SENTIMENTS PUREMENT SPIRITUELLES
En disant : « j'ai yu en Dieu, » cette sainte visitandine n'entend nullement qu'elle vit Dieu face à face, car elle distingue ensuite formellement cette faveur de la vision intuitive.
Dans un autre endroit de sa vie, il est dit :.« Les trois Personnes divines rélevèrent à Elles par une connaissance intime de leur perfection et, par un simple regard de pure foi, vive et amoureuse, lui firent comme pénétrer le profond mystère de leur inefïable union, grâce si grande qu'elle la nommait la merveilleuse. »
Sainte Thérèse explique fort clairement que ces visions se font par espèces angéliques : « J'avais présente, dit-elle, dans une vision intellectuelle, toute la Sainte Trinité; je connus, par une espèce de représentation qui, étant comme une figure de la vérité, la rendait très accessible à ma faible intelligence, de quelle sorte un Dieu est en trois Personnes; il me semblait que ces trois divines Personnes, qui étaient représentées d'une manière distincte dans l'intérieur de mon âme, me parlaient i. »
§ 3. — Actes d'amour et sentiments angéliques
199. La différence est très grande entre les opérations intellectuelles-des anges et les opérations intellectuelles des hommes, elle est moindre entre les opérations de volonté des uns et des autres. Cependant, comme la volonté suit l'intelligence et qu'il y a une corrélation évidente entre ces deux puissances, il faut admettre que les actes de volonté et, par conséquent, les actes d'amour produits par une âme affranchie de l'esclavage du corps sont supérieurs en étendue, en rapidité, en intensité, en pureté, à ceux qu'elle peut produire dans son état normal. Il s'ensuit que les sentiments qu'engendre cet amour, joies ou peines, suavités ou amertumes, peuvent dépasser en intensité tout ce que nous pouvons imaginer. Il n'est pas douteux que certaines descriptions que les Saints nous font de leurs états intérieurs ne se rapportent à des phénomènes d'ordre angélique ; malheureusement, souvent, ils ne distinguent pas entre ces phénomènes et
1 Relacion, xvi, p. 50. Dans la traduction nouvelle faite par les Carmélites, c'est la Relation xiv.
PHÉNOMÈNES D UKDRE ANGÉLIQUE
IfS phénomènes mystiques et il est difficile à celui qui les lit de faire le discernement.
Il nous semble — quoique nous n'osions le donner comme certain — que les faveurs décrites par sainte Thérèse au chapitre II de la Sixième Demeure sont de ce genre : « Avant que l'âme soit devenue tout à fait son épouse, le Seigneur le lui fait jjien désirer. Il emploie des moyens si délicats que l'âme ellemême ne les comprend pas; et, moi-même, je ne parviendrais pas à le faire comprendre, sinon à ceux qui les ont éprouvés. Ce sont, en effet, des impulsions (d'amour) qui partent du plus intime de l'âme, et elles sont si délicates et si subtiles que je ne sais quelle comparaison employer qui leur convienne. Ces poussées (d'amour) sont très différentes de tout ce que nous pouvons nous procurer par nos efforts, diff (^rentes aussi des goûts (mystiques) dont nous avons parlé. Sou vent, lorsque l'âme ne s'y attend pas, lorsque même elle ne pense pas à Dieu, Il la réveille, comme une étoile filante i qui passe très vite, ou comme un coup de tonnerre; cependant, on n'entend aucun bruit; l'âme comprend que Dieu l'a appelée; elle le comprend si bien que, parfois, surtout dans les commencements, elle se met â trembler et à se plaindre, bien qu'elle n'endure aucune douleur. Elle sent qu'elle a reçu une blessure très savoureuse ; comment, par qui a-t-clle été blessée, elle ne le voit pas, mais elle comprend que c'est chose très précieuse, si bien qu'elle ne voudrait jamais être guérie de cette blessure. »
Il nous semble encore, sans que nous voulions l'assurer, que c'étaient des joies d'ordre angélique que ressentait parfois sainte Marguerite-Marie et dont elle dit : « J'ai été mise en un séjour de gloire et de lumière, où, moi, misérable néant, ai été comblée de tant de faveurs, qu'une heure de cette jouissance est suffisante pour récompenser les tourments de tous les martyrs. »
200. L'une des marques les plus sûres de cet état angélique, c'est qu'il persévère pendant le sommeil, l'âme n'ayant aucun besoin du cerveau pour produire ce genre d'opérations. « Jamais je n'interrompais mon oraison, dit sainte Thérèse, pa.= même en dormant. » (Vi-e, xxix, p. 231.) Saint Alphonse Rodriguez
1 La sainte emploie le mot : comète, mais une comète ne passe pas si vite ; il nous semble probable que la Sainte pensait aux étoiles filantes.
SENSATIONS SPIIÎITI
raconte la même chose de lui-même : « Cette oraison, dit-il, qu'on peut avoir en dormant est très relevée. » (Vie, n° 145.) En effet, les actes qu'on y produit sont d'un très grand mérite. « Durant mon sommeil, écrit Madeleine Vigneron (1628-1667), j'entendais souvent Notre-Seigneur, qui m'entretenait du grand amour qu'il avait pour mon âme; et sa voix me paraissait comme venant de loin et je faisais tous mes efforts pour m'éveiller et être pleinement à moi; mais, ne le pouvant pas, je me suis sentie fortement tirée et me suis mise en oraison, en laquelle j'ai eu l'esprit si fort enlevé que je croyais que mon âme avait quitté le corps. » {Vie, 2^ partie, ch. m.)
La Mère Marie-Véronique du Cœur de Jésus passait souvent la nuit devant le Saint Sacrement. A certaines époques, elle y sommeillait « pendant quelques instants, quelques heures tout au plus; mais toujours, même pendant cette somnolence, l'Époux céleste lui a accordé cette grâce singulière que son cœur continuait à veiller en lui. restant uni par un sentiment d'adoration et de religion. » Et cette union intime, « cette continuité d'adoration en la présence de Dieu » continuait le jour au milieu de toutes ses occupations. ( Vie, ch. xviii.)
Sainte Marguerite-Marie, disent les contemporaines, « était si étroitement unie à Dieu depuis plusieurs années que le .sommeil n'en interrompait que fort rarement la pensée ».
Dans les dernières années de sa vie la Vénérable Élisabetta Canori ne perdait pas un seul moment l'union avec Dieu; il lui arriva de la sentir même pendant les courts instants qu'elle donnait au sommeil. Racontant, en effet, une grâce qu'elle reçut le 13 juillet 1821, elle dit : « Je ne saurais dire si le repos que je pris cette nuit-là pouvait s'appeler un sommeil naturel; car pendant que mon corps reposait, mon cœur restait éveillé, et dans l'intime de l'âme je goûtais une joie très particulière. « [Vita dal Prof. Pagani, p. 411, Rome 1911.)
§ 4. — Sensations spirituelles
201. Nous avons dit que les suavités et les amertumes d'amour ressenties par les âmes qui sont élevées à l'état des purs esprits sont incompréhensibles à ceux qui ne les ont pas éprouvées; on peut en dire autant des sentiments qui ont leur principe dans
186 PHÉNOMÈNES d'oRDRE ANGÉLIQUE
rintelligence : telles sont les joies qui proviennent de la vue du beau et du bien intellectuellement perçu, les douleurs que produit la vue du mal, du désordre du péché, dont l'horreur est si vivement saisie. Pour les âmes privilégiées dont nous parlons, ces jouissances, surtout les jouissances d'amour, sont les plus douces, ces souffrances sont les plus atroces qu'elles puissent ressentir, mais sont-elles les seules? Les esprits n'ont-ils pas d'autres plaisirs et d'autres douleurs? Le P. Surin nous dit dans ses Mémoires i avoir appris que les démons se battent entre eux et se font beaucoup souffrir, qu'ils torturent aussi les damnés. Il est certain que l'application des objets bénits au corps de ceux qu'ils possèdent leur cause de très grandes souffrances; or ces souffrances ne peuvent être classées parmi celles que nous venons d'énumérer.
S'il y a pour les purs esprits des douleui's pour ainsi dire physiques — sans être sensibles — des douleurs qui les blessent dans leur nature, il doit y avoir aussi pour eux des jouissances de même ordre. Quelle est la faculté qui ressent les unes et les autres? Quel est le mode intime de ces plaisirs et de ces souffrances? Question insoluble pour des êtres constitués comme nous le sommes, incapables de comprendre des phénomènes si différents de ceux qu'ils constatent en eux-mêmes; mais l'existence de ces sensations spirituelles ^ nous semble confirmée par des textes tels que ceux que nous allons citer.
Lorsque sainte Thérèse eut la vision de l'enfer, elle sentit
' Histoire abrégée des possessions de Loudun, l''® partie, 1. II, ch. X el XI. Nous savons d'autres exorcistes qui ont fait la même constatation.
- Qu'on nous pardonne cet assemblage de deux mots qui « semblent jurer de se voir accouplés ». Mais, pour désigner ces phénomènes extraordinaires, les termes font défaut. Le lecteur comprendra que nous prenons le mot « sensation » dans le sens vulgaire, signifiant plaisir ou douleur, et non dans le sens philosophique de perception sensible. Dans les (Jrâces d'oraison, le P. Poulain admet une sensation spirituelle analogue aux sensations qui nous permettent de percevoir les objets qui nous entourent, il prend le mot de sensation spirituelle dans le sens philosophique de moyen de perception; tout autre est le sens que nous donnons ici à ces deux mots : par là, nous entendons les émotions agréables ou pénibles qui peuvent être ressenties dans la nature spirituelle. Disons, pour parler comme les philosophes, que les sensations de plaisir et de douleur ne manifestent qu'un état du moi; la perception, au contraire, fait saisir le non-moi.
SENSATIOJJS SPIRITUELLES 1S7
dit-elle, dans son ânie un feu dont elle ne peut décrire la nature ; elle distingue cette sensation et des douleurs qu'elle ressentait en même temps dans son corps, et aussi de l'agonie de l'âme, des sentiments de tristesse et d'angoisse qu'elle éprouvait dans la volonté.
Dans une lettre au P. Rodrigue Alvarez elle parle d'une sorte de blessure intime qu'elle distingue de la pure blessure d'amour. De la blessure d'amour elle dit : « Ce sont comme des désirs de Dieu si vifs et si délicats qu'ils ne peuvent se décrire )>. Voici comment elle parle de l'autre blessure, qui, du reste, est jointe à une blessure d'amour : « On dirait vraiment qu'une flèche a traversé Je cœur ou l'âme elle-même. .. Cette douleur n'est point une plaie matérielle, elle a son siège dans l'intime de l'âme. . . Ce n'est point chose qu'on puisse dire ni écrire. . . car les peines de l'esprit sont très différentes de celles d'ici-bas. Par là je-comprends comment les âmes dans l'enfer et -dans le purgatoire souffrent des douleurs supérieures à tout ce que peuvent faire concevoir ici-bas les douleurs corporelles. » {Relacion v. p. 36.)
Sainte Véronique Juliani raconte comment Notre-Seigneur la fit participer aux douleurs de la Passion; et les douleurs qu'elle décrit semblent bien avoir été à la fois des peines d'amour et des sensations spirituelles semblables à celles dont vient de parler sainte Thérèse : «Natre-Seigaeur me fit pénétrer un peu dans ces douleurs qu'il ressentit au fond de son âme. . . Je pensais que cette manière de souffrir avec le sentiment, il patire cou sentimento, pouvait se raconter, mais de tout ce que" je puis comprendre je ne puis rien dire. Ce sont des peines qui comme des flèches aiguës transpercent les entrailles, le cœur et l'âme, et cette peine reste imprimée dans l'âme, mais comment, je ne saurais le dire. Je donnerai cette comparaison très simple : si une personne avait reçu un coup d'arquebuse et que toutes les balles fussent entrées dans son dos, elle sentirait des souffrances de mort. Si elle sent ces balles tourner dans son dos, elle ne les voit pas et ne peut les arracher; plus elles ont pénétré profondément, plus grande est la douleur; ainsi en est-il des peines que Dieu me fait éprouver. Mon âme se sent comme frappée d'un coup mortel, puis la douleur va grandissant, certaines peines cachées tournent et retournent en elle, et plus elles