DIVERS MODES DE VISIONS
Les visions intellectuelles se font sans images; nous en avons parlé en traitant des phénomènes d'ordre angélique. Ce sont les visions les plus élevées : les démons, qui peuvent prendre des formes corporelles et se montrer aux yeux, qui peuvent également former dans l'imagination des représentations et produire des visions Imaginatives, ne peuvent donner des visions intellectuelles. Dieu nous ayant établis dans l'état où nous sommes et dans lequel J'âme ne peut agir indépendamment du corps, Lui seul peut changer cet état, même momentanément, et élever l'âme humaine au rang des purs esprits.
222. Les âmes les moins vertueuses, les pécheurs eux-mêmes, comme aussi les plus grands Saints, peuvent avoir des visions corporelles et Imaginatives. « Les âmes avancées, remarque saint Jean de la Croix, sont plus souvent favorisées de visions Imaginatives que de visions extérieures et corporelles» (Moni^e, II, 14, p. 167). Mais ces âmes seulement que Dieu é ève à l'état angélique peuvent avoir des visions intellectuelles, et il n'y a pas d'exemple, croyons-nous, que Dieu ait accordé cette faveur a des âmes qui ne fussent pas encore entrées dans l'élat mystique et chez qui, par conséquent, les puissances supérieures ne fussent pas dégagées de la domination des facultés sensibles.
223. Il importe de ne pas confondre la vision intellectuelle avec les illuminations intérieures, qu'on appelle parfois aussi illuminations intellectuelles, par opposition aux fantaisies et aux chimères de l'imagination, mais qui sont très différentes dos vues angéliques. Ribet dans sa Mystique a dit qu'au festin de Baltazar il y eut double vision, vision corporelle de la main qui traçait des caractères sur la muraille et vision intellectuelle dans l'esprit de Daniel, qui en comprit la signification. De même
çoivent dans l'œil du voyant une modification anormale qui les avertit de la vision. Les phénomènes de vue à distance, sur lesquels on a beaucoup écrit, semblent bien être des visions im^inatives produites par des anges ou des démons. Nous savons des cas très certains où des vues de scènes éloignées et même futures furent ainsi produites par des êtres surhumains, esprits bons et esprits mauvais. Il est étrange que des savants catholiques s'évertuent à trouver à ces phénomènes des explications naturelles sans paraître même soupçonner que les anges et les démons peuvent en être les auteurs.
212 RÉVÉLATIONS PlUVÉES
d'après lui, ce serait par une vision intellectuelle que les Mages auraient compris ce que signifiait l'éloile. C'est possible, mais rien ne le prouve. Les lumières que l'Esprit-Saint communique par ses dons, les pensées qu'il met dans l'esprit avec une clarté parfois éblouissante et une conviction ferme de leur vérité, comme celles qu'inspirent les saints anges, sont bien dans l'intelligence; mais celle-ci saisit les vérités sans sortir de son état normal d'intelligence humaine; elle est donc tiès loin de connaître et de penser à la façon des purs esprits. Il y a, dans ce cas, illumination, c'est-à-dire impr<ssion ou infusion d'idées, il n'y a pas vision intellectuelle ou angé.ique. Est-ce de cette façon ou par vue angé.ique que Daniel et les Mages furent éclairés, l'Écriture ne nous fournit sur ce point aucun indice. Les âmes élevées à l'état angélique ont souvent ks deux visions ensemble; sainte Thérèse l'atteste pour elle-même : « Souvent, dit-elle, quand le Seigneur m'accorde quelque vision (Imaginative), c'est d ■ cette manière (par vision intellectuelle ou connaissance ange ique) qu'il me la fait comprendre. » Pour les autrts âmis, quand elles ont quelque vision corporelle ou imaginalive, c'est p utôt par le moyen des dons du Saint-Esprit qu'elles sont éc.aiiées sur le sens de ces visions. Cf. S. Th. 2. 2. q. 173, a. 2,
§ 2. Paroles surnaturelles
224. On divise aussi en trois espèces, comme les visions, les paroles surnaturelles et cette division répond à la précédente. Les paroles auriculaires sont p^^rçu:s par l'oreille cuninu les paroles naturelles; les paroles imaginaliv( s, formées d.' mots comme les paroles auriculaires, s'impriment dans l'imagination.
Quant aux paroles intellectuelles, elles ne d.fTèrenl pas, pour ainsi dire, d s visions intellectuelles, car ce sont d. s connaissances de même ordre, mises par Dieu dans la même facu lé, qui est l'intelljgence agissant à la façofi d s purs esprils; mais l'âme a, de plus, conscience que c'est Dieu qui les lui donne par manière de langage pour l'instruire et lui signifier s- s vo.ontés.
« Dieu, dit sainte Thérèse, instruit l'âme et lui parle sans parler. . ., c'est un langage tellement du ciel, que l'on ne peut
PAROLES SURNATUHELI.i;.-; 213
que mal le donner à comprendre, quoi qpi'on puisse dire, si le Seigneur n'en donne l'expérience. Le Seigneur met au plus intime de l'âme ce qu'il veut lui faire entendre et II le lui représente sans images, sans forme de paroles, de la même manière que la vision (intellecutelle) dont je viens de parler. Que l'on remarque bien cette manière dont Dieu fait entendre à l'âme ce qu'il veut, soit d'importantes vérités, soit des mystères. Ces sortes de visions et de langage sont tellement spirituels qu'il n'y a, ni dans les puissances de l'âme, ni dans les sens, aucun mouvement où le démon puisse trouver prise..., nous n'opérons rien, nous n'agissons pas. Dieu fait tout. C'est comme si des aliments nous étaient mis dans l'estomac sans que nous les ayons avalés et sans que nous sachions comment ils sont venus là... Dans les paroles dont j'ai parlé précédemment (paroles Imaginatives), Dieu force l'esprit, même malgré lui, àfaire attention à ce qui lui est dit; il semble alors que l'âme a des oreilles autres que celles du corps, avec lesquelles elle doit écouter sans pouvoir détourner son attention, comme une personne d'une ouïe excellente, à qui on parlerait de très près et à haute voix, sans lui permettre de se boucher les oreilles; ne le voulûtelle pas, elle devrait bien entendre. Mais, dans ce cas (de langage Imaginatif), elle n'est pas sans faire quelque chose, car, tout au moins, elle est attentive à ce qui lui est dit. Au contraire, dans le langage intellectuel, elle n'agit nullement, elle ne prête même pas ce faible concours qui consiste à écouter. Elle trouve tout en elle assaisonné et avalé, elle n'a plus qu'à jouir; elle est comme quelqu'un qui, sans apprendre, sans avoir rien fait pour savoir lire, sans avoir jamais étudié, se trouverait en possession de toute la science et ignorerait comment et d'où elle lui est venue, puisqu'il ne se serait jamais mis en peine d'étudier, pas même d'apprendre l'a b c. Cette dernière comparaison explique, me semble-t-il, quelque chose de ce don tout céleste; l'âme se ■voit en un instant savante, le mystère de la Sainte Trinité et d'autres vérités fort élevées lui semblent si manifestes qu'il n'y a pas de théologien avec lequel elle ne soit prête à discuter pour les défendre. Elle en demeure tout interdite, au point qu'une seule de ces faveurs suffît pour opérer en elle un complet changement, pour lui enlever toute autre affection que celle de son Dieu, qui là rend capable de si grands biens, qui lui
communique ses secrets et lui témoigne une si grande amitié. »
225. Pour plus de clarté, énumérons les diverses manières dont Dieu parle à l'âme :
1° Dieu nous parle par les simples inspirations de la grâce^ qu'elles viennent par le ministère des anges ou qu'elles soient l'œuvre de Dieu même. Elles sont communes à tous les hommes et elles n'ont rien dans leur mode qui les distingue des autres produits de l'inteliigence; elles se présentent à l'esprit d'une manière toute naturelle, suivant le cours ordinaire de la pensée humaine; les circonstances les font naître, c'est en réfléchissant et en s'appuyant sur les données de la foi que l'âme comprend, grâce au secours divin, ou quel jugement elle doit porter, ou comment elle doit agir. « Très souvent, c'est l'Esprit-Saint qui l'aide à produire ces jugements, ces conceptions, ces paroles et ces raisonnements très justes. » Mais l'âme, facilement, y ajoute du sien : « Dans cette lumière de l'Esprit-Saint communiquée à l'entendement, il n'y a pas d'erreur, mais il peut y en avoir dans les paroles que forme ensuite l'entendement et dans les raisonnements qu'il tire de ces données. » Et, si l'on s'affectionne à ces dialogues intimes, se figurant que c'est toujours Dieu qui parle, le démon peut y prendre une large part '.
2° Les impressions de grâce ou illuminations soudaines sont plus rares et d'un ordre p us élevé : l'âme se trouve subitement éclairée sur une vérité utile à connaître ou sur la conduite à tenir; elle sent en elle une volonté ferme de ne pas s'en départir et, si elle s'examine, elle se rend compte que la lumière n çue et la fermeté de sa décision ne peuvent s'expliquer parles réfl xions qu'elle aurait pu faire. E-Ie a subi une action directe de l'Esprit- Saint, qui l'a instruite, non pus seulement en dirigeant ses pensées suivant le procédé humain du raisonnement, mais en versant directement ses lumières en elle, ce qui est le propre des dons du Saint-Esprit. Dans ce cas encore, elle peut, en ajoutant ses propres raisonnements, altérer la lumière reçue et mêler l'erreur à la vérité. Gis deux espèces de communications ne sortent pas des voies ordinaires; on juge de leur vérité en sui-
1 Montée, II, 26, p. 250. Saint Jean de la Croix appelle ce langage de Dieu les paroles successives.