COMMUNIS SENTENTIA
375. Si l'oraison par concepts purement spirituels à la manière des anges et des âmes séparées est très rare, non moins rares seraient des impressions purement spirituelles, agréables ou pénibles, telle que des anges peuvent en ressentir. Seraient-ce ces sortes d'impressions que certains auteurs entendent par sensations spirituelles, ou par contact divin? '.
Quand nos âmes seront séparées de nos corps, elles seront alors le siège de phénomènes de ce genre, phénomènes tellement difïérents de ceux que nous éprouvons dans notre condition actuelle que nous ne pouvons nous en faire aucune idée. Aussi les mots que nous emploj'ons pour les désigner sont nécessairement impropres. Les esprits se connaissent : on appelle parfois cette connaissance spirituelle vision intellectuelle; le mot est reçu, mais qu'on prenne garde à ne pas se laisser induire en erreur par le mot vision : dans la connaissance intellectuelle il n'y a pas d'image, et nous ne pouvons nullement savoir en quoi consiste cette connaissance qu'un esprit a d'un autre esprit ou même des êtres corporels. Nous disons encore que les esprits se parlent, mais le mot parole est fort impropre : il n'y a aucun son, aucun mot dans le langage angélique, pas même ce mot pensé que nous exorimons intérieurement quand nous nous parlons à nous-même. Nous incarnons en efïet l'idée dans un mot, qui est pour nous le signe sensible indispensable; rien de tout cela dans la pensée, dans le langage angéliques. Les esprits peuvent également agir les uns sur les autres, et cette action peut'être agréable ou désagréable à subir. Si on veut appeler cette action un toucher par analogie avec l'action produite par un corps sur un autre corps, qu'on se souvienne bien qu'elle ne ressemble pas plus à la sensation du toucher que la vision intellectuelle ne ressemble à notre vue, le langage des esprits à notre langage.
L'élément fondamental et constitutif de l'état mystique serait-ii donc une de ces impressions spirituelles produites par un esprit agissant sur un autre esprit? A priori rien de plus invraisemblable. Tous ces phénomènes, qui conviennent aux esprits, ne conviennent nullement à i'àme unie au corps; Us mettent ceux qui les reçoivent en dehors de leur condition d'êtres humains; aussi, d'après les théologiens, c'est un privilège absolument anormal et qui n'est accordé que très exceptionnelle-
1 Le toucher est un moyen de connaissance, mais c'est aussi une sen sation agréable ou pénible; ainsi les caresses et les coups sont des contacts, mais ils éveillent plutôt l'idée de plaisir et de douleur que celle de connaissance. Les auteurs contemporains qui admettent le contact divin semblent y voir surtout une sensation pleine de douceur; et s'Us y voient un moyen de connaissance, ils le regardent comme distinct de la connaissance intellectuelle, de même que le toucher est distinct de la vue. C'est ainsi du moins qu'ils seront compris,
ment de connaître d'une connaissance purement intellectuelle san» espèces sensibles comme les anges, de converser avec eux et à leur manière; ce serait également un privilège anormal et exceptionnel d'éprouver l'effet produit par un pur esprit sur un autre pur esprit. Si la vision intellectuelle est une faveur qu'on ne doit pas désirer, unefaveur à mettre sur le rang des plus grands miracles, la sensation d'i toucher spirituel ainsi entendue serait une faveur tout aussi extraor dinaire. Comment donc admettre que ce soit là le fondement de réta| mystique?
Mais surtout des sensations de cette sorte, qui ne produiraient qu lies jouissances d'un genre particulier, ne rentreraient en aucune façor lians les grâces de lumière et d'amour, produites par les dons du Saint-' Esprit, qui sont certainement, d'après l'enseignement unanime dess- Maîtres, les éléments essentiels de Pétat mystique.
6. La théorie de la perception de VÊtre divin est inconnue des plus grands maîtres
376. Nous avons montré comment les textes que l'on cite des grands Mystiques en faveur de la perception de Dieu ne doivent pas être pris dîans ce sens. Nous le disons hautement, nous avons lu et étudié avec soin les plus grands Maîtres de la mystique, nous n'en connais.sons pas qui fasse de cette soi-disant perception de Dieu le fond de l'état contemplatif.
Faisant allusion à ce silence des Maîtres le P. Poulain a écrit : « De ceque saint Grégoire le Grand, Denys le Mystique,, saint Bernard, Albert le Grand, etc., n'ont pas signalé dans leurs peintures telle circonstancedélicate, oi\ne peut nullement conclure qu'elle n'existe pas. Il y a cent autres choses qu'ilsn'ontpas dites. «(/îec'we du Clergé français, \" juillet 1907.) S'il s'agissait de circonstances secondaires et sans importance, il est évident que le silence de beaucoup d'auteurs ne prouverait rien; mais ce qui n'a pas été signalé serait, d'après celui qui a écrit ces lignes, l'élément fondamental, caractéristique de tout état mystique; comment croire qu'il ait pu être passé sous silence par des Maîtres qui ont donné tant d'admirables descriptions de ces états contemplatifs? Si l'élément primaire, essentiel, caractéristique a été méconnu pe'ndant des siècles,, et n'a été révélé qu'à une époque tardive, il faut dire qu'à cette époque il n'y a pas eu seulement progression ou évolution, mais révolution dans la mystique i.
1 Nous avons toujours déclaré et déclarons encore que nous ne voyons aucune trace d'un changement aussi radical, que nous trouvons, au contraire, la même doctrine chez ces grands Maîtres et chez ceux du xvi^ siècle. Cette assertion nous a valu une étrange remarque du P. Poulain {Grâces d'oraison, Bibliogr. x\° 140) : « La méthode de M. Saudreau consiste à citer surtout les auteurs antérieurs à sainte Thérèse.