LES BIENS DU CLERGE EN CAMPÀNIE ET MARITIME
A côté des possessions féodales des barons romains, il ne faut pas oublier dans notre énumération, les biens du clergé. Sans doute, la propriété ecclésiastique avait été bien diminuée pendant le schisme; mais, quelle que fût sa décadence, en 1431, elle n'en existait pas moins, et mérite de nous arrêter quelques instants.
Nous n'avons pas l'intention de dresser un état exact des biens que le clergé séculier ou régulier pouvait posséder dans la province de Campanie et Maritime. Une pareille étude exigerait, à elle seule, un volume ; d'ailleurs, elle ne serait possible que si l'on avait dépouillé les archives, trop souvent encore impénétrables, des grandes églises de Rome et des Etats pontificaux. De plus, il faut distinguer entre les propriétés proprement dites et les domaines seigneuriaux, les lieux où le clergé se contentait de percevoir des revenus fonciers, et ceux où il exerçait une juridiction féodale. On ne pourra connaître sérieusement le côté purement économique que lorsque les savants romains nous auront donné ce grand cartulaire de la province romaine, ce Codex dipbmaticus Urhis Romœ, qu'ils se proposent, depuis déjà longtemps, d'entreprendre. Au contraire, pour envisager la question au point de vue politique et féodal, en étudiant tout simplement quelles grandes dominations ecclésiastiques avaient pu se fonder dans les Etats pontificaux, et en particulier dans la province qui nous occupe, il sufiit de voir quelle était, en 1431, la puissance des principales églises et dos grands couvents de la Campanie.
Les diocèses. Les évêquos de cette province ne semblent pas avoir exercé une
autorité temporelle ; ils jouissaient, sans doute, des biens de la mense épiscopale ; mais il ne paraît pas qu'ils aient transformé leurs diocèses, ou des parties de leurs diocèses, en principautés. Pes quatre cardinaux-évcques, dont les sièges suburbicaircs se
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trouvent dans cette province, aucun n'était le seigneur de sa ville épiscopale. Velletri avait une organisation communale et s'administrait elle-même sous le contrôle du pape, Albano appartenait aux Savelli, Palestrina aux Colon na, Frascati au cardinal Prosper Coionna, qui n'en était pas l'évêque , puisqu'il était diacre de Saint-Georges au Vélabre. Si les cardinaux-évêques eux-mêmes n'avaient pas pu adjoindre à leur mense épiscopale des possessions féodales, comment auraient pu le faire ces petits évêquesde la Campanie et de la Maritime, dont le diocèse ne dépassait guère le territoire de leur ville épiscopale? Dans les archives, si riches cependant de la cathédrale d'Anagni, nous n'avons trouvé aucun acte qui attribuât à l'évêque la moindre autorité temporelle; d'ailleurs, Eugène IV écrit très souvent au peuple d'Anagni , ce qui suppose une organisation communale (1). De plus, dans une autre de ses lettres, il appelle la cité d'Anagni civitas noslra (2); par une bulle du P'" mars 1432, il lui accorde rémission pleine et entière des excès qu'elle avait commis lorsqu'elle s'était révoltée contre le Saint-Siège avec les Golonna et Antoine, prince de Salerne; enfin, quinze jours après, le 15 mars 1432, il confirmait ses privilèges municipaux (3). Tout cela nous montre bien qu'Anagni formait une commune, s'administrant elle-même, sous la dépendance immédiate du Saint-Siège, Il en était de même de Ferentino, qui servait de résidence au recteur delà province (4). Les Regesta offîciorum des archives du Vatican nous montrent Eugène IV choisissant lui-même les podestats des autres cités épiscopales de la Campanie et de la Maritime; nous avons trouvé les actes de nomination des podestats de Sezze , Veroli, Alatri, Terracine; c'est la meilleure démonstration de l'autorité immédiate qu'exerçait la curie sur ces villes (5). Enfin, Segni était un fief de la famille Conti. Dans cette revue des dio-
(1) Arch. Vatic, Reg, 370, fol. 89 : lettre du 23 juin 1432 adressée par le pape « universitati et hominibus Anagninis. »
(2) Ibid., fol. 80, lettre du 10 mai 1432.
(3) Ibid., Reg. 371, fol. 241.
(4) De Rossi. Studi e documenti, 1881, p. 80.
(5) Arch. du Vatican, Reg. Offîciorum, 384, fol. 2 v" : Nomination de Bapliste de Tribiiiano comme podestat de Sezze, 16 octobre 1431.
Ibid., fol. 3 : Nomination de Laurent Saladini do Sezze comme podestat de Veroli, 15 octobre 1431.
Ibid., fol. 3 : Nomination d'Antoine de Fligiapinnibus comme podestat d' Alatri, 15 octobre 1431.
Ibid., pi. 10 v° : Nomination de Maratto Clementis de Faiano, citoyen de Viterbe, comme podestat de Terracine, 8 novembre 1431.
cèses de la Gampanie et de la Maritime, il ne manque plus que celui de Piperno; nous n'avons trouvé aucun document prouvant la juridiction immédiate du pape sur cette ville; mais rien n'indique non plus que l'évêque en ait été le seigneur.
Par ce rapide aperçu, l'on voit combien était faible le pouvoir clergé régulier, ^^jj^porel dcs évêqucs de Gampanie, puisqu'on aucun cas, il ne s'exerçait sur le chef-lieu du diocèse ; on peut même se demander s'il existait, et si la mense épiscopale comprenait autre chose que des propriétés privées et des redevances ecclésiastiques. G'est plutôt le clergé régulier qui va nous fournir des exemples de petites principautés ecclésiastiques. A vrai dire, sa puissance temporelle était en complète décadence, puisque nous avons vu précédemment comment, peu à peu, le chapitre de Saint Jean de Latran, les monastères de Saint-Anastase, de Saint-Sabas, de Saint-Paul avaient aliéné ou perdu, pendant le schisme, une grande partie de leurs propriétés et de leurs domaines féodaux. Les grandes abbayes historiques de la Gampanie sont le couvent cistercien de Fossanova, le monastère basilien de Grottaferrata et l'abbaye bénédictine de Subiaco. Or, en 1431, Fossanova était ruinée et abandonnée. Eugène IV devait précisément travailler à y restaurer la vie monastique (1).
Pour n'être pas tombé à un tel degré de misère, le couvent de Grottaferrata n'était pas bien prospère et de grandes calamités l'accablèrent dans les premières années du pontificat d'Eugène IV. Ses possessions furent ravagées par les puissants seigneurs, ses voisins. En juin 1433, l'administrateur du monastère, Peterus Pitalis, se plaignait au pape de certaines personnes qui tourmentaient les vassaux et les colons de Grottaferrata^ et les empêchaient de vaquer à leurs travaux champêtres. Ges personnes, qu'il ne désigne pas, c'étaient le cardinal Prosper Golonna et son frère, le prince de Salerne, Paul Annibaldi, Alto Gonti et certains autres barons ou condottieri, auxquels le camérier de l'Eglise défendait, le 12 juin 1433, de continuer leurs vexations (2) . Gette lettre nous prouve que l'abbaye de Grottaferrata avait à la fois des colons^ c'est-à-dire des personnes qui lui affermaient ses propriétés privées et des vassaux, c'est-à-dire des personnes qui lui étaient unies par des liens féodaux, et sur lesquelles elle exerçait une juridiction temporelle.
Nous n'avons pas l'énumération de ces domaines féodaux,
(1) Voyez plus haut, p. 48.
(2) Arch. du Vatic, Cameralia 17, fol. 180 v°.