‹ L'état mystiqueChapitre 35 sur 99 · SENTIMENTS MYSTIQUES · texte numérisé non relu

SENTIMENTS MYSTIQUES

< oiilemplation sont des joies d'amour iiifus : « Ce très suave

ainour de notre Dieu entre dans l'âme et y répand une certaine

sitisfaction profonde, sans que l'on sache d'où provient un si

aid bien. » (Pensées sur le Canl., iv, p. 248.) « De cette grande

isfaction qu'éprouve l'âme dans l'oraison de quiétude je

M lus que la plus grande partie du temps la volonté doit s'y

• nver unie (par l'amour) à Celui qui est seul capable dé la

-jlisfaire. » (Chemin, xxxi, p. 145.)

La paix mystique étant produite par l'amour n'est pas détruite par les douleurs qui, parfois, accompagnent cet amour; elle est, dans ce cas, difficile à discerner, mais elle subsiste malgré la violence des peines, qui vont quelquefois jusqu'à causer à l'âme un véritable martyre.

172. A cette paix mystique peuvent s'ajouter d'autres joies d'une grande suavité, telle la joie de se voir près de Dieu, de goûter les charmes de sa présence : celui qui aime ne goûte-t-il pas un vrai bonheur par cela seul qu'il est près de l'être aimé? Telle encore la joie de Le savoir au dedans -de soi-même, de Le posséder par la communion; la joie d'être aimé de ce Dieu si aimable, d'être par Lui comblé de bienfaits; la joie de Le savoir si bon, si beau, si grand, si heureux; la joie de Le voir aimé par les justes de la terre, par les élus du ciel; la joie d'avoir travaillé pour Lui, la joie de souffrir pour Lui. Et ces joies, qu'on pourrait, dans les états inférieurs, acquérir par la considération de ces mêmes vérités, ont une suavité différente dans l'état mystique, quand c'est Dieu qui fait saisir ces vérités, quand c'est Lui-même qui communique à l'âme les joies qui y sont jointes.

Cette intervention de Dieu est surtout manifeste dans la dernière espèce de joie que nous venons de signaler, cette joie qui est occasionnée par ce qui, autrefois, ne causait que des peines, comme les humiliations, les souffrances. Les raisonnements les plus solides peuvent bien faire accepter avec résignation les tribulations ,les mépris, mais non pas les faire aimer, au moins d'un amour fort et durable, les faire désirer, les faire accueillir avec cette joie paisible, profonde, quelquefois débordante, que Dieu communique à ses amis souffrants.

Les joies mystiques peuvent donner lieu à des transports; plus généralement, elles apaisent l'âme, mais outre les Joies,

l'amour engendre aussi les désirs qui peuvent, comme les joies, causer des élans impétueux. Les désirs mystiques, comme les joies, sont infus; sainte Thérèse l'expàque bien dans un passage de sa lettre à saint Pierre d'Aicantara : « Ces désirs quf j'ai d'aimer, de servir, de voir Dieu, ne sont point produits par les considérations, comme autrefois, à une époque où je me croyais très fervente et où, facilement, je répandais d'abondantes larmes, mais je me trouve embrasée de telle sorte que, si Dieu n'y portait remède par un ravissement, dans lequel l'âme se trouve satisfaite, il me semble que j'tn mourrais. »

173. Les désirs non satisfaits peuvent donc devenir de cuisantes douleurs. L'amour, en effet, a ses peines, ses angoisses, ses regrets. Souvent, l'Esprit-Saint verse dans l'âme l'amour mystique avec son mode douloureux; l'âme, alors, participe aux souffrances de Jésus; elle est très frappée, parfois d'une façon soudaine, d'une vérité attristante, et elle se sent alors pénétrée d'une très vive douleur. Parlant d'un transport^ de ce genre, sainte Thérèse dit : « Il naît le plus souvent d'un souvenir qui vient tout à coup à l'âme qu'elle est absente de Dieu. . . Ce souvenir est parfois si fort et si puissant qu'en un instant l'âme paraît comme folle. » {Lettre au R. P. Rodr. Alvarez.) Ce sentiment de l'absence de Dieu, accompagné d'une lumière très vive sur les charmes de ce Dieu si aimé, est l'une des plus torturantes douleurs de l'amour mystique. La pensée des offenses faites à son Dieu, de l'ingratitude -des hommes, de ses propres fautes, le sentiment de l'impuissance où elle est. de goûter et même, lui semble-t-il, d'exercer son amour, de son incapacité à servir dignement son Dieu, à Le glorifier comme II le mérite, produisent des peines fort amères.--Ces pensées sont parfois très nettes, elles s'impriment fortement et irrésistiblement dans l'esprit; des peines qu'elles causent, nous pouvons dire ce que nous disions tout à l'heure des joies mystiques : les amertumes en sont très diverses. D'autres fois, ces peines sont plus vagues, elles se mêlent, d'une façon difTicile à préciser, et produisent un dégoût profond, mais mal défini.

Nous en avons fait la remarque ailleurs {Degrés, 1. VI, ch. ii, § 2), aussi le notons-nous simplement sans insister, dans l'état mystique les peines et les joies se mêlent d'une façon étrange sans se détruire ; il s'y rencontre des peines à la fois très cuisantes

L'tiMiKi VE DE l'i.mpmssamj: 157

cl très délicieuses. (Voir en particulier sainte Thérèse, VI^ Demeure, cil. II.)

174. En résumé, avec ces éléments : lumières et amour, qui fiiportent tant de variétés. Dieu produit dans l'âme desphéno-

iies mystiques très divers : lumières consolantes, lumières neantissantes, lumières crucifiantes; amour jouissant, amour -..ufîrant, amour calme, amour ardent, amour anxieux, amour insatiable; ainsi. Il réconforte, Il embrase. Il purifie. Il fortifie; ainsi II amène l'âme docile ef fidèle au degré et au genre de sainteté auquel elle est prédestinée.

Ces grâces mystiques, il est maintenant facile de tirer celte conclusion, ne sont pas en dehors de la voie qui normalement conduit à Ja perfection; elles ne sont pas des suppléments accessoires, des secours de surcroît, mais, au contraire, les moyens ordinaires dont Dieu se sert pour perfectionner les âmes. On doit les appeler des grâces érçinentes par opposition aux grâces communes qui procèdent par raisonnement, mais on doit réserver le nom de grâces extraordinaires aux autres faveurs, comme l'état angélique, les visions, les révélations, les extases, les stigmates, etc., sans lesquelles on peut s'élever à une très haute sainteté.

§ 5. — L'épreuve mystique de V impuissance Les tentations dans l'état mystique

175. Quand l'amour mystique est accompagné de cette paix, de ces sentiments doux et amers, mais intenses, que nous venons de décrire, il se reconnaît facilement : ces suavités et ces amertumes elles-mêmes le révèlent; elles ne peuvent, en effet, provenir que de l'amour, et ce n'est pas l'amour acquis qui les produit, puisqu'elles ne ressemblent point aux sentiments de même genre qpie l'âme peut acquérir par ses considérations. Du reste, on reconnaît l'opération directe de l'Esprit-Saint à la manière dont ces sentiments mystiques envahissent l'âme, s'imposent à elle et la pénètrent jusque dans l'intime.

Il est d'autres états où la présence de l'amour mystique est moins facile à constater. Saint Jean de la Croix le reconnaît dans plusieurs passages. (V. Supra, n° 94; Vie d'union, n° 336.) Sainte Thérèse signale, en insistant beaucoup, un état où l'a-

158 ASCÉTISME KT MYSTICISMI

mour infus se rencontre, mais est difficile à reconnaître . ( Vie cil. XXX, p. 240 et suiv.) La Sainte déclare que cet état fut fréquent pour elle vers la quarante-quatrième année de sa vie; lorsqu'elle le décrivait trois ans plus tnrd, elle l'éprouvait encore de temps à autre, mais moins souvent. « Toutes les grâces que le Seigneur m'avait faites, dit-elle, s'effaçaient de ma mémoire; il ne m'en restait comme d'un songe qu'un vague souvenir, qui ne faisait que m'attrister. Mon .spril était toutobscurci, de sorte que j'éprouvais mille doutes > I craiiu's; il me semblait que je n'avais pas su comprendre ce qui se passait en moi; peut-être étais-je dans l'illusion; mais ne sufflsait-il pas d'être trompée sans tromper encore des gens de bien? Je me voyais si mauvaise que tous les maux et toutes les hérésies me semblaient être la suite de mes péchés... Ceci me dure parfois huit ou quinze jours ou même trois semaines et peut-être plus... Le démon remplit soudain mon esprit de choses si futiles qu'en toute autre circonstance je ne ferais qu'en rire ; il le plonge dans tous les troubles qu'il lui plaît; l'âme est comme enchaînée, elle n'est plus maîtresse d'elle-même; elle ne peut avoir d'autres pensées que ces insanités qui s'imposent à elle. . . , il me semble alors que les démons jouent à la balle avec mon âme, qui ne peut leur échapper. On ne peut dire ce que l'on souffre en pareil cas : l'âme cherche un refuge et Di3u ne permet pas qu'elle en trouve; il ne lui reste que la lumière du libre arbitre, mais si obscurcie qu'elle, est comme quelqu'un qui aurait les yeux bandés. . . La foi est alors amortie et assoupie, comme toutes les autres vertus, mais elle subsiste... L'âme est dans l'étreinte et la torpeur; elle connaît Dieu comme on connaît ce que l'on entend de très loin; son amour est si froid que, si on parle de Dieu devant elle, elle écoute et elle croit parce que c'est la croyance de l'Église, mais elle ne se souvient plus de ce qu'autrefois elle éprouvait au dedans d'elle-même . . . D'autres fois, ma peine venait de ce que je n'avais plus aucune possibilité de former la pensée ou le désir d'une bonne œuvre. . . D'autres fois, mon âme se trouve dans une sorte de stupidité telle que je ne fais ni bien ni mal, je marche, comme on dit, à la file, n'éprouvant ni peine ni joie, insensible à la vie comme à la mort, au plaisir comme à la douleur; rien ne me touche. »

176. Il est facile de comprendre le but providentiel c\c cette

l'épreuve de l'impuissance 159

épreuve : c'est de faire connaître avec évidence à l'âme fidèle que l'amour généreux qu'elle ressentait jadis n'fst pas son œuvre, que, par elle-même, elle n'est qu'impuissance et néant. Mais l'épreuve elle-même est-elle un état mystique comportant l'amour infus? A première vue, il semble que non. Cependant, sainte Thérèse déclare que « l'âme, dans cet état, n'est pas sans recevoir do Dieu de grandes grâces », et elle emploie pour désigner ces grâces le mot par lequel elle désigne les faveurs mystiques : grandes iiiercedes. Sans doute, l'âme n'éprouve pas les mouvements et les effets par lesquels, d'ordinaire, elle constate son amour : no se sknten moçimientos ni ejectos para que se entienda el aima, mais la résignation et la sainte indifférence où elle demeure, malgré tant de misères, paraissent à la Sainte une preuve de la présence de cet amour; et, certes, ce ne sont pas ses propres efforts qui lui communiquent cet amour si ferme et si méritoire. Sainte Thérèse as&ure que l'âme sort de ces peines comme l'or du creuset, plus affinée et plus brillante, mas afinada y glorifixada, ce qui nç pourrait avoir lieu si elle restait inerte et sans amour.

Il ne nous semble pas doutpux que, dans cet état d'apparente impuissance, la volonté, sous l'action de l'Esprit -Saint, persiste dans une disposition libre d'amour de Dieu avec des résolutions fermes et un abandon absolu à la volonté divine. Si elle ne ressent pas la joie d'aimer, elle aime cependant à son insu et d'un amour très méritoire, ne serait-ce que par cet attachement à la volonté divine, que Dieu lui communique et qu'elle accepte pleinement, sans bien pouvoir s'en rendre témoignage. Dans tous ces états d'épreuves mystiques les dons du Saint-Esprit continuent d'opérer : ainsi dans ces âmes enténébrées le don d'intelligence maintient cette haute idée de Dieu que les raisonnements ne procurent pas; le don de science leur révèle leur misère et le néant de toute créature; le don de force les soutient, seul il les rend fermes et constantes.

177. L'état mystique peut très bien subsister au milieu des tentations les plus envahissantes, alors même que l'âme se croit devenue la proie des vices les plus tyranniques. N'est-ce pas comme une règle de la vie spirituelle que beaucoup de vertus ne s'affermissent que grâce aux tentations qui les battent en brèche et que l'on n'arrive à l'héroïsme que par suite de combats

vaillamment soutenus, qui décuplent les forces de l'âme fidèle? Mais il faut alors que des grâces éminentes lui soient données, qui soient en rapport avec la grandeur et la difficulté de la lutte. Telle âme, dans les moments de calme, goûte les douceurs de l'amour infus; la tentation survient; au lieu de savourer les joies de l'amour, l'âme souffre de violents combats : Dieu retirera-t-Il pour cela les grâces d'amour qu'il donne d'habitude à cette âme? Non, car, souvent, elle éprouve des attraits puissants vers Dieu dans la partie suprême de ses facultés, pendant que, dans la partie inférieure, des attraits violents la poussent au mal et lui causent des tiraillements extrêmement pénibles. Et, môme si les attraits de l'amour divin ne sont pas sensibles,si l'âme se trouve comme dans les ténèbres. Dieu ne cesse pas pour cela de lui communiquer des grâces infuses d'amour, qui la fortifient et lui facilitent grandement la victoire. Sainte Thérèse (IV Demeure, i, p. 50) reconnaît que l'âme peut être très unie à Dieu dans les demeures élevées du château où Dieu réside, pendant que ses pensées sont au dehors au milieu des bêtes venimeuses, qui la font cruellement souffrir, mais aussi grandement mériter.

§ 6. — Influence des dons mystiques sur la conduite de la vie

178. Les lumières mystiques que Dieu accorde aux âmes fidèles leur sont d'un grand secours pour toute leur conduite. Par cela seul qu'elles ont de Dieu une plus haute et plus juste idé^, ces âmes comprennent beaucoup mieux tout ce qui Lui est dû, elles voient plus clairement, en toute circonstance, comment elles doivent faire passer avant tout le^reste les intérêts de sa gloire; elles discernent sans peine beaucoup de fautes légères, d'imperfections, auxquelles les autres âmes se laissent aller sans s'en apercevoir. L'amour infus que Dieu leur communique les affermit dans la pratique des vertus parfaites et contribue encore à rendre leur conscience plus éclairée et plus délicate.

Outre ces lumières précieuses, qui rendent le mérite plus grand et la vie plus sainte, les dons mystiques préservent de beaucoup d'erreurs. Les philosophes n'ont pas de peine à montrer que la plupart des erreurs humaines viennent des passions : la volonté ayant une grande influence sur le jugement, quand elle

:ffets heureux des grâces mystiques 161

ii'( si pas droite, elle le fausse. De ce chef, les dons mystiques, iiuiiitenant puissamment l'âme dansia droiture de volonté et !" ilTranchissant de l'influence des passions et des attaches ni I urelles, lui communiquent une grande rectitude de jugement. 179. Il faut noter, cependant, que ces hautes lumières n'em- , pèchent pas toute erreur; certains faits d'ignorance ou d'erreur, qui, du reste, ne diminuent pas le mérite, peuvent se rencontrer chrz les plus saintes âmes. Saint Alphonse Rodriguez, ayant reçu de son supérieur l'ordre de manger une assiette de soupe, raclait son assiette, ne distinguant pas entre le contenant et le contenu. Une autre fois, il refusait obstinément d'ouvrir la porte au vice-roi et à l'évêque, qui venaient assister à une tragédie, parce que son supérieur, qui ne croyait pas que ces hauts personnages arriveraient si tôt, voulant éviter l'invasion de la foule, av^it fixé une heure un peu plus tardive pour l'ouverture des portes. Le Saint était favorisé de très hautes lumières sur la grandeur et le prix de l'obéissance, mais il y avait en lui erreur de jugement sur la manière d'obéir.

Ce qui arriva au P. Surin est plus extraordinaire encore. Pendant plusieurs années, tout en conservant dans le fond de son âme des dispositions héroïques, il se croyait damné sans rémission et déraisonnait à tel point que les personnages les plus graves le regardaient comme fou. Non seulement son imagination était égarée, mais sa raison même était partiellement aveuglée. « Pendant tout ce temps, dit-il, j'avais une notion de la grandeur et de la majesté de Dieu, qui ne sortait presque point de mon esprit et m'accablait de son poids (ch. x). Il y avait en même temps, en quelque autre partie de mon intérieur, un amour intime pour Jésus-Christ... Mon âme ne perdit jamais l'attention à Dieu, ni le désir de faire ce que je croyais être sa volonté. . . elle désirait se conformer à Jésus-Christ, se livrait à Lui pour honorer les délaissements et les abattements de sa Sainte Humanité (ch. viii). » {Hist. abrégée de la possession, etc., 3® part., 1. I.) Sa raison, affaiblie, tremblée par le démon et, semble-t-il aussi, par la maladie, ne voyait pas que la persuasion continuelle qu'il avait de sa damnation était en contradiction -avec les idées très justes qu'il avait de la bonté, de la sainteté de Dieu. Il était à la fois très fou et très sage, très méprisé des hommes et très méritant devant Dieu.

Beaucoup plus étonnante fut l'erreur du Bienheureux Loui Aleman, qui joua un si grand rôle au Concile de Bâie. Il avai été très frappé des maux causés, lors du grand schisme, par ce pontifes, qui n'avaient pas su, au moins en démissionnan faire cesser un si effroyable désordre, et comme d'autres d ses contemporains, hommes de grande vertu, il était arrivé d très bonne foi à se figurer que les conciles étaient supérieui aux papes et qu'il importait de le proclamer pour préveni de nouveaux malheurs. Cette erreur l'entraîna à des actes e soi très répréhensibles. Peut-être faut-jl expliquer par un erreur de ce genre la conduite de Savonarole.

Cependant, de pareils égarements sont fort rares chez ceu qui sont très avancés dans les voies mystiquts ; il est rcmai quable, au contraire, combien vite i s démasquent l'erreui quand elle est pernicieuse, car l'Esprit-Saint qui les éclair et qui les guide, la leur fait découvrir.

§ 7. — Les passions dans Vétat mystique

180. Quand on entend les auteurs spirituels recommandai de faire à la nature une guerre impitoyable, d'étouffer l'humai | pour faire place au divin, de se mettre dans une sainte indifl-j rence pour attirer en soi les dons mystiques, ne serait-on pi]! tenté de croire que le vrai spirituel ne doit plus ressentir aucu mouvement des passions et se tenir dans une apathie complet i dans une impassibilité absolue, attendant toute motion de Die seul?

Ce serait une erreur. La grâce ne détruit pas la nature; el la dirige, elle la perfectionne, mais en lui laissant tout ce qi n'i'st pas incompatible avec elle. Ceux qui voudraient n'èti jamais émus, ne ressentir aucune impulsion dans la puri inférieure de leur être, se priveraient plutôt, selon le mol < saint Augustin, de ce qui est essentiel à la nature, qu'ils n'a querraient une tranquillité véritable : Humanitatem potiuj amiuunt quam veram assequuntur tranquillitatem. {De civit. Dt\ XIV, 9.) 1

Il ne faut donc pas croire que les passions disparaissent dai l'état mystique. Que sont, en effet, les passions?

LES PASSIONS DANS l'ÉTAT MYSTIQUE 163

rjj Les passions i sont des mouvements de la partie inférieure

(j de l'âme qui, émue — d'une émotion sensible — par l'attrait qu'elle ressent pour un bien ou par l'aversion que lui cause un mal, poursuit le premier avec ardeur ou s'éloigne vivement du second.

Les convoitise'^ de l'âme peuvent se porter vers les biens véritables, comme vers les faux biens et les jouissances illicites

Jqui sollicitent la nature; de même, ses répugnances peuvent avoir pour objet des maux véritables, mais aussi ce qui n'est un mal qu'en apparence et qui, aux yeux de la foi, est un avantage, par exemple la doiileur. Les passions peuvent donc s'émouvoir justement, comme elles peuvent, au contraire, poursuivre de faux biens ou s'opposer avec violence à des maux qui ne sont pas de vrais maux. Dans ce dernier cas, elles sont en révolte contre la raison et contre la foi.

Ces révoltes des passions sont généralement moins fortes chez les âmes mystiques, parce que les passions sont dans la partie sensible et que chez ces âmes la partie sensible dominée et maîtrisée par les facultés supérieures, a perdu beaucoup

à de sa violence. Par moments, il est vrai, pour les éprouver et leur donner l'occasion de pratiquer la vertu. Dieu permet

lié aux démons de réveiller les passions endormies et de produire des attraits véhéments pour le mal. Mais, dans l'ordinaire de la vie, les âmes mystiques sont beaucoup plus calmes, et devant les biens ou les maux naturels qui les atteignent ellesmêmes, elles s'émeuvent moins facilement que les autres. Même quand elles éprouvent de violentes tentations, elles demeurent, dans la partie supérieure, très éclairées et très maîtresses d'elles-mêmes; elles souffrent alors, mais elles restent unies à Dieu par la volonté et, grâce à cette union toute d'amour, qui les fait se serrer plus fortement contre Lui quand elles se sentent tirées loin de Lui, elles dominent leurs passions émues et gardent la paix du cœur.

Au contraire, chez les âmes non mystiques, les révoltes de la partie inférieure sont plus fréquentes, elles causent de vrais

' Ou compte onze passions, qui sont : l'amour, la haine, le désir, la^ fuite ou répulsion, la joie ou délectation, la tristesse, l'espérance, le désespoir, l'audace, la crainte, la colère.

troubles, obscurcissent la raison et diminuent l'énergie de la volonté.

Qu'une de ces âmes soit blessée dans son amour-propre, toutes ses passions s'émeuvent : elle sent de l'antipathie pour la personne qui l'a humiliée, elle ne peut la voir sans être émue, elle s'irrite si l'on dit du bien d'elle, elle témoigne son méconten-." tement par sa raideur, sa mauvaise humeur, elle cherche les moyens de lui faire expier sa malice. Si elle ne va pas jusque-là, du moins elle est toute chagrine de voir sa propre réputation endommagée, elle cherche avec inquiétude les moyens de la rétablir, elle se dit et se répète combien est injuste la critique dont elle est l'objet, elle y pense sans cesse et ne peut s'en consoler; et ce chagrin, ces préoccupations diminuent sa ferveur et étouffent ses saints désirs.

Que la même humiliation arrive à une âme mystique, les révoltes des passions seront beaucoup moindres; elles provoqueront des protestations d'amour de Dieu, des actes d'humilité, de joyeuse acceptation, qui domineront les troubles causés par les passions et les feront bientôt cesser.

181. Si les passions de l'âme s'émeuvent moins pour le mal chez les âmes mystiques, parce qu'elles sont contrariées par les saintes affections qui régnent dans leur volonté, elles peuvent s'émouvoir pour le bien tout autant que chez les autres âmes. Alors, toutes les forces de l'âme convergeant vers le même but, les actes de vertu se font avec plus d'entrain et plus d'aisance. « L'expérience fait voir, dit saint Thomas [De veritate, q. xxvi. a. 7), qu'on agit avec plus de force, de facilité et de promptitude' lorsque l'appétit inférieur s'unit avec la volonté, parce quil'appétit inférieur, étant attaché aux organes du corps, passe plus aisément à l'action et contribue plus immédiatement à la produire. Ce qui a fait dire à saint Augustin {De civit. Dei, ix, 5 j que ce mouvement tendre de compassion et de miséricorde que l'on ressent, sert à la raison, lorsqu'on exerce si bien la miséricorde que la justice soit sauvegardée. »

Notre-Seigneur ne fut-il pas tout ému en voyant la peine dt la veuve de Naïm, la foi du centurion, l'humilité de la Cananéenne, le triste état de certains malades, des paralytiques, det lépreux, des possédés; à Béthanie ne mêla-t-Il pas ses larmes à celles de Marthe et de Marie; ne pleura-t-Il pas sur Jérusalem;

ji'' laissu-t-ll pas, en inaiiiLes circonstances, éclater son indignation devant l'hypocrisie des pharisiens et même une sainte colère en voyant profanée la maison de son Père?

Les mystiques, plus encore que les autres chrétiens, ressemblent à Notre-Seigneur : chez eux, les passions de l'âme bien dirigées sont des principes de force et non de faiblesse. Aussi trouve-t-on parmi eux des artistes, des poètes, des orateurs ; leur

' paro'e a souvent les accents d'une éloquence forte et touchant^', et la plupart excellent à communiquer à leurs auditeurs les

.saintes émotions qu'ils éprouvent.

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