et la Sainte explique ailleurs {Entret., 37) que se perdre en Dieu, c'est désavouer toute volonté propre pour vouloir seulement ce qu'il veut et tout ce qu'il veut. Saint François de Sales recommande aussi de se maintenir en présence de Dieu par un très simple acquiescement au bon plaisir divin. Le contemplatif, même quand il ne sent point son amour, sait que dans la partie suprême de son âme, dans ce que saint François de Sales appelle la pointe de la volonté, il est très uni à la volonté divine. Il lui est possible alors de s'élever à cette partie suprême, et là, méprisant le tintamarre qui peut se faire en même temps dans les étages inférieurs, de renouveler son union, puis de se maintenir doucement et presque silencieusement uni à tout ce que Dieu veut i. En agissant ainsi, on aide à l'action de la grâce, on s'y dispose et on ne s'expose pas à gêner l'exercice des dons
1 Sainte Jeanne de Chantai pouvait d'autant mieux -donner ce conseil qu'elle l'avait reçu elle-même surnaturellement : on lit en effet dans les Mémoires de la Mère de Changy (p. 467) qu'un jour au plus fort de ses impuissances elle entendit ces paroles : « Ce n'est plus à vous à travailler dans votre intérieur, mais de laisser faire le divin Maître, qui
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et, selon le mot de saint Paul, à éteindre l'Esprit divin, comme font ceux qui s'agitent, qui s'empressent, mettant une ardeur inquiète à multiplier les actes où à les faire d'une manière trop sentie. « Il y a des âmes, disait sainte Jeanne de Chantai, qui vont avec tant d'empressement et d'avidité à l'oraison, que c'est un grand plaisir de les voir; elles s'échauffent tellement es discours, qu'elles ne se donnent pas quasi le temps de respirer. Elles disent avec tant d'affection : Hé! Seigneur!... qu'il semblent qu'elles se veulent fondre et anéantir devant Lui. II ne faut pas faire cela, mais faire l'oraison avec beaucoup de tranquillité et douceur. » La Sainte veut que l'on s'entretienne avec Dieu par des paroles pleines de confiance, cœur à cœur, mais secrètement, « comm^ si nous ne voulions pas, dit-elle, que notre bon ange le sûL ». [Entretien, 32. et 33. Cf. Sainte Thérèse, Chemin de la perfection, ch. xxxi, à la fin.)
152. Quand l'attrait mysLique se fait plus fortement sentir, c'est le moment de suivre le conseil de Denys, oublier toutes choses, s'oublier soi-même, admirer Dieu, l'Être incompréhensible, s'unir à Lui et se perdre dans l'amour. Ce transport d'amour est souvent de courte durée, mais on peut le réitérer et, dans les intervalles, suivre les mouvements de la grâce et produire avec calme et douceur les actes qu'elle inspire.
§ 6. — Comment les puissances supérieures se dégagent des facultés inférieures
153. Tel est donc l'état mystique. C'est évidemment celui où les facultés supérieures, intelligence et volonté, s'exercent le mieux; les épreuves qui se trouvent à l'entrée de la voie contemplative ont justement pour but d'obtenir ce résultat si précieux : dégager les puissances supérieures et les affranchir de la tyrannie d3s facu'tés inférieures. C'est ce qui ressort de l'enseignement des Maîtres, c'est ce que prouve l'expérience journalière.
n'a point besoin que vous Lui aidiez dans son ouvrage. » Une autre fois, le 8 juin 1636, priant dans l'oratoire de son bienheureux Père, avec grande angoisse à cause de ses tentations, elle ouït clairement son aimable voix, qui lui dit : « Regardez Dieu et lui laissez faire. »
« Tous ces égarements, dil le Vénérable Libermann i, parlant des attraits pour la jouissance qui sont dans la partie inférieure et sensible, causent des tourments et des persécutions aux puissances spirituelles et sont pour elles de grands empêchements de s'unir à Dieu. Dans les commencements, ces persécutions iïTfluent sur elles pour les entraîner »; plus tard, « quand ces puissances se fortifient déjà et se détachent », les attraits inférieurs continuent de « les tourmenter, de les troubler, et de cette manière, les dérangent encore, à cause de l'incertitude où elles sont si elles adhèrent à ces mauvais effets, et de la crainte qu'elles ont de déplaire à Dieu. Quand les puissances spirituelles se fortifient davantage, elles commencent à ne plus y faire attention, et il s'établit peu à peu comme une espèce de séparation entre les deux ;les puissances supérieures s'unissent à Dieu par la contemplation, et les sens n'ont plus aucun pouvoir sur elles. »
154. C'est aussi pour cette raison que les personnes qui msont pas entrées dans l'état mystique dépendent beaucoup plus de leurs malaises, de leurs humeurs. Si elles ont des peines et do vives contrariétés, elles sont dominées par elles; le chagrin, l'amertume, les angoisses les distraient et diminuent leurs forces .pour le bien ; du moins elles ont beaucoup de peine à réagir, à se maintenir dans le recueillement et la pensée de Dieu et dans la ferveur de l'oraison. Si elles de«iandent parfois avec ardeur d'être délivrées de leurs maux, leur ferveur est de courte durée. Les âmes arrivées à l'état mystique ne sont jamais, au contraire, pus intimement et plus constamment unies à Dieu que dans la souffrance.
Les premières ont aussi un plus grand besoin des moyens extérieurs, des cérémonies touchantes, des beautés du culte, des charmes de la musique ; les âmes mystiques aiment le culte d'une façon plus angélique et moins humaine, par amour de l'ordre et pour l'honneur de Dieu, mais souvent elles se rendent compte qu'elles sont aussi étroitement unies à Dieu dans la solitude complète et dans le silence de l'oraison.
155. Un autre avantage extrêmement précieux de l'état mystique, c'est la fréquence des actes qu'il produit. Comme ces
' Écrits spiril. Complément des instr. sur l'oraison, 3« Principe, § 3, n" 1.
DE l'État mystique li3'
actes s'accomplissent dans la partie suprême, les autres actes qu'opèrent les puissances inférieures et moyennes ne les entravent pas, du moins ne les empêchent pas complètement Une personne avancée dans l'état mystique et se trouvant même dans l'état mystique aride, garde facilement la présence de Dieu. « Dans les âmes les plus pures, dit le P. Lallemant, la contemplation dure aisément plusieurs jours de suite, au milieu même du monde et de l'embarras des affaires i. » Aussi elles ne prennent aucune décision, ne donnent aucun conseil, sans recourir mentalement à Dieu. Elles reçoivent par là beaucoup de lumières. Si le démon les tente, la pensée de Dieu si grand et si bon, qui ne les quitte guère, leur offre un secours immédiat et rendja victoire plus prompte; elles prennent de là occasion de faire des actes d'amour très parfaits. Ainsi leur vie est vraiment une vie toute d'union à Dieu, une vie de perfection et d'amour.
§ 7. - — Incompatibilité entre Vétat mystique et la nervosàé
156. Nous avons dit qu'il ne fallait pas confondre l'état extatique avec les affections morbides où l'âme perd l'usage des sens, mais perd en même temps l'usage des facultés supérieures. Les mêmes savants incrédules qui confondent le ravissement avec la léthargie ou l'hypnose, présentent volontiers l'état mystique comme une surexcitation nerveuse, ou comme une prédomniance de l'imagination et de la sensibilité. Ils ne peuvent guère avoir idée des opérations mystiques, et comme ils veulent disserter de ce qu'ils ne connaissent en aucune manière, ils ne peuvent manquer de commettre de grossières erreurs. Nous n'écrivons pas pour eux; il serait du reste inutile de discuter avec des gens qui n'admettent pas même comme possibles les états très réels qu'on leur décrit.
Mais nos lecteurs croyants auront vu, par les explications que nous avons données, l'opposition qui, au contraire, existe entre l'état mystique et la nervosité. Aussi les personnes qui parviennent à l'état mystique ou qui du moins s'y maintiennent et y progressent, sont des personnes bien équilibrées. Quand, en effet, le système nerveux prédomine, il développe outre
7« Principe, ch. iv, art. 3, § 3.
mesure la sensibilité, il atrophie le jugement, il entrave et parfois subjugue la volonté; alors les progrès sont trop lents pour qu'on arrive à l'état mystique; ceux qui se laissent dominer par leur sensibilité ne dépassent pas les degrés inférieurs de la piété, ils n'arrivent jamais aux vertus parfaites i.
157. On ne saurait donc trop montrer aux âmes pieuses ce qu'il y a de désordonné et de déraisonnable dans les impressions de sensibilité nerveuse, et dans les fausses imaginations qui en sont la suite; on ne saurait trop leur conseiller de les mépriser, de n'en tenir aucun compte dans leur conduite, d'agir uniquement par la raison; dans les choses de la piéLé on doit leur apprendre à ne pas faire fond sur les sentiments et à ne s'appuyer que sur la foi. Ii faut aussi, quand viennent les sécheresses, les prévenir contre l'engourdissement auquel céderaient facilement les personnes qui ont une nature trop sensible, alors même qu'elles auraient eu autrefois des grâces mystiques incontestables; car si alors, au lieu da réagir fortement, elles s'affaissent et passent le temps de l'oraison dans l'inaction, sous prétexte qu'elles ne peuvent prier, elles tombent dans, une véritable paresse spirituelle, source de nombreuses défaillances. La véritable oraison mystique, répétons-le après les Saints, fait grandir les vertus; l'humilité, l'abnégation, la patience, l'amour des croix en sont les marques les p. us certaines. Il n'en peut être autrement, car ce qui caractérise l'état mystique, c'est que Dieu opère dava,ntagj, et l'action de Dieu ne peut produire que lumière et perfection.
1 Les personnes d'un tempérament nerveux peuvent recevoir des grâces mystiques, si elles savent assez se dominer pour pratiquer généreusement le renoncement, mais leur trop grande sensibilité entrave souvent les opérations mystiques et il est ditïicile de les démêler de ce qui est l'effet de l'imagination et de l'appétit sensitif.