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CHAPITRE XV

Exemples de lumières et de sentiments mystiques

182. Pour ne pas interrompre les explications doctrinales, nous n'avons voulu donner que quelques exemples des sentiments que Dieu verse dans l'âme mystique. Nous en donnerons maintenant quelques autres très caractéristiques : il nous semble que les descriptions de ces phénomènes faites par ceux qui les ont éprouvés mettront plus en lumière les principes énoncés et donneront des étals mystiques des notions plus claires.

Notons toutefois que les exemples que nous allons donner étant tirés des vies de très saints personnages, qui ont été, comme tous les saints, des prodiges dans l'ordre spirituel, nous présentent des sentiments de beaucoup supérieurs en intensité à ceux qui se rencontrent communément chez les âmes mj'stiques. Plus ces sentiments sont puissants, plus il est facile de les distinguer des actes laborieux de l'état ascétique; chez les âmes parvenues à la contemplation, mais qui ne montent pas à un si haut degré de sainteté, les mêmes sentiments s-^ rencontrent, mais dans un degré moins élevé.

§ 1". — Sainte Véronique Juliani — Lumières, joies, amour mystiques

183. Sainte Véronique Juliani, après avoir raconté qu'elle avait eu des tentations de gourmandise, ajoute : « Après ces

tentations j'éprouvai une grande soif de retrouver le Ssigneur. En un instant je me sentis tout appliquée au mystère de la Sainte Trinité, mais un point seulement était dans mon esprit : l'union amoureuse des trois divines Personnes. Cette union tenait mou intelligence tout occupée, et il me semblait qpie les trois puissances s'unissaient ensemble de façon à n'en plus faire qu'une seule. Puis toutes se retrouvaient dans cette Très Sainte Trinité et par voie d'amour se voyaient en Dieu seul. La mémoire, me semblait-il, n'avait en elle (ne se rappelait) que cette union d'amour des trois divines Personnes; la volonté se tenait si ferme dans la volonté divine et opérante de Dieu, qu'elle n'éprouvait plus de désir; il lui semblait avoir trouvé son centre, sa fm et tout l'objet de ses souhaits ; l'entendement me semblait si élevé dans ces* opérations divines, que, sans recherche, sans discours, il se voyait rempli d'œuvres divines. Aussi l'âme, comme engloutie dans une mer de douceurs, jouissait d'un vrai paradis. » [Diario, t. n,p. 651.)

184. La même Sainte explique ainsi les joies de l'amour infus : « Il me semble que dans ces moments où Dieu tient l'âme unie à Lui par voie d'amour, le cœur devient un paradis. L'âme, aux reflets de son Dieu, devient immobile; et. Dieu opérant dans l'âme, l'amour se dilate grandement, la source des grâces divines se découvre, le trésor de la Divinité se manifeste. Et quoi de plus? Entre le rien et le tout qui est Dieu, se fait éprouver un paradis anticipé. O amour, ô amour, que tu es grand et opérant ! » {Diario, t. II, p. 540.)

w Parfois pendant que je me préparais à communier, il me semblait que mon cœur s'ouvrait comme lorsqu'on ouvre une porte pour faire entrer un ami bien cher, et dès qu'il est entré on ferme. Ainsi faisait mon cœur : il se serrait et demeurait seul à seul avec son Dieu. Et ici il m'est impossible de pouvoir raconter tous les effets, mouvements, élans, allégresse, que mon cœur ressentait. S je les comparais, par exemple, avec toutes les joies qu'éprouvent, quand ils sont ensemble, les amis les plus affectueux qui soient au monde, je dirais que toutes celles-ci ne sont rien; et si l'on mettait ensemble tous les ébats, tous les plaisirs de l'univers, je dirais que tout ne mérite pas d'être estimé en comparaison de ce que, dans un instant, éprouve mon cœur quand il possède son Dieu, ou, pour mieux dire, en compa-

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raison de ce que mon Dieu opère dans mon cœur, car tout ce que je ressens est œuvre de Dieu même. » (Ibid., p. 740.)

« Parfois, élant à l'oraison, mon cœur me paraît un ruisseau; peu à peu il devient comme un fleuve et enfin une mer. Alors il s'étend, il se dilate dans toutes les puissances. L'âme, se voyant entourée des ondes célestes, se sent nager dans les suavités et la paix; elle voudrait toujours demeurer dans cette mer de la divine grâce; elle découvre que cette mer est le divin amour et elle se sent transportée par les flots impétueux et furieux sur divers rivages, c'est-à-dire dans des connai-ssances variées. D'abord Dieu lui fait connaître que ce premier ruisseau qu'elle sent dans son cœur est un premier message de l'amour divin. Quand ensuite ce ruisseau devient un fleuve, c'est que peu à peu l'amour divin se dilate, s'étend, commence à prendre possession du cœur; l'âme se sent de plus en plus illuminée, peu à peu elle devient comme une mer, ce qui a lieu quand 1 amour a pris possession du cœur. Alors l'âme reste là, nageant tout en paix dans cette mer infinie. » (Ibid., p. 756.)

§ 2. — Vénérable Marie de l'Incarnation Lumières, amour, désirs, langueurs, transports mystiques

185. La Vénérable Mario de rtncarnation distingue trois sortes de grâces mystiques : celles qui sont pures lumières, ou plutôt où la lumière domine, qui apaisent l'âme, la satisfont et lui impriment un respect qui arrête toute curiosité ; puis celles où lumières et amour semblent départies dans une égale mesure, mais l'amour l'emporte et fait aspirer à plus d'amour; enfin celles qui sont seulement amour : c'est alors un amour joui.ssant : l'âme sait et sent par ce qu'elle éprouve et qui est inexplicable, que le Bien-Aimé est en elle et qu'il est Dieu : « Je distingue ce qui est purement lumière, ou lumière et amour tout ensemble, de ce qui est purement amour, savoir de cet amour qui, par un attrait de Dieu et tout d'un coup, ravit l'âme. Les lumières qui sont pour informer l'âme et l'étabftr dans les vérités divines sont tellement accomplies dans le sujet et la matière proposée qu'il ne lui demeure aucun doute, ni aucune curiosité d'en savoir davantage, ayant en l'esprit un, respect qui l'arrête doucement ou pour mieux dire qui la rend parfaitement satisfaite; étant

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satisfaite, elle ne peut vouloir davantage, ni la curiosité trouver place en son esprit. Quant aux impressions qui sont lumière et amour tout ensemble, l'arnour l'emporte toujours, parce que l'âme ne pense point à voir, mais à aimer toujours davantage et à être unie à celui qu'elle aime. Et enfin ce que j'appelle purement amour, c'est lorsque Dieu, tout d'un coup, se laisse posséder à l'âme, lui permettant par son attrait une communication très intime. En cet état elle ne désire que de jouir, et ce lui ( st assez de savoir par une science expérimentale d'amour qu'il est en elle et avec elle et qu'il est Dieu. Elle est donc satisfaite, mais pourtant elle n'est pas contente; comme il y a des amabilités infinies dans cet aimable Objet, et qu'il est un abîme d'amour, au fond duquel elle ne peut atteindre, elle aspire d'y être abîmée et enfin d'y être tellement perdue, qu'on ne voie plus que son Bien-Aimé, qui, par la force de l'amour, l'aura transformée en-Lui . . . Dans le degré de pure lumière et dans celui de lumière et «#5mour, la lumière engendre l'amour; mais dans le degré de pur amour l'amour engendre la lumière. L'âme aime passivement, et elle voit que c'est Dieu qui la fait ]iAîii' (l't amour; ce n'est pas que l'un et l'autre état ne soit pa^sir. mais ce dernier est le bien des biens. » (Fie, par D. Cl. Martin, ch.' xx, p. 85.)

186. Ailleurs la même Vénérable explique deux états mystiques, qu'elle appelle l'état de tendance et l'état de' langueui'. « La tendance est le premier état de l'âme blessée du saint amoui' et qui, ayant encore le dard sacré dans la plaie, souffre pour s'unir à son vainqueur, parce qu'elle ne Le peut encore atteindre, eu égard à sa grande dissemblance et n'étant pas encore dans la pureté requise à l'union où elle aspire. Il lui faut passer par divers feux et par diverses morts avant que de posséder son Bien-Aimé. C'est pourquoi elle soupire jour et nuit, et par des élans continuels elle ouvre ses bras, ou pour mieux dire elle étend ses ailes, qui sont dans un continuel mouvement. »

Puis vient l'état de langueur : « La langueur était causée par de nouveaux écoulements et par des touches divines, par lesquelles l'âme voyait qu'elle ne pouvait pas encore jouir d'' l'Époux... Elle n'avait pas encore la pureté nécessaire; cependant les traits de l'amour de l'Époux, qui sont ses touches

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i/t^^rieures, augmentaient sans cesse, ce qui la faisait languir à un tel point qu'elle n'en pouvait plus. »

« Je faisais oraison partout, dit-elle encore, et j'expérimentais ce que dit l'Épouse au Cantique des Cantiques : Mon Bien-Aimé est un onguent répandu. Je me sentais toute remplie et environnée de cette douceur céleste, et quoique je me sentisse si abondamment en Dieu, mon cœur désirait s'unir à Lui d'une façon tout autre. Il était languissant et il soupirait sans cesse avec ces paroles : Hélas ! mon Bien-Aimé, quand est-ce que se fera èette union? Je sentais un agent plus fort que moi qui mo pressait de faire toutes ces plaintes amoureuses, et il me semblait que j'avais des bras intérieurs, que je tenais toujours tendus pour embrasser Celui après lequel je soupirais. » [Ibid., p. 87, 90, 91.)

« Le Bien-Aimé disposait l'âme par des opérations si secrètes et par des voies si cachées à l'âme même, qu'à peine en découvrait-elle les vestiges. C'étaient des touches intérieures et des écoulements divins si subtils, si intenses, si intimes et. si imperceptibles qu'il semblait à l'âme qu'elle était absente de son Bien-Aimé, ou, s'il était proche, elle avait les mêmes souhaits que l'Épouse des Cantiques et l'invitait, Lui disant comme elle : Venez, mon Bien-Aimé, venez en mon jardin. Ajcu^ elle reconnaissait qu'il était proche d'elle et elle entendait sa voix, qui n'était autre chose qu'une manfestation de Lui-même faite à la dérobée, qui la faisait tressaillir d'aise et lui faisait dire par ses élans amoureux : « J'entends la voix de mon Bien-Aimé; voilà qu'il regarde; I) est derrière la muraille,^Il me regarde au travers des treillis. » Or dans cette manifestation la chose se passait de la sorte : cette muraille et ces treillis étaient la grande distance qu'il y avait entre Dieu en ses grandeurs et l'âme en sa bassesse; nonobstant quoi II en était, ce me semblait, si passionné qu'il en voulait faire les approches et, comme l'âme se sentait attirée passivement par l'excès de l'amour, elle était contrainte, quoiqu'elle eût la vue de sa bassesse et de son néant, de pousser ses é.ans conformément à cet attrait, sans pouvoir en aucune façon y résister... Ces touches divines si délicates, mais très crucifiantes, sont une purgation de l'intime de l'âme pour la rendre digne d'être la couche royale de l'Époux. Je me suis vue jusqu'à la défaillance à l'aspect de la grandeur de sa Majesté,

qui est si disproportionnée à l'âme à cause de sa bassesse que l'âme en défaut et se trouve perdue dans cet océan; elle revient à soi, puis elle défaut de nouveau et aiiisi par divers retours cela continue assez longtemps. Mais il ne faut pas estimer qu'il y ait ici rien.d'imaginaire, l'imagination n'y a point de part ; et même, les puissances de l'âme se resserrant dans l'unité demeurent arrêtées et dans le silence; tout est dans un état passif à souffrir les impressions de la Majesté divine. » (Gh. xxi, p. 92, 93.)

187. « Ensuite de cet état la divine Majesté donna à mon âme une impression très vive des attributs divins et de ses perfections essentielles, qui tout ensemble m'étaient aussi amour et lumière. Lorsque mon âme dans son impression contemplait Dieu comme vie, ses spupirs ne pouvaient rien dire sinon : ô vie, ô amour I... Si l'impression était de l'être de Dieu, mon âme ne pouvait rien dire sinon : ô être. Et ensuite elle l'adorait et avait un respect très profond et une estime très grande de la sublimité de ce divin attribut. Si je pensais à la pureté et à la sainteté, qui sont deux attributs très conjoints, ce que mon âme pouvait dire c'était : ô pureté, ô sainteté, ô abîme sans fond 1 Et ce qu'elle pouvait faire, c'était d'aimer ce grand Dieu qu'elle voyait comme un abîme de perfection. Je crois que je passai plus d'une année dans l'impression de ces divins attributs. » (Ch. XXII, p. 99 et 100.)

« Il y a diverses sortes de ti^nsports et mouvements d'amour dans la voie par laquelle la divine Bonté m'a appelée, conforme aux divers degrés d'oraison par où II (sic) m'a conduite-. Et je vous dirai en passant que cela ne se fait pas par mélhod>\ mais par l'abondance de l'Esprit de grâce, qui domine et qui agit l'âme, laquelle expérimente ce que saint Pau) dit que le Saint- Esprit prie pour nous avec des gémissements inexp'icables, parce que tout cela se fait passivement, 1° tantôt par une tendance vers l'Objet aimé; 2° puis par des gémissements qui mettent l'âme en langueur; 3° tantôt par une suspension qui la fait agoniser; 4° puis par des transports qui lui font oublier le nspect de sa Majesté; 5° ensuite par un martyre d'amour tiès pénible mais pourtant très aimable; 6° après cela par une privuulé toute Buave et toute douce; 7° et enfin par un attrait qui l'ob ige à un retour conforme aux attaques de l'Époux. » (Ch. xxvi, p. 132.)

SŒUR MARIE OF. S.\I M F.-THF. riF SE J71

§ 3. — Sœur Marie de sainte Thérèse Lumières^ amour, suavités, impulsions mystiques

188. La Sœur Marie de sainte Thérèse de Bordeaux reçut de très précieuses faveurs mystiques qu'elle décrit avec une grande clarté et exactitude. Écoutons-la : « Je reçus une lumière qui me donna à connaître que Dieu est un centre de lumières inaccessible et où rien de créé ne peut avoir d'entrée, et que l'Essence divine était un Être simple, unique, inattingible. Cette vue me donna une si grande et si magnfique idée de la Divinité, qu'il ne m'est pas possible de le pouvoir exprimer. Ce que je puis dire seulement, c'est que je conçus un nouvel amour pour cet Être suprême et incompréhensible, et j'en fus tellement pénétrée que je me trouvai inclînée et sollicitée intérieurement de faire une retraite de dix jours pour honorer Dieu en Lui-même et en tant qu'Être simple, sublime et séparé de tout le créé. » (Fie, p. 174.)

Ailleurs, elle raconte une autre illumination, qui lui fit connaître la présence du Verbe en elle, et l'embrasement d'amour qui accompagna cette lumière : « Le jour du Mariage de la Sainte Vierge, j'eus une connaissance très sublime du Verbe divin présent au plus intime de mon âme. Cette vue intellectuelle, qui m'assurait de sa divine présence, me la faisait voir si resplendissante et si prête à nous surcombler de grâces et de lumières, que j'en étais submergée; mais cette vue dilatait en même temps si abondamment et si sensiblement toute la partie supérieure et inférieure de mon âme que j'en était toute hors de moi, ma jubilation (dans la partie inférieure) étant si excessive aussi bien que mon contentement (dans la partie supérieure) que je ne sais ce que je serais devenue si je ne m'étais pas observée. » {Ibid., p. 246.)

« Le jour de sainte Agnès, jereçus une très sublime impression, par laquelle Noire-Seigneur me faisait connaître qu'il était tout à moi et que j'étais aussi toute à Lui, et que, comme son amour avait passé dans mon cœur, de. même mon amour était passé dans le sien, et que, par le moyen de cette union, II m'avait associée à tous les anges et tous les bienheureux et même à tous les justes qui étaient sur la terre. Cette grâce portait en elle tant d'onction et de consolation, que je ne sais

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coniiuent je pus me contenir ni ni'empêcher d'éclater. Il est fort étonnant qu'on puisse se posséder dans de pareils états, tant la grâce est abondante et submergeante..» {Ibid., p. 249.)

« J'ai reçu, ce me semble, une connaissance bien claire et bien parfaite de tout ce que Dieu a opéré en moi il y a quelques jours : c'était un état d'union et de transformation bien plus intime et plus excellente que tout ce que j'avais reçu jusque-là, et qui rend la possession que j'ai de Dieu plus parfaite, car j'ai un sentiment de sa divine présence plus vif, plus subtil et plus enlevant le cœur que je ne l'avais auparavant. Il me semble effectivement qu'il ne se passe plus en moi de vicissitudes ni de changements qui puissent me dérober la vue et la présence de mon divin Objet, si ce n'est pour quelques monients et comme par accident. Je ressens même une certaine confiance, qui me donne lieu de croire que Dieu y est tout-puissant, et qu'il y fait tout ce qu'il veut, sans plus d'empêchements, parce que je n'agis plus, au moins pour V ordinaire , que par les impressions que son divin Esprit me communique.

« Je sens même fort bien que mon âme avec toutes ses facultés et ses puissances sont pleines de Dieu; et cette plénitude est telle qu'elle semble se communiquer jusqu'à ma chair, nus membres et mes os; car je ressens non seulement tout ce que je vous dis, mais encore beaucoup davantage, puisque, la possession que j'ai de Dieu ne dilate pas seulement mon cœur, pour le vouloir posséder toujours de plus en plus, mais Dieu répand avec cela une vertu secrète dans tout mon intérieur, qui semble communiquer à mon corps et à ma chair une disposition spirituelle qui lui fait désirer de recevoir Dieu. Or cette disposition est un sentiment si subtil et si délicat, que je ne sais comment l'exprimer, si ce n'est en disant que, comme les fleurs au printemps s'ouvrent et s'épanouissent au lever du soleil, il en est à peu près de même de mon cœur, qui s'ouvre au moindre mouvement de l'Esprit divin, et de telle façon que ce mouvement se répand abondamment en l'âme et passe jusqu'au corps qui y paiHicipe à sa façon. » {Ibid., p. 370.)

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§ 4. — Sainte Angèle de Foligno — Joies tnystiques

189. Nous avons parlé des joies infuses. Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit ailleurs des goûts mystiques, qui, d'après sainte Thérèse, se distinguent des douceurs de l'oraison affective, précisément en ce qu'ils sont infus. {Degrés, t. I, n° 275.) Ces goûts mystiques sont les joies d'amour, qui se trouvent le plus ordinairement dans les oraisons contemplatives. Mais il est d'autres joies plus intenses, qui sont aussi des joies mystiques et par conséquent infuses.

« Un jour, dit saint Angèle de Foligno, je regardais la croix et sur elle le Crucifié; je Le voyais avec les yeux du corps. Tout à coup mon âme fut embrasée d'une telle ardeur que la joie et le plaisir pénétrèrent tous mes membresintimement. Jevoyaiset je sentais le Christ embrasser mon âme avec ce bras qui fut crucifié, et ma joie m'étonna, car elle sortait de mes habitudes, et au degré qu'elle atteignit, je ne la connaissais pas encore. Depuis cet instant, il me reste une joie et une lumière subijme, dans laquelle mon âme voit le secret de notre chair en communion avec Dieu. Cette délectation de l'âme est inénarrable ; cette joie est continuelle; cette illustration est éblouissante au delà de tous mes éblouissements. Depuis cet instant il m'est resté une telle certitude, une telle sécurité quant aux opérations divines qui se font en moi, que «je m'étonne d'avoir autrefois connu le doute; et si tous les mondes créés prenaient une voix pour essayer de le faire renaître, ils parleraient inutilement, car je vois dans les transports d'un plaisir qui ne se raconte pas, je vois cette main qu'il m'a montrée avec la marque des clous et qu'il montrera le jour où II dira : Voilà ce que j'ai souffert pour vous,

« Maintenant encore, quand je suis dans cette vision et dans cet embrassement, une telle joie est communiquée à mon âme, que j'essaierais inutilement de souffrir des souffrances de Jésus; cependant je vois sa main et la plaie de sa main. Toute ma joie est désormais dans ce Dieu crucifié. Quelquefois l'embrassement est si serré qu'il semble à mon âme qu'elle entre dans la plaie du côté. Elle y est illustrée par des joies dont la parole humaine n'a pas le droit d'approcher. Foudroyante joie, qui enlève à mes jambes la force de me porter, qui me jette à terre, qui me renverse, qui m'étend là, couchée et sans parole. Ceci m'arriva

une fois sur la place Sainte-Marie. On représentait la Passion l On aurait pu croire que j'allais pleurer. Je fus touchée et inondée^ d'une joie qui n'était pas naturelle; la joie grandit, elle grandit;je perdis la parole et je tombai à terre, foudroyée : je venai*; d'avoir la chose inénarrable, l'éblouissement de gloire. J'avais ett|j soin de m'écarter de ceux qui m'entouraient, étonnée moî-^ même de ma joie en face de la Passion. Alors je perdis l'usageJ de mes membres; je tombai à terre, sans parole, foudroyée.. Et il me sembla que mon âme entrait dans la plaie du Christ,: la plaie du côté. Et dans cette plaie, aii lieu de la douleur, je buvais une joie dont il m'est impossible de dire un seul mot. » (Ch. XXXVI, traduction Hello.) '-;

§ 5. — Sainte Marguerite- Marie Joies, peines, amour, lumières mystiques

190. Sijinte Marguerite-Marie reçut de semblables joies mys- ' tiques.

« Un vendredi, raconte-t-elle, ayant reçu mon Sauvexu*, Il mit ma bouche sur la plaie de son sacré côté, m'y tenant serrée fortement l'espace de trois ou quatre heures, avec des délices que je ne puis exprimer, entendant continuellement ces paroles : Tu vois maintenant que rien ne se perd, dans la puissance et quei tout se trouve dans ma jouissance. » (Cent., n» 280, p. 263.)^ « Quand mon Souverain, dit-elle ailleurs, voulait me gratifier de quelque croix nouvelle. Il m'y disposait par une abondance de caresses et de plaisirs spirituels si grands, qu'il m'aurait été impossible de les soutenir s'ils avaient duré. » {Autobiogr., noilO, p. 116.)

Ce que déclare ici sainte Marguerite-Marie se rencontre souvent — l'expérience le prouve — dans la vie des âmes contemplatives : joies et douleurs mystiques alternent, les Unes préparant et pour ainsi dire annonçant les autres. Une des peines mystiques que cette fidèle Épouse de Jésus endura le plus souvent, fut celle que lui faisait éprouver l'intelligence très vive qui lui était donnée de la sainteté de Dieu : « Dans la première solitude qui suivit ma profession, raconte-t-elle, les deux ou trois premiers jours, cette sainteté divine s'appesantit et

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s'iinprima si fort en moi, qu'elle me rendait incapable de faire I oraison et de supporter la douleur intérieure que je sentais, si la même puissance qui me faisait souffrir ne m'avait soutenue, rar j'éprouvais un désespoir et une douleur si grande de paraître (levant mon Dieu, que, j'aurais voulu mille fois m'abîmer, me détruire et m'anéantir, s'il avait été en mon pouvoir, tant je me sentais indigne de paraître devant cette divine présence, dont je ne me pouvais retirer, d'autant qu'elle me poursuivait partout comme une criminelle qui était prête à recevoir sa condamnation, mais avec une soumission si grande au divin vouloir de mon Dieu, que je suis toujours disposée à recevoir toutes les peines et douleurs qu'il Lui plaira m'envoyer, avec le même contentement que je ferais de la suavité de son amour. » {VieetŒuv.,t. il, p. 163.)

191. Ailleurs elle raconte comment elle recourait au Sacré- Cœur quand elle éprouvait ces peines; et alors de vives impulsions d'amour lui étaient données. « Son Cœur était mon repos, ma retraite et ma force dans mes faiblesses, lorsque je me trouvais accab'.ée de peines et douleurs causées par la sainteté de justice, qui me réduisait à deux doigts delà mort. Mais, lorsqu'il me voyait à cette extrémité. Il me disait : viens prendre du repos pour souffrir plus courageusement. Je me sentais aussitôt abîmée dans cette fournaise d'amour, où je ne pensais plus qu'à l'aimer, m'en sentant des mouvements si forts et si violents qu'il me semblait que mon âme s'allait séparer de mon corps, qui se trouvait si lassé que je ne pouvais mettre un pied devant -l'autre i. » {Ibid., p. 145.)

192. ho P. Piny (1680) dans la Vie de la Mère Marie-Madeleine de la Sainte-Trinité (p. 534), résumant ce que cette sainte âme raconte de sa vie mystique, dit : « Ainsi elle déclare les effets admirables que le divin amour avait heureusement produits dans son âme, et comme elle avait été bien richement favorisée du baiser sacré de la divine bouche, mais de l'une et l'autre lèvre 2, par les illustrations et les vues lumineuses qui en étaient

1 Voir dans le texte cité plus haut {n° 99) comment la grâce mystique l'éclairait sur les grandeurs de Dieu et en même temps l'embrasait d'amour.

* Allusion évidente à un célèbre passage de saint Bernard (Cf. Vie d'Union, n" 163).

dérivées dans son entendement; et les incendies amoureuses {sic) qui avaient embrasé son coem" et sa volonté. »

§ 7. — Mère Véronique du Cœur de Jésus Zèle, lumières, amour, désirs, martyre mystiques

193. On trouve dans la Vie de la Mère Véronique du Cœur de Jésus (1826-1883) des descriptions fort intéressantes d'états notoirement mystiques. Nous en citerons seulement quelquesunes :

« Je sens que c'^est Dieu en moi qui me donne ces sentiments de zèle pour sa gloire et ce grand désir de voir tous les pécheurs revenir à la pénitence. Devant ce grand Tout qui me domine, je me sens, je me vois comme un petit abîme, qui se perd dans cette immensité. Je l'épjouve si vivement que je ne saurais le dire »... Ce zèle infus, ces lumières si vives, si pénétrantes sur le Tout de Dieu et le rien de la créature sont certainement des phénomènes mystiques.

« Pendant mon Heure Sainte fai reçu une vive impression des trois Personnes divines. C'était comme si j'eusse entendu très distinctement ces paroles : Puissance, Sagesse, Amour; et à chacune d'elles une des Personnes de la Sainte Trinité se révélait à mon âme et s'y appliquait très intimement avec beaucoup de douceur. Ihne semblait les voir, tellement l'impression était forte, aussi bien, que les effets que j'en recevais. Après avoir joui assez longtemps de ces effets mystérieux, toutes ces connaissances divcjrses se réunirent en la personne de Notre-Seigneur. Je les sentais aussi vivement en Lui seul. Ces paroles de mon cher Jésus : Qui me voit, voit aussi mon Père, car mon Père est en moi, me faisaient comprendre ce que j'éprouvais. En possédant Jésus, je possédais la Trinité tout entière. Je voyais Jésus d'une vue intellectuelle i, Jésus en mon âme, Jésus en qui était le Père et sur lequel reposait l'Esprit-Saint. Cette vue était si sentie qu'elle me ravissait d'amour. » {Vie, p. 137.)

' Il est fort probable que, par là, il faut entendre lumière mystique et non vision intellectuelle, c'est-à-dire angélique, car les lumières données d'abord sur la Sainte Trinité semblent bien avoir été des lumières mystiques et celle-ci continuait celles-là.

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