‹ L'état mystiqueChapitre 48 sur 99 · Citons dans la suite des âges quelques-unes des rêvé · texte numérisé non relu

Citons dans la suite des âges quelques-unes des rêvé

lations qui produisirent de merveilleux fruits dans l'Église.

La dévotion au scapulaire du Mont Carmel, qui a été pour un si grand nombre d'âmes un moyen de salut et dont de nombreux miracles ont démontré la merveilleuse efficacité, a eu pour origine la révélation faite à saint Simon Stock. Il en a été de même ile la dévotion au scapulaire de Tlmmacu.ée Conception, à celui de la Passion, à la médaille miraculeuse. Que de grâces de protection, de conversion, de progrès dans la piété ont été dues à ces pratiques, qui eurent pour point de départ des révélations 1 Le Seigneur, voulant faire instituer dans toute la chrétienté la fête du Très Saint Sacrement, se servit d'une religieuse cistercienne, la B. Julienne du Mont-Cornillon. Cette sainte religieuse eut en 1208, à l'âge de seize ans, ses premières visions. Elle était morte depuis six ans quand, en 1264, Urbain IV, qui l'avait connue à Liège, en 1246, et avait examiné ses révélations, donna la Bulle qui institua la fête demandée par le Seigneur; en 1312 le concile de Vienne confirma la Buile d'Urbain IV, et ce fut seulement cinquante-deux ans plus tard, en 1316, centhuit ans après les premières visions, quand Clément V eut renouvelé le décret d'Urbain IV, que cette fêle fut solennellement célébrée.

Nos lecteurs savent comment le Cœur de Jésus « ne pouvant plus, selon ses propres paroles, contenir en lui-même les flammes de son ardente charité » voulut « les répandre par le moyen » de sa fidèle servante, sainte Marguerite-Marie « et se manifester aux hommes pour les enrichir de ses précieux trésors et les retirer de l'abîme de perdition ». Ils savent comment il demanda à cette humble religieuse « que le premier vendredi d'après l'Octave du Saint Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer son Cœur ».

Cette mission confiée à sainte Marguerite-Marie était comme le complément de celle que Notre-Seigneur avait, plusieurs siècles auparavant, confiée à sainte Gertrude. « Je veux, avait-Il dit à la vierge d'Helfta, donner dans tes écrits un témoignage assuré et incontestable de ma divine Bonté, dans ces derniers temps où je me prépare à combler de mes grâces un grand nombre de personnes » (ii, 10). Les écrits de Gertrude la Grande eurent en effet une très grande et très salutaire influence; quiconque les a lus sait quelle idée magnifique ils donnent de la

bonlti sans bornes du Sauveur, quelle confiance affectueuse ils inspirent. Le Seigneur rendit à sa servante ce témoignage qu'elle avait dignement accompli sa mission. « Le Seigneur dit qu'il retrouve partout dans ce livre l'inexplicable douceur de l'amour divin » (v, 33).

Sainte Thérèse n'eut pas une moindre influence; elle la dut en grande partie aux r'vélations dont elle fut favorisée. Combien de lumières précieuses les âmes fidèles ont puisées dans ses ouvrages. Or, elle déclare à la fin du livre de sa Vie (xxxix, p. 349) qu'une très grande partie des vérités qu'elle y enseigne elle les a apprises de la bouche de son divin Maître; si elle ne les Lui attribue pas d'ordinaire, c'est qu'elle ne veut citer comme étant de Lui que les paroles que sa mémoire a pu retenir sans en oublier une seule syllabe.

230. Le Seigneur a employé souvent ce moyen des révélations privées quand son peuple s'est ;trouvé dans quelque pressant besoin. Grégoire XI avait résisté aux avertissements et aux remontrances de sainte Brigitte de Suède, qui lui avait fait connaître de la part du Ciel qu'il eût à quitter Avignon. Le Seigneur lui envoya sainte Catherine; cette humble fille d'un teinturier de Sienne n'eût pas même pu essayer de décider le Pape à revenir à Rome, si les faveurs célestes qu'elle recevait et en particulier la connaissance des secrets des cœurs ne lui avaient pas donné un crédit extraordinaire; elle n'eût sans doute pas triomphé des oppositions des prélats de la Cour pontificale, qui se montraient incrédules à sa mission, si elle n'avail pas prouvé au Pape qu'elle parlait au nom du Seigneur, en lui révélant le vœu qu'il avait fait et qui n'était connu que de lui. C'était en 1376. Vingt ans plus tard, en 1396, saint Vincent Ferrier, gravement malade, recevait la visite du Sauveur qui, après l'avoir miraculeusement guéri, le chargeait de parcourir le monde et de prêcher contre les vices; ce qu'il fit en opérant des miracles sans nombre et avec un succès tel qu'il sauva la chrétienté dans ces temps de désordre. Trente ans plus tard, en 1430, le monde vit un exemple plus étonnant encore d'une mission tout extraordinaire, connue par la révélation, et dont le succès prouva bien la vérité : la mission de sainte Jeanne d'Arc. Vers la fin du siècle suivant en 1582,une jeune fille, Orsola Benincasa, se présentait au Pape Grégoire XIII et se déclarait envoyéi-

par Noire-Seigneur pour lui dire de travailler avec plus d'énergie à la réforme de l'Égiise. Personne tout d'abord ne voulait croire à sa mission. Le Pape la fit examiner par des cardinaux, des théologiens, et plus spécialement par saint Philippe Néri qui, après sept mois d'épreuvts et d'examens, reconnut que la Bienheureuse était conduite par l'Esprit de Dieu '. Le Pape tint compte de ses avertissements : l'œuvre de la réformation fut menée avec beaucoup plus de vigueur et produisit de très grands fruits. De nos jours les révélations de la Salette, de Lourdes, de Pontmain, qu'il nous suffit de mentionner, ont rappelé aux chrétiens oublieux de leurs devoirs, qu'ils devaient observer les commandements divins, prier et faire pénitence, s'ils voulaient échapper aux châtiments célestes. De combien de grâces ces apparitions de la Très Sainte Vierge n'ont-elles pas été l'occasion?

231. Parmi les plus grandes grâces que le Seigneur ait faites à son Église, on doit compter l'institution des Ordres religieux. Or, à l'origine de la plupart de ces saints Ordres, il y eut des révélations, soit pour en suggérer l'idée, soit pour rendre favorables ceux qui devaient les approuver, soit pour pousser dans la voie de la sainteté, pour ^encourager, diriger et soutenir les saints fondateurs ou réformateurs. Pour s'en convaincre on n'a qu'à lire les vies de saint Bruno, de saint Dominique, de saint François d'Assise, de saint Félix de Valois, de saint Jean de Matha, de saint Pierre Nolasque, de saint Raymond Nonnat, des sept premiers servîtes, de saint Philippe Béniti, de saint François de Paule, de saint Ignace, de saint Jérôme Émilien, de saint Pierre d'Alcantara, de saint Jean de Dieu, de saint Philippe Néri, de saint Camille de Lellis, de M. Olier et de la vénérable Mère Agnès, du bienheureux P. Eudes, de saint Paul de la Croix, de saint Alphonse de Liguori, de sainte Jeanne de Valois, de sainte Thérèse, de la Mère Véronique du Cœur do Jésus, etc., etc.

232. Les révélations ou interventions divines auxquelles nous faisons allusion furent connues et transmises à la postérité; mais combien plus nombreuses furent celles qui jamais ne,

' Voir dans le livre du D' Imbert-Gourbeyre : La Stigmatisation, t. 1«', ch, XV, la série d'épreuves auxquelles elle fut soumise.

furent dévoilées. Les personnes qui sont favorisées des visites célestes les tiennent dans le plus grand secret, surtout quand elles n'ont rapport qu'à leurs besoins personnels; sans les prescriptions de leurs directeurs nous n'aurions pas connu les révélations faites à sainte Thérèse, à sainte Véronique Juliani et à tant d'autres. « Or, dit le P. de Gallifet *, les hommes sont exempts pour l'ordinaire de cette grande sujétion à leurs supérieurs et à leurs directeurs; elle est, au contraire, indispensable aux femmes plus exposées à l'illusion. Aussi les hommes se trouvent-ils rarement contraints par l'obéissance de mettre par écrit ce qui se passe dans leur intérieur; ils tiennent presque toujours secrètes les grâces extraordinaires qu'ils ont reçues. » Nous saurons dans l'éternité seulement combien d'âmes chrétiennes ont reçu du Ciel des avertissements surnaturels et ont trouvé, en s'y montrant dociles, des secours bien précieux, souvent le chemin de la perfection et même de l'héroïsme. Sainte Thérèse s'efforçait, depuis longtemps, de renoncer à des entretiens trop fréquents avec les personnes séculières; sans qu'il y eût vraie faute de sa part, ces épanchements étaient le grand obstacle qui l'empêchait de prendre tout son essor. Or, un jour elle entendit le Seigneur lui dire : c Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais seulement avec les anges ». Cette parole surnaturelle produisit ce que ses confesseurs n'avaient pu obtenir, le détachement complet et le renoncement à tout ce qui était occasion de dissipation, et à partir de ce moment elle fit dans la sainteté de merveilleux progrès. Sainte Marguerite- Marie reçut de Notre-Seigneur nombre de conseils, d'avertissements, de réprimandes, lors même qu'elle était encore dans le monde. « Mon Seigneur Jésus-Christ, dit-elle, s'était rendu mon maître et mon gouverneur, » Il lui apprenait à faire oraison, Il lui réglait ses pénitences; grâce à ces instructions divines, Marguerite-Marie marcha à pas de géant dans' la voie de la sainteté. Le B. Suzofut préparé à ses terribles épreuves, encouragé, soutenu, conseillé par Notre-Seigneur et par les anges. Les vie^ des Saints sont remplies de ces faits surnaturels; presque tous ces amis de Dieu reçurent de la sorte des avis célestes, qui ont été pour eux de très puissants moyens de perfection.

Dévotion au Sacré-Cœur, 1. II, .\pp.

§ 2. Responsabilité de ceux qui dédaignent les révélations privées

233. Celui qui reçoit des communications divines fait-il acte de vertu en les acceptant, et pèche-t-il en refusant de croire et d'obéir? Il n'est pas rare, répond de Lugo, — aliquando et non rare — qu'il y ait pour lui obligation de croire au fait même de la révélation et aux vérités qui lui sont manifestées et d'obéir aux ordres qui lui sont donnés. Sans doute il n'y a pour lui obligation que s'il y a certitude, mais les motifs de croire peuvent être tels que tout doute prudent soit rendu impossible; celui qui alors refuserait de croire et d'obéir manquerait de respect et de soumission à Dieu et pécherait gravement i. Si les preuves ne sont pas de nature à apporter dans l'âme une pleine conviction; si, par exemple, on se demande de qui procèdent les paroles surnaturelles qui viennent s'imprimer dans l'esprit, il n'y a pas obligation de les attribuer à Dieu ou à quelque esprit céleste et d'y conformer sa conduite; mais celui-là agirait-il sagement qui n'y voudrait prêter aucune attention, qui ne voudrait pas chercher, ne fût-ce que par un examen rapide, si elles n'ont pas une origine sainte et si elles n'offrent pas des lumières précieuses? En effet, si l'avis vient de Dieu, on perdrait beaucoup à le dédaigner : Sara fut reprise pour n'avoir pas ajouté foi à la promesse qui lui était faite qu'elle engendrerait un fils; pour le même motif Zacharie ne fut pas seulement repris, il fut sévèrement puni.

Quand celui qui est favorisé d'une apparition de Notre-Seigneur, d'une révélation céleste, a des preuves assez fortes et croit sans hésiter, c'est bien l'autorité de Dieu, sa véracité qui détermine son assentiment ; il fait donc acte de foi, non de foi catholique, car il ne s'appuie pas sur l'autorité de l'Église, mais de foi divine, de foi théologique 2. Cet acte est très méritoire

1 Cf. Lugo De Vin. Fid. di^. D. 1, sect. 11, n» 229. Benoît XIV, De servorum Dei beatificatione, I. III, ch. lui, n° 12.

* Telle est du moins l'opinion commune : Hssc sentenlia mihi videtur ffmnino vera, dit Suarez.Les Salmanticenses, après Cajetan, Bannez.etc. tout en reconnaissant que cette opinion est l'opinion commune, s'en écartent cependant et pensent que la vertu de foi ne peut avoir pour objet que les vérités qui font partie de la révélation publique. D'après eux quand Dieu parlait aux Patriarches, aux Prophètes, aux Apôtres, c'était bien la vertu de foi qui les inclinait à croire à sa parole; s'il se

224 AVANTAGES DES RÉVÉLATIO.VS MUVÉES

il peut être le principe de grandes grâces : quand Dieu promit à Abraham, qui se plaignait de n'avoir point d'enfants, que sa postérité égalerait le nombre desétoilesducieljesaintpatriarche ajouta foi à cetto promesse; il en est loué par l'Écriture : credidit Abraham Deo et reputatuin est illi ad justiliam (Gen. xv, 6). Il avait déjà auparavant acquis de grands mérites par sa foi et sa docilité à la voix de Dieu, qui lui avait fait quitter son pays et sa parenté, sans lui dire où II voulait le conduire : Fide qui vocatur Abraham obedivit in locum exire quetn accepturus erat in hsereditatem et exiit nesciens quo iret (Heb. xi, 8).

Même si le croyant mêle le faux au vrai dans les choses auxquelles il donne son assentiment, même s'il ne distingue pas ce qui est vraiment révélé des conclusions qu'il en tire et qui ne sont pas toujours justes, ou des créations de son imagination, l'acte d'adhésion à ce que Dieu lui a dit reste un acte de foi. Il en est pour lui comme pour les protestants sincères : Newman, Faber, Manning avant leur conversion croyaient à la divinité de Jésus-Christ et à la légitimité de l'église anglicane; dans le premier cas, ils faisaient avec l'aide du Saint-Esprit un acte surnaturel; dans le second cas, sans s'en rendre compte, ils faisaient un acte purement naturel et erroné; le concours de la grâce leur faisait défaut et le motif de leur croyance n'était plus le même.

234. S'il arrive assez souvent que l'on doive croire à la révélation que l'on reçoit, il est plus rare que l'on soit obligé de croire à une révélation faite à un tiers et transmise par lui; si on y adhère, on ne fait pas acte de foi catholique, puisque celuilà même qui reçoit la révélation ne fait pas, cet acte de foi catholique. L'Église, en effet, alors même qu'elle approuve des révélations privées, déclare seulement qu'elles ne contiennent rien de contraire au dogme et à la morale et qu'on peut les croire

manifeste maintenant ce n'est plus la vertu de foi, mais la connaissance prophétique elle-même qui fait accepter la parole divine au moment où elle est prononcée; après, ce serait la foi, grâce gratis data, signalée par saint Paul (I Cor. xii). Leurs arguments ne nous semblent pas convaincants. Billuart, qui ne pouvait ignorer cette opinion, ne la mentionne même pas et adopte l'opinion commune. Du reste, pour ces théologiens aussi, l'acte d'adhésion à la révélation privée est surnaturel et méritoire.

pieusement; là se borne son rôle de gardienne de la révélation; mais elle n'engage jamais, pour garantir le fait de la révélation, autorité qu'elle a reçue de Dieu pour enseigner en son nom; 3lle peut seulement ajouter à ceci l'autorité de sa propre sagesse, quand après enquête, elle déclare un fait vraiment surnaturel. De plus, elle peut, en vertu de'son pouvoir de juridiction externe permettre ou défendre, selon qu'elle le juge utile ou nuisible au bien des âmes, la publication des relations de faits surnaturels ou les actes do culte, comme les pèlerinages, qui en sont la conséquence. En définissant le dogme de l'Immaculée-Gonception, elle atteste, en vertu de son pouvoir doctrinal, qu'il est contenu dans le dépôt de la révélation publique et oblige à l'admettre sous peine d'hérésie; en permettant l'office de N.-D. de Lourdes, elle ne prétend pas nous obliger à croire à la réalité des apparitions.

235. Si l'Église ne nous oblige jamais à croire que Dieu a parlé, cette obligation peut exister par ailleurs. On en donne comme preuve le châtiment sévère infligé à l'officier de Joram, qui avait refusé de croire à la prophétie d'É.isée (IV, Rois, vii). En punition de son incrédulité, il mourut le lendemain, écrasé par les habitants de Samarie, qui couraient en foule au camp des Syriens pour se procurer des vivres. N'eût-on même que des présomptions, mais des présomptions sérieuses, on sei'ait repréhensible, si on ne voulait en tenir aucun compte et sans les examiner tenir les messages divins pour non avenus; ce serait dire à Dieu : au cas où il y aurait en ceci une grâce offerte par vous, je refuse d'en profiter; au cas où il y "aurait dans ce qui m'est proposé une manifestation véritable de votre volonté, je refuse d'obéir.

Notre-Seigneur a demandé à sainte Marguerite-Marie une heure d'oraison dans la nuit du jeudi au vendredi de chaque semaine. La Mère Greyflé, qui vient d'être nommée supérieure (1678), lui défend cette pratique. A diverses reprises la sainte va la trouver et lui dit qu'elle croit que Dieu est irrité par cette interdiction et qu'elle redoute un châtiment. La Mère Greyfié ne se rend pas. Alors une jeune religieuse, qui paraissait devoir rendre à la communauté les plus précieux services, est emportée en quelques Jours et dans des circonstances telles que la supérieure reconnaît dans cette mort une punition céleste et rend

à la sainte son heure d'oraison. Sept ans plus tard la Mère Melit interdit à Marguerite-Marie la communion du premier vendredi du mois que Noire-Sdgneur lui a demandée; aussitôt une des religieuses, la sœur Françoise-Rosalie Verchère, tombe malade. Notre-Seigneur dit à Marguerite-Marie : « Dis à ta supérieure qu'elle m'a fait un grand déplaisir de ce que, pour plaire. à créature, elle ri'a point eu de crainte de me fâcher en te retranchant la communion que je t'avais ordonné de faire... En même temps qu'elle t'a défendu d'accomplir ma volonté en cela, je me suis résolu de me sacrifier cette victime, qui souffre main tenant. » La malade ne guérit que lorsque la Mère Melin eut rendu à sa sainte Fille la communion qu'elle avait interdite. 236. Prophetias noliie spernere : ne méprisez pas les prophé ties, dit l'ApôLre (I, Thés, v). Plus Dieu témoigne de condescen dance, plus on doit se montrer reconnaissant et docile; s'il fait des grâces qui tiennent du miracle, n'est-ce pas ingratitude et folie de les rejeter? Saint Paul avait donné aux marins qui l'emmenaient captif à Rome un conseil qu'ils ne suivirent pas s'ils l'avaient écouté, ils n'eussent pas perdu leur navire (Actes xxvii, 21). Sainte Thérèse regretta amèrement de n'avoir pas cru à la première apparition de Notre-Seigneur, qui eut lieu presque au début de sa vie religieuse, en 1537. « Plût à sa divine Majesté, dit-elle, que j'eusse compris, comme je l'ai compris depuis, que cette vision était véritable; elle ne m'eût pas < de peu de profit i. » Vers la fin de sa vie, elle se félicite d'être plus docile : « Les paroles intérieures ne cessent point, écritelle; quand il tn est besoin, Notre-Seigneur me donne quelques conseils; et même présentement, s'il ne l'eût pas fait, nous aurions fait ici à Palencia une grosse bévue ^ ». Notre-Seigneur, en effet, l'avait empêchée d'acheter, pour fonder un monastère, la maison qu'elle avait en vue, et, lui en désignant une autre : « celle-ci te convient, lui avait-Il dit, on ne sait pas combien Je suis offensé en ce lieu, cet-établissement y apportera un grand remède. » La Sainte craignit un instant d'être victime d'une illusion : « Cependant, dit-elle, l'effet de ces paroles sur mon âme montrait qu'elles venaient de Dieu. Alors le divin Maître

» Vie, XXV, p. 196.

» Lettre à D. Velasquez, mai 1581.

me dit : C'est moi. Ces deux derniers mots dissipèrent tous mes doutes et me rendirent le calme. » (Fondations, xxix, p. 276).

Jeanne d'Arc eût accompli beaucoup plus rapidement et beaucoup plus complètement sa mission, si des hommes d'armes jaloux n avaient trop souvent contrecarré ses plans et empêché le roi de suivre ses avis. Elle eût certainement pris Paris — ses voix le lui avaient promis — si Charles VII n'avait donné l'ordre formel de lever le siège; les Anglais eussent été beaucoup plus tôt chassés de France, si on l'avait laissée diriger la campagne comme elle l'enjtendait. D'après sa lettre aux Hussites, surtout d'après celle qu'elle écrivit au duc de Bedfort, on voit qu'elle avait de gi'ands desseins, qui semblent bien appuyés sur des promesses du Ciel; elle annonce au duc que, s'il veut faire la paix, il pourra s'unir aux Français et que ceux-ci accompliront un fait d'armes comme on en voit peu dans l'histoire. Il semble donc bien — c'est la pensée du P. Ayrolle — que Jeanne accomplit une partie de sa mission, parce qu'on crut en partie à ses révélations; mais parce qu'on ne voulut pas obéir en maintes circonstances à celle que le Ciel guidait dans tous ses actes, on mit obstacle à certains desseins de la Providence et la France ne joua pas le rôle qui lui était réservé.

Le dimanche des Quarante-Heures, 27 février 1718, le Saint Sacrement étant exposé dans l'église des Pères Cordeliers à Marseille, Notre-Seigneur se montra visiblement dans l'Hostie. A l'heure même où s'accomplissait ce prodige. Dieu L; faisait connaître à la Vénérable Anne-Madeleine Rémuzat et lui révélait en même temps que c'était un avertissement qu'il donnait aux habitants de Marseille pour rentrer en eux-mêmes; que, si ce prodige ne bs touchait pas, Il était prêt à les frapper d'une manière si terrible que toute la terre en serait épouvantée. Au même moment une sainte religieuse du Carmel de la même ville recevait la même révélation. Le Seigneur avait ordonné en même" temps do faire savoir ces choses à Mgr de Belzunce, afin qu'il avertît les magistrats et plusieurs autr-^s personnages, dont la licence et les désordres étaient en grande partie la cause des maux qui menaçaient la ville. Le saint évêque remplit fidèlement la mission qui lui était confiée, faisant pressentir les châtiments qui attendaient ses diocésains, s'ils ne se conver-

tissaient. Tout fut inutile. Or, deux ans après ces menaces divines, éclata la terrible ptste qui fit à Marseille 80.000 victimes.

La même Vénérable reçut souvent du Seigneur l'ordre de donner des avertissements à des personnes dont l'état de conscience lui était maniftslé; elle était souvent tentée de se soustraire à cette mission difficile, mais le Sauveur l'en reprenait avec sévérité. Si, très souvent, elle fut écoulée et rendit d'inappréciables services, p. us d'une fois ele n'en recueillit que des humiliations. Un jour elle pria, elle supplia un ecclésiastique, qui, sous des dthors hypocrites, cachait un esprit de révolte contre l'Égàse, de revenir à de meilleurs sentiments, l'assurant de la part de Notre-Seigneur que le temps pressait. Loin de se i montrer docile, il entra dans une grande colère et fit connaître I dans toute la \ille l'avertissement qu'il avait reçu, excitant I autant qu'il le pouvait, l'indignation contre la pauvre sœur. \ ? Celle-ci lui fit alors savoir qu'il ne lui restait que trois ans pour > se convertir. Il méprisa ce nouvel avertissement et, trois ans plus tard, il mourut, comme la Vénérable l'avait prédit, mais sans avoir donné aucun sign^ de repentir.

237. Alors même qu'il n'y a pas de message proprement dit, quand une âme sainte a donné des preuves multiples de ses rapports intimes avec Dieu, des lumières extraordinaires qu'elle reçoit, même en dthors des révélations, il est conforme à la sagesse d'attacher à ses avis une grande importance. Sainte Catherine de Sienne avait obtenu le retour de Grégoire XI à Rome; il est regrettable qu'elle n'ait pu exercer la même influence sur son successeur. Le Seigneur lui avait montré le schisme qui devait désoler l'Ég ise ; la Sainte écrivit à diverses reprises à Urbain VI, lui recommandant de joindre la bonté à la justice, de réprimer CCS mouvements de vivacité auxquels le portait sa nature. Le Pape ne suivit pas ses conseils et, par ses duretés, occasionna ce grand schisme d'Occident, qui causa tant de maux à l'Église.

Au contraire l'influence de saint Philippe Néri décida Clément VIII, malgré l'opposition de la plus grande partie de la cour pontificale, à donner à Henri IV l'absolution des censures et à reconnaître son abjuration. Il y avait, il faut en convenir, des raisons sérieuses de douter de la sincérité de celui qui avait

déjà une première fois abjuré l'hérésie et était revenu à ses orriurs. Philippe, pourtant toujours très réservé et qui ne se p rmottait pas d'intervenir de lui-même dans les affaires qui Lni.cernaient le gouvernement de l'Ég.ise, envoya un jour 1! ironius dire de sa part au Souverain Pontife qu'il devait absoudre Henri de Bourbon, en ajoutant que si lui, Philippe, ne f .lisait pas faire cette démarche, il en rendrait compte à Dieu. Ct'iait faire comprendre, comme le remarque son historien, le cardinal Capecelairo, qu'il était persuadé d'avoir reçu de Dieu (li's lumières et la mission de les communiquer; et comme le Pape temporisait, il ordonna à Baronius qui le confessait, de prier le Pontif', s'il ne voulait pas prendre cette mesure, de se choisir un autre confesseur. Cément VIII, après avoir encore difféié quelque temps, suivit le conseil du saint et rendit à la France la paix et la concorde.

238. Au lieu de témoigner de la confiance aux âmes de haute vertu quf Dieu conduit par les voies extraordinaires, on a pour elits trop souvent une défiance excessive. Sainte Véronique Juliani éiait depuis vingt ans professe, lorsqu'il fut question de l'éiire supérieure de son monasière; mais ses fréquentes extases l'avaient rendue suspecte; on réussit à obtenir contre elle une décision du Saint-Office qui la privait de toute voix active et passive. Le Seigneur lui dit alors : « Une autre fois il n'en sera pas ainsi; qui a fait ceci le paiera et en portera la peine. . ., ce que l'on a dit n'est pas vrai. Ma volonté, je l'ai manifestée jusqu'au bout en rendant fermes celles qui devaient donner leur voix et en faisant ressentir au Préiat certaines impulsions intimes, mais lui encore a agi contre moi. » Vingt ans pius tard, en 1716, le même pré.at, Mgr Eustachi, qui était, du reste, un évêque plein de zèle, comprenant mieux cette fois le bien que pouvait opérer dans sa communauté une si sainte religieuse, fit faire d'activés démarches près du Souverain Pontife, et le Saint-Office, sur l'ordre exprès de Cément XI, rapporta sa décision; la Sainte fut élue abbesse et son gouvernement produisit les meilleurs fruits dans le monasière. On comprit alors combien, vingt ans plus tôt, son élection eût été profitable.

On a publié récemment le récit de communications faites par une religieuse de très grande vertu à Mgr Dupanloup, à l'occasion de son attitude dans la question de l'infaillibilité. Personne

ne peut contester la foi ardente, la piété sincère de l'évêqùe d'Orléans. Prêtre, il fit preuve d'un gi^and dévouement au bien des âmes; devenu évêque, son zèle s'exerça encore avec plus d'étendue et plus de succès : il a maintes fois et vaillamment défendu par ses écrits la cause de Dieu et de l'Église et, maintenant, sans doute, au ciel, il jouit d'une belle récompense pour ses œuvres et ses vertus. Cependant — c'est un fait qu'on ne peut contester — sa conduite, lors du Concile du Vatican, ne fut pas celle qu'on devait attendre. S'il eût été du nombre de ces parfaits, qui, pleinement détachés d'eux-mêmes et inaccessibles aux vues^ humaines, sont intimement unis à Dieu et ne cherchent qu'à accomplir sa sainte volonté, il eût été plus défiant de ses propres lumières, plus soucieux des droits et de l'indépendance de l'Église, plus confiant dans la protection divine et les lumières données par l'Esprit Saint et il n'eût point poussé le gouvernement français à intervenir pour empêcher la définition de l'infaillibilité. « Il y avait, d'une part, a écrit M. Emile OUivier, la politique de l'oppression du Concile, d'autre part, celle de sa liberté. Mgr Dupanloup, autant qu'il a pu, nous .a poussés à la première politique. J'ai soutenu et fait prévaloir la seconde i, » Certainement, l'illustre évêque d'Orléans n'obéit point en cela aux impulsions de la gi-âce.

Or, en 1865, 1869 et 1870, la Mère Sainte-Agnès, religieuse à Narbonne, lui avait transmis, de la part de Notre-Seigneur, de graves avertissements. Ayant pris sur elle des renseignements près de l'évêqùe de Carcassonne et ayant reçu le témoignage que sa correspondante était véritablement humble, que tout en elle était un sujet d'édification, que jamais on n'avait saisi en elle la moindre trace d'exaltation, l'évêqùe se montra d'abord désireux de recevoir ses lettres. Mais, à mesure que les avertissements donnés contrariaient plus ouvertement ses idées personnelles, ses réponses devenaient plus froides; il finit par imposer silence à l'humble sœur, sans avoir profité des communications qu'elle lui transmettait. On ne peut s'empêcher de le regretter. Le sage et saint abbé de Fontfroide, le célèbre P. Jean, si entendu dans les voies surnaturelles et si bien placé pour porter un jugement sûr, regardait comme divines ces communi-

» V. Ami du Clergé, 1906, p. 1141.

cations. Le ton des lettres, l'accent de sincérité, l'élévation des sentiments, la justesse des pensées, les vertus, le caractère calme et prudent de la voyante étaient des présomptions favorables. Celui à qui étaient destinés ces messages devait bannir tout parti-pris, se mettre dans la disposition d'obéir aux avis du Ciel, quoi qu'il pût lui en coûter, puis réfléchir, examiner avec soin, demander à Dieu de plus abondantes lumières, non seulement sur le fait de la révélation, mais sur l'ubjet de la révélation, c'est-à-dire sur la conduite qu'il devait t'-nir, l'acceptation du dogme de l'infaillibilité, l'union plus filiale qui lui était recommandée avec le Souverain Pontife. Ces lumières ne lui auraient pas été refusées s'il s'était montré de la sorte humble et docile, et n'eût-il pas acquis la certitude de l'origine divine des révélations, il eût du moins été éclairé de Dieu sur ses devoirs et il eût évité des erreurs de doctrine et de conduite regrettables et, sans doute, obtenu, comme la religieuse le lui faisait comprendre, cette union d'amour qui est le propre des vrais amis de Dieu. Combien alors son influence eût grandi dans l'Église et combien plus considérable le bien qu'il eût accompli i.

239. La plupart de ceux que Dieu a favorisés de ses communications, même parmi les Saints, ont été tout d'abord contredits, raillés, traités de visionnaires et d'hallucinés. Nous l'avons remarqué déjà pour sainte Catherine de Sienne, pour la B. Orsola Benincasa. Sainte Thérèse, ayant fait connaître les faveure qu'elle recevait du Seigneur et demandé conseil à Dom François de Salcedo et à Maître Gaspar Daza, ceux-ci, après s'être consultés, lui déclarèrent que ce qu'elle éprouvait était l'œuvre du démon. Quelque temps après, saint François de Borgia, étant passé à Avila (1557), reconnut, au contraire, l'œuvre de Dieu et rassura la Sainte; mais ce jugement ne fut pas accepté par tous. Le confesseur de Thérèse, le P. Balthasar Alvarez, lui ordonnait souvent d'aller s'ouvrir à d'autres Pères de la Compagnie de Jésus, qui, ensuite, conféraient ensemble; un jour, ils se réunirent au nombre de cinq ou six et lui firent dire que tous, d'un commun accord, la croyaient le jouet du démon. Ce ne fut qu'en

' Voir Vie du P. Jean et Une page de surnaturel au Concile du Vatican Paris, Retaux. ,

1560 que saint Pierre d'Alcantara, reconnaissant comme saint François de Borgia l'œuvre de Dieu en elle, prit sa défense et fit cesser les doutes et les contradictions.

Sainte Marguerite-Marie fut soumise à la même épreuve. La Mère de Saumaise lui ordonna de raconter à plusieurs prêtres, réputés hommes de doctrine, les faveurs qu'elle recevait. Les avis furent unanimes ; les savants consultés « secouèrent la tête; ils regardèrent la sœur Marguerite-Marie comme une visionnaire; ils ordonnèrent qu'on fît manger de la soupe à cette fille et l'oracle qu'ils prononcèrent fut de condamner son attrait pour l'oraison et de défendre à la sœur et à sa supérieure de s'arrêter "à toutes ces merveilles, quelque évidentes qu'elles fussent; encore s'applaudirent-ils de la sagesse prétendue de leur décision ^ ». Ce fut encore un Saint qui reconnut la vérité et la fit triompher. Comme Catherine de Sienne avait été soutenue et approuvée par le B. Raymond de Capoue, la B. Orsola par saint Philippe Néri, sainte Thérèse par saint François de Borgia et saint Pierre d'Alcantara, sainte Marguerite-Marie le fut par le V. P. de la Colombière.

La sœur Marie-Céleste avait reçu des révélations pour la fondation d'une nouvelle congrégation de femmes.. Elle fut d'abord très contredite; des religieuses la proclamèrent hallucinée; ce fut saint A'phonse de Liguori qui reconnut la vérité de ses révélations, obtint que la règle révé.ée à l'humble sœur fut adoptée et l'institut des rédemptoristines fut fondé *.

Nos lecteurs savent aussi comment sainte Jeanne d'Arc rencontra des contradicteurs, comment, au début de sa vie' extraordinaire, fut critiqué et tourné en dérision le saint curé d'Ars,

' Vie, par Mgr Languet, p. 124.

* Vie de Saint Alphonse par le P. Berthe, f^ partie. L'histoire de Marie-Céleste, racontée dans cet ouvrage, est étonnante et instructive. Elle montre comment des divergences de vue très grandes peuvent exister chez des personnes également saintes.

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