‹ L'état mystiqueChapitre 77 sur 99 · ELLE EST CONTRAIRE A LA THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

ELLE EST CONTRAIRE A LA THÉOLOGIE

cevoir de la même manière la présence de Dieu? Nous avons cité plus haut ce raisonnement du P. Poulain; disons maintenant pourquoi nous ne pouvons l'admettre.

Dieu est un Être à part, tout à fait différent de ses créatures; Il est l'Être infiniment simple, Il est l'acte pur. Tous les autres êtres sont composés, leurs qualités sont réellement distinctes, et c'est pour cette raison que l'on peut percevoir les unes sans percevoir les autres, la bonté sans la. force, le talent sans la vertu. Pour cette raison aussi, plusieurs sens nous sont nécessaires, dont chacun perçoit dans le même objet des propriétés différentes; ainsi, le toucher perçoit la forme et la dureté, l'odorat perçoit le parfum, le goût la saveur, l'ouïe le son, la vue la couleur. Dieu est toutes ses perlections, il est son essence, son existence, son immutabilité et sa toute-puissance toujours agissante. Si nous distinguons ses attributs, c'est que nous Le connaissons médiatement, par des idées abstraites, qui sont des notions fort imparfaites et fort éloignées de la véritable représentation de Dieu. Mais toute créature qui Le perçoit Lui-même, non seulement Le perçoit présent, mais, comme la présence de Dieu ne se distingue pas de ses attributs, elle voit qu'il est essentiellement simple, que son existence se confond avec son essence, que sa nature est une et qu'elle est commune à trois Personnes distinctes, etc. En un mot, comme disent les théologiens, elle Le voit totus licet non totaliter.

Dira-t-on que la contemplation mystique fait voir Dieu de la sorte? Évidemment non. Seule, la vision béatifique fait connaître de cette manière la nature divine et, pour posséder cette connaissance, l'intelligence créée doit subir une transformation complète.

322. Et qu'on ne parle pas d'une perception de Dieu immédiate, mais obscure. Nous percevons directement, mais obscv-ément, quand nous percevons à l'aide d'un sens qui n'atteint que quc.ques-unes des propriétés de l'objet : ainsi, dans les ténèbres, nous ne percevons qu'obscurément les objets que nous touchons; ou quand, l'objet étant éloigné, il y a des obstacles entre lui et nous; ou quand l'objet emprunte sa lumière du dehors et n'en reçoit qu'une faible mesure. Mais la perception d'un Être qui est la lumière infinie, que rien ne sépare de nous et dont on ne peut voir un attribut sans les voir tous, ne saurait être une perception obscure. Dans le langage théologique visio intuitiva Dei et vi':io clara sont synonymes et ne peuvent pas ne pas l'être : le moindre des élus, l'enfant baptisé mort avant d'avoir acquis aucun mérite personnel, a la vision claire de Dieu; il peut y avoir des degrés dans la clarté, mais c'est toujoursla clarté et non l'obscurité. On peut avoir une idée obscure de la lumière, la concevoir imparfaitement, mais, quand on la perçoit, si elle peut paraître plus ou moins brillante, elle n'est jamais obscure. Ainsi, toute vision immédiate de Dieu est la vision claire, la vision béatifique, incompatible avec notre état d'épreuve.

Dès lors, il est facile de comprendre comment, bien que Dieu soit partout présent, aucune créature, fùt-elle enrichie des grâces les plus précieuses, ne peut Le percevoir. Les purs esprits ne Le voient pas plus que les âmes humaines, à moins d'avoir reçu la lumière de gloire, qui les transfigure et les rend semblables à Dieu. En effet,. « Jamais personne n'a vu Dieu», dit et répète saint Jean. « Dieu habite une lumière inaccessible,

aucun homme ne l'a vu ni ne peut le voir », dit saint Paul. Deum nem» vidit unquam (Jean i, IR; I Jean, iv, 12). Qui. . . lucem inhabilat inacces' sibilem: quem nullus hominum vidit, sed nec videre potest. 11 y avait eu^ et il y avait encore sur la terre, au moment où l'Esprit-Saint inspirait à saint Jean et à saint Paul ces paroles, des âmes mystiques de premier ordre. Le Concile de Vienne a condamné cette erreur des Béghards : quod anima non indiget lumine gloriœ ipsam élevante ad Deum videndumet 60 béate jruendum. Les partisans de la perception « directe, immédiate, intuitive » de Dieu par les mystiques, sans doute ne connaissent pascette condamnation. « Quand Dieu se montrera à nous, dit encore saint Jean, nous serons semblables à Lui et nous Le verrons tel qu'il est. » (I Jean, m, 2.) La vision intuitive peut bien être accordée à une âme encore unie à la chair, qui recevra alors la lumière de gloire : ainsi saint Thomas pense que saint Paul en fut favori.sé; mais cette faveur tout à fait exceptionnelle est toujours transitoire et on ne doit l'admettre que sur les témoignages les plus irrécusables.

323. Il résulte" de ces principes que l'on ne peut admettre qfu'il y ait dans la contemplation mystique une sorte de vision intuitive atténuée, qui nécessairement saisirait l'Être divin tel qu'il est. Mais ne pourraiton soutenir que cette contemplation comporte une perception véritable^ à l'aide d'espèce, faisant connaître Dieu par un toucher spirituel, par fois faisant voir Dieu réellement, mais tel qu'il n'est pas ?

D'après le sentiment unanime du genre humain, quand on perçoit un objet, quand on le touche, quand on le voit, quelqu'une ou quelques-unes de ses propriétés, sa forme, sa dureté ou son élasticité, s'il s'agit du toucher; sa figure, sa rondeur, sa longueur, sa largeur, s'il s'agit de la vue, sont transmises au sujet telles qu'elles sont en réalité. Les philosophes scolastiques, admet^^nt que la perception révèle l'être tel qu'il est, non pas qu'elle fasse i^cinaître le tout de l'être, ni même l'essence intime de telle ou telle propriété, ce qui est affaire de science et non de perception; mais la propriété qu'elle révèle existe bien objectivement, telle qu'elle est perçue, distincte des autres propriétés '. En effet dans la perception l'objet lui-même est atteint, lui-même informe le sujet, il dépose en lui son empreinte, species impressa, le sujet percevant réagit et produit, exprime la même représentation, species expressa, et, sans s'arrêter à ces espèces impresse et expresse, qui ne sont qu'un moyen d'atteindre l'objet et non le terme de la connaissance et qui ne sont connues que par réflexion, il va droit à l'objet; il dira donc : cet objet est ici, il est dur, il est savoureux. Réfléchi.ssant ensuite à ce qu'il éprouve lui-même, il pourra dire, mais en second lieu seulement : il me fait éprouver telle ou

' Quelques philosophes, parmi les néo-scolastiques, feraient, croyonsnous, une exception pour certaines perceptions où l'objet est séparé du sujet et ne se révèle à lui qu'en traversant un milieu qui peut le déformer, comme la perception des sons et des couleurs. Mais, pour les sensations où l'objet atteint immédiatement le sujet, comme le toucher — et ce serait le cas si Dieu était perçu — ils sont unanimes.

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