CHAPITRE II
LA TUSCIE.
§ 1^^ — Les Préfets de Vico.
Cette province avait été, au moyen âge, le théâtre de grandes lattes.
Des villes puissantes s'y étaient élevées , exerçant une vraie souveraineté sur les pays des alentours, et formant de potites républiques; d'autre part, de grandes familles y avaient dressé des donjons, qui étaient devenus les centres de fortes principautés féodales; bourgeois et nobles en étaient venus aux mains, ceux-ci, appelant à leur aide les empereurs dont ils se disaient les vassaux , et déployant contre les villes, les aigles impériales, ceux-là, mettant leurs libertés municipales et démocratiques sous la protection du Saint-Siège, et arborant contre la tyrannie des seigneurs, les clefs de Saint-Pierre. Les nobles gibelins avaient lutté, pendant plusieurs siècles, contre les villes guelfes et, après des guerres acharnées, ils restaient en présence, au quinzième siècle, avec des forces à peu près égales. Aussi, en 1431 , la Tuscie comprenait-elle, à la fois, des seigneuries féodales et des communes importantes.
Le plus puissant de ces seigneurs gibelins semblait être le Les Préfets préfet de Vico. Il faut lire dans VArcliivio délia socielà romana di storia patria (1), l'étude nourrie de documents et inspirée de très près par les chroniques contemporaines, que M. Galisse a consacrée à cette altière famille. Ce ne sont que révoltes contre le Saint-Siège, pillages des terres de l'Eglise, luttes incessantes contre les communes guelfes et Viterbe , la plus importante de toutes : l'esprit des comtes de Tusculum , des Frangipani , des Cencius, avait passé dans la terrible dynastie des préfets de Vico.
(1) Archiuio délia Soc. Romana di sloria palria. 1887, p. l-13o, 353-594.
de Vico,
Aussi, dans ses efforts vigoureux pour fonder déûnitivement le pouvoir temporel des papes, le patriarche Vitelleschi allait leur faire une guerre acharnée, une guerre à mort; car il comprenait que jamais les papes ne seraient vraiment maîtres de leurs Etats, tant que l'orgueilleux préfet viendrait agiter devant eux, aux portes mêmes de Rome, le fantôme de la puissance impériale (1).
En 1431 , ils occupaient de fortes positions dans.le Patrimoine de Saint-Pierre ; leur chef était Jacques II de Vico qui , l'année précédente, avait remplacé son père, Jean de Vico, dans la direction de la famille et dans la dignité de préfet de Rome (2). Audacieux, ambitieux, sans foi ni loi, mais moins vaillant que ses ancêtres, il devait finir sur le gibet, immolé à la tranquillité de l'Etat pontifical par le terrible bras de Vitelleschi. Tous les siens se groupaient autour de lui : il réunissait en un faisceau serré, les domaines et les forces de Vico.
De Rome ta Viterbe, la Tuscie forme un plateau, légèrement ondulé, à la surface dénudée; quand on en contemple les vastes horizons. Ton se croit dans une immense plaine, et l'on est tenté de prendre pour l'azur de la mer, la ligne bleue qui, de tous côtés, limite la vue; mais l'on est tiré brusquement de cette illusion quand on arrive sur les rebords. Lorsqu'après avoir parcouru les routes monotones qui mènent de Viterbe à Orte, on débouche sur le Tibre, l'on voit le fleuve serpenter là-bas, dans le fond de la vallée; on domine les chaînes des Apennins qui, de l'autre côté, courent dans le lointain ; l'on s'aperçoit alors de son illusion : la plaine était un plateau. Composé de débris volcaniques, de laves et de cendres, le pays a été profondément raviné par les pluies; et les innombrables ruisseaux qui le sillonnent, en coupent à chaque instant la monotonie. Vu d'une hauteur, il semble ne former qu'une surface égale et unie; mais quand on le parcourt, on découvre à chaque instant, dans cette uniformité trompeuse, de pittoresques échappées, des vallées retirées et solitaires, dont la discrète poésie a inspiré le Poussin , les ravins abrupts et sauvages de Bieda ou de Givita Gastellana, enfin, ces lacs de Bracciano, de Vico et de Martignano, aux bords ombragés, jalousement gardés par les chaînes du rivage, et qui se découvrent brusquement à l'œil
(1) Au quatorzième siècle, Jean de Vico avait pris ce'titre insolent : « Johannes, Dei gratia Aime Urbis prefectus, Cesare absente, summi pontificis ductor. » (Ciarapi, p. 367.)
(2) Archivio délia Soc. Romana di sloria patria, 1887, p. 411.
LA TUSniE. 101
charmé du voyageur. Enferme entre le cours du Tibre et la mer, ce plateau est sillonné d'anciennes voies romaines : au nord, la voie Flaminia qui part de Rome, pour aller rejoindre la Sabine, à travers la Tuscie et le Tibre ; au centre, la via Gassia et la via Claudia qui, enfermant de leurs branches les rives des lacs, se dirigent sur Vitcrbe; au sud, la via Aurélia, qui longe le bord des hauteurs, le long de la mer; enfin les nombreuses routes qui, à travers le plateau, réunissent les unes aux autres ces voies historiques. C'est là, sur ces grands chemins, qu'étaient postés les Vico, dans des châteaux qui surveillaient la plaine, interceptaient les relations entre Rome et Viterbe, entre le pape et le recteur du Patrimoine, éternelle menace pour les libertés communales de Viterbe et l'autorité du Saint-Siège.
Dominant le lac auquel il donne son nom, commandant l'une des routes qui vont de Rome à Viterbe, le village de Vico était le lieu d'origine des préfets; ils y avaient un château, et autour de ce domaine primitif, ils avaient groupé leurs acquisitions successives. De l'autre côté de la route, ils possédaient Caprarola, Carbagnano et Casamala; car ce fut uniquement pour nuire à Jacques de Vico, en lui dévastant ses domaines, que Vitelleschi vint ravager ces pays, le 23 juin 1435 (1); d'ailleurs, le préfet datait de Caprarola une lettre qu'il écrivait, le 29 août 1434, aux prieurs de Sienne, pour les apitoyer sur son sort (2). Non loin de Carbagnano, il possédait encore Fabrica; car, en 1431, le condottiere pontifical Fortebraccio, faisant, au nom du pape, une guerre acharnée au préfet, lui prenait ses possessions de Caprarola, Fabrica, Carbagnano, Vignanello et Vallerano (3). Quant à ces deux derniers châteaux, plusieurs textes nous prouvent qu'ils appartenaient à la famille de Vico. Par une lettre non datée, mais écrite sans doute le 15 mars 1435, à Viterbe, les gens de Vignanello protestent hautement de leur dévouement à leur seigneur Jacques de Vico et s'engagent à défendre énergiquement sa ville, Vallerano, que les gens de Viterbe ont attaquée à cause du préfet, son maître : « la commune de Vallerano a un seigneur légitime : c'est le magnifique préfet Jacques de Vico qui vit à la confusion de ses ennemis, elle n'a appartenu et n'appartiendra jamais ni à l'Eglise romaine, ni à vous-mêmes. Nous voudrions bien savoir (ajoutent-ils avec mépris), d'où viennent vos orgueilleuses préten-
(1) Archivio, délia Soc. Romana di Storia patria, 1887, p. 411,
(2) Ibid., p. 582.
(3) Ibid., p. 412.
102 l'état pontifical apb^s le grand schisme.
tions sur Vallerano et au nom de quel droit, vous voudriez en priver la maison si antique et si illustre des Vico (1). » A cette possession de Yallerano, s'ajoutait celle de S. Giovenale; car, dans une lettre écrite, le 19 juillet 1435, à la ville de Viterbe, le patriarche Vitelleschi déclare que, depuis déjà longtemps, la famille de Yico les tient de cette commune et qu'elle pourra les reprendre puisque le préfet ne lui en paye pas le cens (2). En se continuant les unes les autres, ces terres de Gaprarola, Garbagnano, Gasamala, Fabrica,Vignanello, Vallerano et S. Giovenale, formaient au nord de Vico, une seigneurie compacte qui s'étendait jusqu'aux pentes du Cimino, et faisaient de ce mont une vraie forteresse des préfets sur la voie do Viterbe, entre les places de Vitei'be, Orte et Givita Gastellana; c'était une forte position dans la partie septentrionale do la Tuscie. vetraiia. Nou moius importante était la place de Vetralla, au sud du lac
de Vico, au cœur du Patrimoine. Déjà, en 136i, la famille des préfets possédait cette forteresse, mais d'une manièi'e bien bizarre. «VetralJa, r> dit le registre caméral du cai'dinalAlbornoz(.)), « est sous la dépendance immédiate de l'Eglise romaine, cependant elle est occupée par le Préfet de Rome; il prétend qu'elle lui a été concédée, mais ne le prouve pas; chaque année, à la fête de Noël, il paye un cens de 20 florins que reçoit le trésorier du Patrimoine, tout en protestant que l'acceptation do ce payement ne doit causer aucun préjudice aux droits de l'Eglise, et ne légitimer en rien l'usurpation du Préfet, y) Il est impossible d'imaginer un accord, une combinazione plus curieuse : voilà un usurpateur qui paye une redevance au Saint-Siège qu'il a dépouillé ; une victime qui,
(1) Lettre publiée par Ciampi {Cronache di Vilerbo, p. 400) : « Noy ve reduccmo al mente (la quel vostro peccato vello fatto scordare corao la comunità do Vallarano ha suo proprio signore, et vive lo magnifico signore Jacobo de Vico prefetto, a dispetto de soy inimichi, ne fo mai e ne sera la dicta comunità de la chyesia de Roma ne vostra... volemora sentire quai pertenacia ve induce a dire che la comunità de Vallarano sia vostra, e con che rascione voy o nullo de li vostri abbia fatta injuria ad si antiqua et illustrissima casa. »
(2) Arclî. comra. de Viterbe, n" 725 : « ... olim progenitores et auctores iniquitatis filii, Jacobi de Vico, olim aime Urbis prefectus, a vobis et communitate vestra castra et castellaria Vallcrani et S. Juvenalis, cum eorum et cujuscumque eorum tenimcntis, sitis in provincia Patrimonii sub suis confinibus, pleno jure ad dictam vestram civitatem pcrtincntia et spcctantia, in feudum sub certo annuo censu inter vos et ipsos convento, recepissent et tenuissent debitamque censum ut plurimum persolvissent... »
(3) Paul Fabre, op. cit., p. 15 et 16.
LA TUSCIE. 103
tout en protestant contre la violence qui lui est faite, en prend son parti et accepte l'hommage d'une terre, dont elle conteste la possession ! Cette étrange situation durait encore en 1431 : c'est le propre de l'esprit italien de supporter facilement des faits illogiques, qui ne tarderaient pas à blesser l'esprit moins souple de peuples plus rigoureux. Le 17 février 1432, les gens de Vetralla se soumettent au pape, et dans les privilèges qu'Eugène IV leur accorde, il est spécifié qu'ils devront à leur nouveau maître la redevance annuelle qu'ils payaient à Jean de Vico et ses prédécesseurs, leurs anciens seigneurs, preuve évidente que la famille des Préfets a possédé cette ville jusqu'en 1432, malgré les protestations pontificales (1). C'est que, s'élevant non loin de l'emplacement de Forum Cassii (2), l'une des principales stations de la via Cassia, dans l'antiquité, Vetralla avait hérité de son importance ; elle commandait cette voie au point où elle contourne le Monte Cimino pour se diriger sur Viterbe. De là, comme do Caprarola, Jacques de Vico surveillait les avenues de la cité guelfe, sa rivale, et pouvait, à l'occasion, intercepter les communications entre le pape et l'administration du Patrimoine, dont Viterbe était le chef-lieu. De plus, à Vetralla, se détachait de la via Cassia un embranchement qui se dirigeait sur Corneto et la voie Aurélia : étant ainsi un point de jonction de routes, cette ville était une position géographique que les Vico ne devaient pas dédaigner.
C'est aussi pour la même raison qu'au quatorzième siècle, nous Bieda, les trouvons établis à Bieda, sur la via Claudia; le registre ca- ^^Toîf^oTaJ^' méral du cardinal Albornoz parle, en effet, des engagements qu'avait pris Jean de Vico, préfet de Rome, pro castris Blede^ Civite Vecchie, Tulfenove et Ancarane. Aucun document ne nous assure que la famille des Vico possédât encore Bieda, en 1431, mais nous sommes certains que Civita Vecchia et Tolfanova étaient restés sous sa dépendance. Dans une lettre du 17 décembre 1421 à l'évêque de Montefiascone, Martin V dit que Jean de Vico est
(1) Theiner, III, p. 256 : « Septimo, quod prefati homines, singulis annis, tcneantur... solvere vicesimam partem omnium reddituura et proventuura eorum..., pvout prefato Jacobo seu predecessoribus suis solvere consueveriint. »
(2) C'est au juste à Sainte-Marie di Forcassi, près de Vetralla, que Nibby voit l'emplacement de l'ancien Forum Cassii. (Nibby, Analisi, III, p. 571.) Voir aussi ce qu'en dit M. Cesare Pinzi , Gli ospizi medioevali e Vospedal grande di Viterbo, p. 87.
(3) Paul Fabre, op. cit., p. 31.
seigneur de Civita Vecchia (1), et, dans les privilèges qu'Eugène IV octroie à cette ville, Je 17 Juin 1432, il parle du temps où elle était gouvernée par Jacques de Vico, tempore Jacobi di Vlco (2). Commandant la via Aurélia, c'était un port de première importance", le seul, avec Corneto et Terracine, que possédât l'Etat pontifical sur le littoral de la Méditerranée; en 1432, Eugène IV attachait un grand prix à sa conquête; par une lettre pressante du 12 janvier 1433, écrite à Pierre Lorédan, commandant de la flotte que Venise avait envoyée au pape, son allié, il le suppliait de ne pas s'écarter/le la côte toscane et de travailler de tout son pouvoir, h soumettre Civita Vecchia au Saint-Siège (3). L'intérêt qu'avait le pape à prendre cette ville, explique celui qu'avait le préfet de Rome h la garder.
Tel est le domaine que possédait la famille de Vico au commencement du pontificat d'Eugène IV. Situé au centre de la Tuscie, commandant les principales routes qui parcouraient la province du Patrimoine, il était une [lerpéiuelle menace pour Viterbe. nous avons vu précédemment que le préfet de Rome avait profité de l'anaj'chie du schisme, pour établir sa tyrannie dans cette ville; bien que ses prétentions n'aient pas triomphé, il y conservait toujours, sur la place du Vieux-Marché, pi'ès de l'église Saint- Sylvestre, l'antique palais de sa famille, et il gardait toujours l'espoir de fonder un jour, sur les ruines de l'autorité pontificale, , sa domination dans Viterbe et dans toute la province du Pati'i-
^ moine; en attendant, c'était un terrible vassal pour le Saint-Siège.
§ 2. — Les Anguillara.
La famille Eugèuc IV fut heurcux de pouvoir lui opposer un seigneur
dAnguiUara. ^^^^^ moius ambiticux, un soldat non moins entreprenant, Everso, comte d'Anguillara. Nous savons peu de chose de cette illustre famille des comtes d'Anguillara. Les archives du Capitole possèdent cent trente-cinq actes sur l'histoire de cette antique maison féodale, depuis le douzième jusqu'au seizième siècle. M. Coletti
(1) « Joannes de ^'ico, dominus in temporalibus ipsius castri. » (Arch. capit. de Viterbe, III, n" 1.)
(2) Theiner, III, 263.
(3) Arch. du Vatic, Rog. 370, fol. 98 v° : « Quamobrem requirimus et hortamur in Domino nobilitatcm tuam quatenus... circa expeditionem et expugnationem terre Civite Veteris, pro nobis et Romane ccclesie sollicite ac fervcntcr incurabas, ncque do hoc mari circumvicinisque littoribus nostris, prêter intentionem et scientiam nostram, recédas. »
LA TUSCIE. 105
les a résumés tous dans VArchivio délia Socicià romana di siovia patria (1). Quelques-uns de ces documents sont forts importants, et, à plusieurs reprises, l'on regrette que l'auteur de l'article se soit contente de les analyser, au lieu de les publier. C'est ce que nous avons de plus précis sur ces ennemis héréditaires des préfets; car nous avons trouvé sur eux peu de renseignements, dans les registres d'Eugène IV, et, d'autre part, on ne peut attribuer qu'une médiocre attention au passage vague et superficiel, que leur consacre Nispi Landi (2), dans son histoire de Sutri, et à la notice fabuleuse qu'a écrite, sur les Ànguillara, Sansovino, dans son histoire des familles italiennes (3). D'après les documents que nous devons à M. Goletti, on peut tracer cet essai de généalogie :
Branche de Capranica. Branche d'Anguillara.
N Dolce,
I ! I épouse Battista Orsini, comtesse
François d'Anguillara, Ângelo. Nicolas d'Anguillara, de Noie, qui vit encore en 1444.
mort en 1408. 1
mort en 1406.
Jean d'Anguillara. Pandoifo
Jacques Hélène, épouse Dolce Vannola. Everso.
Félix. d'Anguillara. d'Anguillara.
(1) Coletti, Regesto délie pergamene délia famiglia Anguillara {Archivio délia Soc. romana di storia patria, 1887, p. 241-285).
(2) Notamment quand il revendique pour Sutri, sa patrie, la gloire d'avoir produit le poète Jean-André Anguillara (1517-1565). Storia délia antichissima città di Sutri, par Nispi Landi, p. 584.
(3) Sansovino, Délia origine et de' fatti délie famiglie illustri d'Italia, p. 154-156.
(4) Nicolas et François d'Anguillara sont enterrés dans l'église de Capranica di Sutri; sur le devant de leur sarcophage, se trouve cotte inscription publiée par Nispi Landi (p. 588) :
Olim quae genuit simul de seniine mater, Corpora Francisci petra hœc claudilque Nicolae ; Clarus nterque armis et ulerque anguillifer héros, Quorum animi sacro junguntur in ethere nexu Terrea sidereo spernentes climata cœlo.
Obiit autem miles egregius com.es Franciscus, anno Dni MCCCCVI, die XII mensls augusli. Et inclitus miles comes Nicolaus, anno Dnï MCCÇCVIII, die XXVI mensis Julii.
Je suppose qu'Angelo était frère do Nicolas et de François; car un acte du 16 janvier 1429 (Coletti, p. 256) nous montre Pandoifo, fils d'Angelo, partager des biens paternels avec les fils de François et de Nicolas.
Dans le même acte, Jean d'Anguillara est appelé fils de François et père de Félix, Jacques fils de Nicolas, et Pandoifo fils d'Angelo.
Les Anguiiiara Nous sommes moiiis bien renseignés sur les domaines qui appartenaient à chacun des Anguillara de Gapranica. Un document aurait pu fixer nos incertitudes : c'est l'acte par lequel les comtes d'Anguillara , fils de François, de Nicolas et d'Angelo, se partagèrent les biens paternels et maternels, qui étaient restés jusqu'alors indivis. Malheureusement, M. Coletti ne nous en a donné qu'une analyse bien sommaire, et, comme il n'est pas encore facile de pénétrer dans les archives du Gapitole, nous ne pouvons pas demandera l'original le complément d'informations nécessaire. Aussi, nous contenterons-nous d'énumérer les domaines des Anguillara, sans avoir la prétention d'indiquer, dans tous les cas, comment ils avaient été répartis entre les différents membres de la famille.
D'ailleurs, ce manque de précision n'est pas bien regrettable, dans le cas présent, à cause de l'union intime qui rattachait les uns aux autres les différents rameaux de cette maison féodale. Des mariages resserrent parfois les liens de parenté; ainsi, Hélène, de la branche de Gapranica, épouse, vers 1430, son cousin Dolce (1). Dans les documents qu'a résumés M. Goletti, l'on trouve des transactions amicales et des arbitrages qui prouvent l'entente qui régnait dans celte famille. D'ailleurs, jusqu'au 16 janvier 1429, les biens de Nicolas, de François et d'Angelo, comtes d'Anguillara, de la branche de Gapranica, étaient restés indivis (2) ; leurs fils en avaient la commune jouissance; c'est ce jour-là seulement que, par un acte solennel, ils firent la division du patrimoine familial, et encore, la veille, Jean et Félix, fils et petit-fils de François d'Anguillara, d'une part, et Jacques, fils de Nicolas (3), d'autre part, s'étaient-ils engagés réciproquement à remettre dans l'indivision, pour une période de cinq ans, ce qui leur reviendrait dans le partage, qu'ils devaient opérer le lendemain avec
Un acte du 4 mars 1430 (Coletti, 256) nous dit que Dolce d'Anguillara, fils de Dolce, a épousé Hélène, sœur de Jacques d'Anguillara.
Enfin, un autre acte du 21 juillet 1440 dit que le fameux condottiere Everso d'Anguillara était fils de Dolce; il ne peut pas être question de Dolce qui épousa Hélène, car ce mariage n'aj'^ant eu lieu qu'après 1425, le terrible condottiere qui guerroyait vers 1437 au service du cardinal Vitelleschi, aurait eu moins de douze ans. Everso était le frère de Dolce, mari d'Héhène et fils du premier Dolce; ce qui le prouve mieux, c'est que dans le testament de sa mère, Battista Orsini, daté du 2 août 1440, il est dit frère de Dolce, de Vannola et beau-frère d'Hélène.
(1) Coletti, acte n° 48, p. 256.
(2) Coletti, acte n° 47.
(3) Coletti, acte n° 46.
LA TUSCIE. 107
leur cousin Pandolfo, fils d'Angelo. C'est qu'eji face des préfets de Vico, aussi remuants, aussi ambitieux, mais plus puissants qu'eux, les Anguillara sentaient le besoin de se soutenir les uns les autres, et, pour cela, de bien resserrer les liens de parenté qui les unissaient.
La division du 16 janvier 1429 mentionne les principaux Leurs domaines, domaines de la famille, ce sont les châteaux de Capranica, de Stabia , de Magliano Porcareccia, de Cesano, de Bassano et de Ceri, avec leurs territoires et leurs vassaux (1). Ils étaient situés entre les lacs de Vico et de Bracciano, d'une part, et la voie Flaminia, de l'autre; mais plusieurs autres châteaux ou fonds de terre venaient s'ajouter à ce noyau primitif et le prolonger, tout autour du lac de Bracciano, et même jusque vers la mer. Ainsi, un acte de 1432 leur attribue la possession de Calcata (2), au pied du Soracte. Le 15 janvier 1426, Pandolfe, Jean et Jacques, avaient reçu en emphytéose jusqu'à la troisième génération , le château détruit de Castel di Guido (3), avec tout son territoire, que lui avait concédé, moyennant un cens annuel de quinze paires de pigeons, d'un sanglier et de quatre mesures (rubhia) de grains, le monastère de Saint-Grégoire, in clivo Scauri; les archives du Capitole conservent les quittances de cette redevance, qui furent délivrées aux Anguillara de Capranica par Sagace Conti, évêque de Carpentras, abbé commendataire de Saint-Grégoire (4). Deux acles du 16 août 1428 nous montrent Jacques d'Anguillara vendant à J. Pandolfl la moitié qui lui revenait du château de Sipicciano (5). La branche des Anguillara de Capranica étendait ses domaines jusqu'à Barbarano, sur la via Claudia, entre les lacs de Bracciano et de Vico; car, le 25 mars 1438, le comte Jacques était en conflit avec cette commune au sujet du domaine appelé lo Piano ou lo Campo de S. Seconda (6). Elle arrivait même jusqu'à la région qui s'étend entre le lac de Bracciano et la mer : une convention conclue par Pandolphe, Jacques et Jean d'Anguillara avec Ponsoso, seigneur de Monterano, nous prouve qu'en 1432, ils possédaient une partie des châteaux de Monterano et de Tolfa
(1) Coletti, acte n» 47.
(2) Coletti, acte n» 49.
(3) Coletti, acte n° 40.
(4) Coletti, acte n« 45 des années 1428, 1429, 1430, 1431, 1432, 1435, 1436, ^ 1437, 1438, 1442, 1447.
(5) Coletti, actes n°' 43 et 44.
(6) Coletti, acten" 51.
Vctcrc (1). Enfin, sous le pontificat de Martin V, les Anguillara de Capranica avaient étendu, par des acquisitions, leurs domaines héréditaires : sur les bords du lac de Bracciano, Jean, Pandolfe et Jacques avaient acheté, au prix de 3,050 florins, au monastère romain des SS. André et Sabas, la terre de Vicarello; et, dans le diocèse de Bagnorea, Jacques Colonna leur avait vendu le château de Gipriano (2).
d'An'ïiïîara ^ plusiciirs l'oprisos, Ics documonts donnent à Jean, Jacques,
Pandolfe et Hélène le nom de seigneurs de Capranica ; jamais, ce titre n'est donné ni à Dolce ni à Everso, qui sont appelés simplement comtes d'AnguilIara. C'est ce qui permet de supposer que, tandis que les uns, ceux dont nous avons décrit les domaines, formaient le rameau de Capranica, les autres, Dolce et sa descendance, continuaient la branche aînée. Dolce possédait le lieu d'origine de toute la famille, le bien patrimonial, c'est-àdire le château d'AnguilIara ; sous Martin V, il sollicite du pape l'autorisation d'exporter de cette terre cent mesures de froment; plus tard, la même permission est accordée à Everso, qui veut en transporter trois cents dans le port de Gènes (3). Cependant, si Dolce avait été le maître de tout le château d'AnguilIara, il ne devait pas en être de même d'Everso, qui avait dû en partager la propriété avec son frère Dolce. Cette hypothèse est vérifiée par un acte du 4 mars 1430 (4) ; Dolce y déclare qu'il a reçu de Jacques de Capranica, G,OUO florins comme dot de la sœur de Jacques, Hélène, qu'il vient d'épouser, et en même temps, il reconnaît à sa femme cette somme sur la moitié des châteaux d'AnguilIara, Ronciglione, Mazzano, Viano et Giove : s'il ne peut engager que la moitié de ces domaines, c'est apparemment qu'il n'en possède que la moitié, et qu'il a dû les partager avec son frère Everso. Nous savons, par ailleurs, qu'Everso exerçait, lui aussi, des droits de propriété sur le château d'Anguil- Iara, puisque c'est comme possesseur de cette terre, qu'il obtenait de Martin V l'autorisation d'en exporter trois cents mesures de blé à Gênes. Il est probable qu'il était aussi le seigneur de la moitié des autres châteaux qui n'appartenait pas à son frère. Divisés ainsi entre Dolce et Everso, Anguillara, Ronciglione, Mazzano, Viano et Giove formaient le patrimoine de la branche • aînée des comtes d'AnguilIara.
(1) ColeUi, acte n» 49.
(2) Bibl. de Naples, IX, D. 5, p. 57.
(3) Bibl. de Naples, IX, D. 5, p. 18.
(4) Coletti, acte n" 48.
LA TUSGIK.
Il est curieux de constater combien les possessions des Vico et des Anguillara se pcnctraient les unes les autres ; deux kilomètres séparent à peine Ronciglione, l'ancien château d'Everso et de Dolce d'Angnillara, et Vico, l'antique forteresse des préfets. Les uns et les autres se rencontraient aussi sur toutes les grandes routes de la Tuscie : sur la via Gassia, les Vico étaient établis à Vetralla, les Anguillara à Gapranica ; sur la via Claudia, les premiers possédaient Bieda, les seconds Viano et Barbarano ; enfin, ce massif de la Tolfa, qui commande la via Auielia, était disputé entre les deux maisons ; si le préfet y occupait Tolfa nova et Givita Vecchia, les Anguillara y étaient seigneurs de Monterano et de Tolfa Vetere. Ge voisinage explique la rivalité des deux familles ; elles se limitaient mutuellement, l'expansion de l'une arrêtait celle de l'autre : l'antagonisme était naturel. Les papes exploitèrent à leur avantage cette situation, et c'est pour cela que, sous Eugène IV, pendant les luttes terribles, que l'Eglise romaine engagea contre la féodalité laïque, le patriarche Vitelleschi lança Everso d'Angnillara contre le seigneur de Vico, préfet de Rome.
Des alliances de famille unissaient depuis déjà longtemps les Anguillara aux Orsini (1). Dolce, l'un d'eux, avait épousé Battista Orsini, comtesse de Noie, qui fit testament, le 2 août 1440, en faveur de ses fils Everso et Dolce et de sa fille Vannola (2). Cette alliance leur donnait une nouvelle force dans leur lutte contre les préfets de Vico.
Les Anguillara
et les préfets de Vico.
Les Anguillara et les Orsini.
(1) Peut-être les Anguillara n'étaient-ils qu'un rameau détaché depuis déjà longtemps des Orsini; ce qui donne une certaine vraisemblance à cette hypothèse, ce sont les relations d'amitié qui unissaient ces deux maisons et surtout la similitude des prénoms des membres de ces deux familles; les Anguillara s'appelaient souvent Orso ou Orsino (Coletti, acte de 1331, n" 16).
(2) Goletti, acte 54.