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LA MARCHE D*ANCÔNE

avec eux, mais il fut tué dans la melcc, et personne ne douta nue les meurtriers ne fussent les habitants de Tolentino eux-mêmes. Un chroniqueur annonce ainsi sa mort : a Monseigneur Rérard, fils de magnifique seigneur Rodolphe, fut tué par les gens de Tolentino, à côté de la porte de San Catervo , et avec lui, fut blessé Luca di Gentile de Camerino, 12 juillet 1434 (1). » Dix jours après, le fils de Bérard, Jean-Philippe de Varano, désespérant de jamais rétablir son pouvoir sur Tolentino, en cédait la forteresse à Nicolas, et ainsi, les Mauruzi devenaient h leur tour, mais pour peu de temps, soigneurs -de cette ville.

Dans les diocèses de Spolète et de Fermo, sur les deux versants visso.

des Apennins, les Varano [tossédaient un second groupe de possessions. A la date du 29 juin 1432, les livres de la Chambre apostolique mentionnent le payement par Pier Gentile de Varano d'un cens de 300 florins : « a magnifico viro Petro Gentile de Varano, domkello Cnmerinensi , in caslris et terris Vissi , Cerreti Pontis , Moniis Sancti et Moniis Sancti Martini, Spoletane et Firmane diocesium, pro Sanctissimo domino nostro papa Sanctaque Romana Ecclesia, in temporalibiis vicario generali, pro censii diciornm Castromm et terrant m in festo heatorvm Pétri et Pauii de mense jiinii, solutos per manum prnvidi viri Leonardi Johannis de Camerino^ 300 flor. auri de caméra (2). » Les terres de Pier Gentile étaient sans doute moins importantes que celles de Béiard et de Jean; il ne payait qu'un cens de 300 florins, tandis que ses parents de Tolentino en payaient 565; mais ses possessions n'étaient pas non plus à dédaigner. Blondus nous dit que Monte-Santo était une des meilleures terres des Marches (3).

Enfin, les Varano possédaient dans les diocèses de Camerino et de Fermo, les terres de San Genesio, de Gualdo et de Penna San Giovanni , qui avaient pour seigneur Rodolphe de Varano. Le 29 juin 1432, le camérier note dans ses livres, qu'il a reçu 205 florins, tt a Rodulfo de Varano in terris S. Genesii et Gualdi, ac in terra Penne S. Johannis, Camerinensis et Firmane diocesinm, pro Sanctissimo domino nostro papa et S. R. E., in temporalibus vicario generali^ pro censibus dictarum terrarum pro anno presenli, toco unius mule, per maniis venerabilis viri dumini Jolinnnis de Ociilis, canonici Camerinensis (4). »

(l) Benadduci, op. cit., p. 38.

{1) Arch. du Vatic, Introitus et exitus, 390, fol. 19.

(3) Blondus, Ilalia illust., p. 128.

(4) Arch. du Vatic, Introitus et exitus, 390, fol. 19.

camerino. Quels étaient an juste les rapports de la famille des Varano

avec la ville de Camerino? Aucun d'eux n'est mentionné comme en étant le seigneur : ils portent tous indistinctement l'appellation de domicelli Camcrinenses. Mais cela n'indique pas qu'ils fussent les seigneurs de Camerino; en effet, sans être les maîtres de Rome, les Orsini, les Colonna, les Caetani, les Savelli étaient cependant domicelli Romani. D'autre part, ni dans les Registres du Vatican , ni dans les Indices vicariatuum , nous n'avons relevé un acte pontifical conférant ou reconnaissant à cette famille la souveraineté sur Camerino; jamais, cette ville n'a été mentionnée parmi celles qu'ils tenaient en vicariat temporel du Saint-Siège; enfin, le pape écrivait à ses bourgeois comme à des sujets, il l'appelait '5^ cité et il adressait ses lettres « civibus, universilati^ necnon incolis et liabitatoribus civitatis nostre Camerini^ » comme pour montrer que cette cité n'avait pas été aliénée par le Saint- Siège, mais qu'elle formait une commune, sous sa juridiction immédiate.

Un acte pontifical (1) nous le dit d'une manière plus explicite; un mois à peine après son exaltation, le 18 avril 1431, Eugène IV confirmxa à la ville de Camerino les privilèges et les libertés qu'elle avait obtenus de Sinibald, cardinal de S. Laurent in Lucina, du pape Innocent IV, du cai'dinal Albornoz, légat des Marches, de Grégoire XI et des autres papes antérieurs au schisme; il les suspendait dans le cas où la ville se révolterait contre lui. Tout cela suppose la juridiction immédiate du Saint-Siège. Mais l'acte a été rendu à la requête de Bérard et de Jean de Varano, fils de feu Rodolphe, agissant au nom de la ville. Le pape emploie la môme . formule quand il s'agit d'Orvieto, Pérouse, Viterbe ; les concessions qu'il fait à ces villes, sont accordées, de même, à la requête d'un Monaldeschi, d'un Baglione, d'un Gatti , agissant chacun au nom de sa patrie. Or, nous avons déjà vu que, quoique placées en principe sous l'autorité immédiate de l'Eglise, ces villes n'en étaient pas moins gouvernées par des familles qui, par la force ou par la ruse, s'étaient peu à peu emparées du gouvernement municipal. Telle était la situation des Varano à Camerino : ils n'en étaient pas les seigneurs, ils en étaient les tyrans (2).

(l) Ibid., Reg. 371, fol. 18.

(?) Nous prenons ce mot dans l'acception que lui donnaient les hommes de la Renaissance, dès le quinzième siècle. Comme dans l'ancienne Grèce, il désignait ceux qui, par la faveur populaire ou la force des armes, étaient arrivés à exercer dans une cité une action prépondérante ou même toutepuissante, sans y avoir été appelés par leur naissance.

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Leur (lominalioa avait sans donto dos partisans , mais olle n'était pas acceptée par l'ensemble des citoyens, et Taffreuse tyrannie de Bérard ne fit qu'accroître le nombre des mécontents. Cette opposition sourde éclata en une sanglante tragédie, plus terrible encore que celle qui, à Tolentino, avait amené le meurtre de Bérard. Dans le courant de l'année 1434, plusieurs conspirations furent ourdies à Gamerino contre les Varano, et un dimanche qu'ils assistaient à la messe, dans l'église Saint-Dominique, Gentile Pandolfo et ses trois neveux , les fils de Bérard, furent massacrés. « Votre supplique, » écrivait Eugène IV aux habitants de Gamerino , le 23 novembre 1435 (1), « nous a appris qu'après avoir ourdi plusieurs conspirations, excité des séditions et des tumultes dans votre cité, vous avez commis plusieurs massacres et assassiné les seigneurs Gentile Pandolfo, de bonne mémoire, et les trois fils de feu Bérard, alors vicaires généraux, en notre nom et au nom de la sainte Eglise romaine, dans plusieurs terres et lieux. Vous vous ôtes emparés de force delà cité , des villages et des terres de son district, qui cependant relève directement, et de plein droit, do nous et de l'Eglise romaine; vous avez mis au pillage les biens des vicaires temporels et de plusieurs autres citoyens et habitants de votre ville, massacré plusieurs de vos concitoyens, et mis le feu à leurs maisons. Vous avez môme porté des mains sacrilèges sur des clercs, et vous n'avez pas craint de vous livrer à des troubles, des perturbations, des rapines, des incendies, des homicides et à toutes sortes d'excès, à la suite desquels vous êtes devenus, de la manière la plus évidente, coupables de lèse-majesté, ennemis déclarés de nousmêmes et de l'Eglise, rebelles à notre autorité, ravisseurs et envahisseurs des biens ecclésiastiques, sacrilèges, et ainsi, vous êtes tombés sous le coup des sentences, censures, peines spirituelles et temporelles que méritent de pareils crimes. »

On peut voir d'une manière plus précise, à travers le vague de la lettre pontificale; car, les révolutions de Gamerino devaient ressembler beaucoup à celles de Pérouse, d'Orvielo et de Viterbe. Evidemment, en 1434, la ville était divisée en deux partis, l'un, dévoué à la tyrannie des Varano, l'autre, désireux de rendre à la cité son ancienne liberté et de la replacer, en fait, sous la suzeraineté immédiate du Saint-Siège, comme elle y était en droit. Peut-être même, ce parti n'était-il pas vu d'un mauvais œil par le légat apostolique des Marches et le gouvernement pontifical,

(1) Arch. du Vatic, Reg. 374, fol. 1; Reg. 370, fol. 258 v°.

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puifque, après la tragédie de Tolentino, le pape se gardait de rendre cette ville aux Yarano, et surtout puisque, dans l'acte que nous citons, il n'énuméraitavec tant de complaisance les excès des réyoltés, que pour leur accorder ensuite, avec la plus grande indulgence et sans conditions, une amnistie pleine et entière.

L'autorité de Gentile Pandolfo et de ses neveux était donc menacée par des conspirations sans cosse renouvelées et ébranlée par des troubles. La révolution finit par éclater; on profita d'un dimanche, où les seigneurs assistaient sans défense à la messe, pour les tuer, sans tenir compte de la sainteté du lieu ou du moment. Les partisans des Varano prirent les armes; la guerre civile se déchaîna dans Camerino, et, avec elle, toutes ses conséquences habituelles, les meurtres, les pillages, les incendies. Les conspirateurs l'emportèrent, et, suivant l'usage de ces temps féroces, leur victoire fut marquée par le massacre des adversaires, l'incendie de leurs maisons et le pillage de leurs biens. Les plus terribles représailles furent exercées sortes Varano. dont on prit les terres, et sur leurs partisans, jusqu'au jour où, le 23 novembre 1485, une bulle pontificale vint reconnaître cette révolution, jeter avec indulgence, le voile sur le passé, par l'absolution spirituelle et l'amnistie temporelle (1). Peut-être même, dans le plus profond de son cœur, Eugène IV fut-il heureux du nouveau drame qui faisait disparaître de la Marche, l'une de ses plus fortes familles seigneuriales. Mais tout cela se passait en 143'i; en 1431, les Varano étaient à l'apogée de leur puissance; solidement établis à

(1) Arch. du Vatic, Reg. 374, fol. 1 ; Rcg. 370, fol. 258 v» : « Exhibita siquidem nobis pro parte vestra, peticio contincbat qiiod dudum vos, ccrtis inter vos conspirationibus initis, scditiosisquc motibus et tumultibus in civitate nostra Camerinensi cxcitatis, inter cetera hornicidia tune per vos pcrpctrata, ibidem bonc memoric nobiles vires Gentilcm Pandulfum ac très natos olim Berardi de Varano, tune in nonnullis terris et locis pro nobis et S. R. E. vicarios générales, trucidaveritis, civitatisque, ipsius castrorum et terrarum territorii et districtus doniinium, quod directe et immédiate ad nos et Romanam Ecclesiam pleno jure pertinet, violenter occupaveritis,prcfatorumque vicariorum et aliorum nonnullorum civium seu habitatorum dicte civitatis res et bona posueritis prede, nonnullos etiam cives seu habitatorcs gladio interfeceritis, eorumque domos igni subroiseritis, violentas etiam manus in clericos conjeceritis, aliasque commotiones, perturbationes, rapinas, incendia, mutilationes , hornicidia et excessus committero et perpetrare presumpseritis, ex quibus constat, vos tam lèse majestatis reos, quam nostros et dicte ecclesie inimicos et rebelles, ipsiusque bonorum raptores, invasores et sacrilegos extitisse et existere, ac proptcrea diversas sententias, censuras et penas, spirituales et temporales, a jure in talia perpétrantes, infligi consuetas, incurrisse. »

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Tolentino ot à Gamerino, ils dominaient dans la province d'Ancône.

Ce qui pourra, d'ailleurs, nous donner une idée assez précise de l'importance de leurs domaines, c'est la liste des tailles de la Marche. Dans le tableau des tailles que devait payer la province, sont mentionnées les principales localités, avec le nom de leur seigneur et la somme que chacune devait payer au Saint-Siège; or, voici celles qui, en fait et en droit, relevaient des Varano :

D. de Camerino. Amandula 500 florenos auri de Caméra.

— Âppignanura 100 —

— Belfortis 1200 —

— Camerinum 2400 —

— Mons Milonis 300 —

— Numavicellum (?) . . . 300 —

— Mons S. Martini. ... 220 —

— Monsfortinus 200 —

— Penna S. Johaonis. . . 241 —

— Sernanum 375 —

— S. Genesins. ..... 600 —

— Tolentinuui 600 —

— Mooticulum 475 (1) —

Et encore faut-il noter que cette liste est tout à fait incomplète, et que plusieurs noms de villes appartenant sûrement aux Varano, n'y figurent pas, par exemple Gualdo et les terres qu'ils possédaient de l'autre côté des Apennins, dans le duché de Spolète.

Tyrannisée par les Varano, Gamerino tyrannisait les villes voi- Le comté sines, qui étaient sous sa juridiction. Elle était, en effet, le cheflieu d'un comté qu'elle gouvernait comme un bien propre. Nous ne connaissons pas les pays qui i-elevaient de Gamerino; mais, ce qui nous semble démontré , c'est qu'ils subissaient à contrecœur sa juridiction. Nous en avons la preuve pour la terre de Galdarola; ses démêlés avec Gamerino nous sont racontés dans une bulle pontificale du 4 novembre 143i (2). Il y avait une grande rivalité entre cette terre et son chef-lieu; en 1434, la guerre éclatait : Galdarola se révoltait et était assiégée; il s'ensuivit, selon le témoignage du pape, toutes sortes de ravages, des incendies et des massacres; de part et d'autre, plusieurs personnes furent tuées ou blessées; et pour éviter de retomber sous le joug abhorré de Gamerino , Galdarola finit par se donner au pape, qui la prit sous sa juridiction immédiate, le 4 novembre. G'était vrai- Ci) Arch. du Vatic, Arm. XXXIII, n° 12. (2) Ibid., Rcg. 373, fol, 8G.

de Gamerino.

ment la liberté pour une ville que d'être placée sous l'autorité directe du Saint-Siège. Notre terra en jouit fort peu : le pape dut bientôt la concéder en vicariat à Nicolas Mauruzi, puisque, dès le mois de novembre, les livres des maléfices mentionnent la seigneurie de cette famille sur Caldaroia ; mais cet exemple nous montre de la manière la plus évidente les sentiments qu'inspirait la domination de Gamerino à ceux qui la subissaient. Les Maiatesta. Los Malatesta de Rimini avaient aussi d'importantes possessions dans les Marches; mais, nous nous réservons d'en parler, quand il sera question de la domination de cette famille dans les Romagnes.

§ 4. — Les communes dans les Marches.

Ainsi , une grande partie de la Marche d'Ancône était occupée par de puissants seigneurs féodaux. Mais, quoique dépouillée, l'Eglise n'y possédait pas moins des villes importantes, gouvernées par le légat apostolique en résidence à Fermo, Ancône ou Recanati. La liste des tailles nous énumère les villes et les localités importantes qui relevaient directement du Saint-Siège; les voici, avec le chiffre de la taille, qui nous donnera une idée de leur importance relative :

Taille.

Ecclesie immédiate (subjecte). Ancona 3400 florenos aari de Caméra.

— Arquata 336 —

— Barbara 100 —

— Cingolum {Cingoli). . . . 850 —

— Cosignanum 80 —

— Casignanum 250 —

— Esculum {Ascoli) 4000 —

— Exina {lesi) 800 —

— Forte 150 —

— Humana 33 —

— Macerata 700 —

— Mons S. Marie in Cassiano. 175 —

— Matelica 625 —

— Mons Sanctii 650 —

— Masolinus 550 —

— Mons S. Marie in Georgio. 500 —

— Monsflorum 150 —

— Monsaltus. ....... tl2 —

— Monsdonareni (?) 112 —

— Monselpidius {Monte Elpidia) 215 —

— Mons Monachus {Montemonacho) 200 —

— Mons S. Marie in Lapide.. 200 — Offida 300 —

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Taille.

Ecclesie immédiate (siibjecte). Pirimi (?) 200 florenos auri de Caméra.

— Porchia 75 —

— Patrignanum 75 —

— Rachanetum {Recanati) . . 1450 —

— Roccha Contrata. .... 500 —

— Ripatransonum 600 —

— Rotella 40 —

— S. Severinus 1400 —

— Staffilum 200 —

— S. Elpidius 400 —

— S. JustQS 200 —

— S. Victor 300 (1) —

En théorie, toutes ces villes dépendaient directement du Saint- Siège; mais, en réalité, le lien qui lui rattachait les plus importantes d'entre elles, était fort relâché, et leur permettait de se gouverner elles-mêmes ; elles formaient, comme les villes de l'Ombrie et de la Tuscie, de véritables républiques municipales, sous la lointaine juridiction de l'Eglise romaine. D'ailleurs, elles avaient eu soin, pour la plupart, de se faire accorder par les papes de vraies chartes municipales, qui assuraient leur autonomiie. Au commencement de 1432, les gens d'Ascoli envoyaient en ambassade extraordinaire à Eugène IV, le docteur en droit Jean Novello, qui obtenait du pape, pour ses concitoyens, un certain nombre de libertés : elles sont toutes énumérées dans un registre du Vatican sous cette rubrique : capitula Esculaiiorum, concessa per Sanctissimum dominum noslrum (2). Dès 1289, Macerata avait obtenu des franchises, des capitula fq\i'Q\\Q allait se faire confirmer par Eugène IV et Nicolas V (3). La ville d'Ancône avait reçu des papes et des empereurs, une foule de privilèges qui étaient transcrits soigneusement dans le Liher Croccns, l'un des manuscrits les plus précieux de ses archives (4). Depuis Urbain V, les papes avaient soumis à sa domination les pays environnants, et lui avaient accordé de nombreuses franchises politiques et commerciales; les copies de ces privilèges pontificaux occupent tout un volume de ses archives (5).

(1) Arch. du Vatic, Arm. XXXIII, n° 11.

(2) Ibid., Reg. 370, fol. 74 W

(3) Archives municipales de Macerata, Cassetta 10; Capitula de Macerata, 1289; Statut de Macerata, sous Nicolas V; Statut, sous Eugène IV; fragment du Statut de 1342.

(4) Archives municipales d'Ancône; inventaire de Ciavarini. [b) Inventaire des Archives d'Ancône, n" 5.

Ancône. Plusieiirs de ces communes étaient florissantes. Ancône, par

exemple, était à l'apogée de sa puissance et de sa richesse. Elle venait de signer une série de traités de commerce avec les ports de l'Adriatique et de la Méditerranée, avec les Catalans, en 1399, la ville de Raguse, en 1372, Zara en Dalmatie, en 1388, enfin, avec Alexandrie et Florence (1). Les empereurs byzantins lui avaient accordé plusieurs privilèges à Gonstantinople et dans tout leur empire, et elle en avait si bien profité que, sur les rives du Bosphore, se pressait toute une colonie, autour de l'église nationale de Saint-Etienne des Anconitans. Les statuts de la mer, rédigés en 1394, pour réglementer le commerce maritime, précisaient les droits qui étaient réservés à l'entretien de cette église (3). A Alexandrie, la commune avait un fondaco et un palais, aux frais desquels subvenaient des redevances commerciales. Ce qui , d'ailleurs, peut nous donner une idée précise du commerce d'Ancône, ce sont ses portulans : il nous a été donné d'en étudier un de près. Rédigé en 1435, il date de la période qui nous occupe (4); après avoir invoqué les saints de la patrie, et surtout le grand saint Gyriaque, l'auteur nous expose ainsi son projet : « Faro menzione de porti e luoghi di lerre et di marina et etiandio de sembianze di dette terre... i quali porti et sembianze di terre non sonno traite niunu de la chareta, ma sonno tockate con mano et veguite cfiolli oclii. Inckominciaro da golfo de Vinegia, esseguiro chôme nomi sopradetli (les saints) mi prestaro la loro sancta gratta (1435). » L'auteur poursuit sa descripJ;ion du littoral, en notant soigneusement la distance d'un port à un autre, l'aspect de chacun d'eux, et le moyen de le reconnaître de la haute mer. Dans un chapitre intitulé de lo viagio ordenato, in clie modo sia avuto per fermo, il donne un grand nombre de conseils pour les voyages au long cours ; il résume les règlements en vigueur pour les marins et les passagers, et va même jusqu'à indiquer les approvisionnements que l'on devra faire. Les ports qu'il décrit avec une si grande minutie, sont évidemment ceux que fréquentaient les marins, pour lesquels il écrit, c'est-à-dire ses compatriotes d'Ancône; or, voici les noms que je relève au hasard, dans cette longue é numération : Venise, Manfredonia, Rhodes (Rodo), Tenedos, Candie, Milo,

(1) Arch. municip. d'Ancône, n" 2. Ce volume, intitulé : Statula, duane et pacta cum diversis, contient la copie de ces différents traités.

(2) Ibid., n» 3.

(3) Ibid., n" 2, art. 25, De H pagamenti de si debbiano al palagio del Communo in Alexandria.

(4) Ibid., n' 48. Portulario de 1435.

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Santoriii (Sandorini), Modon , Gorfoii ; la commune d'Ancôno étendait donc son activité snr la Méditerranée tout entière. D'ailleurs, la preuve évidente de sa prospérité, au quinzième siècle, ce sont les embellissements qu'elle fit, alors, exécuter dans la ville. En 14^43, fut commencée la fameuse loggia dei mercanti\ construction des plus gracieuses, d'un style h la fois gothique et mauresque, qui en fait, encore aujourd'hui, l'un des plus beaux monuments d'Ancône et des Marches; et la raison qui la fit entreprendre, dit la chronique de Barnabei, ce fut la prospérité de plus en plus grande, de la ville et de son commerce. « Les gens d'Ancône, voyant leur ville s'orner de plus en plus d'édifices privés, et considérant la prospérité du commerce par terre et par mer, décidèrent de créer un magasin public où Ton pût tenir les marchandises en lieu sûr^, se promener et causer, en tout temps, des affaires commerciales. Ils établirent ainsi ce qu'ils appelèrent, et ce qui s'appelle, encore de nos jours, la logia de U met'ca7iii{[). » En 1447, était construit le palais de la seigneurie (2). Ces richesses avaient tenté les voisins qui, à plusieurs reprises, avaient essayé, mais en vain, de s'emparer d'Ancône. En 1414, Malatesta de Rimini l'avait surprise, la nuit ; mais il avait été repoussé, et l'indépendance de la cité, sauvegardée par le courage de ses habitants (3). Bien plus, profitant de sa richesse pour entretenir de puissantes armées de mercenaires, ou pour acheter au pape de nouvelles concessions, elle avait si bien étendu son comté, que, vers 1431, elle était le chef-lieu d'une vraie république.

Elle possédait déjà les villes de Varano et de Umana; c'était elle qui leuravait donné des statuts municipaux, en 1430 et 1431 (4). Le village de Paterno était aussi sous sa juridiction ; les Paternesi étaient des contadini d'Ancona (5). Mais cela ne lui suffisait pas : elle convoitait Gastelfidardo, avec sa belle plaine qui s'étend jusqu'à la mer, aux pieds de Lorette et d'Osimo, ainsi que l'excellente position d'Offagna; elle finit par les obtenir, à l'amiable, d'Eugène IV. Lorsque François Sforza occupa une partie de la Marche « invilis Peùro et Paulo, » comme il osait le mettre en tête

(1) Arch. municip. d'Ancône, Chronique de Barnabei, fol. 116. Cette chronique très précieuse, à laquelle ont largement puisé les historiens d'Ancône, et en particulier Leoni, a été publiée par M. Giavarini.

(2) Ibid., fol. 124 V.

(3) Ibid., fol. 108.

(4) Ils sont encore de nos jours conservés aux Archives municipales d'Ancône, n" 23 et 24.

(5) Chronique de Barnabei, fol. 41,

de ses actes , le pape chargea le condottiere Piccinino de le combattre, sous la direction dn cardinal Gapranica, légat de la province. Mais, pour donner du zèle aux troupes pontificales, il fallait de l'argent, et la Chambre apostolique n'en avait plus. On eut recours à la riche ville d'Ancône, qui vint au secours du trésor pontifical, en lui avançant la forte somme de 7,000 florins. Il avait été soigneusement stipulé que la commune la retiendrait à mesure, sur les tailles qu'elle devait à l'Eglise; mais, le besoin d'argent se faisant de plus en plus sentir, les collecteurs continuèrent d'exiger la taille, regardant comme lettre morte la condition de l'emprunt {ipsi communitas et cives ad solvendas lallias predictas^perindeac si mutuatio pecunie et condicio supradicte nullatenus émanassent^ compulsi fuerunt, et modernis temporibus compelluntur). La ville envoya alors, à Rome, une ambassade composée de Paul di Onofrio de Polidoris , et d'Antoine Liberotti , pour réclamer le payement de cette créance. Le pape avoua que la Chambre apostolique ne pouvait pas payer [nos igitui\ attendentes quod dicta Caméra de summa mutuata predicta, débitant et integram eisdem communitati et civibus satisfactionem commode nunc facere non potest...) (1), et, pour acquitter en nature la dette qu'il ne pouvait pas payer en argent, il abandonna à jamais, en usufruit, à la commune d'Ancône, les terres et châteaux de Castelfidardo et d'Offagna. Précédemment, il lui avait fait une concession non moins importante, en lui rendant les castra de Fiumicino et de Monte San Vito (2).

Ascoii. Si Ton en croyait la liste des tailles, la ville d'Ascoli aurait été

encore plus importante que Ancône; elle payait au Saint-Siège 4,000 florins; Ancône, 3,400. Blondus (3) semble dire, cependant, que, vers le milieu du quinzième siècle, elle était en décadence. Dans tous les cas , elle était aussi entreprenante , et elle essayait d'arrondir son territoire, même par des usurpations. Le 22 octobre 1431, Eugène IV avait nommé Jean et Masio de FoiTi châtelains de Civitella, et, parmi les autres pays soumis à leur juridiction, il plaçait expressément Columnella (4); or, les gens

(1) Arch. du Vatic. , Reg. 368, fol. 109. La bulle n'est pas datée dans le Registre; mais elle semble postérieure à 1440.

(2) Bibl. de Naples, IX, D. 5, p. 17.

(3) Blondus, Italia illust., p. 131 : « Fu già una de le prime de la Alarca. »

(4) Arch. du Vatic, Officiorum, n" 384, fol. 5. Il les nomme « castellani Civitelle ejusque rocche et fortellicii, rochette Collis Pagani, Montis Sancti, S. Egidii fortelliciorum existencium, castri Bufari et Vallis Castellane , castri Contraguerre et caslri Columnelle. »

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d'Ascoli s'en étaient emparés, et ne faisaionl pas mine de vouloir le livrer au châtelain de Civitella. Le pape dut leur rappeler, le l*' janvier 1432, que ce pays ne leur appartenait pas, qu'il était sous la juridiction de Jean de Forli, et qu'ils devaient le lui remettre aussitôt (1). Le môme jour, il écrivait, sur le même sujet, à l'évoque d'Ancône, gouverneur de la Marche, et lui ordonnait de mettre Jean de Forli en possession de Golumnella, « quoique les gens d'Ascoli prétendent avoir des droits au gouvernement de ce lieu (2). »

Ces deux communes d'Ascoli et d'Ancône étaient de beaucoup les plus importantes de la Marche; c'étaient elles, d'ailleurs, qui payaient au Saint-Siège les tailles les plus fortes. D'autres villes méritent aussi d'être citées : lesi et Osimo, qui allaient devenir bientôt la proie de François Sforza, Macerata, San Severino, Recanati. Mais elles semblent être tombées en décadence, dès les premières années du quinzième siècle, le territoire de lesi n'avait pas la même importance qu'au moyen âge; les foires, qui faisaient la richesse de Recanati, lui étaient vivement disputées par Ancône. Aucune de ces cités ne pouvait être comparée à celles de rOmbrie, ou du Patrimoine de Saint-Pierre, en Tuscie. Aussi peut-on dire que, malgré les brillantes exceptions d'Ancône, d'Ascoli, de Gingoli, la province des Marches n'était pas la terre des libertés municipales; elle était plutôt, comme la Gampanie, le pays de la féodalité guerrière et turbulente.

(1) Arch. Vatic, Reg. 370, fol. 55 : « Quatenus de prefata terra Columnelle vos nullo modo intromittatis, sed per prefatum gubernatorem Civitelle libère et absque aliquo impedimento dictam terram Golumnelii teneri et gubernari sinatis. »

(2) La commune de Gingoli, elle aussi, essayait d'agrandir son comté aux dépens de l'Eglise romaine. Le 6 août 1431, le pape devait lui écrire pour lui ordonner de remettre la citadelle de S. Angelo, qu'elle détenait injustement, entre les mains d'Astorge, évéque d'Ancône et gouverneur de la Marche, qui devait en avoir la garde au nom du Saint-Siège. (Arch. du Vatic, Reg. 370, fol. 32.)

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