‹ L'état mystiqueChapitre 79 sur 99 · CONTREDIT L^EXSEIGNEME N T DES MAITRES · texte numérisé non relu

CONTREDIT L^EXSEIGNEME N T DES MAITRES

uctius et minus perfecte videre; sed per hoc quod est videre et non re. (De verit. ii, 18.)

MHS son opuscule 60 De human. Christi, c. 24, saint Tliomas enseigne n dehors d'une révélation particulière on peut avoir de la présence

i jieu au fond de son cœur un triple signe conjectural : le témoignage .1 ronscience, lorsqu'on a conscience d'aimer Dieu; ensuite l'empres- , fit à écouter, surtout à mettre en pratique la parole de Dieu; enfin Aourement intérieur de la divine sagesse, qui est comme un avant-

. de la félicité future ^ s. De sainte Angèle de Foligno sont les paroles suivantes : Remanet

.'.'Lima. . . tania Laetitia quod nullo modo dubitat quin Deus sit prsesens : <i li reste dans-l'àme une telle joie qu'elle ne doute en aucune manière que Dieu ne soit présent. » (Vie, ch. xiii, n° 154, BoUandistes, t. I, p. 211.) Ainsi la présence de Dieu est connue par la grande joie qu'il produit.

Sainte Catherine de Sienne nous donne ces paroles dites à elle par le Père Éternel : « A ceux qui demeurent dans la charité commune je me manifeste et je prouve mon amour en leur accordant de nombreux bienfaits. Mais à mes amis je me manifeste d'une manière plus parti- ■cuhère. En plus de la manifestation commune, ceux-là goûtent et connaissent, ils éprouvent, ils sentent par expérience ma charité au fond de leur âme. (Dialog. ch. 61) . . . Je m'en vais et je reviens, non que je retire ma grâce, mais bien le sentiment de ma présence. . . C'est par amour que^e m'en vais, c'est par amour que je reviens, non pas moi, à proprement parler : je suis le Dieu immuable, je ne me meus pas : c'est le sentiment que mon amour produit dans Tâme qui disparaît et qui revient : non propriamente lo (ché lo sa la Idio vestro immobile che non mimuovo), ma el sentimento clie da la mia carita ne l'anima e quello che va e torna {ch. 78). Quand mes serviteurs me voient et me goûtent, ce «'es^/^asda/is mon essence, mais dans les sentiments d'amour, qui s'opèrent de diverses manières : non in essenzia, ma in affecta di carita in diversi modi (ch. 79).

339. C'est donc bien par les actes d'amour éminemment suaves, non pas acquis par des efforts, mais gratuitement communiqués, que Dieu dans l'état mystique, fait sentir sa présence. Saint François de Sales, lui aussi, le dit et le répète expressément : « Il arrive quelquefois que Notre-Seigneur répand imperceptiblement au fond du cœur une certaine douce suavité qui témoigne sa présence » et c'est ce qui produit le recueillement mystique, très distinct du recueillement que nous faisons nous-mêmes « par élection ». « Notre-Seigneur répand ces quelques sentiments de ses consolations célestes en nos cœurs; et, par ce moyen leur faisant sentir sa très aimable présence. Il retire à soi toutes les facultés de notre âme, lesquelles se ramassent autour de Lui et s'arrêtent en Lui. . . En somme tout ce recueillement se fait par l'amour, qui, sentant la pré-

V. P. Froget, Habitation du Saint-Esprit, 11^ partie, ch. v, n° 5. Si saint Thomas avait cru au contact divin, à la perception immédiate de Dieu, il en eut parlé clairement en cet endroit.

sence du Bien-Aimé par les attraits qu'il réjjand au milieu du cœuf, ramasse et reporte toute l'âme vers iceluy » [Amour de^ Dieu, vi, 7). « La sainte quiétude a divers degrés : car quelquefois elle est en toutes les puissances de l'àme unies à la volonté, quelquefois eUe est seulement en la volonté, en laquelle elle est aucunes fois sensiblement et d'autres fois imperceptiblement; d'autant qu'il arrive parfois que l'âme tire un contentement incomparable de sentir par certaines douceurs intérieures que. Dieu lui est présentai [Ihid., vi, 11).

340. Sainte Thérèse ne doiine pas une explication différente. Elle aussi, comme saint François de iSales, reconnaît que l'âme éprouve parfois des sentiments d'amour d'une grande douceur, qui supposent une actioo directe de Dieu; elle les appelle des goûts. EUe distingue avec soin ces goûts (contemplatifs) des contentements (de l'oraison affective), qtd viennent de nos considérations et que nous nous procurons par nos' efforts (IV Demeure, ch. i et ii). Les goûts étant riianifestement produits par Dieu, l'âme qui les éprouvera dira tout naturellement : je sens l'influence divine, Dieu agit sur moi : je sens qu'il est tout près de moi; ou bien elle dira : je sens en moi l'opération divine, je sens que. Dieu est en moi. D'une manière comme de l'autre, elle ne pourra douter de la présence de Dieu, d'autant plus qu'en même temps une lumière de foi, due au don d'intelligence, "lui fait saisir vivement cette vérité et contribue à lui en donner une conviction comme irrésistible.

Les textes que nous allons donner montreront que telle est bien la pensée de sainte Thérèse ;

« Quand je commençai à avoir un peu d'oraison surnaturelle, je veux dire de quiétude... il me semblait sentir la présence de Dieu, et, en eff'et il en est ainsi. « Comment se faisait sentir cette douce présence la sainte ne le dit pas, mais elle ajoute aussitôt : «C'est une oraison agréable, •si Dieu y aide, et les délices y sont grandes» [Vie, xxii, p. 167). Évidemment ces délices viennent de l'amour.

Écoutons-la nous dire comment l'âme dans la quiétude comprend qu'elle est tout près de Dieu. Notons que la sainte se sert en effet du mot entiende, comprend, ce qui est bien différent de percevoir, u Cette oraison met l'âme dans la paix, ou pour mieux dire, le Seigneur l'établit dans la paix par sa divine présence, comme II fit au juste Siméon. Toutes les puissances, en effet, entrent dans le repos. L'àme comprend par les sens extérieurs, qu'elle est déjà proche de son Dieu, et que, avec un peu plus, elle arriverait à faire une seule chose avec Lui par union. Ce n'est pas qu'elle voit cela des yeux de l'esprit, ni des yeux de l'âme. Le juste Siméon n'en voyait pas davantage dans ce pauvre petit bébé. A eu juger par la manière dont cet Enfant était couvert et enveloppé et par le petit nombre de personnes qui Le suivaient, Siméon eût dû le prendre plutôt pour le fils de quelques pauvres gens que pour le Fils du Père céleste ; mais le divin Enfant lui fit comprendre i. €'est de m^.me ici que

1 Non j)as par une vue, car Siméon ne voyait pas la Divinité, mais par une illumination intérieure et par les consolations célestes qui remplirent le saint vieillard et lui inspirèrent le ISunc dimiltis.

CONTREDIT L ENSEIGNExME NT DES MAITRES

["âme comprend. Cependant elle ne Le connaît pas aussi clairement, ne comprenant pas comment elle le comprend ', mais elle se voit dans le royaume, ou du moins près du Roi qui doit le lui donner >. (Chemin, XXXI, p. 143-144). « L'on éprouve alors de grandes délices dans le corps et une grande satisfaction dans Tâme. Les puissances ne sont pas perdues (comme dans les oraisons extatiques), car elles peuvent penser près de qui elles se trouvent; l'entendement et la mémoire sont libres, la volonté est ici la captive (elle est saisie, dominée par l'amour)... Ces âmes sont alors si près de Dieu qu'elles voient qu'elles pourinui s'entendre avec Lui par signes, (par l'expression de la figure, par leur regard suppliant, par toute leur attitude qui respire la confiance et l'amour.) Elles sont dans le palais, tout près du Roi, et elles voient qu'il commence à leur donner son royaume » [Ibid., p. 144).

« Dans cette oraison la volonté aime sans que l'entendement y contribue en rien par son travail; le Seigneur veut que sans penser, (c'està-dire sans avoir besoin de réfléchir et de raisonner) elle comprenne qu'elle est avec Lui. Qu'elle se contente de boire le lait qu'il lui met dan.'^. la bouche'. . . qu'elle goûte cette douceur sans chercher à connaître comment elle en jouit, ni quel est ce bien dont elle jouit; qu'elle en arrive ainsi à s'oublier elle-même, sûre que Celui près duquel elle se tient ne manquera pas de pourvoir à ses besoins » [Ibid. p. 147).

Nous voyons donc là une illumination intérieure semblable à celle de Siméon, qui avertit de la présence de Dieu; nous voyons la paix profonde, la satisfaction que donne l'amour mystique, et la répercussion de cet amour dans le corps lui-même par les jouissances sensibles. Tout cela ne ressemble en rien au toucher substantiel, à la perception directe de Dieu; d'autant plus que dans cet état, on ne sent pas, d'après la Sainte, le contact divin au plus intime de l'être, on comprend qu'on est près de Dieu.

341. Ailleurs la sainte veut expliquer .comment on arrive à cette conviction que la quiétude vient de Dieu; ce serait bien le cas de parler du toucher substantiel, et, certes, sainte Thérèse l'aurait fait si elle y avaitcru.

Elle vient d'expliquer comment cette oraison procure à l'âme un*' grande paix et coijtentement, un grand repos des puissances et de suaves délices. î\Iais à quoi reconnaître que Dieu est l'auteur de ces biens? L'âme elle-même ne peut-elle pas se les procurer par ses propres efforts ou le démon, pour la tromper, ne peut-il pas les lui communiquer ? On reconnaîtra la main de Dieu à ses œuvres, qui sont l'humi- Uté, l'amour désintéressé, le désir de la solitude, etc. ; pour tout dire en un mot, ' l'âme verra qu'elle possède maintenant les prémices de tous les biens; il ne manque presque rien aux fleurs des vertus pour s'épanouir; cela, l'âme le voit clairement; alors elle ne peut douter que Dieu n'a été avec elle (que c'est Lui qui a été l'auteur de sa quiétude) ; si elle vient à penser à ses chutes et à ses imperfections, elle se reprend à craindre; » elle craint que ces douceurs n'aient pa.- Dieu pour auteur

On n'a pas cet embarras quand on perçoit une chose directement.

{Vie, ch. XV, p. 114)i. Est-ce là le langage que sainte Thérèse aurait tenu si elle avait pensé que, dans la quiétude, l'âme reçoit cette faveur extraordinaire, le contact divin? Dans ce cas, sans recourir aux effets, c'est au contact lui-même qu'elle eut reconnu Dieu, contact qu&, certes, rame ne peut se procurer, ni le démon imiter.

« Pendant que je me représentais Notre-Seigneur au dedans de moi, dit-elle ailleurs, et d'autres fois pendant que je me livrais à la lecture, j'éprouvais soudain un tel sentiment de la présence de Dieu que je ne pouvais douter en aucune manière qu'il ait été en moi ou bien que j'étais moi-même tout engloutie en Lui. » Que s'était-il donc passé pour produire en elle cette conviction? La suite l'explique : dans cet état, '< l'âme semble hors d'elle-même, la volonté aime, la mémoire me semble presque perdue, l'enteiadement, me serable-t-il, ne raisonne pas, mais il ne se perd pas... il est comme épouvanté des grandes choses qu'il saisit. !) (Fte, .ch. x, p. 69.)

Dans un autre passage, après avoir parlé de ces jouissances de l'état mystique que tous les efforts sont impuissants à produire et' qui ne peuvent venir que de Dieu, sainte Thérèse tire cette conclusion : « Dieu veut faire comprendre à l'âme qu'il est si près d'elle qu'elle n'a que faire de Lui envoyer des messages; elle peut lui parler sans élever la voix; II est si près qu'il l'entend au moindre mouvenîent des lèvres. . . Nous savons bien qu'il nous entend toujours et qu'il demeure avec nous. . ., mais cet empereur, ce Seigneur de nos âmes veut ici nous faire comprendre qu'il nous entend. Il veut nous faire comprendre ce que produit en nous sa présence, et particulièrement II veut commencer à opérer en notre âme, versant en elle une grande satisfaction intérieure et extérieure » [Vie. ch. XIV, p. 103). La satisfaction intérieure c'est la paix et le contentement qu'éprouve la volonté savourant son amour; la satisfaction extérieure, ce sont les jouissances sensibles. 'C'est donc bien toujours le sentiment de la présence divine expliqué de la même manière que par saint François de Sales et les autres docteurs mystiques; jamais sainte Thérèse ne fait la moindre allusion à un contact substantiel, à une perception directe de la Divinité.

Sainte Thérèse donne encore cette explication dans ses Pensées sur l'amour de Dieu (ch. ii), où elle commente quelques paroles du Cantique des Cantiques : « Il se fait sentir dans l'intérieur de l'âme une suavité si grande qu'il est facile de comprendre que Dieu est tout près d'elle. » Ceci arrive dans « cette oraison que j'appelle oraison de repos (quiétude) à cause du repos où sont les puissances ».

342. Enfin s'il est possible d'être encore plus clair et plus aflirmatif, la sainte l'a été dans le passage où elle explique comment le sentiment de la présence de Dieu diffère de la vision intellectuelle de Notre-Seigneur. « Ce n"est pas comme une présence de Dieu qui se fait souvent*

' Sainte Thérèse avait connu ces angoisses. Cf. Vie, ch. xxv. * Sainte Thérèse aurait-elle employé ce mot « souvent », se seraitelle exprimée comme elle le fait, si elle avait regardé le sentiment de

Page 1