LUMIÈRES MYSTIQUES
^ peuvent atteindre dans ce dernier état des degrés extrême- I' ni élevés.
§ 2. — Lumières ascétiques et lumières mystiques
16i. Mais cette différence à elle seule n'expliquerait certainement pas c^' que les docteurs nous enseignent de l'état mystique : ils ne le présentent pas simplement comme un degré plus élevé de l'état de grâce, mais comme un mode nouveau de l'opération de l'Esprit-Saint dans les âmes : dans l'état ascétique les lumières sont acquises ; l'âme s'instruit en suivant son procédé ordinaire, c'est-à-dire en écoutant les leçons qui lui sont données, en réllécliissant, en tirant les conclusions que comportent les principes qui lui ont été exposés. Son amour aussi est un amour acquis i : elle l'entretient, elle l'exerce et l'accroît par sa propre activité, en repassant dans sa mémoire, en considérant avec attention les motifs qu'elle a d'aimer son Dieu.
Dans l'état mystique, l'Esprit-Saint substitue son opération aux opérations de l'activité humaine; ce n'est pas seulement le travail de l'âme qui produit en elle lumières et amour, c'est l'Esprit-Saint qui les verse Lui-même; l'âme est mue piutôt qu'elle ne se meut « mens humana non se habet ut movens sed mugis ut mata ». (S. Th. 2. 2. q. 52, a. 2, ad 1.)
Tel est le vrai principe de distinction entre l'état mystique et l'état ascétique : mystiques et théologiens doivent s'accorder à le reconnaître, (c II ne peut évidemment pas être question ici, dit le P. Bouîesleix (Reflue Augustinienne, 15 juillet 1907), d'une distinction telle entre nos actes qu'elle aboutisse à une distinction des facultés. Nos actes même mystiques sont, en effet, élicités par nos facultés naturelles. Nous ne pouvons pas davantage prendre cette distinction des actes du côté de l'objet. Il est, on le sait, impossible d'admettre deux ordres surnaturels
' Est-il besoin d'avertir que nous prenons ce mot dans un sens relatif? Absolument parlant, même dans l'état ascétique, les lumières, l'amour ne sont pas purement acquis, puisqu'ils sont surnaturels et que tout surnaturel est infus, mais ce sont les habitus qui sont infus, les vertus de foi, d'amour, et l'âme qui les possède peut produire des actes. Dans l'état mystique, ce sont les actes qui sont mis par Dieu dans l'âme, c'est la foi et l'amour en exercice.
spécifiquement distincts, Vun mystique. Vautre non mystique. On ne pourra donc déduire cette distinction que du seul mode de production des actes. Et telle est bien la doctrine que nous soutenons, en affirmant que les actes mystiques ont comme caractère distinctif de relever d'une façon toute spéciale de l'intervention de Dieu : ce sont des actes élicités par nous, mais sous l'influence des dons du Saint-Esprit ^ »
162, N'y a-t-il pas d'autre difïérence entre l'état ascétique et l'état mystique? S'il n'y a que diversité d'agent et que les actes soient les mêmes, la différence entre ces deux états ne sera-t-elle pas extrinsèque et toute superficielle? La ditïérence est profonde et ce n'est pas en vain que Dieu substitue son action à l'initiative humaine.
Dans les deux états, avons-nous dit, l'âme a des lumières surnaturelles sur les perfections divines, mais il y a dans l'état mystique des lumières autres que celles qui se trouvent dans l'état ascétique; les actes des dons d'intelligence et de sagesse s'y ajoutent en effet aux actes simples de foi. La foi ayan^
1 Le P. Poulain — que d'autres ont suivi — m'a toujours reproché de ne pas admettre une distinction spécifique entre l'état ascétique et l'état mystique : d'après moi, affirmait-il, ce serait le même état intensifié et il suffirait d'être plus éclairéet d'êfre fervent pour être mystique (Revue du Clergé français 15 juin et 15 août 1908). Cet auteur n'a jamais voulu tenir. compte de ce qu'enseignent les théologiens, de ce qu'enseigne non moins clairement sainte Thérèse, sur les deux modes d'opérations de la grâce. Et pourtant ce n'est pas une petite différence que Dieu intervienne directement et substitue son opération aux opérations de l'activité humaine, c'est ce qui rend mystérieuse l'oraison contemplative et lui a valu le nom de mystique. Si, pour gravir une montagne, dont l'altitude serait de cent mille kilomètres — il faudrait centupler si on voulait symboliser non plus la perfection, mais l'héroïsme et la sainteté — un voyageur n'employait que la force de ses jambes, il ne pourrait arriver jusqu'au sommet; mais si une machine volante, ballon dirigeable ou aéroplane, était mise à .sa disposition, porté par son appareil, dont il lui suffirait de diriger le fonctionnement, il pourrait, au bout d'un temps plus ou moins long, atteindre la cime. Si ensuite son corps était spiritualisé comme les corps glorieux et soustrait aux lois de la pesanteur, il pourrait s'élever sans effort, comme fit Notre-Seigneur quand il remonta au ciel. Ces trois modes d'ascension représentent assez bien les trois modes d'opération de la grâce, ou les grâces ascétiques, mystiques et angéliques. Serait-il raisonnable de prétendre qu'il n'y a pas de différence digne d'être notée entre l'ascension à pied et l'ascension en aéroplane et qu'il n'j- a pas lieu de les distinguer?
LUMIÈRES MYSTIQUES l'l9
présenté à l'âme des vérités auxquelles celle-ci adhère, le don d'intelligence en fait pénétrer le sens. (Cf. Suarez, De Gratia, 1. II, ch. XIX, n» 6.)
L'Esprit-Saint agit sans doute pour renforcer l'acte de foi, pour rendre plus ardente et plus ferme l'adhésion de l'âme fidèle. Il donne des vérités de foi une conviction plus forte et comme irrésistible, et l'âme ne peut douter qu'il y a un Dieu, un ciel, un enfer; ce qui lui communique une grande force au milieu des plus terribles épreuves. Mais il y a plus encore. Par la foi, l'âme fidèle disait : Je crois parce que Dieu a dit; par le don elle comprend mieux ce que Dieu a dit, elle obtient des perfections diviiîes une intelligence nouvelle que la simple foi ne lui aurait pas donnée, que ses réflexions auraient été impuissantes à lui faire "acquérir.
Le don de sagesse ajoute aussi une perfection nouvelle à ce que l'âme possédait par la foi : par la foi elle disait : j'accepte A;es vérités; par la sagesse elle dit : ces vérités sont belles, dignes de Dieu, je les aime et je les trouve d'autant plus croyables, plus admirables, plus ravissantes, que l'Esprit-Saint me les fait savourer, répandant en moi, lorsque je me les rappelle, un goût intime, profond, indéfinissable. (Cf. Suarez, ibid., xviii, 17, 18, 19.)
163. Ce que nous venons de dire d'après les théologiens, l'expérience de tous les jours le confirme : telle âme savait depuis longtemps que Dieu est un Dieu de bonté et d'amour, elle acceptait cette vérité de grand cœur, comme toutes les autres que la foi nous enseigne. Mais voilà que soudain dans son oraison cette même vérité la saisit, la pénètre, elle entre dans son esprit avec une force qui s'impose; en même temps naît dans cette âme un sentiment ineffable de paix, de bonheur profond, d'amour à la fois calme et ardent. Quiconque n'a pas éprouvé ces phénomènes intimes aura peine à les comprendre. Qu'il ne refuse pas d'y croire, car alors les livres des Mystiques qui sont pleins d'allusions à ces effets de la grâce seront pour lui des livres fermés.
164. Quand la vérité est entrée de la sorte dans l'âme fidèle, surtout quand l'opération de la grâce mystique a été puissante, elle y demeure profondément gravée. « Il n'est pas des lumières qui viennent de Dieu paRune forte impression, dit la Vénérable
Marie de l'Incarnation, comme de celles qui se puisent dans l^s livres ou qui viennent de l'instruction des hommes; celles-ci s'oublient facilement, mais celles-là font une telle impression en l'âme que l'on s'en ressouvient toujours et l'on y demeure fortement établi. » {Vie, par Cl. Martin, ch. xx, p. 84.) Si une personne pendant des semaines, des mois entiers, revient sans cesse dans ses oraisons sur un texte de l'Éci iture, qui suffit à l'unir à Dieu, par exemple celui-ci : Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, ou cet aulre : Ayant aimé k s siens qui étaient ici-bas, Il les a aimés jusqu'au bout, on peut conclure avec certitude qu'elle a reçu sur l'amour de Dieu des lumières mystiques. ^
165. Ces lumières ne font pas sortir l'âme de l'ordre de la foi; i elles éclairent la foi, elles la rendent plus vive et plus parfaite, / elles ne se substituent pas à elle, car celui qui les a reçues a ' toujours recours aux motifs de la foi pour appuyi^r sa croyance. -
§ 8. — L'amour ascétique et V amour mystique
166. L'amour, avons-nous dit, a le même objet et le même motif dans l'un et l'autre état. Même au ciel la charité sera substantiellement la même que sur la terre : « manet autem charitas » (Cor. xiii); mais elle aura des modalités différentes, étant là-haut néces.saire, ininterrompue, toujours égale et inamissible, tandis q\i'ici-bas elle reste toujours libre, méritoire, sujette à des variations et même à la ruine. Ces caractères de la charité qui conviennent à l'âme sur cette terre d'épreuve ne peuvent pas ne pas se trouver dans l'amour mystique. Aussi celui-ci ne semble différer de l'amour ascétique que par sa genèse, par sa pureté et sa perfection. S'il nous était donné de voir, comme les anges et les élus, la différence des actes d'amour produits par les efforts de l'âme et des actes d'amour qiie Dieu Lui-même imprime dans la volonté, nous verrions dans ces derniers, alors même qu'ils sont calmes, presque imp rceptibles et en apparence moins intenses, une pureté, une délicatesse, une perfection qui ne se trouvent pas dans les premiers, tant l'opération divine produit des effets supérieurs à ceux de l'action humaine.
C'est pour cette raison que les Saints et les Docteurs recommandent vivement au contemplatif, ^uand il est sous l'action
l'amour mystique
du Saint-'Esprit, de lïe pas altérer sa contemplation en mêlant aux illuminations et aux impulsions divines le travail laborieux de sa raison et les efforts non moins laborieux de sa volonté. Parviendrait-il en s'excitant de la sorte à produire des actes plus sentis, des élans affectue\ix plus véhéments, il gagnerait moins qu'en se prêtant doue .'ment à l'opération divine.
167. De même, ils nous enseignent que le travail de la grâce dans les âmes contemplatives tend à les affranchir de plus en plus de l'empressement et de toute activité trop humaine, pour les réduire à la passivité i. La "passivité, lorsqu'elle est parfaite devient l'union transformante, où l'âme coopère à la grâce en acceptant les impulsions de l'Esprit-Saint,^ en adhérant pleinement, joyeusement, amoureusement, à l'action divine, qui, dans ces âmes admirablement fidèles, est devenue beaucoup plus constante et s'exerce d'une façon presque continue; tel est l'état qu'exprime la parole célèbre de saint Paul : Vivo, jam non ego, vivit vero in me Christus.
M. Olier a bien décrit l'état passif dans son Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes (ch. viii): « C'est là, dit-il, ce qu'on appelle être spirituel et vivre en esprit en toutes choses, lorsque le Saint-Esprit est en nous le principe de tout, qu'il est le possesseur de tout nous-mêmes, qu'il nous tient entre ses bras et qu'il nous porte à tout ce qui Lui plaît. Et quoique cela se fasse plus sensiblement dans les uns que dans les autres, il se fait néanmoins réellement en tous ceux qui se veulent mortifier et qui renoncent à leur chair et à eux-mêmes en tout ce qu'ils sont.
« Quand nous faisons place à l'Esprit et que nous Lui laissons la liberté d'agir et d'user de nous, Il ne manque jamais d'agir
• Nous employons ce mot : passivité, parce que c'est le terme reçu et nous n'en connaissons pas d'autre; mais nous devons remarquer que ce mot a, en mystique, un sens tout différent de celui qu'il a dans le langage courant, où il indique une sorte d'inertie. L'âme, dans cet état, tout en recevant des motions de grâce plus fortes, plus continues qu'auparavant, mais toujours très délicates, est en réalité plus active, plus libre que jamais. Parlant des dons du Saint-Esprit — et la passivité n'est autre chose que le plein épanouissement, le développement parfait des dons — saint Thomas dit : " L'homme subit l'action du Saint- Esprit, mais de telle sorte qu'il agit lui-même parce qu'il est libre : Homo sic agitur a Spiritu Sancto quod etiam agit, in quantum estliberi arbitrii. 1, 2, q. 68, a. 3, ad 2.
en nous et de nous conduire. Il ne manque jamais de posséder nos puissances, pour les élever aux œuvres que Dieu désire de nous, parce qu'il n'est et qu'il n'habite en nous que pour opérer par nous à la gloire de Dieu. Il n'est en nous que pour nous vivifier et pour être le principe de notre nouvelle vie et de la vie divine dont nous devons vivre. »
168. Il ne sera pas inutile de donner quelques exemples de cette passivité.
On lit dans les œuvres de sainte Gertrude (i, 16) qu'une de si s sœurs co^inut par révéation que tous les dons que Gertrude avait reçus de Dieu jusqu'a'ors étaient peu de chose en comparaison de ceux qu'elle devait encore recevoir, et qu'elle arriverait à une union si parfaite avec Dieu qu'elle ne verrait que ce que Dieu voudrait voir par ses yeux, qu'elle ne dirait que ce que Dieu voudrait dire par sa bouche et ainsi de tous les autres sens.
« Je sentais Notre-S Jgneur en moi, raconte le P. Surin, comme un souverain qui gouverne tout avec une puissance absoiue, mais pleine de douceurs et de 'charmes;. . . je sentais souvent qu'il faisait son plaisir de régner sur tous les mouvements de mon âme et de mon coi-ps.!: le faisait comme s'il eût été l'âme de mon âme et de mon^ corps i. » « En disant ces paroles, mon Dieu, vous m'êtes toute chose, dit sœur Marie de Sainte-Thérèse ^, je connaissais d'une manière très dé.icieuse tout ce quf Dieu tst aux âmes saintes et aussi pour moi, ce qui faisait que 'y mr !• ])ms;us amourcus ment en Lui, parce que l'Espril d ' Di« u agissait pour moi, et je connaissais très bien qu'I. était mon action, ma force, ma lumière, mon pouvoir, mon vou.oir, ma prière, ma louange et mon action de- grâces envers Lui-mêm\ »
Sainte Marguerite-Marie décrit ainsi le même état de passivité: « Cet esprit souverain, qui opérait et agissait en moi indépendamment de moi-même, avait pris un empire si absolu sur tout mon êire spirituel et même corporel qu'il n'était plus en mon pouvoir d'txciter en mon cœur aucun mouvement de joie ou de
' Hist. des passes, de Loudun, 4« part., il, 10.
* La vie de cette humble sœur, Carmélite de Bordeaux (1640-1717), présente une doctrine mystique très juste et très profonde. Nous aurons plus d'une fois occasion de la citer.