Théorie nouvelle sur le fond de la Mystique
311. Nous avons distingué l'état mystique de l'état angélique et appelé éminentes les grâces qui produisent le premier, et extraordinaires celles qui produisent le second. Si l'état mystique est bien tel que nous l'avons décrit, s'il consiste dans une connaissance amoureuse de Dieu, infuse et due aux dons du Saint-Esprit, il ne peut être regardé comme un état en dehors de la voie commune. Nous croyons fermement que telle est la doctrine traditionnelle. Mais il est une théorie toute nouvelle; que nous ne pouvons passer sous silence parce que, une fois admise, elle condamne la distinction que nous avons faite de l'état angélique et
Je iùtaL mystique; de plus elle laiL de luuL élal iiiysliqu.; un élat exlraoiilinaire et en donne une idée très dilïérente de celle que nous avons exposée. Cp n'est pas que les partisan!- de cette théorie nient l'existence d'3 (OS grâces infuses de lumières et d'amour dont nous avons parlé, iiuiis ils sont loin d'y attacher toute l'importance qu'elles ont; ils en [iiil ont très peu et d'une façon certainement incomplète, car ils ne décrivent pas, comme ils mériteraient de l'être, les effets excellents que I s grâces produisent dans l'âme, effets que nous avons essayé de 1 lire connaître aux chapitres xn, xni, xiv, ifv, de cet ouvrage'. Déplus, ils pensent que ce ne sont pas ces grâces qui constituent l'état mystniue; ils vont donc jusqu'à croire que l'on pourrait avoir reçu ces places, si élevées, si évidemment suprahumaines et n'être pas sorti de Ictat ascétique! ! Ce qui, d'après eux, constitue l'état mystique, ce qui en est l'élément fondamental et caractéristique, c'est une perception de l'Être divin. Dans l'état ascétique, disent-ils, on pense à Dieu, dans l'état mystique, on Le perçoit.
Le mot perception, qui est ici opposé au mot pensée, n'est pas pris évidemment dans le sens large qu'U a quelquefois ^ comme dans ces phrases : je perçois l'utilité de cette mesure, je perçois la présence de Dieu par les effets qu'il produit. Ce n'est là qu'une perception indirecte, qui s'obtient par un raisonnement et s'énonce par un jugement; elle suppose plusieurs idées, plusieurs espèces intelligibles dont on prononce la convenance. Quand je dis par exemple : Dieu est présent à .mon âme, j'exprime une pensée, et pour prod.uire cette pensée je me sers de trois espèces différentes donnant ces trois notions : Dieu, présence, mon âme ; chacune de ces espècçs est un concept, et chez l'homme ce concept est l'effet d'une abstraction.
La perception, dans le sens strict et opposé au mot pensée, telle, par exemple, la perception du papier que j'ai sous les yeux ou que je touche, s'opère à l'aide d'une seule espèce qui, bien différente des concepts ou espèces abstraites, n'est pas comme eux ou comme le souvenir, un inte'rmédiaire entre l'objet perçu et le sujet percevant, mais un moyen, médium quo, disent les philosophes, grâce auquel le sujet atteint l'objet lui-même, espèce qui est d'abord espèce impresse, c'est-à-dire représentation imprimée par l'objet dans le sujet ^ et qui, par la réaction vitale de ce dernier, devient expresse, c'est-à-dire exprimée parle sujet. On voit par là comment la perception est plus que la pensée.
Si je cherche mon porte-plume égaré sur mon bureau, j'ai bien la pensée qu'il est là présent, mais, lorsque je le découvre soit par la vue, soit
■ Voir aussi nos autres ouvrages : Degrés, Liv. V, VI, VII; Manuel de spiritualité, ch. xxxvn, Idéal passim.
* Percevoir,, d'après Littré, signifie : ou bien recevoir l'inipression d'un objet, éprouver une sensation, ou bien concevoir l'idée qu'elle éveille. C'est dans le premier sens et non dans le second que les partisans de cette théorie prennent le mot : percevoir.
' On l'a comparé assez justement à une photographie.
par le toucher, alors, je suis dans un état nouveau, dans une relation nouvelle vis-à-vis de lui. Ainsi, disent les partisans de cette théorie, je puis, sans percevoir Dieu, penser qu'il est présent à mon âme; alors, j'arrive à cette vérité d'une façon indirecte, soit par les effets que Dieu produit en mon âme, desquels je conclus sa présence, soit par l'enseignement de la foi. Eh bien, tant que je n'ai que cette pensée de la présence divine, je suis dans l'état ascétique; pour que je sois dans l'état mystique, il faut que j'aie plus que la pensée, il faut que j'aie la perception.
Nous disons, nous, tout au contraire : dans l'état mystique comme dans l'état ascétique, l'âme a des concepts de Dieu — grâce auxquels elle pense à Dieu, mais elle ne Le perçoit pas. Ces concepts, illuminés par l'Esprit-Saint, sont plus parfaits que dans l'état a.scétique, mais ils restent des concepts, species intelligibiles, et non des espèces impresses; ils sont des intermédiaires entre l'objet et le sujet, comme le souvenir est un intermédiaire entre moi et l'objet dont je me souviens. C'est donc à un concept que se termine intrinsèquement ' la pensée que l'âme contemplative a de Dieu et non pas à Dieu lui-même, qui reste pour elle inattingible. Il n'y a qu'une manière possible de percevoir Dieu, c'est la vision intuitive.
312. Écoutons les auteurs qui soutiennent cette théorie : « Quel est l'élément constitutif de la vie mystique?... C'est le sentiment que l'âme éprouve de la présence de Dieu en elle, l'expérimentation de Dieu pré.sent dans l'âme, une sorte de palpation de Dieu au plus intime de l'âme. . . Si nous voulons avoir de la vie mystique une idée nette. . ., retenons simplement qu'elle est une expérimentation, une perception de Dieu présent en nous. . . C'est Dieu lui-même et non plus son image que nous apercevons, que nous touchons en nous dans cette contemplation '. 0
La vision mystique, comme la vision béatifique, « appréhende Dieu Lui-mrme et, partant, est une connaissance expérimentale... Est-il possible de voir directement Dieu Lui-même au moyen d'espèces intelligibles imprimées dans l'âme? Toute espèce imprimée dans l'esprit est une représentation de l'objet qu'elle fait connaître; modification
• Il est évident que, médiatement, extrinsèquement, elle se termine à Dieu, comme toute pensée, comme tout souvenir se terminent extrinsèquement à l'objet pensé par l'intelligence ou rappelé par la mémoire. Si je pense à l'empereur du Japon, ma pensée se termine intrinsèquement au concept que j'en ai et extrinsèquement à ce monarque; si je me rappelle Saint-Pierre de Rome, mon souvenir se termine inlrinsèquemeiit à la représentation qui est dans ma mémoire et extrinsèquement à la basilique. Si je regarde, au contraire, mon crucifix, si je touche mon porte-plume, ma perception se termine intrinsèquement à ces objets eux-mêmes et non à l'impression, species impressa, qu'ils produisent sur ma rétine ou sur ma main.
" Lejeune, Introd. à la vie mystique. Cf. du même, article Contempla tion, dans le Dictionnaire de tfiéolosie.
' ' l'âme, l'eçpèce est finie comme l'âme même dont elle est un mode;
. une représentation finie est essentiellement incapable de représenter
: objet infini; dans la vision mystique, donc, l'esppce intelligible ne I • ul faire connaître qu'un objet fini, qui n'aura qu'une ressemblance aaalofîique avec la Divinité. La raison qui empêche d'admettre les espèces intelligibles pour la vision béatiflque doit les exclure quand il s'agit de la vision mystique, puisque l'une et l'autre atteint expérimentalement Dieu Lui-même '. . . Ne peut-on pas admettre que l'extatique, pour voir Dieu, reçoit lui aussi (comme les élus), une puissance surnaturelle qui élève les forces de l'esprit et le rend capable de fixer son regard sur la Divinité? » {Revue apologétique, 16 juillet 1906.)
0 La vérité pure, lisons-nous dans les Etudes, S. .1., entrant en relation directe avec l'âme, la pénètre. L'âme expérimente Dieu... Dieu senti pénètre l'âme et, à la jar.on des Séraphins que Dnnle nous montre plongés en Dieu, l'âme s'indéise. Pour marquer ce mode intime de relation avec Dieu, les mystiques écartent, coinnife d'instinct, les locutions pp'ses des opérations intellectuelles. Ils empruntent leur langage à des opérations en réalité inférieures, aux opérations des sens et en particulier à celles qui relèvent du contact*. C'est qu'ils veulent exclure toute idée d'intermédiaire, de refiet, d'image, signifier la coprésence *. »-
313. Depuis qu'a paru la première édition de cet ouvrage, d'autres auteurs ont encore adopté et soutenu cette théorie. Ainsi un religieux belge, savant professeur, se fondant, dit-il « sur les déclarations unanimes ! ! ! des contemplatifs, déclare que l'élément caractéristique des états mystiques est « l'intuition immédiate de Dieu par l'âme ». {Rev. de philos., sept. 1912). Ailleurs [Rev. des ques<.. scientif., avril 1900) il affirme que « les auteurs des tendances les plus diverses se rencontrent à peu près pour soutenir cette thèse ! ! ». Il ignore donc qu'elle a trouvé de très nombreux contradicteurs.
L'auteur d'un petit « Traité des vœux et de l'état religieux » paru à Villersexel (Haute-Saône) en 1914, écrit : « Qu'entend-on par mysticisme? C'est un état surnaturel, dans lequel l'âme se dégageant de plus
1 Nous ne contredirons pas sur ce point le P. Lahousse, qui a écrit ces lignes; avec lui, nous dirons : une perception de Dieu, au moyen d'espèces, est impossible, mais, contre lui, nous ajouterons : précisément pour cette raison, on ne peut admettre une perception de Dieu dans l'état mystique.
* Que l'auteur de ces lignes nous le pardonne, mais c'est justement le coniraire qui est vrai : tous les mystiques, le plus souvent, parlent de lumières, d'amour, de sentiments mystiques; beaucoup ne parlent jamais de contact ni de touche; ceux qui le font le font rarement et — nous le verrons — emploient ces mots dans un sens tout dilTérent de celui qui leur est ici prêté.
^Etudes, 5 août 1906. Dans un article du 5 avril 1921 ce même auteur se montre plus hésitant et cependant encore favorable à cette théorie de la perception immédiate de Dieu I !
en plus des choses terrestres, s'exerce à converser dans le ciel. (Qu'est-ce que cela veut dire ? ! !) Dans la vie mystique l'âme est favorisée d'une sorte de sens, par lequel elle voit Dieu, mais d'une manière inférieure à celle du ciel; ce n'est pas absolument le face à face ! ! ! »
Dans un livre intitulé l'Union avec Dieu, 1913, un autre auteur adopte également cette théorie et croit que l'état mystique a pour élément constitutif une sensation spirituelle par laquelle l'âme se sent imbibée de Dieu, immergée en Dieu; et il appelle École ancienne, celle qui admet cette doctrine, née pourtant au xx'' siècle, et École nouvelle, celle qui explique la contemplation par les dons du Saint-Esprit. Lui-même, du reste, suivant en cela la plupart des auteurs modernes, traite de l'union avec Dieu, sans montrer le rôle que jouent les dons du Saint- Esprit dans la vie unitive, rôle si important et si décisif.
Dans un livre destiné aux Séminaires, Le Catéchisme ascétique et pastoral, on trouve (t. II, p. 20) cette définition de l'union mystique : « L'union mystique ou fruit ive consiste en une sorte de vi.sion ou sentiment de Dieu qui nous inonde de joie et nous embrase d'amour. » Et plus loin (p. 138) :« Le Saint-Esprit. . . ajoutera aux vues naturelles de votre entendement une sorte d'intuition supérieure par laquelle il vous fera percevoir en quelque manière cette adorable face (de Dieu) ».
Le plus illustre des défenseurs de cette opinion est Mgr Farges qui, plus nettement encore que ceux que nous venons de nommer, a affirmé, dans son livre. Phénomènes mystiques, la théorie nouvelle. D'après lui, la contemplation mystique est une intuition expérimentale, atteignant comme la sensation un objet, non pas abstrait, mais réel et présent et l'atteignant immédiatement. . . Il y a en elle une évidence... de nonmoi senti... intuition directe et expérimentale du divin» (p. 76). « En deux mots : Dieu, l'agent surnaturel est immédiatement perçu dans son action reçue par l'âme (espèce impresse), comme l'agent matériel est directement perçu dans son action sur les sens externes, quasi species (impressa) rei visae. Ce mode de connaissance est donc vraiment intuitif (p. 97). « La méditation nous fait penser au divin Ami, la contemplation nons Je fait voir et sentir présent » (p. 84). « Les sens spirituels nous donnent comme les sens corporels, une connaissance expprimentale des objets présents, une connaissance immédiate, sans aucune image intermédiaire, ou sans aucune espèc expresse^ » (p. 86).
314. Celte théorie de la perception directe de Dieu, fondement de l'état mystique, a pour auteur le P. Poulain (t 19)9). Personne avant lui n'y avait songé *. Pour lui, la différence esseîitielle entre l'état ascé-
' Tous Yes soulignements sont de l'auteur lui-même.
• Le professeur belge signalé plus haut (n" 313) se déclare « ravi de r'appuyer » sur le P. Poulain, « dont l'expérience personnelle et prolongée de directeur d'âmes double l'autorité en ces matières ». L'auteur de ces lignes a été très inexactement renseigné. Quand le P. Poulain quitta Angers, à l'âge de soi.Kante ans, il ne s'était jamais encore occupé de la direction des âmes. Très vive fut notre surprise à nous tous qui le
tique et l'état mystique consiste en ce que, dans le premier, Dieu se contente de nous aider à penser à Lui et à nous souvenir de sa présence; dans le second, Il se fait percevoir. Ce n'est donc pas que l'âme constate en elle l'action divine et qu'elle dise : je sens que Dieu agit en moi, donc 11 est en moi ; le R. Père rejette formellement cette explication : <i Dans l'union mystique, dit-il, l'âme procède tout autrement; elle a une connaissance expérimentale analogue à celle des sens, qui ne raisonnent pas; l'âme perçoit alors, elle ne conclut pas. » (v. 10) '.
ai 5. Les auteurs que nous venons de citer ont bien compris cette théorie qu'ils ont adoptée; il n'en est pas de même de l'auteur d'un article fort élogieux pour le P. Poulain, M. l'abbé Caudron, qui a dit, croyant exposer la doctrine du R. Père : » L'âme sent que ces effets (illuminations de l'esprit et transports d'amour) sont produits en elle par une influence extérieure à elle-même, que c'est un autre qui les produit en elle. Cet autre, par un raisonnement instinctif et spontané, elle sait qu'il ne peut être que Dieu. . . Ainsi, ce qui a été la grâce mystique proprement dite, c'est une influence exercée sur elle et sans elle et qu'elle
connaissions, qui avions vécu sous le même toit, quand il se mit à* écrire sur la spiritualité. Si l'on nous eut dit à l'avance qu'il deviendrait un jour auteur de livres mystiques, nous eussions tous pris cette parole pour une plaisanterie. On avait été beaucoup moins surpris d^ le voir publier, à l'âge de cinquante ans, une petite brochure snvV Art de patiner, art dans lequel il excellait. Le Père Poulain doit être écoulé quand 11 reproduit fidèlement la doctrine des grands mystiques, mais ce qu'il y ajoute de lui-même doit être prudemment contrôlé. Ces réserves faites, e? il nous a paru que c'était un devoir de les faire, nous ne ferons que lui rendre justice en reconnaissant que par son ouvrage, bien divisé, riche de documents et intéressant, il a contribué pour une très grande part à la renaissance des études mystiques.
D'autres auteurs, qui avaient suivi le professeur belge, et adopté après lui la théorie de la vision immédiate de l'Être divin, ont reconnu depuis que cette théorie n'était pas la vraie.
^ Dans une lettre du 2 novembre 1899, le P. Poulain racontait comment après avoir lu beaucoup de traités de mystique, il n'avait pu trouver la lumière : « C'est ce qui m'a fait jurer, ajoutait-il, de tirer tout au clair. Mais que de rages, de souffrances il m'a fallu supporter I La cause du mal c'est que tous ces auteurs oublient quels sont les points essentiels à mettre d'abord en lumière... ils n'ont pas la bosse du professoral. A force d'enseigner les sciences j'ai pris des habitudes d'esprit tout opposées que j'ai appliquées dans le traité de géométrie que j'ai publié et dont j'ai écoulé déjà 10.000 exemplaires. Il ne ressemble à rien de connu : toujours je me dis : présentons les choses de manière qu'en peu de temps on sache tout l'essentiel... Or, en mystique,. l'essentiel, la vraie clef, la vraie ligne de démarcation, c'est qu'en l'état ordinaire on pense à Dieu, dans l'état mystique on Le
perçoit directement. Là est le fond même de l'éfat mystique '. » Cette explication donnée par M. Caudron du sentiment de la présence de Dieu est celle qui a été donnée par les Maîtres, nous l'avions montré dans la première édition de VEtat mystique; mais, comme on vient de levoir, elle est l'opposé de celle que donne le R. P. Poulain; dans le passage que nous venons de citer, il prend bien soin de nous le dire. M. Caudron n'est pas le seul à notre connaissance qui approuve le R. Père sans avoir bien saisi sa théorie*; la raison en est, croyons-nous, que le R. Père, ne dit pas toujours : on perçoit Dieu; mais il dit plui. souvent : oa a de Dieu ime connaissance expérimentale; ces deux manières de parler, qu'il assure être synonymes, ne le sont pas, et plusieurs s'y trompent. En elTet, jusqu'ici, nous le redirons plus loin, on appelait connaissanceexpérimentale celle par laquelle on expérimente Faction de Dieu dans ses effets, comme vient de le dire M. Caudron, mais sans percevoir Vajiieur de ces effets. D'après le R. Père, au contraire, l'âme expérimente l'Être divin lui-même, c'est Lui et non pas son action qu'elle perçoit : « Dans cet état, dit-il encore, l'on seni réellement Dieu » (v, 111.
316. Si l'âme perçoit directem.ent l'Être divin, alors, elle agit comme pur esprit, indépendamment du concours du cerveau; elle opère à l'aide de facultés semblables à .celles qu'ont les esprits, anges, âmes séparées. Telle est bien la doctrine du R Père. Il fait repo.ser toute la mystique sur sa théorie des sens spirituels. Ces sens sont précisément les facultés qui permettent aux purs esprits de se percevoir les uns les
autres. « Au ciel, dit-il, les anges et les bienheureux se voient , les
démons eux-mêmes se voient et sont vus. Il y a donc une vue spirituelle; de même, il y a un toucher spirituel » 'vi, 3). « L'intelligence d'un ange, dit-il encore (vi, 2) est capable de deux opérations d'espèce très différente : ou bien elle perçoit une vérité abstraite, telle qu'une maxime de morale ou de philosophie; ou bien elle connaît expérinipn4abment un objet existant, tel qu'un autre ange... cette faculté intellectuelle expérimentale aurait peut-êtxe pu être appelée le"sursens. . . (Dans les oraisons mystiques décrites par sainte Thérèse) c'est le sursens seul qui agit. 1) Ainsi par ces sensations spirituelles, qu'il assure être l'élément caractéristique et essentiel de tout étal mystiqu»^, le P. Poulain entend non des conceptions, des connaissances abstraites ou infuses, mais des perceptions au sens strict du mot et des perceptions purement spirituelles qui ne requièrent le concours d'aucun organe corporel. C'est par
perçoit ». Puis il dit que s'il a été si longtemps sans comprendre ce point essentiel, c'est que beaucoup d'auteurs négligent de dire que Dieu est perçu, mais « Scaranielli l'a crié sur les loils ». Le P. Poulain se montrait, à cette époque, très heureux et fier de sa découverte.
' Revue du Clergé français, 1" juin 1906.
- Il est permis de croire, nous osons même dire il est évident, que ceux qui ont écrit à l'auteur des lettres élogieuses n'ont pas eu l'intention de prendre sous leur patronage l'opinion que nous combattons.
des perceptions de ce genre, purement spirituelles (cf. ix, 1, 5), tantôt par un toucher, tantôt par une vue, que l'àme percevrait Dieu dans l'état mystique.
Ailleurs, l'auteur compare cette perception de la Divinité à la perception de l'Humanité de Notre-Seigneur ou des âmes bienheureuses qu'on a dans les visions intellectuelles : « Il y a une vision intellectuelle de Jésus-Christ et des Saints; elle fait connaître leur présence, mais sans manifester aucune forme matérielle. Par analogie, on doit admettre qu'il y a de même une connaissance expérimentale et intellectuelle de la présence de Dieu » (v, 19, n° 4). L'auteur croit que, grâce aux sens spirituels, « les mystiques acquièrent la faculté toute nouvelle de (>oir une substance spirituelle » qui n'est autre que Dieu (vi, 27, note 1).
317. Cette perception de l'Être divin, obscure d'abord, se fait plus ■claire dans l'extase, où elle est souvent une véritable vision : « Dans les degrés qui prëcpdent l'extase, Dieu permettait à l'âme de se plonger en Lui plus ou moins profondément, mais II ne se laissait pas voir. Dans le ravissement, le contraire arrive le plus souvent... Une des communi- <?ation« les plus hautes et souvent indiquées par les auteurs est la vision intellectuelle de la Sainte Trinité. Quand bien même on ne saurait point, par l'enseignement des auteurs, combien- il y a de Personnes en Dieu «t comment elles procèdent les unes des autres, on arriverait alors à le savoir, et d'une manière expérimentale, en le voyant » (xviii, 23).
Par la vision intellectuelle, « on peut voir Dieu ou les anges, etc. » (xx, 10). Les mystiques « aperçoivent par moments la Sainte Trinité » (xxxt, 49). Les Saints peuvent dire : « Je vois Dieu avec autant de vérité que nous disons : je vois un arbre. Dans les deux cas on voit certaines qualités, mais non pas le fond de la nature » . (xxxi, 32.) M" Farges suit ici encore le P. Poulain et admet oomme lui que les contemplatifs souvent voient Dieu, sans avoir la vision de gloire des élus (pp. 89, ^2, 100).
318. Quel est le genre de sensation spirituelle, en dehors de la vision, qui permet au contemplatif de percevoir Dieu et qui « constitue le fond commun de tous les degrés de l'union mystique?... » C'est une sensation d'imbibition, de fusion, d'immersion (vi, 8). « Notre perception de Dieu. . ., dans les premiers degrés de la contemplation mystique, se demande M. Lejeune..., a-t-elle de l'analogie avec celle que nous fait éprouver le toucher? Oui, répondent les écrivains mystiques', nous avons la sensation d'être comme immergés en Dieu. Notre sensation a quelque chose de comparable à celle d'une éponge qui est plongée dans l'océan et qui, de toutes parts, est pénétrée par l'eau. Nous nous sentons comme placés en Dieu, enveloppés par Lui, en contact avec Lui * ».
' Quels sont ces écrivains qui enseignent que le fond de l'état mystique c'est une sensation d'immersion? Nous n'en connaissons pas d'autres que le P. Poulain et ses disciples.
^Dictionnaire de Théologie, article : « Contemplation ». Cet article n'est qu'un résumé des doctrines du P. Poulain.
319. Il est facile de voir, d'après cet exposé, que, pour ces auteurs, l'état mystique est un état extraordinaire et de même ordre que les phénomènes préternaturels. Aussi, dès le début de son livre, l'auteur des Grâces d'oraison met sur le même rang prophéties, perception mys- 'tique et visions intellectuelles : « J'aurais beau faire, dit-il, des actes énergiques de volonté soit pour prophétiser, soit pour apercevoir Dieu, ou mon Ange gardien, ou Satan, rien, absolument rien ne se produira. . . C'est là ce qu'on appelle un état mystique. »
Les arguments qui vont passer sous les yeux du lecteur, et presque tous les textes qui vont être cités ont déjà été donnés par nous soit dans l'édition précédente, soit ailleurs, et quelques-uns par d'autres auteurs. Le P. Poulain n'a jamais consenti à les discuter ; il a continué à n'en tenir aucun compte. Par ailleurs il a reconnu que l'exposé fait ici de sa doctrine est très exact {Revue du Clergé fr. 15 juin 1908). « L'idée incriminée, dit-il, n'est pas une pensée sans importance, pouvant passer inaperçue dans un gros livre, c'est la pensée fondamentale, sans cesse répétée, la base de toute ma doctrine * ».
IL Résumé des arguments qui militent contre cette théorie
320. Nous ne pouvons accepter la théorie nouvelle que nous venons d'exposer pour les raisons suivantes : !<> Cette théorie ne peut gas s'accorder avec les principes de la théologie sur la nature de l'Être divin; 2° elle est en contradiction manifeste avec l'enseignement constant des mystiques et très opposée à l'explication que les Maîtres donnent du sentiment mystique de la présence de Dieu; 3° elle est superflue, car on établit une excellente mystique sans recourir à cette hypothèse; 4° elle est insuffisante, ne pouvant s'appliquer en aucune manière à des états qui, de l'aveu de tous, sont des états mystiques; S" en tant qu'elle entraîne cette conséquence, acceptée, du reste, par l'auteur, que l'âme, dans l'état mystique, opérerait toujours à la manière des purs esprits, elle est contraire à l'en-seignement des théologiens; 6° elle est inconnue de tous les grands Maîtres; 1° elle est contredite par l'expérience.
1 . La théorie de la perception de Dieu ne nous semble pas pouvoir tj s'accorder avec l'enseignement unanime des théologiens sur la nature de l'Être divin
321. Puisque l'âme peut percevoir la présence des esprits, anges, démons, élu.s, ne doit-on pas, par analogie, admettre qu'elle peut per-
» Voir Revue du Clergé français, 15 août 1908.
* Dans toutes les lettres que nous avons échangées, le'R. P. a toujours reconnu que je comprenais très bien sa doctrine; au contraire, j'ai du protester contre l'exposé qu'il faisait de la mienne. (V. Supra, n° 161).