CHAPITRE XIV
Différences entre l'état ascétique et l'état mystique
§ 1er. — Pourquoi cette étude — Ressemblance entre ces deux états
158. Où commence l'extraordinaire i dans la vie spirituelle? Beaucoup d'auteurs modernes appellent ordinaire tout ce qui appartient à l'état ascétique, extraordinaire tout ce qui est mystique; d'autres appellent la conteinjjlation mystique contemplation ordinaire : lesquels faut-il croire?
Évidi minent, nous l'avons expliqué plus haut, cette divergence d'opinion vient de la conception différente que l'on se fait de l'état mystique. Nous n'avons pas à répéter ce que nous avons dit; mais, pour rendre la doctrine plus précise, pour donner de l'état mystique une idée plus nette et p.us claire, nous croyons utile de le comparer aux autres états spirituels et particulièrement à l'état ascétique, auquel il succède. Nous établirons donc les ressemblances qui les unissent, les différences qui les séparent; on verra par là s'il convient d'appeler extraordinaire l'état mystique. Il suffira p:us tard d'exposer la nature des états notoirement extraordinaires, savoir l'état angélique, l'état extatique, les visions, etc., pour faire comprendre à quel point ils diffèrent de l'état mystique et comment ils constituent un ordre à part, celui des phénomènes prêternaturels.
Voyons donc d'abord en quoi l'état mystique ressemble à l'état ascétique et en quoi il en diffère.
• Le mot extraordinaire, nous le reconnaissons, manque de précision : plusieurs appellent extraordinaire toute grâce éminente, parce que tout ce qui est éminent est relativement rare. Mais pour amener à la perfection des grâces éminentes sont nécessaires, elles sont régulièrement données à toute âme fidèle, elles ne doivent donc pas être nonrmées exbraordinaires; on doit entendre par extraordinaire, extra ordinem, ce qui est hors de la voie normale, même de ses-degrés les plus élevés, et qui suppose une vocation exceptionnelle; c'est dans ce sens que nous l'entendons.
159. « Le mol ascèse, a(Tx-/;atî, était déjà employé par les Pères des premiers siècles pour signifier les efforts ou la lutte de l'âme chrétienne contre tout ce qui s'oppose en elle et autour d'elle à la pratique de la vertu ou de la perfection chrétienne. « {Dict. de théolog., au mot : Ascétique.) Comme cette lutl • dure toute la vie et s'impose même aux âmes qui sont dans les voies les plus élevées, pendant longtemps on a appliqué ce mot d'ascèse à toute la vie spirituelle. Dans la suite l'usage a prévalu de réserver l'épithète « ascétiques » aux états où domine la lutte,, l'exercice, a(7/.>!o-i,-, où les efforts de l'âme se poursuivent sans avoir encore obtenu le repos amoureux, l'union divine si convoitée. Cette union divine, cette rencontre de l'âme avec son Dieu, se prépare mystérieusement dans les purifications que l'âme .subit et's'opère plus mj^stérieusement encore; on a donc été amené à appliquer le nom « mystiques » aux états supérieurs où la grâce agit d'une manière nouvelle et beaucoup plus secrète.
Dans l'état mystique comme dans l'état ascétique il y a lumières et amour, lumières surnaturelles dues à l'action de la grâce et ayant pour objet principal les perfections divines connues par la révélation, amour surnaturel ayant aussi le même principal objet, Dieu, et le même motif l'amabilité de Dieu. Suarez fait donc une remarque judicieuse quand il dit que dans la contemplation il n'y a de la part de la volonté, aucun acte différent de ceux qui s'exercent dans l'oraison inférieure. (V. Vie d'union, n° 360.)
Dès lors que l'âme exerce les mêmes vertus de foi, d'espérance et de charité dans l'état ascétique et dans l'état mystique, on conçoit que l'un puisse être la suite et le couronnement de l'autre, comme l'enseignent les Maîtres, et qpie l'on puisse passer de l'un à l'autre sans heurt et sans violence, très souvent même sans en avoir conscience. Nous avons eu plus d'une fois l'occasion de le dire, nombre d'auteurs modernes, s'écartant en cela de la doctrine traditionnelle, ont exagéré les différences entre les deux états; mais, s'il ne faut pas les exagérer, il ne faut pas les méconnaître.
160. Une différence dont tous les auteurs conviennent est la différence d'intensité : en règle ordinaire les lumières et l'amour sont moindres dans l'état ascétique que dans l'état mystique;